I.'î2 LE .(OMAN FRANÇAIS
habitudes d'esprit d'une bourgeoise et d'une mondaine, parce qu'avec le goôt de l'indépendance elle avait la nostalgie du foyer et des triomphes mondains, parce que, si son cœur la poussait en avant, l'influence de son éducation première l'arrêtait et la ramenait en arrière, parce qu'en un mot Jean-Jacques et Necker se battaient dans son cœur. « On l'examinait avec intérêt et curiosité, a dit Constant, comme un bel orage... »
Et cependant, si ! De tant d'incohérences une idée se dégage qui dépasse le cas si particulier, si étrange même et si peu concluant, de Delphine, une idée qui a été comprise et qui a fait la fortune du livre; et celle idée, c'est que la femme est victime. Elle est victime, car l'opinion du mondea deux poids et deux mesures et juge tout autrement ses fautes et celles de l'homme. Elle est victime, car « toutes les institutions de la société », comme le dit M^^ de Vernon, l'oppriment et semblent faites pour la tenir en servage ou tout au moins en tutelle ; car la loi, comme quelqu'un l'a dit depuis, est « la loi de l'homme ». Elle est victime, enfin, car l'homme, à qui elle se donne et se dévoue , n'est qu'orgueil, vanité, égoïsme et défiance. Voilà la vraie thèse de Z)f'//^/i?ne, queM"^deStaël en ait euou non pleine conscience, et par là l'œuvre a une portée que les romans de M"'^ Cottin étaient loin d'avoir,que n'égalaient même pas ceux de M™« de Charrière. Dans sa partie morale, dans le contraste qu'elle entend marquer entre Delphine et Léonce, entre la générosité de l'âme féminine et la niaiserie ou la férocité de l'orgueil masculin, la thèse est un peu bien discutable. Mais ne blâmons pas M^e de Staël d avoir fait pencher la balance en faveur de son sexe. On n'avait guère entendu jusqu'alors en ce débat qu'une des deux parties, l'homme, et qu'il écrivît
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des farces ou des comédies, des fabliaux ou des romans, il n'avait point ménagé la femme : il était juste, il était bon que la partie adverse prît la parole et se fît écouter. Dans sa partie sociale la thèse de M'"'' de Slaël était très neuve. La première, elle osait loucher à celte question du divorce qui après elle a préoccupé tant de romanciers et d'auteurs dramatiques. Elle eùl pu la traiter avec plus d'assurance; elle n'a pas osé prendre très franchement parti pour une loi qui, en 1802, était d'origine toute récente et paraissait fort révolutionnaire : ici encore, gardons-nous de l'en blâmer. Si elle avait parlé eu révolutionnaire, si elle avait réclamé l'émancipalion de la femme, si, au lieu de signaler des injustices, de soupirer, de gémir, elle avait à haute et intelligible voix prêché la révolte, sa Delphine eût été moins chère aux femmes. Parmi elles il en est peu qui s insurgent ou qui songent à s'insurger ; mais il n'en e>t presque aucune qui n'aime à dire : « Que je suis malheureuse !... » et une œuvre si pleine de compassion pour toutes leurs souffrances, pour celles qui leur viennent de la société comme pour celles qui leur viennent delà nature ou de Tâge, méritait, en dépit de ses imperfections, d'être longtemps leur livre de chevet.
Et peut-être, après tout, sonl-ce les femmes qui avaient raison. Sans se demander ce que valent les fictions imaginées par M""= de Slaël, et en sautant bien des tirades qui les eussent fait bâiller, elles cherchaient et elles savaient trouver dans Delphine la plainte d'une entre elles. Imitons-les; ouhliousla fable, et lespéripéties, et les dissertations qui nen finissent pas; ne demandons à M'w^de Staël que ce qu" elle a senti et souffert, que ce qu'elle a mis de son propre cœur dans son roman, et après avoir Dien critiqué Delphine nous en reviendrons
iinalement h aimer celle qui l'a écrite. Nous l'aimerons pour ses généreux enthousiasmes et ses indignations généreuses, pour sa constante et naïve aspiration au bonheur, pour son éternel besoin d'aimer et d'être aimée. Dans une des pages où son cœur s'épanche et qui sont les belles pages de Delphine, elle s'écrie : « Le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime; la société n'a laissé dans la destinée des femmes qu'un espoir; quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit... Que faut-il donc faire quand une cause, inconnue ou méritée, vous a ravi le bien suprême, l'amour dans le mariage? Que faut-il donc faire, quand vous êtes condamnée à ne jamais le connaître? Éteindre ses sentiments, se rendre aride, comme tant d'êtres qui disent qu'ils :^'en trouvent bien, étouffer ces élans de l'âme qui appellent le bonheur et se brisent contre la nécessité; j'y ai presque réussi. » Elle se trompe ; elle n'y a nullement réussi, et aucune déception n'a pu la « rendre aride » ou l'aigrir. Si elle avait le cerveau d'un penseur, son cœur était bien d'une femme ; elle était bien femme par l'illogisme de ses désirs et surtout par sa bonté. Que n'a-t-elle pu s'arracher aux ivresses du salon, se mêler à la vie de la grande foule, voir de près les humbles et les « misérables » ! Seule, elle eût été capable d'écrire l'œuvre de large et féconde pitié que nous regrettons de ne pas rencontrer parmi le romans de l'Empire et de la Restauration, à côté de René, d'Obermann et d'Adolphe. Bonté, pitié, c'était pour elle l'essence de la religion et le fondement de la morale : « La véritable révélation de la morale naturelle, dit Delphine, est dans la sympathie que la douleur des autres fait éprouver. » Un petit détail, dans Delphine, vaut la peine d'être noté.
« Je vais me tuer », ou biea : ■< Je vais mourir », est le refrain dont Léonce poursuit incessamment Delphine ; presque toutes les fois qu'il lui parle ou lui écrit, toutes les fois qu'il veut obtenir d'elle quelque aveu ou quelque promesse, il répète sa phrase, et à la fin il n'a mêmeplu s besoin de l'achever, tant elle est connue de Delphine : « Je pars, dit-il dans sa dernière lettre; eh bien I tu le sais... n entends-tu pas le reste ? » Cela devient risible après avoir été très agaçant. Or, M""" Récamiernous dit, en parlant de M^^ de Staël et de sa longue liaison avec Constant : « Elle l'aima peu, d'abord ; mais il fit tant de désespoirs et de menaces de se tuer qu'il triompha d'elle... » En vérité, M™» de Staël eût bien mieux fait de ne rien inventer et de ne rien atténuer dans Delphine, d'y raconter simplement sa vie : en la voyant si bonne, si incapable de supporter « la douleur des autres », nous lui aurions pardonné jusqu'à SCS fa u les.
Commencée en J803, Corinne a paru en 1807, cinq ans après Delphine. Vues de loin, ces cinq années semblent une époque très brillante dans la vie de M™^ de Staël. Tantôt elle réside en Suisse, dans son château de Coppet où affluaient de tous les pays de l'Europe tant de visiteurs illustres, tantôt elle voyage : elle parcourt l'Allemagne en 180i, l'Italie en 1805; et à Weimar où les princes, où Schiller et Goethe lui font fête, à Rome où l'Académie des Arcadiens la célèbre en vers et la couronne au Capitole, partout elle a l'air de vivre en une sorte d'apothéose. En réalité, ces années ont été pour elle des années douloureuses. C'est le temps
OÙ la mort lui enlève son père qu'elle adorait ; c'est le temps où elle se sent vieillir, où elle est en proie aux « regrets déchirants », le mot est d'elle, qu'éprouve toute femme aux approches de la quarantaine ; et c'est le temps de l'exil, le commencement d'un exil qui ne doit prendre fin que deux ans avant sa mort, à la chute de Napoléon.
Napoléon ne lui pardonne pas ses audaces d'esprit, son refus de courber la têle, sa philosophie héritée du xviii« siècle, son attachement aux principes de 89 ; il ne lui pardonne pas d'être la grande voix de l'opposition, la Muse du libéralisme et de l'individualisme. Le 15 octobre 1803, elle a reçu l'ordre de se tenir éloignée de Paris d'au moins quarante lieues; elle va bientôt recevoir Tordre de quitter la France et de n'y rentrer sous aucun prétexte.
Certes, elle regrette la France, le cher Paris où elle est née, où l'on sait si bien causer ; sur les rives dn lac de Genève, du Rhin, du Tibre, devant les flots bleus de l'Adriatique et delà mer de Sorrente, elle regrette « le ruisseau de la rue du Bac ». Encore le mal du pays n'est-il pas le plus cruel de ses maux ; d'autres exilés en ont été plus tourmentés, plus accablés qu'elle. Elle était issue d'une famille d'origine irlandaise successivement transportée et acclimatée en Allemagne, en Suisse, en France, et elle avait l'esprit assez ouvert, assez souple, assez cosmopolite, pour n'être nulle part tout à fait hors de chez elle. Ce qui souffre à ce moment en elle, plus que toute autre chose, c'est son orgueil, son très légitime et respectable orgueil. Peut-être cela n'est-il pas bien logique : elle aurait pu, semble-t-il, être fîère des persécutions dont elle était l'objet, fîère que Napoléon la traitât en ennemie redoutable, en
puissance. Mais ses sou(Trances d'orgueil avaient bien aussi leur raison d'être. Tout en la redoutant et en prouvant qu'il la redoutait, Napoléon prenait soin de l'humilier et de la tourner en ridicule. Il affectait de parler d'elle comme d'une caillette qui se môle de choses auxquelles elle ne peut rien entendre, et de la renvoyer à son ménage, à sa tapisserie, à son tricot. Il trouvait toujours quelque moyen de lui rappeler ce qu'il lui avait dit un jour, alors qu'il était premier Consul : que le rôle de la femme est d'avoir des enfants et de les élever. Ce mot, ses courtisans, les gens de lettres, les journalistes qu'il avait à ses gages le paraphrasaient à leur tour, et de façon à blesser pro'bndément M"'^ de Staël. La situation n'était donc plus pour elle la même qu'en 1802. En 1802, elle avait écrit Delphine parce qu'elle était attaquée dans son honneur de femme et dans son cœur. En 1807 , attaquée dans sa supériorité intellectuelle et pour ainsi dire dans le sexe de son génie, elle publia Corinne. Corinne habite Rome; elle est jeune, belle et poète. L'Italie entière connaît son nom et redit ses chants. Elle évoque le souvenir d'une autre Corinne que l'antiquité grecque avait surnommée « la Muse lyrique », et qui, dans les jeux de Delphes ou d'Olympie, enleva cinq fols la p^ilme à Pindare; elle a également quelques traits de la Corilla, célèbre improvisatrice dont le président Dupaty entendit les derniers accents à Rome en 178S, et à qui M""" Sand a donné un rôle dans Consuelo. Elle ressemble surtout à M^^ de Staël. Elle a de plus qu'elle, il est vrai, de même que Delphine, la parfaite beauté, le charme qui enchante les regards; et ceci me semble plus louchant que risible, ceci ne signifie pas quQ M'"<= de Staël se crût jolie, mais qu'elle eût voulu