UO LE ROMAN FRANÇAIS
M™" de Krildenerse disait l'élève de Bernardin do Saint Pierre et qu'elle fut un instant soupçonnée, fort injus tenaent du reste, de s'être fait aider par lui. Outn qu'elles sont originales et brillantes, elles valent pa la façon dont elles s'oppos^ent. Au tableau que trac( Gustave d'une nuit de fête à Venise répond, dans le: lettres de son ami, le tableau d'une fête delà Saint Jean aux environs de Stockholm; aux paysages de llta lie, à la magnificence de ses palais et de ses églises à sa vie insouciante et voluptueuse, à son rire, à se chansons, succèdent les grands paysages muets e les ciels gris de la Suède, ses forêts où rôdent le loups, ses neiges où glisse le traîneau, ses lacs pâles oi se mire le sommet des sapins, sa grave existence qu berce doucement le bruit du rouet ; et la senteur de mélèzes, a l'odeur de rose » qu'exhalent les bouleau: du Nord, vient se mêler an parfum des orangers.
Le style de M^^ de Kriidener est d'une pureté d'autan plus remarquable qu'elle était étrangère. Trop de meta phores peut-être etde comparaisons ; elle en a quelques unes d'assez fâcheuses, et mieux vaudrait que l'ami d Gustave, son bon ami Ernest, ne se comparât point; une plante des Indes quia le privilège d'écarter h foudre. Mais, d'une façon générale, il est vrai de dir qu'elle a le don de l'expression imagée et du délica symbole; et, aussi bien, n'est-il pas entendu qu'oi n'est pas du Nord sans être un peu symboliste? Chaqui fois que Gustave, seul à seul avec Valérie, est près d perdre la tête et de lui avouer qu'il l'aime, quelqu objet, le médaillon qu'elle porte à son cou et qui con tient leportrait du comte, l'alliance d'or qui brille i son doigt, vient symboliser aux yeux du pauvre amou reux l'obstacle qui le sépare d'elle Un soir de bal â li
AU XIXe SIÈCLE 111
villa Pi?ani, il esl reslù dans le jardin, et par la fenêii . il la regarde danser; la danse finie, elle vient, sans se douter qu'il est là, s'asseoir de l'autre côté de U fe nêtre et si près qu'entre son bras nu et les lèvres de Gustave il n'y a que l'épaisseur du carreau : « Une sim[)le glace nous séparait.... il me semblait que je res pirais des torrents de feu ; et toi, Valérie, tu ne sentais rien I » El toute lirouie de leur destinée, qui est de vivre côte h côte, l'un isi troublé, l'autre si calme, côte à côte et à jamais séparés, se trouve ainsi résumée en une image. Que de traits ou de morceaux il y aurait à signaler qui sont de la vraie et fine poésie ! La plainte de Gustave : « Pourquoi chaute-t-elle ainsi, si elle ne m'aime pas ? » n'est-ce pas celle de Hugo dans la mélancolique chanson :
Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi ?...
N'est-ce pas déjà presque une Harmonie de Lamartine que celte prière : « Je remettrai ma vie à mon Père céleste ; je lui dirai : Pardonne, ô mon Dieu I si je n'en tirai pas un meilleur parti ; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père ! toi qui es toute bonté, lu me douueras une goutte de cette félicité pure et divine dont lu tiens un océan dans tes mains ; tu retireras de mon cœur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu 1 le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine et le loi! auprès desquels on commença la vie , et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours charg*^s d'ennui. »
Il resterait k se demander quelle est la valeur morale de Valérie, et si l'impression quelle nous laisse est aussi saine que M™* de Krûdener le croyait et J'a dit dans sa préface.
Il est vrai que son roman est plus chaste que celui de M'"«Coltin, et que, loin d'imiter la faiblesse de Glaire d'Albe, Valérie a toute la pureté de Virginie. Il est vrai encore que M'"« de Kriidener était une âme religieuse, que son langage a de Félévalion, et qu'il y a dans Valérie de beaux élans vers Dieu, Mais n'y a-t-il rien de suspect dans ce mélange de piété mystique et d'amoureux transports, dans cette façon d'associer Dieu à l'amour de Gustave, de l'en faire le confident et presque le complice, de le contraindre en quelque sorte ;\ légitimer l'amour le plus illégitime ? et comment ne pas voir que parla, par sa tendance à poétiser et à sanctifier la passion, M de Krûdener rejoint M™» Cottin ? Elle aussi, elle glorifie ceux qu'une passion coupable conduit au tombeau, et à la fin elle canonise Gustave. Se vaincre comme lui, pourtant, c'est être vaincu : « 11 n'y a qu'une victoire en amour, disait Napoléon : la fuite », et la fuite de Gustave a été trop lente, trop tardive, pour qu'elle puisse s'appeler une victoire. La forme que M'"« de Kriidener a donnée à son roman rend son erreur plus sensible et plus choquante. Quelqu'un qui s'analyse jour par jour, comme son Gustave, en de longues lettres, ne saurait nous paraître irresponsable ; nous sentons trop que son mal ne lui fait pas perdre la tête et qu'il ne dépendrait que de lui d'en triompher. Il est dangereux de faire ainsi de l'amour un mal sacfé, une ardeur irrésistible et fatale k laquelle il faut cédei' ou dont il faut mourir ; cela est dangsrfiux eti de piuii oilA 6ii eoBtr&lri k li v4Htéi H
n'était pas besoin que le prince de Ligao, dans une malicieuse parodie de Valérie, le rappelât à M^^ de Krildener : elle le savait mieux que personne, puisque Valérie est une page de sa propre jeunesse qu'elle a arrangée à plaisir et détournée de son vrai sens. Toute jeune, elle avait épousé le vieux baron de Kriidener, ambassadeur de Russie. En 1784, h Venise, le secrétaire de son mari s'éprit d'elle, et longtemps il Taima en silence. Un jour, enfin, il résolut de s'arracher à sa torture : il alla trouver non pas M"'*, mais M. de Krtidener, lui dit loyalement la raison pour laqn( lie il désirait partir ; et il partit, en effet, etiVl™" do lûudener savait bien qu'il n'était pas mort de son amour !
L'exaltation lyrique que M™«Cottin et M^^de KrQdener apportaient dans l'expression de 1 amour n'est donc pas à l'abri de tout reproche; rien n'est plus aisé même que de la critiquer. Mais quelque dangor qu'il puisse y avoir à exalter les cœurs, j'avoue que je n'en veux pas trop h ceux ou à celles qui commettent cette faute dans leurs écrits. Au sens le plus général du mot, oui, la passion est en nous la flamme qu'il faut entretenir et aviver sans cesse. Point de génie, point d'héroïsme, point de Pascal ni de Beethoven sans la divine étincelle. Remercions ceux qui nous exaltent , dus.-^ent-ils quelquefois nous tromper. L'honneur du romantisme sera d'avoir été, entre le règne des « philosophes » et celui des « réalistes », entre deux écoles d'ironie, une école d'enthousiasme et de foi.
LK noMAN PKANÇiUa