DELPHINE. — CORINNE
Â.U moment où ils ont paru, les deux romans de M""e de Staël ont plus fait pour sa gloire que tous ses autres ouvrages. Ils ont balancé le sucés d'AtaJa et de René^ et nulle part, en effet, elle n'avait plus nettement pris position en face de Chateaubriand, mieux marqué son intention de le contredire et de lui disputer l'empire des âmes. Ils sont aujourd'hui la partie de son œuvre qui a le plus vieilli, et p'^ut-êlre serions-nous moins tentés de les e'galer à René ou Atala que de les rapprocher de Valérie ou même de Claire d'Albe et d'Amélie Mans/îeld. M"® de Staël était un grand esprit, elle était, pour employer le mot qu'elle affectionne, un « esprit penseur » de premier ordre : elle n'avait pas les dons de l'artiste et du grand romancier. Ses romans sont aussi dépourvus de vraisemblance que ceux de M""" Cottin, et moins bien écrits que celui de M"»® de Kriidener. Elle a essayé de leur donner une plus vaste portée et, par de là le problème de l'amour, de poser celui des droits de la femme : elle n'y a qu'imparfaitement réussi ; ses idées, mal à l'aise dans le cadre d'une fiction, s'y présentent en un tel désordre et avec une telle gaucherie que la leçon ne porte guère. L'iniérôt de Delphine et de Corinne n'est plus pour nous
LE ROMAN FRANÇAIS AU XIX' SIÈCLE llo
que dans ce qu'elle y a mis d'elle-même ; et il est vrai que ce n'est pas peu dire. Chez elle, la tendance individualiste et rimmeur lyrique de son époque s'accusent bien plus fortement que chez M»"® Cottin et M^a de Krudener. Elle parle, elle se confesse et se plaint par la bouche de ses deux héroïnes; leur âme est son âme, et dans leur histoire elle a fait chanter ses plus intimes souffrances. Il y a seulement cette différence entre Delphine et Corinne que l'une est la protestation de son cœur, et l'autre celle de son génie.
Voyons donc ce que son cœur avait souffert et comment, dans Delphine^ il a protesté.
A bien des égards, M™« de Staël a été une femme en deliors de la loi commune. Sa merveilleuse intelligence semble presque virile, tant elle est apte à la discussion des plus sérieuses questions de philosophie, de critique ou d'histoire. Il serait excessif de prétendre que rien ne trahit la femme dans des livres comme ceux Des Passions, De la Littérature ou De l'Allemagne ; mai» il faut les lire avec une assez grande attention pour s'apercevoir qu'ils sont d'une femme. Ses Considérations sur la Révolution française étonnent davantage. En l'écoutant disserter sur les causes de la Révolution ou sur les défauts de la Constitution de 1791, on admire, certes, cette largeur de vues, cette vigueur de raisonnement : on admire avec un peu de malaise et d'embarras. On se souvient malgré soi que le plus spirituel de ses ennemis, Rivarol, disait d'elle : « Elle est la seule personne de France qui puisse tromper sur son sexe; » et il ajoutait nonchalamment : « Je n'aime que les sexes prononcés. » Lorsqu'il lui échappe de dire, au milieu de ses Considérations, qu'en 1788, traversant le bois de Boulogne la nuit pour se rendre à
Versailles, elle avait peur de rencontrer des voleurs, et, un peu plus loin, qu'en juillet 1789, le jour de la rentrée triomphale de Necker à Paris, debout près de lui sur le balcon de l'Hôtel de Ville elle s'évanouit « à force de joie », on a un mouvement de surprise : que l'auteur des Considérations fût une femme, très capable de s'évanouir de joie ou d'avoir peur des voleurs, on l'avait oublié et c'esl soudain comme une charmante dérouverte. Mais d'une autre manière encore M™o de Staël était une femme en dehors de la loi commune, par l'exaltation de sa sensibilité, par la fougue irrésistible de son tempérament, et elle était condamnée à se heurter sans cesse aux usages, aux traditions, aux lois de notre société. Allait-elle se révolter ouvertement, à la façon de Jean-Jacques et de M'^eSand? Âllail-elle se proclamer elle-même et avec orgueil hors la loi, et déclarer la guerre aux institutions sociales en même temps qu'à la vie mondaine ? On aurait pu s'y attendre; et sans doute elle leur a bien fait un peu la guerre, elle les a bien un peu attaquées, en lectrice passionnée de Rousseau : elle ne les a pas attaquées de front, elle n'a jamais été ni voulu être une réfractaire. La raison en est simple : son enfance s'était écoulée dans un milieu familial et bourgeois où elle avait appris à aimer et à vénérer la vie du foyer. II y aurait bien des réserves à faire sur le rôle que Necker a joué dans la Révolution et sur la valeur de ses idées; ce banquier, brusquement élevé au pouvoir et métamorph<;sé en ministre, était un homme d'État et, un penseur assez médiocre, et son gros volume De V Importance des opinions religieuses est bien ennuyeux. On ne peut nier, en revanche, et personne ne songe à nier ses vertus domestiques. C'a été un très honnête homme;
AU XIXe SIÈCLE 117
et fie tous les sentiments qui se battaient dans l'âme orageuse de M^^ de Staël, il n'y en a pas eu de plus fort ni de plus durable que le culte voué par elle à son père. Nous en trouverions la claire et touchante expression dans deux passages de Delphine. Le premier est le portrait que Delphine trace du vieux M. de Cerlèbe, père de son amie : « Le père de M™^ de Cerlèbe est un homme très considéré dans son pays pour les services éminents qu'il a rendus ; ses talents et ses vertus sont généralement admirés. En le voyant, l'expression de sa physionomie me frappa ; c'est le premier homme d'un âge avancé qui m'ait paru conserver dans le regard toute la vivacité, toute la délicatesse des sentiments les plus tendres; j'aurais voulu que cet homme me parlât, j'aurais cru sa mission divine et je l'aurais choisi pour mon guide. » Et voici comment, de son côté, M^^ de Cerlèbe exprime sa piété filiale :
Si j'étais dangereusement malade et que je fusse loin de mon père, je serais accessible à quelque frayeur; mais s'il était là, je lui abandonnerais le soin de ma vie qui l'intéresse plus que moi. Le cœur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme et le délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination fait naître : je trouve ce repos nécessaire dans la conviction où je suis que mon père porte bonheur à ma destinée. Quand je dors sous son toit, je ne crains point d'être réveillée par quelques nouvelles funestes ; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre maison, je mène mes enfants dans la chambre de mon père, et réunis autour de lui nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons plus la mort qui nous frapperait tous ensemble. La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres convient véritablement à l'autorité paternelle ; c'est votre père qui, connaissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du ciel ; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bonté ; c'est sur lui que vos
regards reposent avant de s'élever plus haut; c'est lui qui sera votre médiateur auprès de l'Être suprême, si dans les jours de votre jeunesse les passions véhémentes ont trop entraîné votre cœur.
Ainsi, pal' son éducation première, par son attachement au foyer, M"* de Staël se trouvait préservée de l'erreur que Jean-Jacques a commise en écrivant la première moitié de la Nouvelle Héloise, et où devait retomber à son tour M"'e Sand en écrivant Valentine ou Indiana. Elle ne pouvait se poser en révoltée et en apôtre de l'amour libre. Le ménage de ses parents lui ^paraissait ce qu'il peut y avoir ici-bas de plus beau et de meilleur; et des deux rêves auxquels elle n'a jamais renoncé, le bonheur dans le mariage est peut-être celui qui avait le plus séduit son imagination et son cœur.
D'autre part, si son enfance avait connu la douceur du foyer, elle avait senti dès sa première jeunesse les séductions et les délicates voluptés du salon. Le salon de sa mère était un des plus brillants de Paris à la veille de la Révolution ; là se réunissaient Raynal, Thomas, Grimm, BufFon, Morellet, Suard, Marmonlel, La Harpe ; là se débattaient les hautes et graves questions qui passionnaient déjà la France entière; là l'éloquence donnait la réplique à l'esprit. Dès l'âge de onze ans, la petite Germaine était admise dans le salon de sa mère; assise dans un coin, sur une toute petite chaise, elle écoutait, éblouie, grisée : « Elle se tut en ces années-là pour le reste de sa vie », dit spirituellement M. Albert Sorel dans le beau livre qu'il lui a consacré (1). Son silence ne fut pas de longue durée. Elle était née avec le génie de la conversation, et le salon était le seul
(1) A/"* de Stuël, Hachette, 1800,
théâtre qui pût lui convenir. En avoir un et régner par là sur l'élite intellectuelle de son temps, te! est Taulre rêve qu'elle a toujours et ardemment poursuivi. Si elle ne pouvait écrire la première moitié de la Nouvelle Héloïse, elle ne pouvait pas plus écrire la seconde qui est une invitation à rompre avec les mondains et à nous retirer loin des villes, dans le calme el l'innocence de la vie champêtre.
Ses deux rêves ont été déçus, et il était impossible qu'ils ne le fussent pas. Il y avait en elle, quoi qu'elle pût faire, une indépendance d'esprit et d'humeur qui lui interdisait à la fois d'être heureuse au foyer et reine dans un salon. Qu'on imagine une fille de Rousseau mise par lui selon son habitude aux Enfants- Trouvés, et aussitôt recueillie, élevée , par M. et jfme Necker, on aura une idée des contradictions qui étaient en elle et qui ont fait son tourment.
Aucun mariage, du reste, ne lui convenait moins et n'offrait pour elle moins de chances de bonheur que celui auquel la vanité de ses parents la condamna. Elle se trouva mariée à vingt ans au baron de Staël, ambassadeur de Suède à Paris, qui approchait de la quarantaine , qui était froid, positif, intéressé, et qui n'avait cherché en épousant la fille du financier Necker qu'un moyen de payer ses dettes. « C'est du mariage, écrit Delphine, que doivent dériver toutes les aflections d'une femme ; et si le mariage est malheureux, quelle confusion n'en reste-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même ! Ces qualités vous auraient rendue plus digne de l'objet de votre choix ; mais elles peuvent dépraver le cœur qu'on a privé de toutes les jouissances : qui peut être certain alors de sa conduite? Vous, madame, parce que vous ne croyez
plus à l'amour ; mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l'insensé qui veut de moi, qui veut d'une àme enthousiaste^ alors qu'il ne l'a pas captivée ? »
On me dispensera d'entrerdans de grands détails sur les faiblesses de cette «âme enthousiaste »,sur l'amour qui l'attacha au comte Louis de Narbonne pendant les premières années de la Révolution, et ensuite, à partir de 1794, sur sa liaison avec Benjamin Constant, laquelle durait encore lorsqu'elle écrivit Delphine. Il ne s'agit pas de la juger ; de tels procès sont difficiles à instruire. Mais il faut bien savoir qu'emportée par la franchise même de son ardente et expansive nature, elle ne fit rien pour sauver les apparences, rien pour ménager l'opinion, et quelle y gagna non seulement d'ennuyer ceux qu'elle aimait , mais encore d'être hautement blâmée par des mondains et des mondaines beaucoup moins estimables qu'elle. Gomme, en outre, elle vivait à une époque de guerre civile, comme elle était la fille de Necker, que ceux qu'elle aimait étaient des hommes politiques, qu'elle se mêlait de politique elle-même, ce fut contre elle, à dater de 1789, un monstrueux déchaînement de colères et d'injures. De 1789 à 1792, son salon était le rendez-vous des esprits libéraux et sages qui représentaient le parti constitutionnel, c'est-à-dire qui se ralliaient à la Révolution sans en approuver les excès. Elle servit de cible aux journalistes d'extrême gauche aussi bien qu'à ceux d'extrême droite. Mais les traits de ces derniers pénétraient plus avant dans son cœur. Ils appartenaient à la société élégante et brillante dont elle avait rêvé d'être la souveraine et au sein de laquelle son génie eût jeté tout son éclat. Ils se nommaient Rivarol, vicomte de Mirabeau,, comte de Tilly, chevalier de Champcenetz... Que de fois ils sont
revenus à la charge ! Comme ils l'ont déchirée, rilipendée, salie ! C'est à elle que Rivarol, qui ne lui pardonnait pas d'avoir un talent de parole égal au sien, dédiait son Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution : « Publier le dictionnaire des grands hommes du jour, c'est vous oll'rir la liste de vos adorateurs »... voilà le ton, et par estime pour Rivarol qui ne fait tort ici qu'il iui-mêmc, j'arrête bien vite la citation. Actes des apôtres, Lanterne magique nationale. Journal royaliste, Journal général de la cour et de la ville, Chronique scandaleuse, il n'est presque aucune feuille contre-révolutionnaire où son nom ne revienne à chaque page, associé à ceux d'Olympe de Gouges et de Théroigne de Méricourt, où elle ne soit quotidiennement diffamée, et diffamée, si je puis dire, avec art : car ces polémistes apportaient dans leurs insultes la maîtrise ironique, le génie de l'épigramme propre aux mondains du xviiie siècîe, et leurs insultes lui étaient d'autant plus cruelles qu'elle y reconnaissait la médisance des salons savamment envenimée.
Obligée de quitter Paris après les massacres de Septembre, elle y était revenue à diverses reprises après Thermidor. Bien accueillie en 1795, elle avait bientôt senti se ranimer les haines qu'elle croyait mortes. Par son libéralisme et par sa liaison avec Constant, elle appartenait dès l'entrée en scène de Napoléon au parti de l'opposition. Au début de son séjour à Paris, en 1802, elle eut quelques instants de triomphe et d'ivresse : son salon de la rue de Grenelle rassemblait *!•"« Récamier. M"" de Beaumont, Jordan, Gérando, Fauriel, et autre? visiteurs dignes de former autour d'elle la petite conr tant souhaitée. Mais presque aussitôt pon altitude à l'égard de Napoléon exaspérait le maître
122 LE BOMAN FRANÇAIS
tout-puissant ; son salon élait mis en interdit ; la bonne compagnie, qui se ralliait chaque jour plus francheaient au premier Consul et commençait à fréquenter les Tuileries, faisait le vide autour d'elle. De nouveau elle connut la torture qu'elle avait endurée entre 1789 et 1792, et qui pour elle était la pire de toutes ; de nouveau elle se vil condamnée et bafouée par cette société qu'elle n'estimait pas, qu'elle ne ménageait en aucune façon, et dont néanmoins elle n'avait pas le courage de se passer, dont elle ne pouvait supporter le blâme. « Je ne connais, a-t-elle écrit quelque part, qu'une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c'est celle des gens du monde » ; et ailleurs : « 11 me fallait plus de force encore pour supporter la persécution de la société que pour m'exposer à celle du pouvoir. J'ai toujours conservé le souvenir d'un de ces supplices de salon que les aristocrates français savent si bien infliger à ceux qui ne partagent pas leurs opinions. » Ils la frappaient avec les armesquiétaient àleur portée. Ainsi que l'a très bien observé et très bien dit M. Albert Sorel, « ils ne l'attaquaient point dans ses écrits ou dans ses convictions ; ils l'attaquaient par ses côtés vulnérables, les petits côtés, les misères de sa vie, ses imprudences, ses défauts de tact, ses sentiments bruyamment étalés, sa soif de succès, sa danse, son turban, sa cour de beaux esprits, le cortège de ses sigisbées et la prodigalité supposée de ses faveurs ». En un mot, ce n'est point l'écrivain, c'est la femme qu'en elle ils outrageaient.
C'est la femme qu'elle voulut défendre dans Delphine publiée à la fin de 1802, un an après Àtala, la même année que le Génie du christianisme et René. Elle avait alors trente-six ans.
Justifier son cœur el sa conduite, tel a bien été son principal dessein. Mais la justification était embarrassante, du moment qu'elle n'entendait point rompre avec le monde, rompre avec la morale et glorifier ses fautes en les avouant, du moment qu'elle n'avait ni la hardiesse ni la logique de Jean-Jacques. Elle n'entendait point faire de son héroïne une coupable pour ensuite l'absoudre sous prétexte qu'elle a aimé de toute son âme. Elle ne lui prête que des torts qui n'en sont pas, et elle n'a pu motiver l'injuste rigueur avec laquelle le monde poursuit et accable Delphine qu'en imaginant de bizarres concours de circonstances qui font que la plus innocente « inconséquence » de Delphine a d'effroyables « conséquences ». Il suit de là d'abord que l'histoire est follement romanesque, et en second lieu que la démonstration ne démontre à peu près rien.
Avant même d'écrire Delphine, M">« de Staël avait laissé voir, je ne dis plus dans sa vie, mais dans ses œuvres, qu'elle avait l'esprit romanesque. Deux petits récits qui datent de sa jeunesse, Mina et Zulma, et aussi l'Essai sur les Fictions, imprimé en 1795, en font foi. Cet Essai est une apologie du roman en général et, chose curieuse, elle n'y parle ni de la Vie de Marianne ni de Manon Lescaut, mais au premier rang des romanciers elle cite... M™« Hiccoboni ! Ne nous étonnons pas, après cela, si nous nous apercevons dans Delphine qu'elle suivait de méchants modèles.
L'action commence en avril 1790 et s'achève en septembre 1792, Delphine d'Albémar est une jeune veuve. Très « philosophiquement» élevée, elle apour habitude de ne prendre conseil que de son cœur, qui, d'ailleurs, est excellent. Elle vient de doter Malhilde, fille de son amie M™«de Vernon et destiuéeà un jeune gentilhomme
qui se nomme Léonce de Mondoville. Ni elle ni même Mathilde ne le connaissent; il est pour le moment en Espagne. Mais elle entend parler de lui, elle lit quelques-unes des lettres qu'il écrit à M"® de Vernon ; il entend de son côté parler d'elle ; une sympathie mystérieuse, très mystérieuse, i ait entre eux sans qu'ils se soient jamais vus; et lorsqu'ils se voient enfin à Paris, au premier regard ils sentent qu'ils s'aiment pour la vie. Loyalement, Delphine veut avouer son trouble à M"'^ de Vernon et s'expliquer avec elle ; celle-ci, qui tient fort à marier sa fille, s'arrange de façon à éviter ou à différer toujours l'explication. Il lui serait plus malaisé d'avoir raison de Léonce et de son amour pour Delphine s'il n'avait au cœur une passion plus forte encore que son amour. Autant Delphine se soucie peu du qu'en-dira-t-on lorsque son cœur lui a dicté son devoir, autant Léonce s'en préoccupe; la considération est son idole. Delphine a pris en pitié une de ses amies , Thérèse d'Ervins, qui avait le malheur de ne pas aimer son mari et d'adorer un certain M. de Serbellane. En servant d'intermédiaire entre les deux amants dont la douleur l'avait apitoyée , elle s'est déjà tant soit peu compromise ; elle se compromet beaucoup plus en leur permettant de se dire adieu chez elle, dans son salon. Le mari de Thérèse survient, provoque M. de Serbellane, se bat avec lui, reçoit un coup d'épée en pleine poitrine et ne tarde pas à expirer. Le bruit court dans Paris le soir même qu'ils se sont battus pour les beaux yeux de Delphine et qu'elle est la maîtresse de M. de Serbellane. Elle laisse dire, afin de sauver la réputation de Thérèse. Mais Léonce ajoute foi aux propos <.\m circulent et que grossissent les habiles calomnies de M"'« de Vernon ; il
AU XIX" tsIECLE • 125
s'épouvante du scandale, et, la mort dans l'âme, il épouse Mathildo.
Les épisodes du même genre vont dès lors se répéter à satiété. Chaque fois que Léonce esl sur le point de comprendre qu'il a méconnu le cœur de Delphine, elle commet par excès de générosité quelque nouvelle maladresse qui fail murmurer les salons et affermit Léonce dans son erreur. Il faut toujours qu'elle sauve quelqu'un et que chacun de ses sauvetages cause la perle de deux ou trois personnes en la couvrant de honte. 11 finit toutefois par apprendre la vérité et vient se jeter à ses {ùeds. Bien résolue à ne point faillir, elle essaie de s'éloigner de lui : il la relient. Tous les jours il vient la voir, et ils sont très malheureux, lui d'avoir si vite épousé Mathilde, elle de voir qu'il souffre. Elle lui propose « des lectures en commun » ; il n'y prend aucun plaisir. Des mois se passent de la sorte ; le monde ne se fait pas faute de jaser de leurs trop fréquentes entrevues, et Léonce devient de plus en plus sombre. Pour surcroît, voici paraître un M. de Valorbe qui jadis avait demandé la main de Delphine et qui n'a pas renoncé à l'obtenir, il a rendu des services à sa famille et elle se fait scrupule de le congédier ; mais Léonce, le trouvant chez elle, n'hésite pas à en conclure qu'elle l'aime, et ses soupçons outrageants la rendent si malade qu'elle est à deux doigts de la mort. Autour d'eux, la Révolution va son train ; la lanterne prélude à la guillotine. Sous le coup d'un mandat d'arrestation, M. de Valorbe demande à Delphine de lui donner asile pour quelques heures dans sa maison. Léonce, qui survient juste à point pour le voir entrer chez Delphine à la tombée de la nuit, le saisit au collet et l'insulte. £n vain elle obtient, à force de larmes et
de prières, qu'ils ne se battent point : quelqu'un, à leur insu, les a vus se quereller, et raconte partout que deux amoureux se sont rencontrés l'autre soir devant sa porte. Cette fois, Delphine semble à jamais perdue dans l'opinion ; à peine ose-t-elle se montrer, et Léonce va gémissant : Consid4ration ! Considération I... Un ami leur dit: « L'Assemblée vient de voter la loi du divorce; pourquoi Léonce ne divorcerait-il pas? » Le divorce est contraire aux principes de Léonce. Delphine, alors, quitte Paris sans lui dire où elle va. Elle se réfugie à Lausanne. Elle n'y est pas plus tôt arrivée qu'elle y rencontre M. de Valorbe. Pour échapper à ce soupirant tenace, elle se loge dans un couvent, dont l'abbesse se trouve être, il y a de ces hasards, la propre tante de Léonce. Valorbe, qui jusqu'ici avait la mine d'un galant homme, se transforme tout à coup en traître de l'Ambigu. Il tend un piège à la bonne Delphine ; il lui fait croire qu'il va être emprisonné pour dettes ; elle accourt chez lui, toute prête aie cautionner auprès de ses créanciers; dès qu'elle est entrée, il ferme la porte à clé et lui crie : Vous êtes prise. Elle l'est, mais autrement que ne pensait Valorbe. On frappe à la porte : c'est la police ! Delphine n'avait point de passeport en venant le matin à la ville ; des gens trop zélés ont insinué qu'elle était peut-être une espionne, et ordre a été donné de l'arrêter. Elle passe la nuit au poste. Comment renirer au couvent après pareil esclandre, après avoir été en quelque sorte surprise entre les bras de Valorbe, après avoir couché au poste, et si elle ne rentre pas, que dira l'abbesse, tante de Léonce, que pensera Léonce lui même ? L'abbesse lui permet de rentrer au couvent, à la condition de n'en plus sortir et de se faire
AU XIXe SIÈCLE 127
religieuse. Delphine prend le voile. Le même jour, Valorbe se tue en proclamant ses torts et la vertu de Delphine, et le même jour, ou à peu près, Malhilde meurt, si bien que Léonce se trouve libre et tout disposé à être le mari de Delphine à la minute précise où celle-ci ne peut plus être sa femme. L'ami qui avait dit à Léonce : « Divorcez! » lui dit à présent : « L'Assemblée vient de décréter que les vœux religieux ne seraient plus inviolables ; que Delphine rompe les siens et vous l'épouserez. » Épouser une religieuse défroquée est aussi contraire que le divorce aux principes de Léonce; et la situation serait sans issue, si sa qualité d'homme du monde ne l'obligeait à rejoindre l'armée des émigrés. Arrivé à Verdun, avant même d'avoir tiré un coup de fusil, avant d'avoir eu le temps d'être un héros, en se promenant, il est fait prisonnier par les républicains. Delphine parvient jusqu'à lui dans sa prison, mais ne réussit pas à fléchir ses juges. Il est condamné à être fusillé, et le matin de l'exécution, comme i\ marche à la mort, il voit Delphine s'empoisonner. Us meurent ensemble, ils meurent tragiquement, après avoir tragiquement vécu, pour avoir oublié, nous dit l'épigraphe de Delphine, « qu'un homme doit savoir braver l'opinion, qu'une femme doit s'y soumettre ». Le tort de Delphine n'est pas seulement d'être, ainsi que la Nouvelle Héloise, une œuvre artificielle oi!i nous sentons que les événements ne se produisent et que les personnages n'agissent qu'afin de prouver quelque chose. Elle est sortie d'une imagination sensiblement plus fausse que celle de Jean-Jacques. On a dit qu'il y avait « bien des personnes dans M™^ de Staël » (1) :
(1) Emile Faouet, Politiques et moralistes du XIX^ siècle, première série.
128 LE ROMAN FllANÇAlS
entre autres personnes, il y avait en elle une émule de M™® Goltin et de Ducray-Duminil, Ils auraient pu lui envier bien des scènes de Delphine, celle, par exemple, où Léonce guette la berline qui emporte Delphine et, s'élançant à la tête des chevaux, crie au postillon : '( Écrasez-moi, mais je ne reculerai pas!... » celle où il fait irruption chez M™« de Vernon et, sans la regarder, sans voir qu'elle agonise, l'accable de reproches et de malédictions ; celle aussi où il prend Delphine par la taille, la traîne en rugissant au milieu d'une église et veut qu'elle lui jure « sur Tautel » de se donner à lui au premier jour; et encore celle où Delphine, à genoux de.ant le tombeau de M"^'' de Vernon, parle toute seule et si haut que Mathilde qui passe près de là surprend ses plus chers secrets. Comme Coelina « ou l'Enfant du mystère » errait sur les glaciers des Alpes en robe de mariée, Delphine erre en robe blanche et les cheveux épars sur les cimes du Jura. Comme Frédéric assistait incognito à l'enterrement de Claire d'Albe, Delphine voilée assiste au mariage de Léonce et de Mathilde, sans que personne la remarque, sans que personne entende ses véhéments monologues et lui porte secours au moment où elle tombe évanouie. Comme Claire et Frédéric, comme tous les héros de M'^^Cottin, Delphine et Léonce sont des âmes de feu (1); ils vivent dans un état de perpétuel bouillonnement ; leurs pâmoisons ne se comptent plus ; et M. Barton, M. de Lébensei, M'ne de Cerlèbe, occupés à aller de l'un à l'autre et à les relever, en ont toujours au moins un sur les bras.
(1) C'est ce que dit Delphine en une bien fâcheuse métaphore: « 0 Dieu ! que voulez- vous faire de ces âmes de feu qui se dévorent elles-mêmes? A quelle /joînpe de la nature les destinez-vous pour victimes? »
Est-ce à dire que M™« de Staël imite Ducray-Duminil ou Mn>e Goltin ? C'est plutôt que leur imagination était à peu près la même, et si la seconde hypothèse n'est guère plus flatteuse pour elle que la première, voici ce qui la rend plus vr^iisemblable. Le roman de M™« Cottin qui offre le plus d'analogies avec Delphine est Amélie Mansfield. Amélie et Delphine sont toutes deux séparées de celui qu'elles aiment par les noires perfidies d'une femme, ici M™^ de Woldemar et là M™* de Vernon; toutes deux sont indignement calomniées auprès de lui ; toutes deux, dans leurs courses errantes soit à travers l'Autriche , soit à travers la Suisse , exhalent leur douleur en une sorte de « journal » dont le texte s'intercale dans le roman et en ralentit l'action ; toutes deux enfin, eu proie à d'affreuses angoisses, s'introduisent, vêtues d'un domino noir, dans un bal masqué où elles essaient de s'approcher de l'ingrat qui les croit infidèles et de lui parler. Or ces deux livres ont été publiés à des dates si rapprochées que l'un ne peut être une imitation de l'autre. La Bibliothèque française de Pougens, petite revue littéraire ou plutôt revue de librairie qui paraissait chaque mois, annonce la mise en vente de Delphine dans son numéro de décembre 1802 et rend compte d'Amélie A/ans/îe/rf dans son numéro suivant, de janvier 1803. 11 faut bien conclure de là que M"»e Cottin et M™* de Staël se rencontraient, même lorsqu'elles ne s'imitaient pas. Je sais très bien que dans Delphine M">« de Staël a dit sur l'amour, sur le monde, sur la vie, mille choses justes, profondes même, que nous chercherions inutilement dans Amélie Mansfield ou dans il/a/uina ; mais elle n'a pas réussi à traduire ses pensées en créations vivantes. Seules, les ligures de Delphine et de Thérèse d'Ervius
LR ROMAN PRANÇà^ 9
s'animent par instants et donnent l'illusion de la vie : courte et rare illusion. D'une manière générale, les êtres que M™« de Staël a créés appartiennent A la même humanité de théâtre que ceux de M™e Gottin ; leurs gestes et leur langage sont faux : « Souvent Delphine élevait vers l'Être suprême des regards dignes de l'implorer ; sa main prenait le ciel à témoin de la vériié de ses paroles, et toute son attitude avait une grâce et une majesté inexprimables. » — « Ah ! j'aurais reconnu ta voix, ton accent eût suffi pour me convaincre de ton innocence ; et devant ce même autel, plaçant ta main sur mon cœur, c'est à toi que j'aurais juré l'amour que je ne ressentais que pour toi seule. » — « Léonce était appuyé sur la cheminée, et considérant de haut M. de Valorbe qui était assis à côté de moi, il ressemblait à l'Apollon du Belvédère lançant la flèche au serpent. « Sujets de pendules i^ue tout cela. Comparés à Delphine et à Léonce, Julie et Saint-Preux paraîtraient simples.
Delphine a d'autres défauts qui tiennent à la façon dont travjiillait M«« de Staël. Cette femme éloquente et dont la conversation a enchanté, émerveillé ses contemporains, avait peine h. se résigner au silencieux travail de la plume. Elle parlait le chapitre avant de l'écrire, le rédigeait le soir en toute hâte, revenait de nouveau en causer le lendemain avec ses hôtes de Coppet, et bon gré mal gré il fallait que toutes les questions remuées au cours de leurs entretiens, que toute la substance de ses géniales improvisations passât dans le volume. Il se voit trop que Delphine a, été écrite ainsi. Elle y a fait entrer, sans ordre et sans choix, tant de dissertations philosophiques ou politiques, tant d'idées diverses y sont éparses, qu'il y a surcharge et
AU XIXe SIÈCLE 131
confusion, et, à moins de lire Delphine par fragments, il est impossible de la lire sans ennui.
Mais plus que tout le reste, plus que le manque de goôt et d'arl, ce qui nuit à Delphine, c'est ce qu'il y avait d'incohérent et de condradictoire dans l'âme même de M""» de Slaël. Il s'en faut de beaucoup que la signification de l'œuvre soit claire. M""* de Staël est un penseur tour à tour trop hardi et trop timide. Elle croit n'attaquer que l'élroile morale du monde, et en maint endroit, par delà les bienséances, par delà les convenances, elle attaque la morale elle-même et la religion et le mariage. Klle nous conseille de suivre l'impulsion de nos cœurs plutôt que les préjugés mondains; et au lieu d'aboutir à une rupture avec cette vie de société où les intentions les meilleures sont les plus mal interprétées, où toute la bouté de Del|>hine n'a servi qu'à la compromettre irrémédiablement, elle aboutit à une sorte de soumission frémissante et dépitée : « Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme doit s'y soumettre. » Si le cas de Delphine pouvait prouver quelque chose, il prouverait simplement qu'il n'est pas permis d'être bon et serviable à l'étourdie et que, selon le mol de M">6 de Souza, les intentions pures sont celles «qu'il faut examiner à deux fois «.Est-ce à une si anodine conclusion que nous devions nous attendre ? Est-ce là tout ce que M^^ de Slaël prétendait nous enseigner ? Non ; son but était bien de donner raison à ceux qui n'obéissent qu'à leur cœur et à leur conscience, à ceux qui distinguent entre <i l'opinion » des honnêtes gens et celle des sols ou des hypocrites, entre le qu'endira-t-on et l'honneur : et puis le courage lui a manqué pour aller jusqu'au bout de son idée. Il lui a manqué, parce qu'avec l'âme d'une révoltée elle avait les