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même, sauf quelques exceptions fameuses, dans ses comédies : elle est dans ses romans. La face changeante du siècle s'y reflète. Ses mœurs, ses passions, son rêve humanitaire, la chronique contemporaine, la discussion des questions sociales, tout ce que les autres genres laissaient presque entièrement de côté, le roman s'en est emparé et en a fait sa substance, si bien qu'entre 1715 et 1789 les seuls écrivains qui continuent véritablement l'œuvre des grands classiques sont ceux qui ne les imitent pas. Avec des moyens tout autres, ils atteignent eux aussi et sont seuls alors à atteindre au vrai.
Une remarque analogue s'applique à la période suivante. Laissons de côté les ouvrages qui n'appartiennent pas à la littérature d'imagination, les ouvrages, du reste si considérables et si riches en germes féconds, qui sont des traités de philosophie religieuse, de philosophie sociale ou d'esthétique, ceux de Bonald et de Joseph de Maistre, le Génie du christianisme, et les trois livres de M™» de Staël intitulés De V Influence des passions, De la Littérature, de V Allemagne : voici ce que nous allons constater sans peine. A ce moment, dans tous les genres sauf dans le roman, nos écrivains sont les prisonniers d'un « poncif ». En poésie, une individualité puissante, une seule, s'était manifestée : la Terreur a envoyé Chénier à l'échafaud. Restent les pseudo-classiques, pour qui l'art n'est fait que d'imitation et de procédés, pour qui l'art n'est plus qu'un mécanisme. Il y a des règles immuables et des recettes précises pour faire une pièce de théâtre ou un poème, et par suite rien n'est plus facile que d'en écrire, et tout le monde en écrit. Nos gens de lettres sont légion, ils pullulent ; tous les « grands hommes » du Petit
Almanach de Rivarol se donnent carrière. Raynouard fait jouer les Templiers où les unités sont observées avec tant de scrupule qu'en un seul jour les Templiers sont accusés, jugés, condamnés, exécutés ; Brifaud fait jouer un Ninus II qui devait tout d'abord être un Don Sanche^ et qui soudain, sur un avis de la censure, s'est transformé d'Espagnol en Assyrien, sans que la pièce, dont les personnages ne sont qu'abstractions vaines, y ait rien perdu ni rien gagné ; Luce de Lancival rime une épopée en six chants sur la Jeunesse d'Achille ; Pierre du Mesnil consacre quinze mille vers aux Malheurs d'Oreste. Forme et fond, tout est imposé par la routine ; et chaque genre est si rigoureusement défini, la route à suivre est tracée d'avance et de façon si impérieuse, que le talent même se voit frappé d'impuissance, hors d'état de se produire.
Remarquons-le bien, en effet : parmi les littérateurs qui s'obstinaient à composer des épopées ou des tragédies selon la formule de lArl poétique^ il s'en rencontrait que la nature avait heureusement doués, aussi heureusement peut-être que certains romanciers du môme temps. Ducis avait l'âme d'un véritable poète, et il se peut que Delille ou Baour-Lormian eussent autant ou plus d'imagination, de sensibilité, d'esprit, que M"» de Souza, Fiévée ou Xavier de Maistre. Seulement, ces derniers étaient affranchis des entraves dans lesquelles les autres se débattaient en vain. Sans doute, le roman avait déjà produit des chefs-d'œuvre sur lesquels ils pouvaient se sentir invités à se régler ; mais ces chefs-d'œuvre étaient d'espèce multiple : romais d'aventures, romans de mœurs, romans d'analyse, romans à thèse, romans exotiques, etc. Orienté dans les directions les plus diverses, le genre congervait
toute sa souplesse et toute son indépendance. Tandis que l'auteur dramatique et le poète étaient contraints de se guinder sans cesse et de se soumettre à la tyrannie des conventions, le romancier apprenait de ses prédécesseurs que l'objet du roman est la libre imitation de la vie, et la leçon qui se dégageait pour lui de leurs œuvres, de Paul et Vv'ginie comme de Manon Lescaut^ des Liaisons dangereuses comme de la Nouvelle Héloïse, était une leçon de sincérité.
C'est ainsi qu'au lendemain de la Révolution, aux premières années du xix^ siècle, le roman s'est trouvé seul en état d'exprimer l'âme du temps.
11 en exprime l'âme, à vrai dire, bien plus que la vie extérieure et les mœurs. Quand les romanciers de cette génération se revendiquent de Richardson, ils se méprennent sur leurs origines et sur la nature de leur propre talent. Il y a parmi eux des analystes de premier ordre : point d'observateurs, point de peintres de mœurs comparables à Richardson, non plus qu'à Marivaux ou à Laclos. Quelques-uns d'entre eux ont fort agréablement évoqué, comme en un léger pastel, la France que leur jeunesse avait connue, la France de Louis XVI : des événements et des hommes de la Révolution ou de l'Empire ils n'ont à peu près rien dit. Quelques pages de Pigault-Lebrun sur la Terreur, de Fiévée sur le Directnire, de M"* de Souza sur 1 Émigration, voilà tout ou presque tout. A cet égard, Delphine est une œuvre bien curieuse et significative. L'action se déroule à Paris de 1790 à 1792; le héros, Léonce de Mondoville, va mourir à Chaumont, fusillé par les républicains ; et pourtant. M'"" de Staël, qui avait assisté aux plus émouvantes scènes de la Révolution, semble n'en avoir gardé aucun souvenir en
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écrivant Delphine ; elle y discute çà et là les doctrines de la Révolution, elle en dégage les conséquences morales ; mais les péripéties, mais les acteurs du grand drame, elle ne nous les montre pas. Et ceci, ne le demandons pas davantage à ses rivaux, qu'ils écrivent Valérie ou René. Adolphe ou Obermann. Le contre-coup de la Révolution est partout dans leurs œuvres; l'image de la France républicaine ou impériale en est presque complètement absente.
Peut-être aurions- nous tort, d'ailleurs, de le trop regretter. De très distingués ou très grands écrivains ont plus tard entrepris de peindre dans le roman ces temps prodigieux, dans Slello, dans la Chartreuse de Parme, dans les Chouans et le Médecin de campagne, dans Madame Thérèse, dans Guerre et paix. Je ne sais trop s'ils ont gagné leur gageure et prouvé que l'histoire de la Révolution et de l'Empire puisse être matière de roman. Telle était alors la beauté du réel qu'y mêler une part de fiction c'est l'amoindrir et le gâter. Chez un Dumas père, dans le Chevalier de Maison rouge, par exemple, pareil mélange nous semble insupportable ; dans les beaux livres même de Vigny, de Stendhal, de Balzac, d'Erckmann et Cliatrian, de Tolstoï, il nous alarme un peu. Rappellerai-je le mot de Ducis à un ami qui lui reprochait en 1793 de ne plus travailler pour la scène : « A quoi bon ? La tragédie court à, présent les rues. » Ducis avait raison. Le meilleur roman, comme aussi le meilleur drame de la Révolution et de l'Empire, c'en est Ihistoire; ce sont les journaux, les comptes rendus de séances, les listes de suspects ou de condamnés, et les bulletins de victoires, et les proclamations de Napoléon ; ce sont es Mémoires de Mm» Roland et ceux
du capitaine Coignet et ceux de Marbot, c'est l'immortel Mémorial. A part l'historien, il n'y a que le poète qui puisse commenter cette Iliade ; et Hugo lui-même nous plaît mieux lorsqu'il chante les soldats de l'An II ou ceux de Waterloo, lorsqu'il fait sonner à nos oreilles dans les beaux vers des Châtiments ou des Chants du crépuscule la fanfare des noms inoubliables: « Arcole, Austerlitz, Montmirail », que lorqu'il écrit son roman de Quatre-vingt-treize.
En tous cas, les hommes de 1800 ou de 1815 ne pouvaient envisager la Révolution et l'Empire d'un regard tranquille et désintéressé, avec les yeux du peintre et du romancier; ils en étaient trop près, ils étaient emportés dans l'orage. Ne les blâmons pas de n'avoir pas peint la vie et les mœurs de leur époque; bornonsnous à constater qu ils ne s'y sont pas même ou presque jamais essayés.
Ils ne sont pas de grands observateurs, et ils ne sont pas non plus de grands inventeurs. Pigaull-Lebrun et Ducray-Duminil ont l'imagination aventureuse et désordonnée du feuilletonniste : elle n'a rien de commun avec l'invention créatrice qui permet au conteur de renouveler sans cesse ses thèmes et, néanmoins, de demeurer toujours dans la vraisemblance. Cette invention, qui est celle de Balzac et de Maupassant, de Dickens et de Tolstoï, est elle-même inséparable de l'observation. L'imagination humaine s'épuise vite ; seul, le réel est inépuisable; seules, les combinaisons de la vie sont d'une infinie variété. Le roman au commencement du xixe siècle est d'une lecture assez monotone. Il est une éternelle histoire d'amour contrarié, dont l'action et les incidents se répètent d'un volume à l'autre. Entre Calixte, Corinne et Delphine^
(Milre Caroline de Lichtfield, Adèle de Sénange, Claire d'Albe, Valérie el Edouard, entre Mathilde et le Dernier Abencérage, il y a plus que des analogies, il y a presque identité de donnée. La monotonie semblerait plus grande encore si l'on comparait les épisodes qui viennent se rattacher à Faction centrale. En faut-il un exemple? Une des pages qui ont été le plus admirées dans la Valérie de M"* de Kriidener, est celle où Gustave de Linar voit Valérie danser la danse du châle à. l'ambassade d'Espagne. Avec même art et même grâce l'héroïne danse une polonaise dans Delphine, une tarentelle dans Corinne, un menuet dans Eugène de Rothelin, un quadrille dans Edouard; et à chaque fois les spectateurs font cercle, montent sur les chaises pour la contempler, applaudissent lorsqu'elle a fini ; à chaque fois le héros du roman sent que son cœur est pris et qu'il aime à jamais. 11 semble que M""" de KrQdener, de Staël, de Souza, de Duras aient cédé l'une après l'autre au plaisir de se revoir et de se peindre à l'âge de leurs triomphes mondains, à l'âge où elles étaient les reines du bal. Pauvres danseuses des bals d'antan, pour qui depuis si longtemps les violons se sont tus, je n'ai garde de me moquer d'elles. Mais il est trop visible qu'elles avaient peine en composant leurs romans à imaginer des situations neuves.
Nous ne pouvons davantage prétendre que ces romanciers ou ces romancières soient de grands créateurs de vivants. Leurs personnages de second plan, Léonce de Mondoville ou Oswald, Amélie ou Cymodocée, ne sont que des automates ou d'aériennes visions. Une seule figure se détache, très étudiée, très réelle : la leur, sous le nom de Delphine ou de Corinne,
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de René ou d'Eudore, d'Obermana ou d'Adolphe. Car ils ne peuvent ou ne daignent exprimer que leur moi ; leur art est au plus haut degré subjectif, et, plus nettement d'année en année, tel est bien le caractère essentiel qui s'accuse dans leurs écrits. L'histoire qu'ils nous content est leur propre histoire, à peine transposée -, ou s'ils ne nous livrent pas les faits de leur biographie, ils se plaisent du moins à étaler devant nous tous les sentiments dont leur vie intime est faite. Le vers de Sainte-Beuve :
Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,
s'appliquerait à chacun d'eux, à condition toutefois d'en effacer l'intention ironique et méprisante : il n'est pas donné à tout le monde de « savoir son âme », et c'est en somme une assez jolie façon d'être un ignorant.
Par là ils dérivent de Jean-Jacqaes, et ils vont même plus loin que lui dans cette analyse et cette exhibition du moi. Jean-Jacques a écrit un roman, et puis, un autre jour, ses Confessions. Leurs confessions, à eux, sont leurs romans; et ils nous font pénétrer fort avant, un peu plus parfois qu'il ne conviendrait et que nous ne voudrions, dans le secret de leur cœur. La forme qu'ils emploient de préférence est celle du récit personnel, journal ou mémoires ; ou s'ils reviennent de temps à autre, dans Valérie, dans Obermann, au roman par lettres que Richardson et Rousseau avaient mis en vogue, les lettres qu'ils nous présentent étant en général d'une seule et même personne, l'ensemble du recueil constitue en réalité une autre sorte de journal intime et confidentiel.
Mais ne nous y trompons pas. Pour être subjectives,
leurs œuvres n'en ont pas moins une signification générale ; elles n'en expriment pas moins l'âme de leur temps. Ce qui se manifeste en eux, c'est un mal dont ils ne souffrent pas seuls ; c'est une maladie de la volonté, et aussi de la sensibilité, qui a fait assez de victimes pour être appelée « la maladie du siècle ».
Si nous les lisions après avoir lu les historiens de la Révolution et de l'Empire, peut-être nous semblerait-il dilTicile d'admettre que des portraits tels que ceux de René, d'Adolphe, d'Obermann, aient pu représenter non seulement Chateaubriand, Constant ou Sénancour, mais le Français, l'homme d'il y a un siècle. Se peut-il que le temps où ils viennent soupirer leur lassitude, leur incurable tristesse et leur dégoût de l'action, soit « le temps où se faisait tout ce qu'a dit 1 histoire », où tout était action héroïque et magnifique aventure ?Se peutil que René ait entendu Mirabeau et Danton, qu' Obermann ait vu Hoche, Kleber, Bonaparte, et que leurs soupirs soient l'écho des salves d'artillerie qui fêtaient Castiglione ou Marengo? Le contraste est étrange, en effet ; et cependant il est très vrai qu'ils ont souffert, il est très vrai que le mal dont ils nous ont laissé l'analyse ne leur était pas particulier, qu'il étendait chaque jour ses ravages, que des milliers d'autres âmes en étaient atteintes.
Il avait des causes nombreuses et profondes. Que certaines influences littéraires en aient pu être une, je ne le nie pas; encore suis-je loin de croire qu'elles en aient été la seule ni même la principale cause. Oui, la Nouvelle Héloïse, Werther et les poèmes d'Ossian ont contribué à exalter et à troubler les cœurs. Le génie douloureux et passionné de Rousseau a puissamment agi sur eux. En eux a retenti le coup de pistolet de
Werther, et il n'y avait point de beau parc, à la fin du xvm« siècle, sans un autel dressé parmi de sombres verdures « au malheureux amant de Charlotte ». Ossian n'a pas été un moindre enchanteur. En 1797, à Londres, Chateaubriand se serait fait tuer plutôt que de mettre en doute l'authenticité des vers dont chacun sait aujourd'hui que Macpherson est l'auteur; et longtemps après lui Lamartine, demeuré fidèle au chantre de Fingal, à ses bruyères grises, à ses fantômes qui flottent dans la brume, à ses voix qui pleurent dans le vent du soir, retrouvait l'enthousiasme de la première lecture pour s'écrier dans Jocelyn :
Ossian ! Ossian! Lorsque, plus jeune encore, Je rêvais des brouillards et des monts d'Inislore, Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main, Je m'enfonçais l'hiver dans les bois sans chemin...
Mais si Saint-Preux, si Werther et Ossian ont été tant aimés, n'est-ce pas parce que les cœurs étaient tout préparés d'avance et disposés à recevoir leur plainte ? Si Macpherson, en dépit de sa supercherie, est un poète, n'est-ce pas parce qu'il a su deviner les secrètes dispositions morales de ses contemporains et y adapter ses chants? La vérité est que l'humanité moderne est une humanité bien vieille, trop vieille pour n'être pas inquiète et triste. Instruite, affinée à l'excès, elle commençait à connaître le supplice de ne plus espérer et de désirer encore. Sa faculté de souffrir s'était accrue dans de telles proportions que les mots même n'en pouvaient plus être de suffisants interprètes; et de là vient que le xvm* siècle est celui où la musique a pris tout à coup un immense essor, que le siècle de Saint-Preux, de Werther et d Ossian est aussi
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celui de Bach, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, et que lorsqu'il s'achève, en même temps que Chateaubriand apparaît Beethoven.
Songeons, d'autre part, quel ébranlement la tempête révolutionnaire et vingt années de guerre européenne ont pu jeter dans des âmes déjà si sensibles et si blessées. Quand nous nous reportons au temps de la première République et du premier Empire, nous n'en voyons d'ordinaire qu'un seul côté ; nous ne nous souvenons, selon le vers de Hugo, « que des jours éclatants ». Tâchons de nous figurer avec plus d'exactitude ce qu'était la vie pour un grand nombre d'hommes et pour toutes les femmes , ce qu'elle leur apportait d'angoisses quotidiennes et de deuils. Presque tous les romanciers de 1800 ont connu l'exil et la persécution ; ce sont des émigrés ou des proscrits que M""' de Souza, M"' de Duras, Fiévée, Nodier, M"* de Staël, Chateaubriand, etc. Presque tous ont perdu sur les échafauds de la Terreur ou sur les champs de bataille de Napoléon quelqu'un de ceux qui leur étaient chers. Et tous ils écrivent pour un public de vieillards, d'orphelins, de veuves, de mères dont le fils est au loin, à l'armée. Que de foyers déserts, que de familles décimées, que de ruines autour d'eux 1 Des certitudes sur lesquelles s'étaient reposés et avaient vécu les siècles précédents, il n'en est aucune qui ne soit terriblement compromise, La foi religieuse du xvn» siècle, la foi purement humaine et philosophique du xvm* siècle ont toutes deux subi de tels assauts qu'elles semblent bien près de périr. Comme les [hilosophes avaient discrédité la religion, la Terreur a discrédité les philosophes qui avaient promis le retour de l'âge d'or et le bonheur dans la liberté. Les âmes ne savent plus à quoi se rattacher, à
quoi se prendre ; repliées sur elles-mêmes elles se coDsumeat en vains regrets et en inutiles inquiétudes.
Que s'il fallait une explication dernière des chagrins qui les dévorent, c'est précisément dans leur tendance à se replier sur elles-mêmes et à s'isoler que je la chercherais. Tout a concouru , à la fin du xviiie siècle, au progrès de l'individualisme : l'affaiblissement de Tesprit chrétien, lequel était renoncement ; la politique et la philosophie du siècle qui visaient l'une et l'autre à émanciper l'individu et qui sont venues aboutir à la Déclaration des droits de l'homme ; enfin le brusque arrêt, au bruit du tocsin et du canon, de cette vie de société si chère à l'ancien régime, qui ne se prêtait ni au recueillement, ni aux confidences, ni au libre vagabondage de l'esprit, ni à l'entière indépendance du goût, mais qui était savoir-vivre, c'est-à-dire effacement de la personnalité. Rien ne gêne plus désormais le triomphe et l'indiscret étalage du moi ; chacun s'érige en juge, prêt à méconnaître toute autorité, prêt à rompre le pacte social, et nous verrons quel ferment anarchique se mêle çà et là aux rêveries de M"* de Staël, de Chateaubriand ou de Sénancour. Mais ne voyonsnous pas déjà pourquoi il s'y mêle tant de mélancolie ? Entre beaucoup de moyens que l'homme a de se rendre malheureux, il n'en e-st pas de plus sûr que de se faire centre de tout, de lout rapporter à soi, et, au lieu de se dévouer à quelque chose ou à quelqu'un, de vivre dans la contemplation et le culte de soi-même.
Tôt ou tard, au surplus, et de gré ou de force, il faut en sortir; d'une manière ou de l'auire, il faut se fuir, regarder au dehors, ou bien sombrer dans l'ennui morne où s'égare et s'éteint la raison d'Obermann. A
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leurs heures, aux heures où ils étaient trop las de s'interroger, de se raconter, de se plaindre, crs romanciers lyriques ont été de grand?; descriptifs. A défaut de la vie contemporaine qui les importunait, ils ont peint la vie des siècles passés et celle de la nature ; et le roman, dont ils avaient fait le porme ou le lamenta de leur âme en détresse, s'est en même temps enriclii de somptueux décors, imprégné de pittoresque et d'art. Il y avait parmi eux un admirable artiste ; et si avant lui, avec Bernadin de Saint-Pierre, le sens du coloris avait commencé à s'éveiller dans le roman, qu'était-ce que Paul et Virgiyiie auprès d'Alata, du Dernier Abencérage et des Martyrs ? Grâce à Chateaubriand et h ses disciples immédiats, le genre a tout à coup acquis un étonnant pouvoir dévocation et de résurrection ; et de même que le romantisme allait trouver dans leurs effusions sentimentales le thème de ses chants, ils allait prendre dans leurs descriptions exotiques et dans leurs tableaux d'histoire de quoi composer son éblouissante palette.
Tel a été, en effet, au commencement du xix* siècle, l'office du roman : par lui s'est continué et accentué chez nous, au milieu de la décadence des autres genres, le mouvement intellectuel d'où devait naître le romantisme. Exaltation du sentiment et intensité de la sensation, émotions de l'âme et couleurs éclatantes, tout ce qui constitue la poésie de 4830 est déjà dans les œuvres dont j'entreprends l'étude. Et ceci revient à dire qu'avec une valeur très haute elles ont un assez grave défaut. Elles ont la gloire d'avoir préparé l'éclosion du lyrisme romantique, mais elles ont le tort d'en avoir été trop souvent une première forme ; et il faut bien avouer que jusqu'à la fin de la Restauration,
jusqu'à rentrée eu scène de Mérimée et de Stendhal, de Balzac et de M>n« Sand, le roman a tant soit peu dévié de la route que Prévost, Marivaux, Diderot et Laclos lui avaient jadis et si nettement tracée.
Est-il nécessaire d'ajouter que ces considérations générales, qui se vérifieront peu à peu et d'autant plus que nous avancerons davantage dans notre enquête, ne sauraient être applicables à la rigueur et dans une égale mesure à toutes les productions d'un même temps ? Le temps qu'il s'agit d'explorer est une époque de transition, ou mieux, car le mot est trop faible, c'est l'époque d'un immense bouleversement social ; c'est un couchant et c'est une aurore ; une société Tieille de plusieurs siècles se dissout et meurt, une autre société s'élabore et se fonde, et la même génération de romanciers rassemble des hommes qui ont l'air de ne pas appartenir à la même humanité. Ils se sont produits à peu d'années d'intervalle ou simultanément, et par exemple, en 1802 , ils ont donné pêle-mêle Amélie Mansfield, les Proscrits, Delphine, René, et... Monsieur Botte. Il n'en est pas moins certain qu'il y a entre eux d'autres différences que celles du talent, que les uns sont plus étroitement attachés au passé, les autres plus tournés vers l'avenir, et que les tendances qui se manifestent chez ceux-ci, peuvent n'exister, n'existent chez ceux-là qu'à l'état de symptômes ou de germes presque imperceptibles. Ils forment des groupes distincts et, ce me semble, trois groupes. Ceux du premier sont des survivants du xviii* siècle qui se prolonge en eux presque intact : tels, M"°« de Charrière, Xavier de Maistre, M™e de Souza. Ceux du second tiennent de moins près au xviii» siècle, et ont plus fortement ressenti le contre-coup de la Révolution :
tels, Pigault-Lebrun et Ducray-Duminil, M"»» Cottin et M"» de KrUdener ; telle, M""* de Staël. Ceux du troisième groupe, enfin, sont déjà les représentants d'une humanité nouvelle et d'un art nouveau : et c'est Chateaubriand, à côté de qui j'ose à peine nommer Sénancour, c'est Benjamin Constant, ce sont les jeunes talents que la double influence de Chateaubriand et de Walter Scott suscite. L'ordre dans lequel je les classe est à peu près conforme à la chronologie, en ce qui concerne tout au moins leurs débuts de romanciers. Il permettra de suivre étape par étape la transformation que subissait alors le roman.