‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 12 sur 28 · T.E ROMAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

T.E ROMAN FRANÇAIS

son biographe, M. Eyoard, a notés, elle en préparait le triomphe qui fut éclatant.

11 seroble qu'elle se soit proposé, en écrivant Valérie, de reprendre pour la purifier la donnée première de Claire d'Albe. L'héroïne o<t mariée au comte de M., ambassadeur ue Suède à Venise. Us se rendent k Venise en traversaai l'Allemagne el l'Autriche. La différence d'âge est grande entre eux, sans l'être autant qu'entre Claire et son mari. Le comte a trente-sept ans, Valérie n'en a que seize. Le comte est un homme instruit et bon, un vrai gentilhomme et, nous dit-on, un esprit d'élite, bien qu'en fait il ne se montre guère plus perspicace ou plus prudent que M. d'Albe. Valérie a des yeu.x d'un bleu sombre et la blonde chevelure des Suédoises ; dans sa robe blanche, une guirlande de mauves bleues po?ée sur ses cheveux blonds, elle ressemble aux elfes qu'évoquent les vieux contes Scandinaves, a Elle a quelque chose d'idéal et de charmant... on dirait, à la voir si délicate et si frêle, que c'est une pensée. » Elle est très pâle ; l'attrait mystérieux qui se dégage d'elle est dans le contraste de sa gaieté, de son étourderie, et de sa figure « qui est faite pour n'être que sensible et sérieuse ». Auprès du comte et de sa jeune femme vit Gustave de Linar, filsadoptif du comte, et de deux ou trois années seulement plus âgé que Valérie qui a pour lui toute l'affection d'une sœur. Sa situation entre eux est celle de Frédéric entre Claire et M. d'Albe; roulement toute impression de ridicule a disparu. C'est un cœur droit, une âiue élevée, à la fois très ardente et très méditative, ainsi qu'il sied à une âme du Nord. Chateaubriand l'a quelque part appelé « un frère cadet de René » ; je ne sais trop s'il a eu raison. Valérie él;iit en grunùe partie rédigé quand

AU XIX« SIÈCLE lOo

Rmé a paru en 1802. CertniiDS traits, dans les dernières pages, ont bien pu être ajoutés au portrait de Gustave pour le rapprocher de René, pour faire «le lui un amant des solitudes et un amant de l'idéal. Mais le mal de René n'est pas le sien : celui de René est le tourment de l'infini, et, saut' dans les quelques lignes écrites après coup, celui de Gustave n'est que l'amour d'une femme. Sa souffrance n'est pas indéfinissable et incurable comme celle de René ; elle a une cause précise, et cette cause c'est quà vivre si près de Valérie, dans une si constante, si familière intimité, il n'a pas tardé, en dépit de lui-même, à s'éprendre d'elle.

Ils arrivent ensemble à Venise, et là tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, la beauté des soirs, le chant lointain des gondoliers, l'air même qu'il respire, tout concourt à augmenter son trouble. « Cet air de l'enivrante Italie, écrit-il, lue jusqu'à la volonté du bien, » idée ingénieuse et fine dont M"»" de Staël a fait son profit dans Corinne. Il s'applique, toutefois, à ne point se trahir; et comme Valérie remarque, quoi qu'il puisse faire, qu'il est « bien changé », comme elle le questionne affectueusement, plutôt que d'offenser, que de troubler peut-être un cœur si pur et si bon, il a le courage de lui répondre qu il aime à Stockholm une femme à laquelle il ne peut être uni ; il a le courage de lui persuader qu'il aime, qu'il lui est possible d'aimer une autre femme que Valérie.

Jusqu'ici le roman de M"'« de Krudener n'est pas loin d'être quelque chose d'exquis. C'est le .sonnet d'Arvers développé en une centaine de pages et presque sans un mot de trop. « Je suis, écrit Gustave, comme ces sources cachées et ignorées qui ne désaltéreront personne; je porte en moi un principe qui me dévore et

ne LE ROMAN FRANÇAIS

l'on passe à côté de moi sans me comprendre. » Le poète va dire à son tour :

Hélas 1 j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire...

et voici un peu plus loin le dernier trait du célèbre sonnet. Cette femme, demande un jour Valérie, celle femme que vous aimez à Stockholm, sait-elle que vous l'aimez ? Et Gustave de murmurer tout bas : Hélas ! elle n'a point compris 1

Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle : Quelle est donc cette femme? et ne comprendra pas!

Après bien des luttes, bien des combats silencieux, comme le héros de Claire d'Albe, Gustave se décide à partir et, comme lui, un peu trop lard. La veille, son amour a été plus fort que sa volonté ; et cette scène-là encore, la scène de l'aveu, est fort belle. Rien qui f hoque ou qui détonne. Valérie l'écoute, plus surprise, plus affigée que troublée; elle lui parle sans colère, sans dureté, mais sans faiblesse, restant pour lui ce qu'elle a été toujours, l'amie la plus tendre et la plus loyale... Quel rare et délicieux roman c'aurait été que Valérie^ si M""* de Krûdener avait ici posé la plume, et si Fromentin, Tolstoï ou Fogazzaro, si l'un des maîtres qui ont écrit ces trois œuvres de poésie et de sagesse, Dominique^ Katia, Daniel Cortis^ s'étaient chargés de finir l'hisloire de Gustave! Ils nous l'eussent montré s'éloignant de celle qu'il aime après un adieu triste et doux, avec la joie d'avoir dit une fois tout ce qu'il avait dans le cœur, et la fierté, l'ayant dit, de s'en être allé sans espoir de retour. Ils nous l'eussent montré se résignant

à reconnaître qu'ici-bas le rêve ne s'achève jamais, acceptant la vie telle (Qu'elle est, se mariant peut-être, ainsi que Dominique, à quelque honnête et simple jeune fille, vieillissant comme un sage dans sa rustique retraite; et ils eussent voulu que la douceur de son sourire pût seule apprendre à des yeux très clairvoyants combien jadis il avait souffert.

Un tel dénouement eût paru bien prosaïque en 1803. A peine Gustave a-t-il quitté Valérie, qu'il commence à tousser et à cracher le sang. M">«Cottin et M™edeKradener auraient bien dû nous expliquer comment et pourquoi un chagrin d'amour dégénère fataleoient en phtisie galopante; le coup de pistolet de Werther, du moins, s'expliquait tout seul et de lui-même. Gustave meurt entre les bras du comte que quehju'un avait averti de sa fin prochaine et qui s'était empressé d'accourir; il meurt en lui parlant de Valérie et en ne s'interrompant de parler d'elle que pour s'occuper de fondations pieuses; il meurt comme un saint, et à l'instant où il expire, il apparaît à tous les yeux que Gustave était un ange.

A ne considérer Valérie qu'au point de vue purement littéraire, c'est une œuvre très distinguée, ce n'est pas un chef-d'œuvre. Elle offre quelques traces de déclamation et de fadeur; ni Des Grieux ni Bérénice ne songeaient, comme Gustave, à effeuiller des marguerites. Klle renferme même deux ou trois indélicatesses qui ne se fussent point rencontrées sous la plume d'une Française et que j'aime inieux ne pas citer; je me bornée relever un trait au moins malheureux. Valérie, entre temps, a donné au comte un fils qui n'a vécu que quelques minutes; et désormais le pauvre être, qui n'a pour ainsi dire pas existé, devient un des

acteurs les plus importants du drame. Il y est k tout propos question d'Adolphe, — il se serait appelé Adolphe; et Gustave jure sur le nom d'Adolphe de ne. point porterie trouble dans le cœur de Valérie; et au nom d'Adolphe Valérie supplie Gustave de ne point se suicider. Surtout, l'agonie de Gustave est trop longue ; elle remplit cinquante pages, alors que l'ouvrage en a deux cent cinquante en tout. Elle est interminable, et elle abonde en détails qui veulent être navrants : ici, le jeune poitrinaiie rêve devant le soleil qui se couche et que demain peut-être il ne verra plus; là, ceux qui le soignent regardent en pleurant tomber les premières {'euilles mortes; et il dit où, comment il veut être enterré; et pendant qu'il parle d'une voix faible, un glas sonne à l'église voisine; ou bien on nous fait lire ce qu'écrivait sa mère lorsqu'il avait deux ou trois ans, les beaux rêves de gloire et de bonheur qu'elle formait pour lui,... pour lui qui va mourir! De tels moyens d'émouvoir sont un peu vulgaires, et ils risquent de manquer leur effet. Le lecteur, qui s'aperçoit qu'on veut lui tirer des larmes, n'a rien de plus pressé que de les rentrer.

Ces réserves faites, convenons qu'il y a bien de l'art et du charme dans Valérie. Elle se compose presque entièrement de lettres écrites par Gustave à un de ses amis de Stockholm et de pages détachées du journal où son cœur s'épanche chaque soir, elle n'est guère autre chose que le chant plaintif de son amour, et en un pareil sujet il n'était pas aisé d'éviter la monotonie. M"»» de Kriidener l'a évitée, et de deux manières, à l'aide de quelques épisodes heureusement choisiset de quelques descriptions.

Les épisodessont simples et variés : la danse du châle,

jcette danse où M""" de KrUdener elle-même excellait et oU triomphe Valérie, en est un. 11 en est d'autres qui jadis ont été moins remarqués et qui valent peut-être davantage. Dans Tun, Gustave, qui erre en désespéré à travers la campagne, aperçoit deux jenne fiancés assis l'un près de l'autre et se souriant l'un à l'autre ; caché derrière un buisson, il compare leur« félicité innocente» aux tourments qu'il endure, et son cœur se brise : il y aura dans le Lépreux de la cité d'Aoste et dans Jocelyn une scène toute semblable. — Un autre jour, il rencontre une petite chanteuse de Venise, nommée Bianca, qui a les traits, les cheveux cendrés, la taille et à peu près la voix de Valérie ; il la suit jusque chez elle, il essaie de se figurer qu'il a devant lui celle qu'il adore ; il lui jette sur les épaules un châle bleu pareil à celui de Valérie et la prie de chanter un air que celie-ci lui a plus d'une fois chanté : " Je croyais la voir ; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement : alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette lêle que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable.... j'étais hors de moi ; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca qui me parut passionné ; je m'élançai pour la saisir dans mes bras... » Mais au moment de la saisir, ses bras retombent ; déjà le songe s'est dissipé, déjà Bianca n'est plus pour lui qu'une « marionnette » ; il s'enfuit, riant et pleurant tout â la fois. Ainsi Octave, dans la Confession d'un enfant du siècle, cherchera auprès de la fille à la voix rauque dont le visage ressemble k celui de sa chère et infidèle maîtresse, une vaine, une impossible iilusion. Les descriptions ôparèés dans Valérie en sont peut*

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