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ses contemporains, et en particulier par les lettres de Sismondi qui s'était si souvent rencontré avec lui à Coppet. Nous le savons mieux encore à présent que nous avons son Journal. En 1807, il y avait plus de douze ans qu'il était lié avec M"^ de Staël, et je ne sais combien il y en avait qu'ils ne s'aimaient plus, mais il y en avait toujours bien cinq ou six que leur vie à tous les deux était un enfer. N'oublions pas que Delphine, dont Adolphe est en un certain sens la contre-partie, est de 1802. Constant était au plus fort de la crise, se promettant sans cesse de reconquérir sa liberté et sans cesse retombant sous le joug. Leurs cœurs s'étaient séparés, mais leurs esprits les enchaînaient encore l'un à l'autre et avec une force presque invincible. Il suffirait d'ouvrir le Journal pour s'en assurer et rencontrer des aveux tels que celui-ci : « Je reçois une lettre de Mn»e (Je Staël. C'est l'ébranlement de l'univers et le mouvement du chaos. Et cependant, avec ses défauts, elle est pour moi supérieure à tout ». Si doux qu'eût pu être ce mot-là au cœur de M™" de Staël, il est heureux pour elle qu'elle n'ait point lu le Journal de Constant. Elle s'y serait vue jugée de façon aussi sûre, aussi pénétrante, aussi impitoyable qu'il se jugeait lui-même. Après son triomphe si théâtral au Capilole, elle l'aurait entendu s'écrier : « Il y a vraiment du saltimbanque dans cette conduite ! » J'aimerais pouvoir dire aussi qu'elle n'a point lu Adolphe, ou pouvoir dire tout au moins que Constant, qui le lisait à haute voix dans les salons, chez M'"^ Récamier, chez M™e de Coigny, dès 1807, a attendu la mort de M^e de Staël pour le publier. Il n'en est pas ainsi, puisque la publication s'est faite en 1816, et que M">« de Staël n'est morte que le 13 juillet 1817.
S'expliquer avec soi-même, crier sa souffrance, faite àla fois d'égoïsme et de pitié, et aussi se convaincre de la nécessité de rompre, et encore préparer sa sortie, la justifier aux yeux du monde dont l'opinion était loin de lui être indifTérenle, tel a été le but de Constant en composant Adolphe.
Adolphe est un roman en forme d'autobiographie, comme Manon Lescaut, Werllier^ René, la Confession d'un enfant du siècle, Dominique, et quelques autres romans qui comptent parmi les plus célèbres. Dans un « Avis au lecteur » qui fait penser k la fois à la préface de la Vie de Marianne et au prologue de Manon Lescaut, l'auteur raconte qu'il a fait en Italie, dans une auberge de village, la renconlr^^ d'un étranger silencieux et triste, qui se tenait à l'écart, immobile, la tête presque toujours appuyée sur ses deux mains. Us sont partis de l'auberge le môme jour, chacun d'eux a pris une route dilTérente, et i peu de temps de là l'aubergiste lui a fait parvenir une cassette trouvée après leur départ et qui ne pouvait appartenir qu'à l'étranger ou à lui. Elle n'était point à lui. Il n'a pu la renvoyer à l'inconnu dont il ignorait l'adresse ; il l'a ouverte : elle contenait de vieilles lettres, un portrait de femme, et un cahier qu'il s'est cru le droit, le devoir même, de publier. Ce cahier est la confession d'\dolphe, l'histoire dun homme qui voudrait aimer et dont le cœur ne sait plus, ne peut plus aimer, d'un homme qui souffre, et qui fait abominablement souffrir celle dont il est aimé.
filn fait, Constant n'a point cherché à se cacher sous le masque d'Adolphe; il s'est peint dans son récit, il s'y est écorché tout vif. Il indique au début comment le caractère de son père a intlué sur le sien : « Aucune confiance n'avait existé jamais entre nous... Ses
lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer et qui réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur nos impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir attendu de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas. » A pareille école, il a pris de bonne heure l'habitude de se replier sur lui-même, de dissimuler avec autrui, de railler constamment pour ne point se livrer : « De là une certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à surmonter. » Il note ensuite la prise très forte qu'a eue sur lui M'"' de Charrière : nous n'avons pas besoin qu'il la nomme pour la reconnaître dans la « femme âgée » qu'Adolphe a connue à dixsept ans et qui lui a inspiré « une insurmontable aversion pciur toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques », femme d'un esprit
pemarquable et bizarre, « n'ayant que son esprit pour ressource et analysant tout avec son esprit». Déjà détaché de tout, porté à douter de tout, même de son cœur, inquiet, tourmenté, hanté par l'idée de la mort, Adolphe entre dans la vie le cœur gros de tendresses qui n'osent s'épanouir et qui peu à peu se flétrissent sous le froid regard de son esprit. Un jour cependant il se croit amoureux. Il a remarqué dans la petite ville d'Allemagne où il habite une jeune femme, une Polonaise, Eilénore ; il s'est fait présenter chez elle, il lui a écrit une lettre d'amour. L'aime-t-il véritablement ? Non ; il est allé vers elle poussé par la vanité, par le désir de faire une conquête, poussé aussi par le désir d'aimer : il souhaite d'aimer, mais il n'aime pas, et il sait qu'il n'aime pas, tl il est irrité de le savoir si bien, de ne pouvoir pas même se tromper. La pauvre Eilénore qui le voit malheureux cède à la pitié dont son âme est toute pleine; elle sacrifie tout, situation et fortune, pour s'attacher à lui, se dévouer à lui. Mais dès qu'elle n'est plus pour lui « un but », elle devient pour lui « un lien » ; son dévouement lui pèse et le désespère ; il ne cherche plus qu'à s'évader de cette passion qu'il a si longuement travaillé à faire naître. « Elle s'établit chez moi, malgré mes prières ; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour , elle me veillait durant la plus grande partie des nuits ; elle observait mes moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu ; j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais voulu trouver en
moi de quoi récompenser un attachement si constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs, l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir : etïorts inutiles! la ditTiculté de la situation, la certitude d'un avenir qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte contre un lien qu'il m'était impossible de rompre, me dévoraient intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais de lui cacher... «J'abrège le long récit de ses luttes avec luimême, de ses indécisions sans fin, de ses petites lâchetés et de ses petites cruautés quotidiennes , de ses efforts pour ne pas laisser voir à EUénore toute la sécheresse et tout le vide de son cœur, pour donner à la pitié qu'elle lui inspire l'apparence de l'amour qu'elle réclame et qu'il lui avait promis. De la pitié, il n'en a même pas, ou plutôt il n'en a que pour lui-même : « Par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on plaignait comme victime de mon ascendant... Pour prix de mes longs services, j'étais méconnu, calomnié ; j'avais pour une femme oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie, et c'était moi que l'on condamnait. » S'il excelle à démêler tout ce qu'il pense, il s'aime trop pour se juger et il est loin de se croire aussi haïssable qu'il l'est. L'heure vient enfin où Ellénore ne peut plus se faire illusion; elle se sent frappée au cœur, mortellement, et ici se place une page belle entre toutes, la seule dont j'aime l'afifreuse tristesse. Avant de la transe crire une observation est nécessaire.
La figure d'Ellénore n'a point dans l'œuvre de Constant toute la netteté et toute la simplicité désirables. Quoiqu'il ait eu le tort de ne point garder le secret de
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sa vie prirée et un secret qui n'était pas uniquement le sien, il était trop galant homme pour peindre avec une entière et indiscrète vérité, dans l'histoire d'Adolphe, la femme à laquelle il pensait en l'écrivant. Il a dénaturé les faits. On a dit qu'il avait voulu prêter à son EUénore non point les traits de M""' de Staël, mais ceux d'une étrangère, d'une M""* de Lindsay qui avait joué, elle aussi, un rôle dans sa vie : cela n'eût pas été beaucoup plus délicat, et je crois bien plutôt que la Caliste de M"'e de Gharrière lui a par moments servi de modèle. Ce qui est sûr, c'est que deu.x caractères très différents se mêlent dans celui d'Ellénore. Il a entrepris de nous la représenter douce, infiniment douce, toujours prête au pardon, et telle est bien la physionomie qui lui convenait dans le roman ; et puis, malgré lui, il a songé à M™' de Staël; malgré lui, il s'est rappelé ses colères passionnées, « l'ébranlement de l'univers » et « le mouvement du chaos » ; il a tenu h placer la jolie phrase : «( On l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage ». EUénore en est devenue moins vivante; dans ses véhéments transports nous ne la reconnaissons plus. Par bonheur, dans la seconde moitié du livre, il ne reste plus rien en elle du « bel orage ». Elle y est ce qu'elle doit être, sœur de Caliste, sœur des plus touchantes héroïnes dont l'imagination de nos grands écrivains ait peuplé le roman, aussi tendre, aussi malheureuse, aussi résignée que l'Héléna de l'abbé Prévost dans les Mémoires du Commandeur, que M"« de La Chaux dans Ceci n'est pas un conte, que Brigitte dans la Confession d'un enfant du siècle, ou que Madeleine dans Dominique.
Cette remarque faite, voici la page inoubliable. EUénore vient de lire une lettre qu'Adolphe avait écrite à
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un ami et dans .laquelle il criait son désir de se libérer. Elle s'est évanouie ; puis le délire l'a prise. Adolphe s'est approché d'elle, il lui a parlé, et sa voix Ta fait tressaillir : « Quel est ce bruit ?. .. c'est la voix qui m'a fait du mal... » Bientôt elle a recouvré la raison, et elle s'est réjouie de sa mort prochaine.
— Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas pofisible. L'amour était toute ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore.
Des larmes coulèrent abondamment de ses yeux ; sa respiration fut moins oppressée : elle appuya sa tête sur mon épaule.
— C'est ici, dit-elle, que j'ai toujours désiré mourir.
Je la serrai contre mon cœur, j'abjurai de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles.
— Non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content...
Je jui'ai de ne jamais la quitter.
— Je l'ai toujours espéré, maintenant j'en suis sûre. C'était une de ces journées d'hiver oii le soleil semble
éclairer tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
— Il fait bien froid, dis-je.
— N'importe, je voudrais me promener avec vous.
Elle prit mon bras ; nous marchâmes longtemps sans rien dire ; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière.
— Arrêtons-nous un instant.
— Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous.
Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein, mais les arbres étaient sans feuilles ; aucun souffle n'agitait l'air, aucun oiseau ne le traversait : tout était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se ])risait sous nos pas.
— Gomme tout est calme I me dit Ellénore ; comme la
nature se résigne ! Le cœur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner ?
Elle s'assit sur une pierre ; tout à coup elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin :
— Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien, je ne suis pas en état de vous entendre.
Dans rhisloire du roman Adolphe est une très grande date. Il est une réaction contre l'invasion du lyrisnio dans le roman et un retour au réalisme psychologiiiue qui avait été au xvin' siècle l'art de Marivaux et de l>a'los; il renoue une tradition d'art français qui, au temps de Claii^e d'Albe et de Valérie, de Delphine e\ de René, semblait perdue chez nous ; il mène à Ronge et iWoir aussi bien qu'à la Double méprise, à Stendhal aussi bien qu'à Mérimée. Aujourd'hui même, il demeure le modèle sur lequel nos romanciers psychologues ont les yeux et que vénère M. Bourget.
Je ne dis pas qu'Adolphe ne soit rien de plus qu'une date importante ; je ne dis pas qu'il ne soit un chefd'œuvre rare et, si l'on veut, unique. Il en est un, très certainement, par la précision quasi chirurgicale et la perfection toute classique du style, par Tétonnante sobriété des moyens et la puissance de TefiTet obtenu, par cet art, qui serait sans précédent si Racine n'avait écrit Bérénice, de nous intéresser à un drame qui n'a ni péripéties, ni épisodes, ni même, pour ainsi dire, d'action, et qui ne compte en somme que deux personnages. Il en est un par la sincérité de l'analyste qui s'y confesse.
aoalyste aussi expert que La Rochefoucauld à fouiller le fond obscur de la conscience humaine, à nous montrer ce qu'il peut y avoir d'égoïste dans l'amour et de voulu dans l'exaltation, à disceroer dans beaucoup de nos meilleures actions le mobile d'intérêt auquel nous cédons sans en convenir ou sans nous en apercevoir, à nous prouver, en un mot, et le mot est de lui, « que presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi.» Mais après avoir reconnu qu'Adolphe est un chef-d'œuvre, je réclame le droit d'ajouter que c'est un chef-d'œuvre presque odieux.
Il y a des rapports entre Adolphe et René; Sà'mie- Beuve l'avait dit, M. FagueJ l'a répété dans l'excellent chapitre de ses Politiques et Moralistes qu'il a consacré a Constant, et j'en conviens avec eux. Mais je n'en trouve pas moins dans Adolphe de nouvelles raisons d'admirer et de chérir René, René, lui aussi, était inquiet et désenchanté ; lui aussi, il se regardait vivre et s'analysait douloureusement: où est, en revanche, chez Adolphe, l'élévation morale et la grande imagination de René? Où est ce don de sortir de soi-même à de certaines heures et de se répandre en hymnes, en prières, en un chant dont l'écho retentit dans tous les cœurs ? Où est la poésie? — Ah I certes, celles qui ont aimé René ont senti plus d'une fois qu'il s'aimait plus qu'il ne les aimait elles-mêmes. Mais comme il rachetait et se faisait pardonner cela! Comme il savait bien, selon le mot de Joubert,« son métier d'enchanteur » ! On nous dit à présent que Constant a été « le martyr de la douleur la plus moderne », la plus inévitable aux modtrnes, le martyr de l'analyse, et qu'à cause de cela nous devons l'aimer. Il est vrai que le mal dont il était atteint, nous avons peu de chances d'en être entièrement indemnes.
Nous avons le malheur d'être trop conscients; Tâme de l'homme est un livre dans lequel nous avons depuis trop longtemps appris à lire. Voilà bien pourquoi, d'ailleurs, auxix* siècle, nos poètes se sont plu h chanter l'enfant et * sa douce bonne foi », pourquoi mt^me ils n'ont point dédaigné de chanter les bêtes, dont la société repose de celle des sots et de celle des gens trop intelligents. Mais ce mal qui est en nous tous, il s'est k tel point développé chez Adolphe, il a à tel point glacé et stérilisé son cœur que, si nous pouvons le plaindre, c'est vraiment nous demander trop que de nous demander de l'aimer. Singulière destinée que celle de Constant, s'il est vrai que ce qui fait sa supériorité intellectuelle est aussi ce qui le rend antipathique!