‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 16 sur 28 · S LE ROMAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

S LE ROMAN FRANÇAIS

1 être et qu'elle a beaucoup souffert de ne pas l'être. Corinne, du reste, a ses beaux bras et ses grands yeux pleins de feu ; elle a sa coiffure, et dans le « schall des Indes » qu'elle enroule sur sa tête autour de ses cheveux noirs, se reconnaît sans peine le « turban » qui, à Weimar, faisait pouffer de rire Bettina. Corinne a l'âme ardente et généreuse de M^^ de Staël, son incomparable faculté d'improvisation, son éloquence; elle est couronnée comme elle au Capitole ; comme elle, -elle est une femme de génie.

Elle est une femme de génie et, dans l'intention de l'auteur qui souffre el se plaint en elle, de là ses infortunes. Le jour où elle triomphait au Capitole, où elle y improvisait de beaux vers aux acclamations de tout un peuple, un jeune lord, de passage à Rome, Oswald Nelvil, l'a vue dans le rayonnement de sa gloire et de sa beauté. Ils se sont parlé, ils se sont aimés, el le rêve d'Oswald serait d'être l'époux de Corinne. Rêve irréalisable. Si pure qu'ait toujours été la vie de Corinne, son talent, ses succès, les applaudissements de la foule ont fait d'elle une déclassée. Sa famille l'a reniée, et Oswald, en bon Anglais soucieux du cant, n'ose donner son nom à une femme qu'aucun salon de Londres ne consentirait à recevoir. 11 apprend que son père, dont il pleure la mort et vénère la mémoire, avait connu Corinne enfant, pressenti en elle léveil prochain du génie, et formellement déclaré qu'elle ne serait jamais sa belle-fiUe. Au lieu d'écouter son cœur et de juger Corinne sur ce qu'elle vaut, il la juge sur l'espèce d'effroi qu'elle avait inspiré à son père et sur l'opinion que la société anglaise aurait d'elle. Il se laisse marier à une jeune miss très blanche, très blonde, Lucile Edgermond, qui a grandi sous l'aile de sa mère et qui

fait parraiteinent bien le thé. Quelques années plus tard, en proie à ses remords ou à ses regrets, il retourne en Italie, à la recherche de Corinne. Il la retrouve mourante, et elle meurt en lui pardonnant.

Ce n'est pas pour rien, on le voit, qu'une quinzaine d'années auparavant M™' de Staël avait « lu Caliste dix fois ». Artiste, musicienne de grand talent, Caliste, après un long séjour en Italie, revenait en Angleterre et s'attachait au jeune lord William ; mais elle était, elle aussi, de celles à qui le monde refuse le droit d'être épouses, et William hésitait à demander sa main, et le père de William s'opposait à leur union ; le jeune homme épousait lady Betty qu'il n'aimait pas, et sans une plainte, sans un reproche, Caliste ne lardait pas à mourir de sa peine. Faut-il marquer d'autres rapports? Dans le théâtre de Londres où Corinne revoit Oswald marié à Lucile, Caliste avait revu William marié k lady Betty. Avant d'expirer, Corinne attire à elle l'en faut de Lucile, se fait aimer de lui, et lui donne des leçons de harpe ; sans lui donner de leçons de harpe, Caliste avait rencontré un ami, un défenseur dans le petit Harry, fils de lady Betty. Mais voici la différence : ce qui fait le malheur de Caliste, ce qui l'empêche d'être la femme de William, ce n'est point sa gloire ou son génie, c'est qu'il y a dans Bon passé une faute, imputable à l'indignité de ses parents bien plus qu'à elle-même, mais enfin, une faute, une tache. La thèse de M™* de Staël est autre, et nous ne pouvons oublier qu'il y a dans Corinne une thèse originale.

Nous ne le pouvons pas... Hélas! par moments, nous voudrions bien oublier que Corinne est une thèse. Caliste n'en était pas une. Il ne démontrait rien, ce petit livre, encore qu'il fît beaucoup sentir et penser ; il ne

prétendait rien démontrer : tout au plus peut-on dire qu'il nous invitait au respect de la femme et de l'amour en faisant vivre à nos yeux une femme qui aime et qui souffre. Il n'était pas une thèse ; il était une œuvre d'art, ce qui est très différent. Et sans doute il était plus facile d'enlever à M™* de Charrière, déjà vieille, le coeur de Benjamin Constant, que de lui dérober le secret de son art ; mais combien M^e de Staël eût été plus heureuse si elle lui avaitlaissé ce cœur, et combien ses romans seraient meilleurs si elle avait surpris ce secret 1 Elle a un peu gâté, convenons-en^ l'histoire qu'elle reproduisait ; aux faits si simples dont se compose le récit de M"'^ de Charrière, elle a joint de bien inutiles et bien singulieroscomplications.il se trouve que dans sa première enfance Corinne avait été justement destinée à Oswald ; il se trouve que cette Italienne est la fille de mylordEdgermond, c'est-à-dire la propre sœur de Lucile ; et d'une scène de reconnaissance qui ne dépareraitpasun cinquième acte deDucange oudePixérécourt, nous passons à une scène renouvelée de l'inévitable M">« Cottin, celle où Corinne, cachée sous un déguisement, rôde autour du château de mylord Edgermond et assiste aux fiançailles d'Oswald avec Lucile : la scène était déjà dans Amélie Mans[ÎpAd.

Quelque chose encore nous choque, qui ne choquait point les premiers lecteurs. Selon un procédé fort usité au xviip siècle et qui est celui du Télémaqua , des Lettres persanes, du Séthos, de V Anacharsis et du Bélisaire, Corinne est la reunion de deux œuvres fort diverses, dont Tune est un roman et l'autre, de caractère éminemment didactique, un recueil d'impressions ou de réflexions sur l'Italie. Vingt ou trente ans plus tard le procédé eût paru démodé : Stendlial n'a

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eu garle d'introduire dans la Chartreuse de Parme ses notes de voyage à Rome ; il a publié d'une part ses Promenades dans Rome et d'autre part s^on roman. M™* de Staël coud ses notes de voyage à l'histoire de Gorinne, et le point de suture se voit trop. A peine Corinne a-t-elle fait la connaissance d'Oswald et conquis son cœur, qu'elle s'oflFre à lui servir de cicérone : « Je ne sais si je me trompe, allègue-t-elle timidement ; mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur. » Klle lui fait, en effet, admirer les monuments, elle les lui explique, et après Rome elle lui explique Naples, et après Naples Venise, el dans son rôle de mentor la belle Corinne prend un petit air pédant qui nous afflige. « J'aurais peut-être dû, dit-elle k Oswald en sortant de Saint-Pierre, vous faire voir le plus beau de nos édifices le dernier, mais ce n'est pas mon système. » Elle a un système ; elle enseigne l'Italie en un nombre déterminé de leçons. Oswald, du moins, a quelquefois des distractions, et à Saint-Pierre il arrive (|U li oublie de regarder la voûte pour regarder Corinne : ses distractions sont rares; Corinne en serait peinée. Elle a entrepris un cours, et elle veut terminer son cours. Au moment de mourir, elle se ranirie pour une dernière leçon, cellelà sur Florence. P3t Oswald, devenu son digne élève, en revenant vers elle qu'il sait être au plus mal, s'arrête en route, afin de visiter Milan qu'ils avaient négligé...

Tout cela n'empêche pas Corinne d'être une œuvre de valeur et de tout autre qualité liliéraire que Delphine. Elle a, en premier lieu, sur Delphine l'avantage de n'être pas un roman par lettres, mais un récit, et dont

rintérét dramatique se soutient tant bien que mal jusqu'au bout. Elle est mieux écrite ; sans avoir la forte et parfaite unité à laquelle le ge'nie discursif de M°»«de Staël avait tant de peine à atteindre, elle est mieux composée et plus claire d'intention. Nous n'y trouvons plus tout le « désordre d'esprit et d'imagination » que Napoléon n'avait pas tort de reprocher à Delphine. En 1807, la douleur de M""® de Staël, plus profonde peutêtre, était moins fébrile ; au point de vue religieux, en particulier, un peu d'apaisement s'était fait en elle, et depuis la mort de son père, la femme « philosophe » était en train de devenir tout bonnement une c-hrétienne.

Les pages dans lesquelles elle parle de l'Italie ont été pour beaucoup dans le succès de Corinne. Elles nous semblent aujourd'hui plus intelligentes que pittoresques ; Chateaubriand et ses disciples nous ont rendus exigeants. M™« de Staël n'était pas très sensible au charme de la nature. Elle ne fait que traduire un passage bien connu de Wilhem Meisler lorsqu'elle met sur les lèvres de Gorinue le beau couplet : « Connaissezvous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons du soleil fécondent avec amour ? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits ? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous si belle et bienfaisante ? » Elle a dit UD jour, en causant avec Mole, un mot bien significatif: « Si ce n'était le respect humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pour la première fois, tandis que je ferais cinq cents lieues pour causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas. » Voilà son génie et la lacune de son génie ; la pensée est son

domaine, la pensée est ce qui l'intéresse, et en cela elle reste du xvin» siècle, du siècle des grands causeurs et des grands idéologues. Ses descriptions ont pâli ; son tableau du carnaval romain, comparé à celui que Goethe en avait tracé vingt ans plus l<5t, est incolore ; M™^ de Kriidener avait mieux exprimé qu'elle la séduction de Venise. Mais chez M°>e de Staël la description s'achève en graves et hautes méditations sur l'Italie d'aulrefois et sur l'Italie moderne, sur ses musiciens et ses peintres, sur le caractère et les destinées de la race ; et si sa philosophie de l'art et sa philosophie de l'histoire attestent çà et là qu'elle avait lu Montesquieu et Winckelmaun ou qu'elle avait causé avec Goethe, sa parole a un accent d'émotion qui est bien à elle. Elle avait un vif sentiment de la grandeur du passé ; elle en a respiré la poussière avec ivresse, et parmi tant d'augustes débris elle en a ressaisi l'âme errante. Tout compte fait, aucun de nos écrivains, pas plus Du Bellay dans quelques beaux vers de ses Antiquités romaines que le président Dupaty dans ses trop spirituelles Lettres de 1785, n'avait encore élevé un pareil monument à la gloire de l'Italie ; aucun d'eux ne l'avait si passionnément et si éloquemment célébrée. Elle a voulu tout voir et tout peindre. Milan, Bologne, Venise, Florence, Rome, Naples, et les plus beaux sites, et les plus riches musées, et les ruines, et les théâtres, et les fêtes de la semaine sainte : partout elle s'est émerveillée, elle s'est émue, elle a ressenti l'extase du pèlerin qui entre en Terre sainte, et son admiration a débordé en nobles cantiques. C'est un singulier roman que celui dont les chapitres s'intitulent : « Les tombeaux, les églises et les palais. — Les statues et les tableaux. — La fête populaire et la

Mi LE ROMA . FRANÇAIS

musique. — Rome. — Naples, » etc. ; mais c'est un Guide du voyageur comme il n'y en a guère et qui, en 1807 a puissamment ébranlé les imaginations. « Corinne, dit M. Sorel qu'il faut toujours citer à propos de M^^ de Staël, a révélé Tltalie à beaucoup de Français ; elle en a fait pour des années la patrie des amants et le but rêvé de tous les voyages de bonheur. « Et, rappelant qu'en 1811 Lamartine parcourait l'Italie le livre de M"'^ de Slaël à la main, il ajoute : « Prenez dans ses vers toute la partie de l'Italie, les Méditations sur le Colisée, sur l'Humanité, sur l'Immortalité ; relisez les apostrophes du Pèlerinage d'Harold, et vous y retrouverez, comme rythmé et harmonisé par un musicien de génie, tout ce qu'il y a de chant dans les entretiens de Corinne et de Nelvil. »

La figure de Corinne elle-même n'est pas sans poésie. Elle baigne dans la pure lumière de l'Italie ; elle en est une émanation ; ailleurs, elle serait dépaysée. Dans sa trop longue histoire, le récit des années qu'elle a passées en Angleterre est une page charmante. Née à Rome, fille d'une Italienne et d'un Anglais, elle a dû, vers l'âge de dix ou douze ans, suivre son père dans le comté de Northumberland, et tout de suite elle a éprouvé une impre>sion d'exil. Où sont l'azur et le soleil de Rome, l'animation des rues, la vie exubérante et bruyante d'une race méridionale, et les voix si justes qui chantaient le soir au bord du Tibre ? Autour d'elle, tout est laideur et morosité. Les sons d'une langue étrangère et rauque blessent son oreille ; un ciel gris, un jour blême offusquent sa vue ; la pruderie, la raideur de ses vieilles parentes la déconcertent : elle étouffe dans l'atmosphère bourgeoise et la vie méca-

nique du home. Elle habile la majeure partie de l'année un grand château situé près de la mer ; elle y entend le veut du nord siffler à travers les longs corridors ; dehors, le temps est humide et froid : « Il y avait dans la nature quelque chose d'hostile qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie... Les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave de mon pays était remplacé par les brouillards ; les fruits mûrissaient à peine, je ne vjyais point de vignes, les fleurs croissaient If^nguissamment, à long intervalle l'une de l'antre. » L'hiver, elle rentre en ville : quelle ville qu'un lieu « où il n'y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux ! C'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones. La naissance, le mariage et la mort composaient tonte l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner... Une femme disait à l'autre : Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé ? — Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne soQt pas encore préls à venir. — Resterontils longtemps à table aujourd'hui, disait la troisième, qu'en croyez- vous, ma chère ?... » Au bout de quelques années de ce régime la belle Muse romaine a perdu patience : « Cartssima, camsma )),disais-je quelquefois en me promenant toute seule pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens, et un beau jour, brisant sa chaîne, elle s'est enfuie vers « sa riante contrée ».

LE ROUAN FHAMÇAIS

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