JSO LE ROMAN FRANÇAIS
long séjour en Suisse, il a dû rentrer en France pour prendre quelq e soin de ses intérêts. 11 en a pris si peu de soin qu'à la fin de la troisième année il ne possède plus rien. Il quitte alors Fontainebleau qui était devenu sa retraite. La sixième année, nous le retrouvons à Lyon : qu'a-t-ilTait, que lui est-il arrivé naos l'intervalle? Rien; il a pensé, gémi, rêvé. La huitième année, un petit héritage lui permet de retourner en Suisse. Il séjourne un moment dans le cauton de Fribourg; puis il s'y déplaît, et va se fixer dans la vallée de Gruyère où il est bien pour imiter le vieux rat de La Fontaine. Il s'insialle, il organise sa vie dans une petite maison qu'il appelle sa Chartreuse, Là, il s'efforce d'apaiser, d'user sa sensibilité, de s'engourdir, de s'éleindre. 11 a recours à divers moyens qui n'ont rien de très noble, à l'usage immodéré dn thé, du vin ; et c'est dans cette vie végétative qu'il attend la délivrance, c'est-à-dire la mort.
« Obermann,a dit M^^^ Sand, c'est l'élévation morale sans génie. » La définition est plus juste que ne le ferait pressentir ce rapide sommaire d'un livre difficile à résumer nettement et avec suite. Le mal d'Obermann, en effet, n'est point celui d'une âme vulgaire, et nous le connaissons déjà : son mal est le tourment de l'infini dans un cœur qui n'a plus la foi. L'humanité moderne a pu ébranler, ruiner le dogme chrétien : la grande leçon chrétienne d'ironie, la leçon du « Pvlvis es » tt du « Vanitas vaniialum » subsiste, à jamais gravée en chacun de nous, et l'homme est désormais sans défense contre ce sentiment de son néant que la foi, la foi naïve des anciens âges, lui rendait jadis supportable. Sainte- Beuve assure qu'en 1804 Sénancour ne connaissait pas René, et la chose est fort possible ; il vivait loin de
Paris, en deliors du inonde, |>resque en cchors du réel; des Observalious qu'il a fait parai Ire en 1816 sur le Génie du christianisme, quatorze ans après la publication de Touvrage, seuiblent bien indiquer qu'il ne sVlait pas pressé de le lire, et elles attestent qu'il ne l'aimait guère. Au fond, néanmoins, le mal d'Obermann est celui de René, et il y aurait bien des pages d'Obermann à citer, il y en aurait vingt, il y en aurait cinrjuante, où nous retrouverions les deux thèmes essentiels de Henc.
J'offris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets multipliés qu'ils proposent à leurs passions, etla (In chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée àmesyeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide. {Lettre première.)
Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux : libre, tranquille, bien portant, .sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude it'I' ne me quittera pas ; c'est un besoin que je ne connabs pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au .a-Xh. des êtres périssables... Vous vous trompez, et je m'étais trompé moi-même : ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré ; mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est pas inïîi.i. Je ne veux point jouir ; je veux espérer, je voudrais savoir ! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir ? L'heure qui arrivera dans soixante années est là près de moi. Je n'cfime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe. {Lettre X VIU.)
I] était minuit : la lune avait passé ; le lac semblait agité ; les cieux étaient transparents, la nuit profonde et belle. Il y avait de l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peuplier tombèrent : les pins rendirent des murmures sauvages ; des sons romantiques descendaient de la montagne ; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors, l'orfraie se mit à gémir sous les roches caverneuses ; et quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.
Le rossignol plaça de loin en loin, dans la paix inquiète, cet accent solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime expression d'une mélodie primitive : indicible élan d'amour et de douleur ; voluptueux comme le besoin qui me consume ; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.
Abandonné dans une sorte de repos funèbre au balancement mesuré de ces ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénétrai de leur mouvement toujours lent et toujours le même, de cette paix durable, de ces sons isolés dans le long silence. La nature me sembla trop belle, et les eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses : la paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. Je songeai au printemps du monde périssable et au printemps de ma vie. Je vis ces années qui passent, tristes et stériles, de l'éternité future dans l'éternité perdue. Je vis ce présent,toujours vain et jamais possédé, détacher du vague avenir sa chaîne indéfinie ; approcher ma mort enfin visible, traîner dans la nuit les fantômes de mes jours, les atténuer, les dissiper, atteindre la dernière ombre, dévorer aussi froidement ce jour après lequel il n'en sera plus, et fermer l'abîme muet.
Comme si tous les hommes n'avaient point passé et tous passé eu vain ! Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement ! comme si la perception de l'univers était l'idée d'un être positif, et le moi de l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'un alliage éphémère l Queveux-je? que" suis-je? que demander à la nature?... Rien n'est possédé comme il est conçu ; rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports, et non les essences : nous n'usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au dehors et impénétrable dans nous
est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur. [Lettre LXllI.)
Désillusion et « désirs indomptables », voilà bien René. Seulement il faut ajouter un petit mot qui suffit à mettre une grande différence entre Obermann et René : Obermann est un René à qui manque le génie. De là en un certain sens, l'intérêt qu'il peut nous in.spirer; de là aussi ce qui nous déplaît ou nous choque en lui.
Parce que le génie lui manque, son mal est infiniment plus aigu que celui de René. Nous ne pouvons nous y tromper en écoulant René : René souffre ; mais il y a dans l'expression de sa souffrance quelque chose de si beau, de si noble, de si fastueux même, que nous nous sentons rassurés. Kn lui nous reconnaissons le grand poète, le grand artiste, à qui a été donné le sens de la parfaite beauté. Nous remarquons que lorsqu'il évoque le souvenir des grands hommes et qu'il s'écrie sur leur tombe : Vanité des vanités I il s'attendrit en parlant de ceux d'entre eux qui furent des poètes : « Ces chantres, dit-il, sont de race divine, ils possèdent le seul talent dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime ; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des immortels, ou comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie ; ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. » René
peut parler d'eux ainsi : il est de leur famille, et nous prévoyons bien qu'un jour, loin de mourir obscurément chez les Natchez, il remplira le monde de son nom. Le génie de Chateaubriand a été pour lui source de joie et source d'énergie, quelle que fût d'ailleurs la sincérité de sa tristesse. Il lui a dû d'ineffables jouissances : il lui a dû celle de sentir largement, pleinement, la beauté des choses, la beauté de la nature ; et puis, quelles fêtes il se donnait à lui-même, ayant le pouvoir d'évoquer devant lui, au gré de son caprice, les plus grandioses visions du passé I Quand on peut écrire le Génie du christianisme, Cltinéraire^ les Martyrs , on n'est jamais complètement et irrémédiablement malheureux. Et ceci est vrai de tous les grands artistes. Il y a dans l'histoire de l'art un bien frappant symbole : c'est la surdité dont Beethoven a été frappé vers l'âge de trentecinq ans et qui n'a pas mis fin à sa carrière. Elle n'est pas seulement le plus étrange des paradoxes, — car il est paradoxal que les dernières Symphonies, Egmont, Fidélio, les Quatuors et tant d'autres chants immortels soient l'œuvre d'un sourd ; — elle est un symbole et un symbole admirable. Il semble que la Nature ait dit à Beethoven : « Tu n'as plus besoin d'entendre. Pour d'autres seront mes harmonies, le murmure du vent dans les feuilles, le chant des oiseaux ou le chant de la vague. 11 vaut même mieux que tu n'entendes plus: les bruits de la vie sont lourdset discordants. Dans ton cerveau, dans ton cœur, tu entendras des concerts qu'aucune oreille n'a entendus. Quel besoin que tu écoutes les voix du printeinps ? En toi chante la Symphonie pastorale. Quel besoin que tu écoutes des paroles d amour? En toi chantent la Sonate pathétique et la Sonate en ut dièze mineur... » Eh bien 1 il en est ainsi de tous les grands
artistes, el c'estpourquoi ils ne devraient pas se plaindre, c'est pourquoi Berlioz, par exemple, a eu tort de tant maugréer dans ses Mémoires et de tant accuser la vie : tous, ils ont en eux une source intarissable de bonheur et de volupté. Et pour en revenir à René, à Chateaubriand, je dis même que son génie a été pour lui un principe d'énergie. C'est son sens si juste et si fort de la beauté qui Ta ramené à la religion, le Génie du christianisme en est la preuve; c'est lui qui explique sa conduite et la ^^rande allure de toute sa vie. De sa vie Chateaubriand a voulu faire un poème, et il y a réussi.
Obermann n'a pas les mêmes joies, il n'a pas les mêmes forces. Le génie lui fait défaut; il n'est rierj qu'un homme, une âme élevée, mais dépourvue de la grande imagination qui sait tout embellir; et ce mal que domine René, il y succombe. Combien leur attitude est différente ! René promène sur toutes choses un regard dédaigneux et hautain ; il jette le défi aux orages qui passent, il s'enivre de leur fracas et de leurs éclairs ; debout sur le tillac d'un vaisseau ou sur les ruines des antiques cités, les cheveux au vent, les bras croisés, il semble prendre en pitié la colère des éléments et les folles agitations du monde : car l'infini qui le tourmente est en lui, dans ce cœur trop puissant et trop grand que rien ici-bas ne sa.urait contenter. L'infini qui tourmente Obermann, Obermann le sent hors de lui, et il en est accablé. La vie, qui n'était pas assez vaste pour contenir René, est trop vaste et trop obscure pour ne pas épouvanter Obermann. Devant elle, il a conscience de toute sa faiblesse, et tandis que René symbolisait nos plus sublimes rêveries, il symbolise notre impuissance; tandis que René dédaignait d'agir, il a peur de vivre.
Oh! la pauvre âmepeureuse,la pauvre âme de vaincu, qui ne cherche qu'à se dérober, qui craint la lumière et le bruit, et dont il ne faut approcher qu'à petits pas étouffés, comme on approche du lit d'un malade! Malade, oui, certes, Obermann l'est beaucoup plus que René ; il l'est au sens propre et sans métaphore. Les grands spectacles qui apaisaient René lui font mal; le soleil, l'azur de l'été l'importunent et le blessent : « Les beaux jours me sont inutiles, les douces nuits me sont cruelles... Nature impénétrable 1 ta splendeur m'accable, et tes bienfaits me consument. Que sontpourmoi ces longs jours? Leur lumière commence trop tôt; leur brûlant midi m'épuise, et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les cendres de mon cœur. » Il aime la montagne, qui représente à ses yeux la force et la durée ou, selon le mot qui lui est cher, la « permanence » ; mais elle l'écrase, elle lui rappelle qu'il n'est lui-même qu'une ombre fugitive, et il verse des krmes « quand la lune monte au-dessus du Vélan ». L'automne, un ciel gris, des horizons bornés lui conviennent davantage; la saison « où tout paraît finir» est celle qu'il préfère ; il se plaît « à marcher sur les feuilles tombées ». Dans la forêt de Fontainebleau, sans autre occupation que de se promener lentement au point du jour, d'écouter au loin un cerf qui brame et de contempler & les collines de bruyères fumantes sous les premiers feux du jour», il était presque heureux: «J'aimais les fondrières, les vallons obscurs,les bois épais..., ces sables mobiles dont nul pas d'homme ne marquait l'aride surface, sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais mieux, et pour un moment je ne cherchais plus
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rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbresolitaire qui m'attristait déjà et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. « 11 y a ainsi quelques beaux paysages, paysa^^es alpestres ou sous-bois, épars dans ses lettres; ils ne sont pas très nombreux. En général, il formule péniblement et gauchement ses plus vives, ses plus sincères impressions. Il écrit au retour de sa promenade : « Ne soyez pas surpris que je n'aie rien à vous dire après avoir eu, pendant plus de six heures, des sensations et des idées que ma vie entière ne ramènera peut-être pas », ou t ien : « Peut-être nul homme n'a-t-il éprouvé tout ce que j'ai senti » ; — et ce qu'il a senti lui reste sur le cœur, ce qu'il a senti l'étoufTe, au lieu de s'épancher < n strophes harmonieuses et en splendides images.
Les pages qui nous le montrent au dernier terme ie sa maladie sont les plus originales. Un passe-temps, à Rome, élail d'assister à l'agonie dune murène et d'admirer les couleurs ch-angeantes dont elle se revêtait en mourant : les dernières lettres d'Obermann nous offrent un passe-temps du même genre. Nous y assistons à un lent et curieux travail de décomposition, àla liquéfaction d'une àme. 11 est dans l'état de sensibilité morbide que la médecine appelle,je crois, « hyperesthésie »,etil n'aspire plus qu'au non-être, au nirvana. Les gens du pays, en le voyant passer la plus grande partie de ses journées et de ses nuits dans un bateau que les petites vagues du lac bercent régulièrement, le prennent pour un Anglais qui a le spleen ; ils lui disent « Milord », et chuchotent entre eux qu'il a lalôte un peu dérangée. Ils n'ont pas tout à fait tort. Il a maintenant les sensations subtiles et les goûts bizarres d'un poète décadent. Les couleurs et les parfums ont pour
lui une valeur symbolique qu'il s'ingénie à interpréter, et « ce serait assez de la jonquille ou du jasmin pour lui faire dire que, tels que nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur » ; toutefois, ses fleurs de prédilection sont « le barbeau des champs et la pâquerette » qui en disent, suivant lui, plus qu'il ne semble. En musique, les chants qu'il goûte le plus sont ceux « dont il ne comprend point les paroles ». La nuit, il ne peut supporter un flambeau allumé dans sa chambre ; en revanche, les jours où il fait beau temps, il lire les volets, allume la lampe, et reste enfermé avec son ami Fonsalve qui est venu lui tenir compagnie. Le Des Esseinles de M. Huysmans,dont l'ambition était de vivre « à rebours », n'eût pas trouvé mieux ; mais l'ambition d'Obermann n'est pas de se singulariser, elle est de perdre la notion de la réalité, de « n'avoir plus que le songe de son existence ». Un profil de femme s'est dessiné vaguement dans l'ombre où il végète, une sœur de Fonsalve, douce, tendre, malheureuse : il Ta vue, il a frissonné, puis il s'est écarté ; il ne veut pas aimer, il ne veut pas exister, et déjà le doux profil entrevu s'efface de sa mémoire. Si Fonsalve lui parle de voyager, il ne lui fait pas « d'autre réponse que de mettre ses pantoufles, de l'entraîner dans la pièce du déjeuner, de fermer la fenêtre, et de se promener avec lui à pas comptés, sur le tapis, auprès du guéridon où fume la bouilloire ». Voyager!... à quoi bon, mon Dieu? « Encore quelques étés et quelques hivers, et votre anfii le grand voyageur sera un peu de cendre humaine. » A force de se ré[)éter que tout passe et que tout meurt, à force de mâcher par avance sa propre cendre, il s est rendu presque semblable à un mort. Aux hommes ie son temps que tourmentait l'inlini, Pascal disait ;
« Prenez de l'eau bénite, cela vous abêlira ». Obermann ne prend pas d'eau bénite, mais il se propose de mesurer l'eau qui tombera dans son jardin « pendant dix années », et l'etret peut être le même.
11 en co'ûle de le railler. Sa plainte sourde, continue, monotone, chant de bestiole qui rampe le soir dans l'herbe, n'est pas sans douceur, et par instants elle touche. Par instants, nous le sentons tout près de nous, plus près que le divin René; il est comme nous une créature faible et impuissante à qui l'énigme de la vie demeure insoluble, et il serait juste de le plaindre d'autant plus qu'il est moins habile à dire ce qu'il soutire, do le chérir d'autant plus qu'il y a moins d'art et de faste dans son deuil. Mais non ; instinctivement, malgré nous , nos couipassions et nos tendresses vont aux grands musiciens de la douleur; et ce que nous ne reprochions pas ii René, voici que nous le reprochons amèrement à son parent pauvre, à cet Obermann plus malheureux et plus malade que lui.
Parce que le génie lui manque, en effet, le mal de René apparaît chez lui dépouillé de tout son prestige, et ce qui s'y môle d'égoïsme se voit trop clairement. Il se trompe en croyant ne rien aimer : il s'aime, et il n'aime, il ne regarde, il n'entend que lui. Était-ce aussi le cas de René? Il se pourrait, mais nous ne songions pas à nous en plaindre, et à peine même nous en apercevions-nous; car René est beau, sa parole est ravissante, et il ensorcelle ceux qui l'écoutent. Avec Obermann le charme se dissipe, et au ravissement succède l'agacement. Sa personnalité est à la fois encombrante et mesquine. 11 ne nous fait grâce d'aucune de ses petites opinions, d'aucune des petites idées qui lui passent par la tête, il a dans res!)rit un côté raiiionueur,
un côté XVI1P siècle, qui est des plus déplaisa.Bts ; il raisonne et pérore avec aigreur de omni re scibili, sur les femmes qui ne s'occupent que de leur ménage, sur l'humeur e-^vieuse des gens de lettres, sur la vanité des laquais de bonne maison, sur les modes, sur la forme des robes, sur l'inutilité ou le danger des corsets, etc. L'étalage du moi, si exempt de petitesse chez Chateaubriaud,devient presque risible chez Oberrnann : il nous apprend qu'il va manger des truites à son dîner, qu'il a pris une berline do remise, qu'il a rêvé un numéro de loterie avec lequel il eût gagné, qu'il dort l'après-midi au coin du feu, et que dans son lit, le matin, il somnole couché « sur l'estomac ». Il y a pis, d'autres aveux lui échappent : il avoue que la vue d'un mendiant estropié le met en fuite ; dans la forêt de Fontainebleau il appréciait « l'avantage assez grand de n'avoir jamais de boue, et celui non moins rare de voir peu de misère » ; la misère d'autrui l'incommode, il s'isole afin d'en éviter le contact, et il rentre dans sa maisonnette d'ermite en soupirant : « Je m'ennuie ».
La réponse serait trop facile, et ici sa figure ne cesse pas seulement de nous intéresser, elle cesse d'être réelle. Toutes ses tirades sur l'inutilité de l'effort ne suffisent pas à expliquer lamorne immobi'itéà laquelle il se condamne et dans laquelle il se morfond. L'action ne fût-elle rien de plus qu'un « divertissement», c'en est un qui a son prix et dont il ne peut lui-même ignorer le prix, puisque, de son propre aveu, les seuls moments où il ne se soit pas ennuyé sont ceux où il a fait une dépense d'énergie. Cela ne lui est pas arrivé souvent, cela lui est arrivé deux fois: un jour, chez des amis, il a travaillé à la vendange, et le soir, après avoir vaillamment traîné la brouette, il était tout ragaillardi ;
un autre jour, il a grimpé seul par un très mauvais temps jusqu'à l'hospice du Grand Saint-Bernard, et dans la lutte qu'il a eu à soutenir contre les rafales de neige, contre le froid, contre la mort, il a goûté une ivresse qu'il ne connaissait pas. Dès lors, s'il est plus que fâcheux que l'idée ne lui vienne pas d'agir pourles autres, il est inexplicable qu'il n'agisse même pus pour son propre compte, et qu'il passe son temps h gémir : « Je voudrais avoir un métier », alors que rieu ne Tempêche d'en prendre un.
L'explication est.je crois, qu'en se confessant dans Obermann Sénancour n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au bout de sa confession. Ses « Note^ intimes» écrites pour lui seul et qu'après sa mort sa fille a permis à Sainte-Beuve de publier, sont plus claires. Il y répote sous une forme concise ce qu'il avait dit dans Obermann, qu'en vain il a cherché la vérité : a De bonne heure j'ai demandé aux hommes quelle loi il fallait suivre, quelle félicité on pouvait attendre au milieu d'eux, et à quelle perfection les avaient conduits quarante siècles de travaux : ce qu'ils me répondirent me parut étrange ; ne sachant que penser de tout le mouvement qu'ils se donnent, j'aime mieux livrer mes jours au silence et achever dans une retraite ignorée le songe incompréhensible, » Mais à ces raisons abstraites et philosophiques de son découragement il en joint d'autres plus positives, et qui désarment II parle de sa pauvreté et de l'infirmité qui le privait de l'usage de ses bras : «J'ai erré toujours inquiet, toujours surchargé d'embarras, sans avoir jamais eu, avec quelque apparence de durée, ni le cabinet commode et solitaire qui m'aurait éti^ indispensable, ni la terre sauvage où je me serais i)lu, ni la vie frugale qui m'aurait contenté.
J'ai VU tomber père, mère, femme et fortune. J'ai élé séparé de mes amis ; je n'ai pu conduire les premières années de mes enfants... Celui qui ne verrait dans la pauvreté, dans la ruine, que l'efTet direct de la privation d'argent et ne ferait, par exemple, que comparer le dîner que Ion fait avec seize sous au dîner que Ton fait avec seize francs, n'aurait aucune idée du malheur ; car la non-dépense est le moindre mal de la pauvreté. 11 en est ainsi de la privation des bras; cette faiblesse a bien d'autres effets que d'empêcher de faire certains mouvements et de rendre difficiles ou embarrassantes les moindres actions de la vie commune, ce qui serait déjà un mal bien triste par sa continuité ; cette faiblesse ôte toute confiance dans l'avenir, entrave la vie entière, borne toute perspective, assujettit à cent besoins qu'on eût méprisés et, à la place d'un rôle d'homme, vous jette dans une dépendance aussi grande que celle des femmes. Que différeiite eût été ma vie sans cette faiblesse des membres 1 Que je serais autre , si des bras d'homme me permettaient d'entreprendre indifféremment tout ce qu'un homme de bien peut faire !... II eût été impossible alors que je traînasse une vie ridicule. Mon mariage n'eût pas eu lieu ; et même à toute époque j'eusse pu changer les choses. J'eusse été, je suppose, en Egypte, et là, à moins que je n'eusse été intime avec le général en chef, autrement {sic) je me fusse jeté parmi les Arabes, dans le Saïd... »
Voilà le véritable Obermann, celui qui a vécu, et il a droit à la plus tendre pitié. Mais, à moins de le connaître, je crains qu'il ne nous soit bien difficile de nous intéresser à l'autre, à celui duroman, bien difficile même de le comprendre. Nous ne voyons pas pourquoi
il n'entreprend rien « de ce qu'un homme de bien peut faire » ; son inaction égoïste nous semble sans excuse, et nous nous impatientons de le voir cultiver ses chagrins comme on élève des vers à soie. Prétendre, ainsi qu'il le fait, que la vraie dignité de l'homme consiste à méditer éternellement le problème de sa destinée, à se convaincre qu'il ne sait et ne peut rien, et à demeurer dans un muet accablement jusqu'à la fin du « songe incompréhensible », est un sophisme dont nous ne sommes plus dupes. Certes, le mal de René, le mal d'Obermann n'était pas sans grandeur : Chateaubriand et même Sénancour réagissaient contre le bas matérialisme du xviii* siècle ; et que le premier se crût plus chrétien ou le second plus « philosophe » qu'ils nel'étaient réellement, peu importe : tous deux ont contribué à réveiller dans les âmes de nobles et hautes inquiétudes, et à leur rendre le sens de l'inconnaissable, c'esl-à-dire du divin. Il faut les en louer. Mais après eux un pas restait à faire ; après avoir senti le mystère qui nous enveloppe et le néant des joies humaines, il restait à en déduire de nouvelles raisons de nous serrer les uns contre les autres, de nous aicler, de nous aimer les uns les autres ; après avoir retrouvé Dieu, il restait, si je puis parler ainsi, à retrouver les hommes. C'est ce qui est arrivé un peu plus tard, à mesure que s'éloignait le cauchemar de 93 et que la prostration se dissipait. A partir de 1830, l'idée de devoir, l'esprit d'amour et de fraternité sont venus élargir et féconder dans le cœur de nos poètes et de nos romanciers la mélancolie de René et d'Obermann. Vigny a pu s'écrier de même que Sénancour :
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,
t.K JIOMAN FRAMÇATS J3
mais Vigny a écrit Grandeur et Servitude, Vigny a écrit Eloa. Lamartine et Hago ont pu pleurer sur euxmêmes, écrire les Méditations et la Tristesse d'Olympio : mais ils ont vécu avec leur siècle, ils ont pris part à ses luttes, ils se sont penchés vers tous ceux qui souffrent ; et Lamartine nous a montré le vieux curé de Valneige entouré des enfants qu'il instruit ou des pauvres qu'il console, et Hugo est l'auteur des Pauvres gens, de Mèlancholia , des Misérables^ Hugo a créé Myriel. — Jocelyn ! Myriel ! Hélas I on était encore bien loin, en 1804, de ces créations évangéliques et consolantes I Ce qui vint après Obermann, ce fut Adolphe,