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danoe, il a quiltf' la maison de ses parents qui voulaient le contraindre à faire choix d'une profession. On voulait, écrit-il, « que j'eusse un étal pour son produit, que j'employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature ». Autant que nous pouvons le deviner à travers ses périphrases, il s'agissait de devenir banquier ou notaire. On voit quelquefois des gens qui passent la frontière parce qu'ils sont notaires : Obermann l'a passée avant d'être notaire et afin de ne pas l'être ; le cas est plus honorable, mais il est bizarre et aurait besoin de nous être un peu plus expliqué. Obermann ne nous dit rien de son passé, de son en fan e, de sa jeunesse, du milieu dans lequel il agrandi, et il a tort de ne nous en rien dire. Assez vite, pourtant, il va nous donner ou essayer de nous donner une explication de sa conduite.
Il est fils du xviii» siècle ; il a hérité de l'esprit critique et négateur du xviii« siècle. Il esta la fois le disciple de Rousseau, et le disciple de Voltaire, de Diderot, des Encyclopédistes. Pour lui, les institutions sociales ne sont qu'iniquitf^s, les croyances sur lesquelles l'âme humaine s'est si longtemps appuyée ne sont que mensonges. Mais il ne s'arrête pas dans ce travail de démolition là où s'étaient arrêtés ses maîtres. Ses maîtres étaient encore des croyants, à leur manière, Vuitaire, Diderot et leurs amis croyaient au progrès et se flattaient d'y travailler ; ils combattaient pour des ré ormes, pour l'affranchissement de l'esprit humain, Rousseau lui-même, en haïssant la société, ne haïssait pas la vie ; tout bonheur ne lui semblait pas interdit à l'homme ; il avait des extases, des ivresses, des enthousiasmes ; il chanU'iit, lui aussi, la liberté, et s'il attaquait le mariage, il ne doutait pas de l'amour, et s'il attaquait la
religion chrétienne, il affirmait l'immortalité de l'âme et glorifiait Dieu. L'esprit d'analyse a fait chez Obermann de bien plus profonds ravages. Ce que le xviii« siècle avait laissé debout, sous l'influence de la grande déception de 93 il le jette à terre. II en est au scepticisme absolu, au pur nihilisme. Noterai je, à ce propos, que le mot de « nihiliste » est plus ancien qu'il ne semble, qu'il était d'usage courant dès les premières années de La Révolution et se rencontre dans le journal de Peltier, les Actes des apôires'i Obermann raille toutes les religions, y compris celle de Jean- Jacques ; il ne sait si le ciel est vide ni ce qu'il adviendra du principe pensant dont il sent en lui-même l'existence ; il ne croit pas à la science dont le wiii» siècle avait le culte et l'orgueil, il ne croit pas à l'amour, il ne croit pas à la morale qui s'enseigne : il ne voit autour de lui que poussière et ombres vaines.
Triste personnage, sans doute ; personnage moins odieux cependant que pitoyable. Sorte d'Hamlet songeur et débile, ce n'est pas froidement, sèchement, tranquillement, qu'il est sceptique. Il regrette tout ce qu'il détruit ; tout ce qu'il nie lui était cher. Son âme, qu'il ne peut tuer, proteste et se débat ; il cherche où est le devoir, où est la paix, et s'il ne parvient à aucune vérité qui le satisfasse, il ne se console pas de n'y point parvenir, il ne se console pas de se sentir si impuissant. La pensée du suicide lui est venue ; il s'est posé le dilemme : Être, ou ne pas être ? et il n'a pas su le résoudre ; devant la mort, comme devant tous les grands problèmes de notre destinée, il est demeuré hésitant, incertain, incapable de conclure. 11 vit, mais d'une vie sans but et presque sans réalité, d'une vie qui de plus en i>lu - ressemble à un songe. Après un assez