CALISTE
Cette transformation s'indique à peine chez M"* de Charrière, bien que ses derniers romans datent dt Consulat et qu'elle ne soit morte qu'en décembre 1805. Il convient pourtant qu'elle ait ici sa place, à peu de distance de M"" de Staël qui s'est inspirée de Caliste en écrivant Corinne, à peu de distance de Benjamin Constant qu'elle a formé et par qui elle a souffert.
Il y a dans sa vie un triste et curieux roman, assez semblable à ceux qu'elle composait, et dont le titre pourrait être « la Femme de quarante ans » ou bien « l'Automne d'une femme ». Elle était née en 1746, en Hollande ; son mariage avec un gentilhomme vaudois la fixa en Suisse, à Coiomoier. Elle avait la mauvaise chance d'être très supérieure à son mari et à son entourage. La société qu'elle pouvait fréquenter était celle qu'elle a décrite, sans aigreur ni parti pris, dans les Lettres neuchdteloises et dans la première partie de Caliste : société de petite ville, d'une lourdeur et d'une simplicité toutes germaniques, uniquement occupée d'elle-même, de son négoce, de ses vendanges, et que les questions commerciales intéressaient beaucoup plus que Tartou la philosophie. Sans enfants, sans interlocuteurs dignes d'elle, son refuge était dans le travail et
la méditation. Française par sa culture, par sa façon de sentir et de penser, par son style, elle lisait les œuvres de nos écrivains en renonn, les romans de Marivaux, ceux de l'abbé Prévost, et de préférence à tous les autres ceux de Diderot, son vrai maître. Aucune romancière n'a mieux mérité qu'elle d'être appelée la fille de Diderot ; sa figure même, figure pleine, un peu matérielle et sensuelle, mais tout illuminée par l'intelligence et la franchise du regard, offre je ne sais quel air de parenté avec lui. Elle venait de publier Caliste, lorsqu'en 1787 elle visita pour la première fois la France; et là, dans un salon de Paris, peut-être celui de M"'e Necker, elle rencontra Benjamin Constant.
J'avais, à l'âge de dix-sept ans, dit celui-ci dans Adolphe, vu mourir une femme âgée dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mieu. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Gomme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse se passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux.
Soit discrétion, soit vanité, et avec lui le doute est permis, Constant arrange un peu les choses. Au moment de leur première rencontre, il avait vingt ans, et quoique M"* de Charrière en eût quarante, il n'avait
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pas VU tout d'abord en elle la « femme âgée » dont il parle ici. Elle l'avait charmé, conquis. A la fin de n87 il l'avait rejointe à Colombier, et avait vécu deux mois auprès d'elle, deux mois d'étroite intimité, de causeries sans fin, où ils avaient tant de peine à se passer l'un de l'autre, que de leurs chambres môme, chaque matin, ils reprenaient et continuaient par lettres l'entretien de la veille. Quelle compagnie eût pu mieux plaire à la jeunesse d'Adolphe, déjà si inquiet et si sceptique, si avide de comprendre et si peu tenté de vouloir? Dans son ensemble, le portrait qu'il a tracé de M-' de Charrière est exact. Elle compte parmi ces sages du xvni« siècle à qui rien n'a manqué que le sentiment religieux, que le rayon d'idéal. C'était une femme extrêmement intelligente, un peu railleuse, d'esprit net et hardi, d'humeur raisonnable, qui observait la vie avec la volonté de la voir telle qu'elle est et de n'en être pas dupe. Des déceptions, que nous devinons sans les connaître au juste, et le continuel travail de sa pensée sur ellemême lui avaient peu à peu enlevé toutes les illusions sans lesquelles il est dur de vivre. Elle sentait notre néant aussi vivement que le chrétien sans avoircomme lui la foi qui console, et elle demeurait très ferme, très simple, au milieu de son naufrage. Mais elle avait eu beau se persuader que nous ne savons et ne pouvons à peu près rien, elle avait eu beau se faire une philosophie ironique et résignée, à quarante ans son âme était moins dévastée, moins malade, qu'à vingt ans celle d'Adolphe. Si celui-ci avait appris d'elle, ainsi qu'il le dit un peu plus loin, à rejeter « toutes les maximes communes et toutes les formules dogmatiques », s'il était son élève, il faut convenir qu'en fait de scepticisme, d'ironie et de découragement, l'élève avait été prompt à
dépasser le maître. Elle n'eût pas écrit ce qu'il lui écrivait à Colombier dans un de ses billets du matin : « Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité ? » Tout en estimant, avec Diderot, qu'il n'y a pas de lois absolues en morale, elle comprenait la beauté du devoir et du sacrifice ; et quant au bonheur, elle était trop femme pour n'en avoir pas au fond du cœur une définition toute prête. Elle était indulgente, tolérante, parfaitement 'oonne. et il y avait en elle des besoins de tendresse que l'esprit d'analyse n'avait pu tuer.
Nous possédons en partie sa correspondance avec Constant, publiée, par les soins de Sainte-Beuve, en 1844 dans la Revue des Deux-Mondes, et l'année suivante en un mince et précieux volume qui renferme aussi une réimpression de Caliste. Il suffît de la parcourir pour s'apercevoir que M™« de Charrière a aimé Constant un peu plus ou autrement qu'elle ne l'eût voulu. Il arrive parfois à nos cœurs, comme aux arbustes de nos jardins, de se tromper et de fleurir trop tard, aux approches de l'hiver : sous l'amitié qu'elle témoignait à Constant, se cachait un de ces amours d'arrière-saison qui, dans une âme fière, sont si loin d'être odieux ou ridicules. Son cas, sans doute, était moins bizarre que celui de la marquise du DefTand qui avait bel et bien soixante-dix ans quand son cœur, jusque-là si aride et si glacé, s'attacha désespérément àWalpole. Mais sans être aussi vieille. M™» de Charrière n'ignorait pas qu'elle n'était plus jeune ; et puis, elle n'avait pas seulement le malheur d'aimer à un âge où l'amour est par lui-même une torture; son Walpole était Adolphe, Adolphe jeune, plus séduisant, plus inquiétant, plus propre à torturer un cœur qu'il ne le fut jamais. Qu'il avait d'esprit 1 Que ses lettres sont
jolies Combien même les premières sont tendres, combien elles sont caressantes ! En quittant Colombier, où ses parents s'étaient alarmés de le voir prolonger son séjour, il lui en expédiait une de chaque relai de poste, et chaque fois avec la même effusion de coeur : « Les chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes ...» « Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : il y a un Colombier dans le monde Avant de vous connaître, je me disais : si on me tourmente trop, je me tuerai. A présent, je me dis : si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier »... « Ce soir, en jouant au loto, j'ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s'est apprivoisée, amalgamée, pour mieux dire, avec la chambre où nous étions, et, en me déshabillant il y a un moment, je me demandai : mais qui ai-je donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse ? Et, après un moment, il se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à 250 lieues de moi vous contribuez à mon bonheur, sans vous en douter... Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée I »
Aimée, oui, au début de leur liaison, elle put se croire sincèrement, profondément aimée, et il semble bien qu'en effet il ait eu pour elle autant d'affection qu'il était susceptible d'en avoir pour autrui. En 1796, à la fin d'une lettre où illui faisait part de son intention de rentrer en France et prenait congé d'elle, il s'écriait encore: « Adieu, vous qui avez embelli huit ans de ma
vie ! » Mais M"" deCiiarrière était clairvoyante, et elle s'était bientôt aperçue qu'au fond Adolphe n'aimait que lui. Il lui fallait une confidente à qui il pût, sans la ménager ni la lasser, parler éternellement de lui, qui fût toujours prête à recevoir l'aveu de sa faiblesse, de ses irrésolutions, et à en partager avec lui le supplice : il l'avait trouvée en elle. Dans la même lettre où il évoquait le salon de Colombier et M™» de Charrière assise à sa table de travail ou à son clavecin entre sa belle-sœur, Mil® Louise, et son petit chien Jaman, il s'attendrissait au souvenir d'une ancienne maîtresse qu'il avait connue à Bruxelles, « la seule femme qui ne lui eût pas failacheter ses faveurs par bien des peines » . En annonçant, un an après son départ de Colombier, qu il allait se marier, il ajoutait avec un incroyable mélange d'égoïsme et de légèreté : « Si vous voyiez comme Minna (5a fiancée) me console, me supporte, me plaint, me calme, vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans queje le susse... » Elle lui pardonna tout. Qu'il s'éprît d'autres femmes, plus jeunes, elle n'avait point à s'en étonner ou à s'en plaindre; elle eût pu lui reprocher ses confidences inutilement cruelles et ses torturantes contradictions. Elle lui pardonna ses amourettes, son mariage, vite suivi d'un divorce, et, à partir de 1794, son attachement à M"» de Staël. Elle lui pardonna de n'avoir pas un battement de cœur, pas une émotion qu'il ne commentât ironiquement, de ne pas dire une parole affectueuse que ne vînt aussitôt empoisonner une raillerie. Elle le savait plus inquiet encore et plus torturé qu'il n'inquiétait et ne torturait les autres, et elle l'aimait assez pour
sentir le mal qu'il lui faisait moins que celui qu'il se faisait à lui-même. Elle lui fut dévouée jusqu'à la mort ; jusqu'à la mort, elle mérita le surnom qu'elle se donnait en souriant et demeura «le fidèle Barbet ». De loin, elle veillait sur sa santé physique et morale, l'empêchait de se haïr, le réconciliait avec la vie, lui traçait le régime à suivre : « Ne vous embarrassez d'aucun système, ne vous alambiquez l'esprit sur rien ; n'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire... S'il vous reste des courses à faire, prenez une bonne voiture fermée. » Ah ! qu'elle le connaissait bien et savait bien le vrai nom de son mal 1 Un jour qu'elle lui recommandait un malheureux à qui il était en mesure de rendre un grand service i « Vous en aimerez mieux votre vie, lui écrivait-elle, quand vous verrez le bien qu'elle fait à la vie d'autrui. » Mais de temps à autre, au milieu de si maternelles et si sages exhortations, un soupir involontaire la trahissait : « Jamais vous ne m'avez dit un mot des Phéniciennes (un opéra dont elle était l'auteur)... Je faisais pourtant ces vers dans l'espoir que vous m'en parleriez... Vous avez moins besoin que moi de secours ; vous n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais pas seulement si j'ai le sens commun... Si j'avais osé penser et dire : Il ne faut pas vous fixer loin de moi et en me comptant pour rien, car je vous suis nécessaire. — comme on eût crié à la présomption, àla folie, surtout h l'égoïsme 1 Quoi 1 vous voudriez sacrifier un jeune homme, son établissement, sa fortune, sa gloire, à vous, au plaisir de le voir 1 — La bonne M"« Louise dit quelquefois : Pour être comme vous étiez ici avec M. Constant,il fallait précisément qu'il fût malade; sans cela il Bô serait bien vite ennuyé,il aurait couru tous les jours
à NeuchcMel, — et je m'humilie à dire : Cela est vrai. — On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. » Une de ses dernières lettres à Constant s'achève sur ce timide et touchant reproche où se résumait toute sa souffrance : « Epargnez-moi, si vous pouvez, les ironies 1... »
Les romans que M™* de Charrière a publiés sont, eux aussi, des romans épistolaires ; comme ses lettres à Constant, ils contiennent en raccourci tout le drame d'une cime féminine. Les principaux sont les Lettres neuchâlelnises et les Lettres de mistriss Henley (1784), Ca- /is<e(i786), Trois Femmes (1797); d'autres, tels que Louise et Albert (1803), Sir Walter Finch et son fils William (1806), sont d'un moindre prix. Ils sont tous et depuis longtemps oubliés. Écrits en français, mais imprimés hors de France et dans un temps où la Révolution bouleversait le monde, ils n'ont pas tardé à disparaître au milieu de la tourmente. Les délicats ne se doutent guère du plaisir dont ils se privent en ne les lisant pas. Que ne lisent-ils du moins Calistel Nulle part M°"= de Charrière n'a mieux donné la mesure de son talent.
Selon un procédé habituel à Diderot et qui est à peu près celui de Dosloïevsky dans Humiliés et offensés, Caliste est formée de deux récits de même sens qui se juxtaposent et se complètent l'un par l'autre. Le premier est l'histoire de Cécile ; le second, celle de Caliste.
L'histoire de Cécile, c'est sa mère qui la raconte au jour le jour dans des lettres écrites de Lausanne à une amie. Cette mère ressemble fort à M™" de Charriera
elle-même. Elle est bonne et tendre, mais sensée, un peu « philosophe », habituée à ne point se payer de mots. Veuve de bonne heure et dans une situation de fortune plus que modeste, il semble qu'elle ait fait un rude apprentissage de la vie et qu'elle ne regarde l'avenir qu'avec défiance. Elle a élevé sa fille en cherchant à contrarier le moins possible en elle l'inslinct de nature et à développer son cœur plus que son esprit. Cécile vient d'avoir dix-sept ans ; elle est simple , franche, gaie, et si avenante que sans être une beauté elle ne peut manquer de plaire. Il s'agit maintenant de la produire dans le monde et de la marier. Heure grave pour toutes les mères et en tout pays, plus grave peut-être à Lausanne qu'ailleurs. Lausanne, à la date de 1786, est une petite Cosmopolis, et chaque année la beauté du décor alpestre y attire une foule de riches étrangers dont l'élégance ne fait que trop ressortir aux yeux des jeunes filles la gaucherie de leurs compatriotes. Plusieurs partis se présentent, déjeunes pasteurs, le fils d'un bailli, bons lourdauds dont Cécile ne paraît point remarquer les empressements, et dont sa mère, bien résolue à ne point la contraindre dans le choix d'un mari, n'a garde de plaider la cause. Mais voici qu'en visite chez des parents Cécile aperçoit un jeune lord anglais, de passage à Lausanne, qui loge dans leur maison. Il est charmé de sa bonne grâce ; dès le lendemain il vient chez sa mère, et il ne se passe presque plus de jours qu'il n'y revienne. Il apporte sa grammaire française où Cécile l'aide à se débrouiller, tandis que de son côté elle apprend l'anglais dont jusqu'alors elle ne se souciait pas, et il la promène dans son traîneau, et pendant des heures ils jouent ensemble aux dames ou aux échecs, et dès qu'ils sont réunis,
sans qu'ils aient besoin de parler, leur physionomie qui soudain s'éclaire dit assez qu'ils sont heureux. Cécile ne comprend rien au trouble qu'elle éprouve, à ses larmes sans cause, à ses accès de joie imprévue. Sa mère y voit plus clair, et s'inquiète. Elle doute que le jeune lord puisse être un mari pour elle. Mais qui sait, après tout, et où trouver le courage de dire à Cécile : le seul qui vous plaise est le seul à qui il ne faille point penser ? Elle se borne à lui donner des leçons d'innocente coquetterie, à la mettre en garde contre la naïve sincérité de son cœur, à la préserver des imprudences et des inconséquences trop fortes. Elle la guide doucement ; doucement elle l'avertit que les hommes sont injustes et légers, que l'amour, qui pour la femme est la grande affaire de la vie, n'est pour eux presque rien, et qu'avec eux il ne faut pas être trop sincère, qu'il faut feindre, sous peine de perdre leur estime. Quand le jeune homme reparaît, Cécile affecte de ne pas se souvenir que le jour précédent, en jouant aux échecs, il lui a baisé la main : « Elle lui fit des excuses de son inattention de la veille, trouva fort naturel qu'il s'en fût impatienté, et se blâma d'avoir montré de l'humeur. Elle le pria, après m'en avoir demandé la permission, de revenir le lendemain lui donner une leçon dont elle profiterait sûrement beaucoup mieux. — Quoi I c'est de cela que vous vous souvenez! lui dit-il en s'approchant d'elle et faisant semblant de regarder son ouvrage.— Oui, dit- elle, c'est de cela. — Je me flatte, dit-il, que vous n'avez pas été en colfre contre moi. — Point en colère du tout, répondit-elle. Il sortit désabusé, c'est-à-dire, abusé. Cécile écrivit sur une carte : Je l'ai trompé, cela n'est pourtant pas bien agréable à faire. J'écrivis : Non, mais cela était nécessaire, et vous
avez bien fait »... Vaine contrainte, vaine ruse de la femme aux prises avec l'égoïste adversaire. Le petit lord, toujours empressé, toujours tendre, continue à ne dire aucun mot qui l'engage. En revanche, le fils du bailli, qui déplaît à Cécile, demande ofTiciellemeut sa main. Par l'intermédiaire d'un cousin, elle refuse.
Je lui ai dit : Pensez-y bien, ma chère enfant. — J'y pense bien, m'a-t-elle répondu. — Ne te fâche pas de ma question, lui ai-je dit ; trouves-tu ton Anglais plus aimable ? Elle m'a dit que non. — Le crois-tu plus honnête, plus tendre, plus doux ? — Non. — Le trouves-tu d'une plus belle figure ? — Non. — Tu vivrais, du moins en été, dans le pays de Vaud. Aimerais-tu mieux vivre dans un pays inconnu ? — J'aimerais cent fois mieux vivre ici, et j'aimerais mieux vivre à Berne qu'à Londres. — Te serait-il indifférent d'entrer dans une famille où l'on ne te verrait pas avec plaisir ? — Non, cela me paraîtrait très fâcheux. — SHl est des nœuds secrets, s'il est des sympathies, en est-il ici, ma chère enfant ? — Non, maman. Je ne l'occupe tout au plus que quand il me voit, et je ne pense pas qu'il me préfère à son cheval, à ses bottes neuves, ni à son fouet anglais. Elle souriait tristement, et deux larmes brillaient dans ses yeux. — Ne vous paraît-il pas possible, ma fille, d'oublier un pareil amant ? lui ai-je dit. — Cela me paraît possible ; mais je ne sais si cela arrivera. — Est-il bien sûr, que tu te consolasses de rester flUe ? — Gela n'est pas bien sûr, c'est encore une de ces choses dont il me semble qu'on ne peut juger d'avance. — Et cependant, la réponse? — La réponse est bonne, maman, et je vous prie d'écrire à mon cousin de l'envoyer... La lettre envoyée, ma fille m'a donné mon ouvrage et a pris le sien. — Vous m'avez demandé, maman, m'a-t-elle dit, si je me consolerais de ne pas me marier. Il me semble que ce serait selon le genre de vie que je pourrais mener. . . Si vous trouviez bon que nous allassions en Hollande ou en Angleterre tenir une boutique ou établir une pension, je crois qu'étant toujours avec vous et occupée, et n'ayant pas le temps d'aller dans le monde ni delir-e des romans, je ne convoiterais et ne regretterais rien, et
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que ma vie pourrait être très douce. Ce qui manquerait à la réalité, je l'aurais en espérance. Je me flatterais de devenir assez riche pour acheter une maison entourée d'un champ, d'un verger, d'un jardin, entre Lausanne et Rolle, ou bien entre Vevey et Villeneuve, et d'y passer avec vous le reste de ma vie.— Cela serait bon, lui ai-je dit, si nous étions sœurs jumelles ; mais, Cécile, je vous remercie, votre projet me plaît et me touche. S'il était encore plus raisonnable, il me toucherait moins.
En dépit de sa vaillance, Cécile souffre ; elle souffre de l'indécision du charmant étourdi, amoureux parce qu'il est jeune, et, parce qu'il est jeune, rebelle à l'idée de mariage. Sa gaieté s'en va, sa santé s'altère, et après avoir attendu longtemps, lr«p longtemps peut-être, sa mère forme le projet de l'emmener bien loiu de lui, au fond du Languedoc.
Là s'arrête la première partie du livre, et il y faudrait goûter bien des choses qu'un si bref résumé laisse à peine entrevoir. Il y faudrait goûter la fine psychologie et le discret réalisme de M™» de Charrit^re, l'air d'authenticité qu'elle sait donner au récit, le charme des deux figures principales, de ces deux femmes d'âge différent, si amies, si affectueusement serrées Tune contre l'autre. Il y faudrait goûter le tableau de mœurs dans lequel s'encadre l'action, mœurs très particulières, qui ont pour nous la double saveur de l'exotisme et de l'archaïsme. De même que dans les Lettres neuchdleloises, M™" de Charrière nous peint ici un pays protestant où la vie est à la fois simple et libre, où les jeunes filles sortent seules, où elles reçoivent à certains jours, sans l'assistance de leurs parents, leurs amies et les frères de leurs amies. Mais Neuchâtel était une ville de commerce, Lausanne est une ville d'eaux ; à Neuchâtel, le vin était Téternel sujet des conversations, et les chefs
de l'aristocratie locale passaient souvent la journée dans leurs vignobles, « en gros souliers, en bas de laine, un mouchoir de soie autour du cou », quitte à se reposer le soir en jouant de la flûte ou du violon dans un concert improvisé; à Lausanne, le but de l'existence est de louer sa maison. Quiconque refuserait de louer la sienne serait « blâmé de toute la ville ». Nobles et bourgeois, rentiers, négociants et pasteurs, tous ont un ou plusieurs pensionnaires, venus de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, qui vivent avec eux, partagent leurs repas, sont priés de descendre au salon s'il survient une visite, et de prendre part aux jeux d'esprit, aux bouts-rimés, au colin-maillard ou au loto de leurs hôtes. Toute cette peinture d'une petite cité calviniste et patriarcale transformée en une vaste pension bourgeoise est bien spirituellement tracée. — Et il faudrait enfin goûter dans les lettres qu'écrit la mère de Cécile une foule de pensées fines ou profondes, telles que celleci : « On parle tant des illusions de Tamour-propre; cependant il est bien rare, quand on est véritablement aimé, qu'on croie l'être autant qu'on l'est. Un enfant ne voit pas combien il occupe continuellement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maîtresse ne voit et n'entend rartout que lui. Une maîtresse ne voit pas qu'elle ne dit pas un mot, qu'elle ne fait pas un geste qui ne fasse plaisir ou peine à son amant. Si on le savait, combien on s'observerait par pitié, par générosité, par intérêt, pour ne pas perdre le bien inestimable d être tendrement aimé I »
Mais le défaut est justement qu'il y a là un peu trop de pensées éparses, un peu de dispersion. Divers problèmes, celui de l'éducation, celui du mariage, sont posés. Le lecteur voit bien qu'ils se rattachent tous à
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une même question qui est la destinée sociale de la femme ; encore son esprit est-il orienté dans plusieurs directions, et l'idée de l'ouvrage ne lui apparaît point avec toute la précision désirable. Elle va se préciser dans l'histoire de Caliste,qui fait suite à celle de Cécile et qui en forme comme le dernier chapitre.
Le jeune lord a un compagnon de voyage qui est son parent et un peu son gouverneur. Il ne nous est désigné que par son prénom de William. C'est un homme de trente à trente-cinq ans, dont le visage est noble et triste. Il cause peu, et semble s'affliger de la conduite que tient son jeune pupille auprfs de Cécile. La mère de celle-ci se décide à lui demander conseil ; en même temps, elle l'interroge avec délicatesse sur les causes de sa mélancolie. Il lui répond par lettre, et sa longue lettre renferme avec sa propre confession un conseil dont le sens ne sera pour elle que trop clair.
11 avait, quelques années auparavant, perdu un frère qu'il chérissait et que la mort avait frappé à ses côtés sur un champ de bataille, pendant la guerre d'Amérique. Revenu en Angleterre, à Bath, il errait à l'aventure, en proie à sa douleur dont rien ne pouvait le distraire. Un soir qu'il était assis sur un banc de la promenade, ouvrant et refermant un livre sans le lire, une femme est venue s'asseoir à l'extrémité du même banc. Après un assez long silence, elle lui a timidement adressé quelques questions. Elle était touchée de sa peine, et elle avait une voix très douce qui l'apaisait et le consolait. Il l'a reconduite jusque chez elle ; les jours suivants, il a cherché à la revoir. Il l'a questionnée à son tour ; il a voulu connaître celle qui était ainsi entrée dans sa vie en consolatrice et qui l'avait aimé en le voyant souffrir ; il a appris son nom et son
douloureux passé. « Galiste (c'est le nom qui lui était resté du rôle qu'elle avait joué, avec le plus grand applaudissement, la première et unique fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Galiste était dune extraction honnête, et tenait à des gens riches ; mais une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer i art de sa figure, de ses talents, et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé une oreille sensible, l'avait vouée de bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter parle rôle de Galiste dans The Fair Pénitent. Km sortir de la comédie, un homme considérable l'alla demander à sa mère, l'acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle pour le continent. » Cet homme l'avait d'abord placée dans un couvent de Paris où elle avait commencé à dessiner et à peindre, où elle avait pris des leçons de chant et de clavecin. En Italie, où elle avait ensuite séjourné avec lui, elle avait achevé de devenir une musicienne admirable. Après quatre ans de voyage, il l'avait ramenée en Angleterre et avait encore vécu quatre années auprès d'elle ; puis il était mort, l'ayant toujours entourée des mêmes soins, du même respect que si elle eût été sa femme, mais n'ayant jamais songé à lui en donner le titre, ce qui eût été selon lui une concession à de sots préjugés Un de ses oncles, vieillard d'humeur aussi originale et indépendante que lui, avait assuré le sort de Galiste, lui avait fait présent d'une maison à Bath et la traitait comme sa propre fille. Mais bien qu'elle ne fût point responsable de sa déchéance, bien qu'elle eût vécu digne dans l'humiliante situation à laquelle le sort l'avait condamnée, bien qu'elle se fît estimer de tous ceux qui l'approchaient, Galiste n'en était pas moins et à tout jamais flétrie aux yeux du monde.
i^ilegardons-la bien, cette pauvre Caliste, dont « la réserve triste tenait tout ensemble de la fierté et de Teffroi ». Elle est dans le roman, elle est dans la littérature la première effigie de la pécheresse digne d'estime. Le cas de Manon n'était point le même ; pour Manon, Prévost ne réclamait que notre pitié. M»"» de Charrière veut obtenir davantage pour Caliste. En elle l'art tente pour la première fois de réhabiliter les victimes de la vie et de la prédestination sociale.
Peu à peu, auprès de Caliste, William sent ses forces renaître et s'alléger sa tristesse ; il lui est doux de parler avec elle du frère dont il pleure la mort « Qu'il était heureux! s'écria-t-elle un jour... heureuse la femme qui remplacera ce frère chéri. — Et qui m'aimerait comme il m'aimait? lui dis-je. — Ce n'est pas cela qu'il serait difficile de trouver, me répondit-elle en rougissant. Vous n'aimerez pas une femme autant que vous l'aimiez; mais si vous aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir, si on se croyait ce que vous aimez le mieux à présent que vous n'avez plus votre frère... Je la regarde, des larmes coulaient de ses yeux. Je me mets à ses pieds, je baise ses mains. — N'aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais ? — Non, lui dis-je, et vous êtes la première femme qui me fasse entendre ces mots si doux. — Je me suis dédommagée, me dit-elle en m'obligeant à m'asseoir, d'une longue contrainte et du chagrin de n'être pas devinée; je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai vu ; avant vous, j'avais connu la reconnaissance et non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne ! moins je mérite d'être respectpe, plus j'ai besoin de l'être. Je verrais une insulte dans ce qui aurait été des marques
d'amour ; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée, humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai élé, ce qui me rend indigne de vous à mes yeux et sans doute aux vôtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir. Ah! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une réputation sans tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j'ai pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais chaste, ou seulement encore innocente 1 A sa place, je me serais allée donner à vous, je vous aurais consacré ma vie, je vous aurais servi à tel titre, à telle condition que vous auriez voulu ; je n'aurais été connue que de vous, vous auriez pu vous marier, j'aurais servi votre femme et vos enfants, et je me serais enorgueillie d'être si complètement votre esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais moi, que puis-je faire ? que puis-je offrir ? Connue et avilie, je ne puis devenir ni votre égale , ni votre servante. Vous voyez que j'ai pensé à tout ; depuis si longtemps je ne pense qu'à vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille fois j'ai voulu me soustraire à tous les maux que je prévois; mais qui peut échapper à sa destinée I Du moins, en vous disant combien je vous aime, me suis-je donné un moment de bonheur. ..Allez, à présent, laissez-moi reprendre mes esprits; et vous, réfléchissez à vous et à moi : peut-être serez-vous plus sage que moi, et ne voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et ne pas être malheureux, ce serait vous tromf)er vous-même ; mais aujourd'hui vous pouvez me quitter sans être cruel. Je ne m'en consolerai point, mais vous n'aurez aucun reproche à vous faire. »
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Il ne la quitte pas, il essaie de « se tromper luimême », de se convaincre qu'il pourra l'épouser. Pour elle, qui sait mieux la vie, elle secoue la tête, et le retient toutes les fois qu'il parle de demander le consentement de son père : « Tant que vous ne l'avez pas demandé, disait-elle, nous avons le plaisir de croire qu'on nous l'accorderait. » En attendant, comme il avait manifesté quelque intealion de se préparer « à la carrière du Parlement et des emplois », comme il projette d'étudier les lois et Ihistoire, elle échauffe son zèle, elle le seconde dans son travail, et aussi dévouée que M"" de La Chaux , l'héroïne de Ceci nni pas un conte, elle Iraduit pour lui les auteurs français dont il veut étudier les œuvres. Des jours coulent de la sorte, jours d'un bonheur tremblant et mêlé de bien des ameHumos. Elle sait trop ce que sera le réveil. Et le réveil vient, en effet. William a écrit à son père qui s'étonnait de sa longue absence; il lui a tout avoué ; et la réponse a été qu'étant majeur il était libre de se marier à sa guise, mais qu'un*} femme telle que Caliste n'entrerait jamais dans la maison où sa mère avait vécu. Une lettre de Caliste, où »« montrait toute la noblesse de ses sentiments, n'a pas trouvé le vieux lord moins inflexible, quoiqu'il ait mis cette fois à son refus des formes plus courtoises el presque respectueuses. « Je trouvai Caliste assise à terre, la tète appuyée contre le marbre de sa cheminée. — C'est la vingtième place que j'ai depuis une heure, me dit-elle, je m'en tiens à celle-ci parce que ma tête brûle. Elle me montra du doigt la lettre de mon père, qui était ouverte sur le canapé. Je m'assis, et pendant que je lisais, s'étant un peu tournée, elle appuya sa lêlft coulre mes genoux. »
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Dès lors la vie de Caliste est une lutte de chaque instant avec William et avec son propre cœur. ^Yilliam l'aime, mais d'un amour sans courage qui ne sait point surmonter les obstacles, d'un amour sans pitié qui ne sait point cacher sa souffrance. Il s'était promis de maîtriser ses désirs , et il la supplie de se donner. Une première fois, à son cri de désespoir : <' Il faut donc redevenir ce que j'étais ! » il recule tout honteux. Mais il ne se passe plus guère de jours où la même scène ne se répète : « Finissons, lui dis-je un jour, transporté à la fois d'amour et de colère, en fermant sa porte à la clef et l'emportant de devant son clavecin. — Vous ne me ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous êtes le maître. Cette voix, ce discours m'ôtèrent tout mon emportement, et je ne pus plus que l'asseoir sur mes genoux, appuyer sa tête contre mon épaule, et mouiller de larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon ; elle me remercia autant de fois, d'une manière qui me prouva combien elle avait réellement eu peur ; et pourtant elle m'aimait papsionnément et souffrait autant que moi. » Peu à peu, Caliste sent qu'il se lasse et se détache d'elle. Son père est venu s'établir à Bath,avec la veuve d'un de ses parents, jeune femme aimable et coquette, qui se nomme lady Betty ; elle est mère d'un petit garçon de dix ans, Harry, William conduit l'enfant chez Caliste, et Caliste en conclut tout bas, non sans raison, que le tête-à-tête commence à lui peser. D'autre part, un gentilhomme campagnard s'est épris d'elle et, moins timoré que William, lai a offert sa main. Elle songe qu'elle n'est plus et ne peut plus être qu'une entrave dans la vie de celui quelle aime, que celte union avec un autre, cette
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union dont elle a horreur, mais qui le ferait libre, est le dernier efTort, le sacrifice suprême qu'exige son amour. Elle attend près d'une semaine avant de s'y résoudre, avec le vague espoir que tout n'est pas fini, que William saura vaincre la résistance de son père ou peut-être s'affranchir et ne consulter que son cœur. Vaine attente. Le délai qu'elle s'était accordé va expirer, et William est là, toujours rêveur, toujours hésitant et indécis; elle comprend qu'il ne dira pas le mot qu'elle espérait et qui pourrait seul la sauver. Et ici encore il faut citer, tant la scène est belle, et puisque aujourd'hui les œuvres de M"" de Charriera sont non seulement oubliées, mais presque introuvables. « Je n'oublierai de ma vie la manière dont nous nous séparâmes. Je regardai ma montre. — Quoi I dis-je, il est déjà neuf heures ? et je voulus m'en aller. — Restez, me dit-elle. -Il ne m'est pas possible, lui disje ; mon père et lady Betty m'attendent. - Vous souperez tant de fois encore avec eux I dit-elle. — Mais, disje, vous nti soupez plus ? — Je souperai... Elle se mit devant la porte vers laquelle je m'avançais ; je l'embrassai en l'ôtant un peu de devant la porte. — Et vous ne laisserez donc pas de passer? dit-elle. — Vous êtes cruelle, lui dis-je, de m'émouvoir de la sorte. — Moi, je suis cruelle!... J'ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant: C'est fait. »
C'est fait, et le lendemain elle est déjà bien loin, sur la route de Londres, a Je pars, lui a-l-elle écrit, pour vous épargner des cruautés qui empoisonneraient le reste de votre vie, si vous veniez un jour à les sentir. » Il essaie de la rejoindre, perd sa trace, veut se tuer et ne se tue pas, a un fort accès de fièvre que guérissent
quelques saignées, revient chez son père où lady Betly lui fait les yeux doux, et se laisse en un tour de main marier avec elle, pendant que Caliste devient la femme du rustre titré qui l'adore. — Un an après, le hasard la remet en présence de William, à Londres, dans une loge de théâtre, à une représentation de The Fair Pénitent. Elle est très pâle, très affaiblie. Elle lui dit avec son habituelle franchise quel martyre a été sa vie depuis leur séparation, ses larmes, la soudaine jalousie et les brutalités de son mari : de son côté il lui conte piteusement les légèretés de lady Betty avec qui il n'a pu vivre deux mois, ses remords, ses regrets... « Ne vous afïligez pas, me dit-elle en souriant; je n'en vaux pas la peine. Je le savais bien que la fin ne serait pas heureuse, et j'ai eu des moments si doux I » La pièce finie, ils font quelques pas côte à côte, dans le parc Saint- James, sans faire attention à l'orage qui gronde et aux éclairs qui brillent. Ils s'asseyent sur un banc, comme au jour de leur première rencontre : « Elle coupa presque à tâtons une toufife de mes cheveux qu'elle mit dans son sein ; et, passant ses deux bi*as autour de moi, elle me dit : Que ferons-nous l'un sans l'autre ? Dans une demi-heure je serai comme il y a un an, comme il y a six mois, comme ce matin : (|ue ferai-je si j'ai encore quelque temps à vivre? Voulez-vous que nous nous en allions ensemble ? N'avez- vous pas obéi à votre père ? N'avez-vous pas uue femme de son choix et un eofant? Reprenons nos véritables liens. A qui ferons-nous du mal ? Mon mari me hait, il ne veut plus vivre avec moi ; votre femme ne vous aime plus... Ah! ne répondez pas, s'écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus. Jusqu'ici je n''ai été que malheureuse ; que je ne devienne pas
coupable; je pourrais supporter mes propres fautes, mais non les vôtres, je ne me pardonnerais pas de vous avoir
dégradé 1 Le tonnerre était devenu effrayant, et le
ciel était comme embrasé ; Caliste semblait ne rien voir et ne rien entendre; mais son vieux serviteur accourant lui cria : — Au nom duc iel, Madame, veneil voici la grêle I Vous avez été si malade 1 Et la prenant sous le bras dès qu'il put l'apercevoir, il l'entraîna vers le fiacre, l'y fit entrer et ferma la portière. Je restai seul dans l'obscurité ; je ne l'ai jamais revue. »
G est alors que William, sur le conseil de son père, s'est rais à voyager en compagnie du jeune lord et s'est rendu avec lui à Lausanne. Par des lettres qu'il recevait de Londres, il a su que le petit Harry avait servi de trait d'union entre son père et Caliste, que son père avait embrassé Caliste en pleurant, en s'excusant de lavoir trop longtemps méconnue. Il a su que. déjà bien faible, presque mourante, elle appelait comme autrefois auprès »i elle les meilleurs musiciens de l'Europe et ne se lassait point d'entendre les beaux airs qu'elle lui avait chantés si souvent, qu'elle ne chanterait plus désormais. Il a su enfin qu'un jour, n'ayant plus la force de se mettre au clavecin, elle avait fait exécuter dans sa chambre des fragments du Messiah de Haendel, d'un Miserere qu'on lui avait envoyé d'Italie, du Stabat Matei- de Pergolèse, et qu'elle avait expiré au milieu des saintes harmonies, en murmurant une dernière fois son nom.
De conclusion, le roman de M"» de Charrière n'en a point d'autre : au lecteur la lâche facile de conclure. U devine sans peine, après avoir lu la confession de )iVilliam, que le sort de Cécile sera celui de Caliste De même que William a faiblement et lâchement aimé celle
qui se dévouait à lui, de même qu'il Ta laissée se sacrifier, se consumer en silence, de même le jeune lord va voir partir Cécile sans s'inquiéter du mal qu'il lui a fait ni se douter de ce qu'il perd en la perdant. Tous deux, pour parler le noble et religieux langage des romanciers russes, ils ont « tué une âme » ; ils ont déçu et brisé un cœur qui se donnait à eux sans réserve ; ils n'ont pas su apprécier « le bien inestimable d'être tendrement aimé ».
Qu'est-ce à dire, sinon que Caliste est une première proleslation de la femme contre l'idée que les hommes du XVIII* siècle s'étaiei t faite de l'amour, n'y cherchant qu'un plaisir ou un succès de vanité ? Avant même d'avoir connu Constant, M""' de Charrière a fait entendre la plainte d'Ellénore ; avant M™' de Staël, elle a dénoncé l'égoïsme masculin ; et la leçon était d'autant plus neuve, d'autant plus hardie, que son William et son jeune lord n'étaient point des débauchés, qu'ils étaient de ceux que le monde appelle des hommes d'honneur. C'est à ceux-là qu'elle s'attaquait. Elle leur déclarait qu'il y a d'autres crimes de l'homme envers la femme que ceux de Lovelace ou deValmont ; elle se plaignait qu'ils n'eussent qu^une incomplète et fausse notion de leurs devoirs envers la femme. Et ce qu'elle disait dans Caliste, el-e l'avait dit déjà, à mots plus couverts, dans ses deux premiers ouvrages, dans les Lettres neuchàteloises dont le sens est qu'en amour les plus heureuses ont toujours quelque chose à pardonner, dans les Lettres demistriss Henley donile sens est qu'une femme, même très aimée de son mari, même mariée à un très honnête homme, peut n'en être pas comprise et souffrir cruellement. Son esprit, que, selon le mot d'Adolphe, la vie n'avait pu «soumettre », revenait sans cesse se heurler
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à un même problème, et quoiqu'elle ne l'ait posé que d'une façon encore bien timide, quoiqu'elle soit très loin d'avoir formulé une « Déclaration des droits de la femme », il n'en est pas moins légitime de voir dans son œuvre le point de départ des revendications féminines dont après elle le roman s'est fait si volontiers l'interprète. Elle a eu sur M"* de Staël une influence qui ne se peut nier, et celle-ci ne faisait que lui payer sa dette par avance, lorsqu'elle lui écrivait de Paris, le 31 décembre 1793, au plus fort de la Terreur : « Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. »
Mais si M"« de Charrière apporte dans le roman des idées ou des germes d'idées que ses successeurs développeront, son art n'est pas le leur. Impersonnel et vrai, le sien reste dans la tradition des maîtres da xviiie siècle. A défaut d'une imagination puissante, elle a dans sa façon d'écrire et de conter ce naturel exquis dont quinze ans plus tard le secret semblait perdu. Nulle trace chez elle d'emphase ou de sentimentalisme ; ses romans ne sont point des poèmes en prose, ils sont des scènes de la vie sobrement résumées où se peignent les mœurs contemporaines et dont les acteurs sont pour nous des êtres réels. Je reconnais qu il y a un peu de bizarrerie et d'invraisemblance dans les premières aventures de Caliste, jusqu'à sa rencontre avec William ; et malgré tout, Caliste est une vivante que je vois, que j'entends. L'ardeur passionnée de ses mouvements, ses beaux gestes de caresse ou de douleur sont notés et rendus ainsi qu'en un récit de Prévost ; ainsi que chez lui, à travers le rythme de la phrase se discerne le timbre particulier d'une voix.
J'ai transcrit beaucoup des paroles qu'elle prononce; j'aurais voulu les transcrire toutes, tant sa voix grave et musicale, sa voix d'amoureuse et de blessée, y devient perceptible à l'oreille du lecteur, et tant est grand le charme de cette voix. Combien peu de romanciers ont su faire parler une femme qui aime ! Les plus grands, à commencer par Jean-Jacques, y ont maintes fois échoué ; et quand M""*" de Gharrière n'aurait d'autre titre de gloire que d'y avoir réussi, c'en serait un qui n'est point si banal.
Comme, en outre, ses romans sont de ceux qui font penser, comme en même temps que de Prévost elle est lélève et l'élève très distinguée de Diderot, nous sommes tout à fait impardonnables d'avoir oublié jusqu'à son nom. Dans la bibliothèque du lettré, entre Manon Lescaut et Ceci n'est pas un conte il y avait place pour Caliste.