‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 20 sur 28 · ADOLPHE · texte numérisé non relu

ADOLPHE

Je ne penso pns qu'il y ait jamnis pu dn crd.>lure humaine plus complexe, plus déconcerlante, plus ijiquiélanle que Benjamin Constant. Combien les âmes d'autrefois les plus raflinées et les plus nuancées, celles même d'un Montaigne ou d'un La Fontaine, paraîtraient simples en comparaison de la sienne I Outre qu'il appartient, comme tous les hommes de son temps, à une époque de transition, outre qu'en lui l'esprit du xviii' siècle et de l'Ancien Régime est aux prises et en conflit avec l. sprit d'un siècle nouveau, en lui aussi se mêlent les hérédités les plus diverses, plusieurs nationalités, plusieurs races. 11 est né à Lausanne, en 1767, d'Henriette de Chandieu et du baron Arnold de Conslant de Rebecque, colonel au service de la Hollande. Son père et sa mère descendaient l'un et l'autr*! de familles françaises, mais qui, étant protestantes, s'étaient depuis plus de cent cinquante ans réfugiéi-s et acclimatées à l'étranger. Lui-môme, sur les soixantf*-trois ans qu'il a vécu, il en a passé plus de quarante-cinq hors de France, en Suisse, en Allemagne, en Holléinde, eu Angleterre ; et en 4823 la qualité de Français, qu'il avait obtenue

du Directoire, lui était encore contestée au moment d'une élection législative.

Tout en lui est énigmatique et illogique. Il est un penseur éminent ; il a écrit de très nobles ouvrages de philosophie religieuse : quatre volumes publiés en 1809, De la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements ; deux volumes publiés après sa mort, en 1833, Du Polythéisme romain. Il est le fondaleur d'une doctrine politique qui après lui est demeurée celle des vrais sagps, du libéralisme qu'il a éloquemment défendu, tantôt dans ses travaux de publiciste, tantôt dans ses discours de représentant du peuple. Il est l'auteur de maintes brochures dont le retentissement sur l'opinion a été considérable, celles-ci notamment : De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier {il9o), De Vespril de conquête et d'usurpation (1814). Il est le grand orateur d'opposition que le premier Consul redoutait et a exilé en 1804 après l'avoir chassé du Tribunat, l'orateur qui dans les dernières années de la Restauration renversait le ministère Villèle, et à qui, deux ans plus tard, à Paris, l'ardente jeunesse de 1830 faisait de si belles funérailles. Il est ce penseur, et pourtant il a usé sa vie en des liaisons sans dignité et sans beauté auxquelles il n'échappait que pour courir à la salle de jeu ou, comme il dit, « au tripot ». Il est ce penseur, cet orateur, ce libéral, et en 1814 il se met à la léte d'une honteuse intrigue dont le but est de placer le fils de Bernadotte sur le trône de France. L'intrigue ayant échoué, il entre à Paris avec les armées de la coalition. Bientôt, à la nouvelle que Napoléon a quitté l'île d'Elbe et débarqué à Cannes, il se jette éperdûment dans le parti des Bour-

bons; u publie dans les Débats l'article dont la fin n'est que trop célèbre : « Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre », etc. Pourquoi cette adhésion soudaine, ce soudain dévouement à la royauté, à un parti qui n'est pas le sien ? Pourquoi ? Parce que M"* Récamier le veut, parce que, selon le mot de Constant, « le règne de Juliette commence », et que pour plaire à Juliette Récamier qui, du reste, ne l'aime point, Constant est prêt à tout. Huit jours après. Napoléon est de retour aux Tuileries, le fait venir, lui parle ; et deux semaines ne se sont point écoulées que Constant est conseiller d'État, fonctionnaire de l'Empire, serviteur de celui qu'il traitait la veille de « Gengiskan ».

Que dire de telles contradictions ? Que Constant est une grande intelligence et un caractère faible ? Sans nul doute, il faut le dire. Seulement, après l'avoir dit ne nous croyons pas quittes avec lui. Si nous laissons de côté sa vie extérieure, les faits de sa vie, pour regarder dans son âme, nous y verrons bien d'autres contradictions et plus étranges encore. Nous y verrons tous les contraires réunis en un tout réel et paradoxal. Il est inquiet et il est sec, passionné et froid, mélancolique et ironique. Il ne peut supporter l'idée d'affliger autrui, et il torture celles dont il est aimé. Il a le goût de l'indépendance, et il n'a jamais su vivre libre. Il soupire après la solitude, et il est un causeur sans égal. Il parle gravement, dignement, de la religion, et il ne croit pas. Il est sceptique, et quand M™« de Kriidener, touchée de voir comme l'indifterence de M""^ Récamier le fait souffrir, essaie de le consoler avec du mysticisme, une prière qu'elle lui donne à copier le fait fondre en larmes. Tout en lui est contradictoire,

tout, jusqu'à ce nom de Constant qui semble lui avoir été dtinné par antiphrase. En lui dix hommes différents s'agitent, se battent. Et le prodige est qu'en lui il y a encore un autre homme, impassible celui-là, imperturbable, dune lucidité d'esprit merveilleuse, qui les regarde tous s'agiter et se battre, — sans intervenir dans la lutte.

Cette faculté de dédoublement est le trait essentiel de sa physionomie, le seul qui ne varie pas, le seul qui en constitue l'unité et qui par suite constitue véritablement son moi. Si compliquée que soit une âme, elle a son unité secrète qui fait qu'elle est elle, qui fait sa personnalité. Pour Constant l'unité est là, dans le besoin et le pouvoir qu'il a de s'analyser à toute heure, à toute minute de son existence.

Il y avait de sa part en ceci une sorte de vocation impérieuse qui s'est manifestée dès le premier âge. On a conservé quelques-unes des lettres qu'il avait adressées jadis à sa grand'mère, M^^ de Chandieu. Elles sont exquises, et presque effrayantes. En voici une dont Iç manuscrit est à la Bibliothèque de Genève et qui date de 1779 ; il était dans sa douzième année :

J'avais, ma chère grand'mère, perdu toute espérance ; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi et que vous ne m'aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue dissiper mon chagrin, car votre silence m'avait fait perdre le goût de tout, parce que, dans tout ce que je fais, j'ai le but de vous plaire, et dès que vous ne vous souciez plus de moi, il est inutile que je m'applique. Ce sont mes cousins qui me supplantent auprès de vous ; ils sont colonels, capitaines, et moi je ne suis rien encore ! Et cependant, je vous aime et vous chéris autant qu'eux... Je voudrais pouvoir vous dii^e de moi quelque chose de satisfaisant, mais je crains que cela se borne au physique. Je me porte bien, et je grandis beaucoup. Vous me direz que si c'est tout, il

ne vaut pas la peine de vivre ; je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets.

Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec autant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée. J'ai essayé si la musique pourrait faire cet effet, et je joue des adagio et des largo à endormir trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, maisjenesais par quelle magie ces airs lents finissent par devenir des prestissimi. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours avec moi par quelques gambades. Je croia donc que le mal est incurable et qu'il résistera même à la raison, car, à douze ans, je devrais en avoir quelque étincelle ; mais je ne m'aperçois pas de son empire, et si son œuvre est faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans ? Savezvous, ma chèi'e grand'mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine ? J'ai un bel habit, une épée, un chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche. Je vois, j'écoute ! Jusqu'à ce moment, je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l'air de ne pas l'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que j'y vois rouler me causent quelque émotion ; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on a le tort de traiter de fantaisies.

Je préférerais cependant passer quelques moments avec vous, chère grand'mère, car ce plaisir va au cœur et me rend heureux ; il m'est utile ! Les autres me passent par les yeux et les oreilles, et laissent un vide que je n'éprouve pas quand j'ai été quelques moments avec vous.

C'est un petit garçon de douze ans qui écrivait cela : avais-je tort de dire qu'en étant exquis cela est presque effrayant ? Constant est là tout entier, avec sa mobilité d'émotion, soi» esprit, sa grâce séductrice, ses instincts de joueur, avec sa curiosité et déjà sa science de luimôme.

Tel il nous apparaîtrait également dans sa correspondance qui peu à peu et surtout en ces dernières années a été presque toute imprimée, correspondance avec

ses parents, entre autres ses cousines Rosalie de Constant et M™" de Nassau, avec M^^ de Gharrière, avec M"® Récamier. Il y manque ses lettres à M"" de Staël, et quel qu'en pût être le prix, félicitons-nous qu'elles aient été détruites : nous avons bien assez de détails par ailleurs, nous n'en avons que trop, et de trop précis, et de trop cruels, sur leur long attachement et le mal qu'ils se sont fait l'un à l'autre. Mais voici quelque chose de plus significatif que sa correspondance : dès qu'il est arrivé àTâge d'homme, Constant n'a plus guère laissé passer de jour sans noter ce qu'il avait fait, senti ou pensé depuis la veille. Sans parler d'un carnet qu'il avait donné en mourant à son secrétaire et qui s'est perdu, il laissait à sa mort deux gros cahiers qui formaient son journal. Le premier allait de 1795, et peut-être même de 1794, à 1804 ; deux de ses biographes, son cousin Adrien de Constant et M. de la Boulaye, l'ont eu entre les mains et en ont cité des fragments : il a disparu, ou se cache dans les archives de la famille. Le second a été commencé en 1804 (1er pluviôse an XII) à Weimar et terminé à Paris en 1816, Nous le possédons. lia été publié par M. Mélégari, tout d'abord dans la Revue internationale, en 1887, puis en un volume. Précieux volume, en vérité. Avec des portraits de M^e Récamier, de M™« de Staël, de M^^ de Charrière, il en renferme quatre de Constant, et pour qui cherche à connaître cette âme tourmentée et ondoyante, il y a plaisir à les interroger. Deux nous le montrent enfant. Dans l'un il a trois ans: petite tête ronde, grands yeux étonnés ; celui-là ne nous dit pas grand'chose, sinon qu'un visage d'enfant est toujours quelque chose de bien aimable ; on remarque seulement que le peintre l'a représenté en Amour^ avec des

petites ailes, et quand on sait quelles lourdes chaînes « Adolphe » était destiné à traîner, l'impression est singulière de lui voir des ailes aux épaules. L'autre, où il a six ans, est plus expressif : tigure gracieuse, avec je ne sais quoi de doux et d'indécis, une bouche qui sourit et des yeux tristes, qui cherchent... Le troisième portrait appartenait à M™» de Charrière ; il n'a pas dû la consoler beaucoup du brusque départ de Constant ; il est purement effroyable. Quel pinceau novice ou quel peintre d'enseignes s'y est escrimé ? Des yeux grands ouverts qui n'y voient pas, un bas de figure énorme : un somnambule qui aurait les oreillons ; c'est à donner le cauchemar. Ah ! que le dernier portrait est beau I II est de 1822 ; Constant avait cinquante-cinq ans. Belle tête un peu longue, encadrée de longs cheveux qui bouclent ; grand front, sourire fin et amer, contracté ; regard clair, froid, douloureux ; beaucoup de distinction, et de la dureté. Ceci est bien Adolphe vieilli.

Mais dès qu'on a commencé à lire le texte du Journal intime^ on ne songe plus à regarder les portraits. Que de pensées fines, de réllexions pénétrantes que je voudrais avoir la place de citer ! J'en citerai du moins une : « M"»* de Staël me remet un recueil des lettres à M"'" Necker. Il y en a de Voltaire, de d'Alembert, de Diderot... Ce qui frappe dans ces lettres, c'est l'uniformité de la vie, l'intérêt que chacun y met à son tour et le profond silence qui succède à cette monotonie agitée. En lisant beaucoup de lettres de diverses personnes qui sont mortes, on a un sentiment analogue à celui d'un paysan voyant un ivrogne et qui se dit : Voilà comment je serai dimanche ! Avec cette différence qu'on sent que l'ivresse est au présent. »

On a dit que le Journal intime était « le plus beau documeiil humain du siècle». Il est en tout cas la meilleure preuve que Constant ne pouvait se passer de disséquer son propre cœur et qu'il y excellait. Il y tient une exacte comptabilité, au jour le jour, de ses idées et de ses sentiments. Il s'observe, comme un médecin qui se saurait très malade et qui suivrait de l'œil les progrès de son mal. Ne craignons pas, ou n'espérons pas qu'il soit jamais sa dupe : « Il y a en moi, écrit-il après avoir pleuré avec M"' de Staël la mort de Necker, deux personnes dont l'une observe l'autre, sachant fort bien que ces mouvements convulsifs de douleur doivent passer ». M™' Talma lui était très chère ; je lis dans ses notes de 1804 : « Je passe la journée et la nuit auprès de M"* Talma qui est près de sa fin. J'y étudie la mort ». Ailleurs : « Ma vie n'est au fond nulle part qu'en moi-même. Je la laisse prendre, j'en livre les dehors à qui veut s'en emparer... mais l'intérieur est environné d'une certaine barrière que les autres ne franchiront pas »... Oui, il se connaît bien. Et peut-être semble-t-il que ses faiblesses, ses irrésolutions, ses fautes sont d'autant plus inexplicables qu'il s'observe davantage. En réalité c'est par où elles s'expliquent, par où tout en lui s'explique, ou presque tout.

Je dis : presque tout. Quelqu'un, en effet, à qui l'éducation première aurait donné comme une armature de principes, eût couru moins de risques à s'analyser ainsi. Il faut évidemment tenir compte de tout ce qui a manqué à l'enfance de Constant et des influences auxquelles sa jeunesse a été livrée. Il lui a manqué une patrie et un foyer. Sa mère était morte en lui donnant le jour. D'abord confié à sa giand'mère

et à sa tante qui le gâtaient sans mesure ni raison, h sept ans il quitta la Suisse pour accompagner son père en Hollande, et de son père il a dit dans Adolphe quelles leçons d'ironie, de scepticisme et d'immoralité il avait reçues. La très intelligente et très désabusée M™6 de Charrière dont il subit ensuite l'influence en 1787, à son entrée dans la vie, acheva de le dissoudre : elle acheva de détruire ce qui pouvait lui rester, soit en philosophie, soit en morale, de convictions fermes et de certitudes. Je sais tout cela. Mais le dire, dire que l'esprit d'analyse lui eût été moins funeste si son éducation première avait été autre, n'est-ce pas dire qu'avec une éducation autre l'esprit d'analyse eût été chez lui mons développé ? En d'autres termes, n'est-ce pas en revenir à expliquer Constant par ce développement morbide de l'esprit d'analyse qui paralysait sa volonté, desséchait et torturait son cœur, et qui a été en même temps son vice, son supplice et son génie?

Adolphe n'a été imprimé qu'en 1816; depuis neuf ans il était prêt à lêtre. Dans les pages du Journal intime qui se rapportent à l'année 1807, nous lisons : « Je vais commencer un roman qui sera mon histoire » : et un peu plus loin : « J'ai fini mon roman en quinze jours ». En quinze jours, c'est aller vite en besogne ; mais pour écrire Adolphe Constant n'avait eu, comme dit quelque part le Cyrano de M. Rostand, qu'à « se recopier ».

Dans quelles circonslances et pourquoi il l'a écrit, nous le savions de longue date par le témoiguaye de

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