‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE LÉPRhUX DE LA CiTÉ d'aOSTE, LA JEUNE SlBÉRlEiNNE, LES PRISONNIERS DU CAUCASE,

Le Lépreux de la cité rf'-4osfe a paru à Saint-Pétersbourg en 1811 ; la Jeune Sibérienne ei les Prisoanv'rs du Caucase ont été publiés en 1825 à Paris. Envisagés à leur date, ces trois petits récits de Xavier de Maistre ont Tair d'une protestation contre les œuvres décourageantes ou desséchantes qui les avaient précédés. En réalité, l'auteur n'y a pas mis tant de malice, et son absence de prétentions n'est pas son moindre charme.

Loin de songer à réagir contre la mode, il ignorait selon toute apparence qu'il y en eût une et ce qu'ele pouvait être. Depuis 1792 il vivait en Russie, et bien des années devaient s'écouler, je l'ai dit en parLint du Voyage autour de ma chambre, avant qu'il vînt à Paris. Un pur hasard, le hasard d'une conversation l'amena à écrire le Lépreux. Un soir, à. Saint-Pétersbourg, dans une réunion où il se trouvait avec son frère Joseph, l'entretien tomba sur la lèpre des Hébreux. Quelqu'un ayant dit que la maladie n'existait plus, il raconta ce qu'il avait vu jadis de ses propres yeux dans la petite ville d'Aoste. 11 le fît avec assez de verve pour intéresser ses auditeurs, pour s'intéresser

lui-même ù cette histoire dont il n'avait jusque-là rien dit à personne, et en rentrant il la rédigea. I! avait de môme raconté la Jeune Sibérienne et les Prisonniers du Caucase avant de les écrire, et il ne les écrivit qu'en faveur d'une parente sans fortune à qui il avait d'avance cédé ses droits d'auteur.

Nulle trace dans tout cela de préoccupation littéraire, nul souci de suivre ou de remonter un courant. Mais précisément, son ignorance de la littérature nouvelle est ce qui fait son originalité. Il n'avait lu ni Adolphe, ni René, ni Obermann, ni les contrefaçons qu'en donnaient nos romanciers, entre autres le bon Nodier à ses débuis, dans les Proscrits (1802), dans le Peintre de Sahbourg ou Journal des émotions d'un cœur souffrant {i^O^), dans /lrff?/«(1820). Il ne savait pas que la mode était aux confesisions, aux effusions lyriques ou aux analyses cruelles du moi, au désenchantement, au dégoût de l'action et de la vie. Il apportait trois récits sur lesquels il y en a tout au moins deux qui sont entièrement et rigoureusement impersonnels, trois récits d'où se dégage une discrète leçon de pitié, de bonté et de volonté. Morale bien vieille et bien simplette que celle qui nous recommande de nous aimer les uns les autres, d'agir et de vouloir; morale qu'il y avait profit à écouler aux environs de 1815 et qui est toujours bonne à entendre. Que ce mot de morale ne nous fasse point faire la grimace : les écrits de Xavier de Maistre ne sont pas des berquinades, des fables de Florian en prose. Ils sont des petits modèles de narration réaliste, si bien que Sainte-Beuve y voyait non sans raison le point de départ de Mérimée, et qu'on y peut trouver même l'occasion d'un rapprochement avec Tolstoï.

Achaque fois, Maistre s'est inspiré de la rcnlilé, d'un souvenir ou d'une anecdote authentique. Dans sa première historiette, il met en scène un pauvre diable de lépreux qui habitait Oneille à l'époque de la Révolution, quand nos armées envahirent la Savoie, et qui s'enfuit alors tout eflrayé jusqu'à Turin. Il y fut arrêté, et conduit par ordre du gouverneur jusqu'à la ville d'Âoste où il fut logé dans une vieille tour adossée aux remparts, la Tour de la Frayeur, ainsi nommée parce que les gens du pays la croyaient hantée par des revenants. Maistre n'avait pas encore émigré en Russie ; il vivait à Turin; il connut le lépreux, et voici ce qu'il raconte.

Pendant la guerre des Alpes, un militaire traversant Aoste passe devant un jardin dont la porte est ouverte, et la curiosité le pousse à entrer. Il aperçoit un homme simplement vêtu, appuyé contre un arbre et plongé dans une méditation profonde. L'homme se retourne au bruit de ses pas et lui crie : « N'avancez pas : vous êtes auprès d'un malheureux attaqué de la lèpre! » Mais ce mot Ini inspire plus de pitié que d'horreur ou d'efifroi; il s'approche, le dialogue s'engage. La joie est grande pour le lépreux d'ent'^ndre le son d'une voix humaine. Intimidé et troublé tout d'abord, cachant avec soin son visage sous le bord de son chapeau, peu à peu il se rassure. Il montre les fleurs qu'il a semées et qui lui tiennent compagnie : « Vous en trouverez d'assez rares », observe-t-il avec un petit mouvement d'innocente vanité. Il les a semées, il les arrose, il les regarde, et il n'y touche pas, tant il craindrait de les souiller. Parfois, les enfants de la ville, en revenant de l'école, lui en volent quelques-unes, et il n'est jamais plus content que quand il voit venir 1(:'8 petits

maraudeurs. Vite, il rentre dans sa mais n pour ne point les effrayer ; tout au plus se risque-t-il à se montrer de loin, à sa fenêtre : « Bonjour, lépreux ! me disent- ils eu riant ; et cela me réjouit un peu. »

Ce début a quelque chose de virgilien; il fait penser à un des plus délicieux épisodes des Géorgiques, au « vieillard de Tarente » que Virgile a montré dans la solitude et la paix de son petit domaine, au milieu de ses rosiers, de ses lis et de ses verveines :

JEstatem increpitans seram Zephyrosque morantes.

Le visiteur s'étonne de tant de résignation, et le lépreux lui dit comment il en est venu à se résigner, à être sans amertume ni colère. 11 lui dit ce qu'il a souffert, ce qu'il souffre encore, ses tortures physiques, ses insomnies, ses hallucinations douloureuses, et ses tortures morales qui sont cent fois pires. Il a perdu ses parents dès l'enfance, ils sont morts du même mal dont il doit bientôt mourir ; et dès l'enfance il a été retranché de la société des hammes. Son sort lui semblait néanmoins supporlable, parce que sa sœur malade comme lui et comme lui proscrite était venue le rejoindre dans la Tour de la Frayeur. Il évitait de s'approcher d'elle, craignant de l'amiger et peut-être d'augmenter son mal en l'approchant ; il ne lui parlait qu'à travers une haie de houblon qui séparait le jardin en deux parties et qu'il entretenait avec soin; mais enfin, il n'était pas seul.

Au bout de très peu de temps sa sœur plus faible que lui est morte, et son désespoir a été sans mesure. Il a songé au suicide. Deux événements qui pour tout autre eussent été sans conséquence l'ont affermi dans son projet. Il avait un chien, -- un chien qui doit être

le grand-père ou le grand-oncle de Fido, le chien de Jocelyn. Celui-ci se nommait Miracle. Il était si laid que tout le monde le rebutait, et il s'était réfugié dans la Tour de la Frayeur, comme si son instinct Teût averti qu'il y avait là une disgrâce capable de compatir à sa disgrâce. Il s'en échappait de temps à autre pour vagabonder dans la ville. Les habitants ont craint que le chien du lépreux n'apportât parmi eux le germe de la hideuse maladie, et le commandant de la place a donné ordre de le tuer. Le lépreux a entendu les cris de son chien que la populace assommait à coups de pierres : « C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur. » Le même jour, tandis qu'il rêvait douloureusement, il a vu passer devant sa porte deux jeunes époux qui se tenaient enlacés, il a vu leurs familles venir à leur rencontre avec des cris d'allégresse, et cette fois il a perdu la tête : « Je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable ! C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours I L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrent sur tout ce qui respire; et moi, moi seul I sans aide, sans amis, sans compagne... quelle affreuse destinée ! » Résolu à mettre le feu à son habitation et à périr dans les flammes, il descend dans la chambre la plus basse, emportant avec lui des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée sa sœur. Il s'attendrit en revoyant le fauteuil où elle s'asseyait, les vêlements qui sont demeurés épars sur quelques meubles. Les dernières paroles qu'elle lui a dites en son agonie, la promesse qu'elle lui a faite de

veiller sur lui par delà, le tombeau, lui reviennent à la mémoire. Soudain, il aperçoit la Bible qu'elle aimait à lire, et dans celte Bible il trouve une lettre que sa sœur avait écrite pour lui, une lettre par laquelle elle l'exhortait à se soumettre aux volontés de Dieu. Il tombe à genoux, il remercie Dieu de l'avoir secouru. Plus de révoltes désormais ; désormais, selon la belle expression de Vigny, il a fait abnégation. Au lieu de maudire le destin, voici qu'il s'habitue à goûter les joies qui lui restent et qu'il avait méconnues; voici qu'il goûte la douceur des matinées riantes et des beaux soirs, la sp'endeur des nuits étoilces qui s'illuminent pour lui comme pour les heureux du monde, et dont il jouit plus qu'eux, n'ayant point d'autres jouissances ; et il ne tiendrait qu'à Xavier de Maistre de nous dire que les heureux du monde sont moins heureux dans leurs palais que le lépreux dans son petit jardin.

Il y avait là, en efTet, un lieu commun philosophique propre à tenter un homme du xviip siècle, et il faut savoir gré au conteur de l'avoir évité. Je lui en sais gré surtout en me rappelant certain récit de Bernardin de Saint-Pierre publié en 1790 et qui présente des analogies de situation assez frappantes avec le sien, je veux dire la Chaumière indienne. Les premières pages eu sont amusantes. Bernardin nous entretient d'une prétendue mission de savants anglais qu'une Société de Londres a envoyée dans l'Inde poar y chercher la solution de trois mille cinq cents problèmes de haute métaphysique. Les doctes voyageurs sont au nombre de dix, et chacun ayant recueilli sur chaque question dix avis différents, il sont déjà en possession de trois cent cinquante mille réponses, sans être pour cela plus avancés. L'un d'eux, dans ses courses à travers l'Inde,

passe un soir devant une cabane où son escorte refuse de pénétrer; il s'étonne, s'informe; ses gens lui répondent : « Ici habite un paria, et les parias sont des maudits dont personne ne doit approcher ».I1 fait très mauvais temps, la pluie tombe : en dépit des préjugés le docteur frappe à la porte de la cabane ; et dès les premiers mots il s'aperçoit que le paria en sait plus sur le secret de notre être et de notre destinée que tous les brahmines de Jagernat. « Dans quel canton de l'Inde est votre pagode ? lui demande-t-il. — Partout ; ma pagode, c'est la nature... J'attends la mort à la fin de ma vie comme un doux sommeil à la fin du jour. — Dans quel livre avez-vous puisé ces principes? — Dans la nature ; je n'en connais pas d'autre », etc. Il se calomnie, le digne paria, il se fait plus illettré qu'il ne l'est ; il a lu bien d'autres livres, à commencer par ceux de Jean-Jacques, et il est proche parent du Vicaire savoyard. Il est l'inévitable « philosophe » des romans exotiques du xviii* siècle, le primitif qui raisonne comme un Encyclopédiste et qui célèbre l'Être suprême avec l'emphase attendrie de Rousseau. Il est de la même tribu que les sauvages de M""* de Graffigny, de Marmontel ou de Chamfort. Gardons-nous de nous apitoyer sur sa condition misérable qui est de vivre à l'écart, sans relations ni contact avec les autres hommes. Il nous répondrait que nous sommes plus à plaindre que lui. Il a osé certain jour explorer une ville, la ville de Delhi, au risque d'être mis à mort s'il était reconnu : il n'y a vu que des infortunes sans nombre et une corruption abominable, el après avoir tracé en quelques phrases le tableau de tous les maux qu'enfante !a vie sociale, il conclut : .< Un ]mri ( est moins mallieureux qu'un empereur. »

Voilà le lieu commun du xviii* siècle. Mâistre a eu le bon goût de n'y point tomber. Lorsque le lépreux parle avec envie des joies du monde dont il est sevré, le jeune officier se contente de lui répondre qu'elles n'ont rien de tr^s enviable : « Si je pouvais, lui dit-il, vous faire lire dans mon âme et vous donner du monde l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à l'instant. » Il s'en tient là ; et au lieu de voir dans l'aventure du nouveau paria un prétexte à déclamer contre les maux et les crimes de la civilisation, au lieu de nous exhorter à faire retraite dans quelque Tour de la Frayeur, il nous invite à avoir pitié de ceux qui souffrent et à nous résigner à nos propres souffrances en songeant à celles d'aulrui. Cela mi»mo, il le dit bien discrètement, il le dit moins qu'il ne le fait sentir L'homme du xviiie siècle se reconnaît en lui à certaines expressions un peu vieillottes : « Pardonnez, compatissant étranger... Parlez, parlez, homme intéressant... »; il se reconnaît mieuj^ encore au bon goût et à la fine discrétion de son style. S'il a retenu ce qu'il y avait de meilleur dans la philosophie du xviii« siècle, à savoir la leçon d'humanité, de solidarité humaine, qui est dans l'œuvre de Voltaire comme dans l'œuvre de Diderot, il n'en a pas retenu le ton déclamatoire et les partis pris. Il est un mondain d'autrefois et aussi un chrétien, en sorte que son art est sobre, sa morale toute simple, et qu'il nous plaît par sa morale autant que par son art.

Si l'on voulait sentir tout le prix de cette aimable simplicité, on n'aurait qu'à lire le Lépreux de la cité (TAoste dans l'édition « corrigée et augmentée » que M"" Olympe Cottu en a donnée en 1824 et, dit-on, en coliaboratiou avec Lamennais. Les éditeurs ont mis

entre crochets toutes les phrases qu'ils ajoutaient au texte, et il se trouve que toutes ces phrases, dont quelques-unes pourtant sont belles, dont l'idée est toujours élevée, gâtent le texte au lieu de l'embellir. Les pieuses sentences, les dissertations morales placées sur les lèvres du lépreux le transforment en un prêcheur ; et si le petit écrit de Maislre a survécu, alors que tant d'œuvres importantes du xviii* siècle tombaient dans l'oubli, c'est justement que nous n'aimons pas les prédicateurs laïques et que Maislre n'en était pas un.

De ses trois récits, le moins distingué me paraît être la Jeune Sibérienne ; encore n'est-il pas sans valeur.

L'histoire de cette jeune fille, qui entreprit en 1801 le voyage de Sibérie à Saint-Pétersbourg afin de demander au Tsar la grâce de ses parents, était assez célèbre dans les premières années du siècle, et en France aussi bien qu'en Russie, pour que M"'^ Cottin en ait fait en 1806 le sujet d'un de ses romans, de son dernier roman, Elisabeth ou les Exilés de Sibérie. Mais de même que Valérie a fait oublier Claire d' Albe, de môme que Delphine et Corinne ont fait oublier Malvina et Amélie Mansfield, de même que le Dernier Abencérage a fait oublier Mathilde ou Mémoires tirés de l'histoire des Croisades, la Jeune Sibérienne de Xavier de Maistre a relégué dans l'ombre V Elisabeth de M™' Cottin.

M™" Cottin avait fait de son héroïne la classique héroïne de roman. Elisabeth est parfaitement belle, très instruite, et elle est aimée par le propre fils du gouverneur de la Sibérie, M. de Smoloff, ainsi que l'appelle noblement Mine Cottin. M. de Smoloff est de son côté un irréprochable héros de roman, et il va sans dire qu'il a sauvé la vie au père d'Elisabeth, un jour qu'ils étaient tous deux à la chasse au loup ou à

l'ours. Il y a entre les deux jeunes gens de romanesques et chastes rencontres dans la forêt , pendant l'orage; — rencontres imitées d'Atala, dont l'influence s'atteste aussi dans le faux coloris plaqué çà et là, et dans le rôle que joue un vieux missionnaire trop manifestement préoccupé d'imiter le père Aubry. — Elisabeth part pour Saint-Pétersbourg sous la protection du vieux missionnaire, pendant queSmoloffva servir dans l'armée russe. Elle arrive à la cour, elle se jette aux pieds du Tsar en criant : « Grâce I Grâce I » et à son cri un cri répond : « C'est elle ! » Un officier s'élance, la relève, en qui nous n'avons pas de peine â reconnaître SmolofF; il s'est trouvé là juste à propos. « Elisabeth, s'écrie-t-il, est-ce bien toi? D'où viens-tu, ange du ciel ? » L'ange du ciel répond : « Je viens de Tobolsk. — De Tobolsk, seule, à pied ?... » On s'attend à ce qu'il ajoute : « Assieds-toi donc. » 11 ne lui dit pas de s'asseoir, mais il lui dit les plus belles choses du monde. Il se fait son avocat, il la présente au Tsar qui pardonne à son père, et quand elle demande à Smoloff comment elle pourra jamais le remercier : « Smoloff fit un mouvement pour parler ; il se retint, il baissa les yeux, et, après un assez long silence, il répondit d'une voix émue : Je vous le dirai aux genoux de voire père. » Les Sibériens de M°"Cottin sont des gens très bien élevés, et, comme on peut bien s'en douter, le roman se termine par un mariage.

Maistre n'a pas commis la même erreur que M"* Cottin. Il dit aux premières lignes de son récit, après un très courtois hommage au talent de sa devancière : « Les personnes qui ont connu la jeune Sibérienne paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge

qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l'action la plus généreuse et la force de l'exécuter. « Il n'est donc queslion chez lui ni du missionnaire qui escorte la jeune fille, ni de l'amoureux qui l'attend. Elisabeth reprend son vrai nom de Prascovie LopoulofF. Elle est très ignorante; elle est une enfant de la steppe et de l'isba, une enfant exaltée et un peu mystique, qui consulte la Bible en l'ouvrant avec la pointe d'une épingle et cherche l'arrêt du destin dans les mots sur lesquels la pointe de l'épingle s'arrête. A force de supplier ses parents elle obtient d'eux la permission de se mettre en roule, sans guide, sans ressources, avec quelques kopeks dans sa poche. Elle va, sans aucune notion de géographie, demandant son chemin aux rares voyageurs qu'elle croise, et qui se mettent à rire lorsqu'elle leur dit : Est-ce par là qu'il faut passer pour aller à Saint-Pétersbourg? Il y a tant de kilomètres et de centaines de kilomètres de Tobolsk à Saint-Pétersbourg que la question a l'air d'une plaisanterie. — Son voyage dura vingt mois ; et si Maistre nous donne mieux que M""® Gotlin la sensation des difficultés qu'elle eut à vaincre, peut-être ne nous en donne-t-il pas une assez nette et assez forte sensation. Après avoir obtenu la grâce de son père, Prascovie se fit religieuse, et elle mourut à peu de temps de là, en 1809.

Je ne suis pas indifférent au charme pur de la physionomie que nous a tracée Xavier de Maistre. Mais outre qu'il l'a un peu bien adoucie, outre que sa description du bagne sibérien risque de nous sembler bien pâle depuis que nous avons lu Dostoïevski et sa terrifiante Maison des morts, il s'est laissé aller

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çà et là à trop souligmr la moralité de son histoii'i'..

Les marnes reproches ne s'appliqueraient pas aux Prisonniers du Caucase^ et là rien ne nous gâte notre plaisir qui est très vif. Car dans les Prisonniers du Caucase nous trouvons une leçon d'énergie qui résuHe et sort des faits eux-mêmes, et un pittoresque qui était nouveauà la date où écrivait Xavior de Maistre.

11 nous transporte dans des régions montagneuses dont la population était loin d'être eniièremenl soumise, sur la longue roule qui relie l'empire russe à ses possessions d'Asie et sur laquelle des forteresses s'échelonnent de distance en dislance. Deux fois par semaine, un convoi suit la route et traverse le Caucase, escorté de nombreux Cosaques prêts à tenir tête aux montagnards rebi»ll*>s, aux Tcherkesses, aux Tchétchènes etautrespeuiil d s musulmanes. Le major Kascambo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe d'une famille originairo de la Grèce, ayaut été nommé au commandement d'un petit poste dans les gorges, ne voulut pas attendre le départ du convoi. Il se mit en route avec cinquante cosaques, tomba dans une embuscade et fut pris. C'est sa longue captivité chez 1 s Tchétchènes et sa périlleuse évasion que Xavier de Maistre nous conte.

Kascainbo a pour geôlier un vieillard féroce qui a vu jadis deux de ses fils tomber sous les balles des Russes et qui le traite avec la plus grande dureté: il se nomme Ibrahim; près de lui vivent sa belle-lille et son petit-fils Mamet, âgé de sept ans. Le petit garçon s'attache au prisonnier, et lui procure de temps en t'-mps un morceau de pain ou quelques fruits. Mais la principale consolation de Kascambo est dans le

lîE ROMAN pn we.vis J§

dévouement de son domestique, de son « denchik » Ivan, qui s'est livré aux Tchétchènes pour n'être pas séparé de lui. Le caractère d'Ivan est dessiné en quelques traits, avec vigueur et vérité. Il a la patience du paysan russe, et son proverbe favori, — comme tous les moujiks il s'exprime volontiers en proverbes, — est que « le Dieu des Russes est grand ». Cependant, s'il compte sur le Dieu des Russes, il est d'avis qu'il faut l'aider un peu et compter aussi sur soi-même. A force de bouffonneries, k force de danser la cosaque et de chanter des chansons, il gagne la sympathie de ses gardiens. Il en vient même, pour prévenir toute défiance de leur part, à se faire musulman et à les suivre au combat lorsqu'ils vont attaquer quelque convoi ou quelque détachement de l'armée russe. Malgré tout, il sent que les Tchétchènes ne voient en lui qu'un étranger, qu'un ennemi, et que las de nourrir des prisonniers dont la rançon n'arrive pas, ils ne tarderont pas à l'égorger ainsi que son maître. Il faut fuira tout prix. Un soir que tous les hommes du village sont partis en expédition, il avertit de son projet le major Kascambo; il l'avertit en intercalant dans la chanson qu'il fredonne quelques mots qu'Ibrahim ne comprend pas, mais que Kascambo comprend. La scène est dramatique :

Ivan se rapprocha du feu en bâillant, comme un homme qui sort d'un profond sommeil.

Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé. Ce dernier s'y refusait; mais Ivan lui présenta l'instrument... Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler. Kascambo accorda l'instrument et, se mettant à chanter, ils commencèrent ensemble le terrible duo suivant :

Kascambo. Hai luli,hai luli,que veux-tu me dire ? Prends

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garde à toi. (A chaque demande et à chaque r(''pon8e ils chantaient ensemble les couplets de la chanson russe suivante :)

Je suis triste, je m'inqui-'le, Je ne sais plus que devenii'.

Mon bon ami devait venir, Et je l'attends ici seuletle.

Fiai luli, bai luli, Qu'il fait triste sans son ami I

Ivan. Voyez cette hache, mais ne la regardez pas. Uni luli, bai luli, je fendrai la tête à ce coquin.

Je m'assieds pour filer ma laine, Le fil se casse dans ma main :

Allons! je filerai demain, Aujourd'hui je suis trop en peine.

Hai luli, bai luli, Où peut donc être mon arni ?

Kascambo. Meurtre inutile 1 Hai luli, comment fuirai-je avec mes fers?

Comme un petit veau suit sa mère.

Comme un berger suit ses moutons, Comme un chevreau dans les vallons Va chercher l'herbe printanière.

Hai luli, bai luli, Je cherche partout mon ami...

Ivan. La clé des fers se trouvera dans les poches du brigand.

Lorsque je vais à la fontaine Le matin, pour puiser de l'eau.

Sans y songer, avec mon seau J'entre dans le sentier qui mène,

Hai luli, hai luli, A la porte de mon ami.

Kn<<cambo. La femme donnera l'alarme, hai luli.

Hélas ! je languis dans Tattente, Et l'ingrat se plaît loin de moi ; Peut-être il me manque de foi Auprès d'une nouvelle amante I

Hai luli, liai luli, Aurais-je perdu mon ami?

Ivan. Il en arrivera ce qu'il pourra; ne mourrez-vous pas tout de même, hai luli, de misère et d'inanition?

Ah ! s'il est vrai qu'il soit volage, S'il doit un jour m'abandonner, Le village n'a qu'à brûler Et moi-même avec le village 1

Hai luli, hai luli, A quoi bon vivi-e sans ami ?

Le vieillard devenant attentif, ils redoublèrent les hai luli accompagnés d'un arpeggio bruyant : « Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la cosaque ; je vais danser autour de la chambre pour m'approcher de la hache... »

Ainsi fait Ivan. Au milieu de ses sauts et de ses gambades, il s'empare de la hache qui brillait dans un enfoncement de la muraille, et eu assène un coup si violent sur la têle d'Ibrahim que celui-ci tombe raide mort, le visage dans le feu. Après Ibrahim, il égorge sa belle-fille, puis son petit-fils Mamet. En vain Kascambo pleure et demande grâce pour l'enfant qui l'aimait : Ivan veut que rien ne puisse relarder ou entraver leur fuite. La fuite elle-même, racontée par Maistre, est singulièrement émouvante. Kascambo est bientôt à bout de forces. A chaque instant, il faut se frayer un chemin à travers les broussailles de la forêt ou dans la neige qui couvre le flanc de la montagne. L'énergie d'Ivan triomphe de tous les obstacles. Il dépose son maître drms la maison d'un

Tchétchène qui promet de ne point le trahir; il court à la forteresse la plus proche, en revient avec une petite troupe de Cosaques, donne au Tchétchène les deux cents roubles qui devaient être le prix de son silence, et ramène enfin Kascambo sain et sauf au milieu de ses compatriotes. Jusqu'à la fin, la narration garde le même air d'authenticité et de réalité, et il y a bien de l'art dans la façon dont elle s'achève :

La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à Jegorievski, pendant la nuit, devant une petite maison de bon apparence et fort éclairée, descendit (le son kibick (voiture de voyage), et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du spectacle d'un bal très animé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeuae sous-officier regardait aussi très attentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.

— Qui donne le bal ? lui demanda le voyageur.

— C'est monsieur le major qui se marie.

— Et comment s'appelle monsieur le major?

— Il s'appelle Kascambo.

Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer le nouveau marié qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchétchènes et leur cruauté. Montrezmoi, de grâce, ajouta-t-il encore, le brave denchik qui l'a délivré. — Le sous-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit : C'est moi. Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son dge. Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maintenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres. Mais comme l'étranger lui témoignait son étonnement de ce qu'il n'était pas de la fête, en taxant à ce sujet son ancien maître d'ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers, et rentra

dans la maison en sifflant l'air : Hai luli, haï luli. Il parut bientôt après dans la salle du bal, et le curieux remonta dans son kibick, enchanté de n'avoir pas reçu un coup de hache sur la tête.

Sans méconnaître la supériorité de Mérimée, n'est-ce pas déjà sa manière dans Mateo Falcone, ou dans Colomba dont ces dernières lignes rappellent un peu la scène finale? Mais le récit de Xavier de Maistre a pour nous un autre mérite ; en même temps qu'à Mérimée il nous fait penser à Tolstoï.

Il y fait penser, d'abord, parce qu'il est dans notre littérature le premier récit où se reflètent quelques aspects de la vie et des mœurs russes. Le roman exotique, qui s'était si heureusement développé chez nous auxviii* siècle avec Lesage, l'abbé Prévost et Berna'din de Saint-Pierre, avait promené ses lecteurs en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Orient, en Afrique même et en Amérique ; il ne leur avait pas encore montré laRussie, ou il ne leur en avait offert qu'une bien trompeuse imag«. Les Russes de M"'* Cottin n'étaient pas plus vrais que ceux de Louvet dans son inepte Faublas. Les choses changent avec Maistre ; la vision se précise, les petits détails exacts s'accumulent, les termes même d'une langue étrangère, kibick, denchik, kislitchi, bourka, etc., entrent dans le texte, et le hai luli sonne à notre oreille ; de rudes et calmes visages de soldats russes, des faces jaunes de Tchétchènes s'entrevoient; et les vailées du Caucase, avec leurs torrents qui coulent h grand bruit, avec leurs petites maisons à moitié enfouies dans le sol et surmontées d'une terrasse en argile battue, commencent à se dessiner devant nos yeux. II est d'ailleurs tout naturel qu'en pénétrant en Russie le roman français soit allé

d'instinct chercher au Caucase la matière de ses premières descriptions. Le Caucase, où se prolongeait une guerre de ruses et d'escarmouches assez semblable à nos guerres d'Algérie, le Caucase où le Russe orthodoxe et le Tartare musulman, où l'Europe et l'Asie se mêlent, était bien fait pour séduire l'imagination des conteurs et des poètes, et le sujet qu'a traité Xavier de Maistre est un thème sur lequel les écrivains russes eux-mêmes se sont plus d'une fois exercés.

Déjà Pouchkine avait publié, en 1822, un Prisonnier du Caucase qui est une de ses premières œuvres : il y chante en strophes enflammées les amours d'un Russe captif et d'une jeune Tcherkesse qui, après l'avoir aidé à s'évader, se tue en le voyant partir. Le poème tout byronien de Pouchkine et ses grandes envolées lyriques n'ont rien de commun avec la nette et sobre narration de Xavier de Maistre, qui ne s'en est sûrement pas inspiré. Kst-il aussi sûr que Tolstoï ne se soit pas inspiré de Xavier de Mai-tre en écrivant à son tour ce Prisonnier du Caucase qui a été traduit et publié en français en même temps que son roman des Deux générations? Ghei. Tolstoï, il est vrai, les couleurs sont plus vives, les physionomies ont plus de relief; aucun romancier n'a jamais su mieux que lui donner la vie aux êtres qu'il créait ; et puis, il connaissait si bien les régions du Caucase et les gens qui les habitent ! Il y avait fait ses premières armes avant de s'en aller à Sébastopol ; il avait campé sur les bords du Térek, dans les stanitsas et les aoiils, (villages cosaques et villages tchetchènes) ; il avait chassé dans les grandes forêts d'ormeaux et de platanes, et fait le coup de feu avec les rebelles. Cependant, les aventures de son prisonnier ne laissent pas que de ressembler beaucoup à

23i LE ROMAN FRANÇAIS

celles du major Kascambo. Jiline est un vieil offîcier du Cauca&e, un « vieux Caucasien », qui depuis de longues années n'a pas revu la Russie. Il reçoit un jour une lettre de sa nière qui voudrait avant de mourir l'embrasser et le marier; il demande un congé, distribue de Teau-de-vie à ses soldats, et part avec le convoi. Le convoi chemine trop lentement à son gré ; il le dépasse en compagnie d'un autre officier, et une heure après un parti ennemi les enveloppe. Tous deux sont pris. Jiline est hissé, pieds et poings liés, sur la croupe d'un cheval, derrière un Tartare dont il ne voit que « le large dos, le cou musculeux et la nuque rasée sous un bonnet en peau de mouton ». Il est emprisonné dans la hutte d'Abdoul. Son gardien, comme celui de Kascambo, déteste les Russes qui lui ont tué plusieurs de ses fils ; comme le petit Mamet s'était attaché à Kascambo, la petite Dina, hlle d'Abdoul, glisse en cachette quelques provisions à Jiline ; et comme Kascambo, Jiline réussit au prix de bien des peines à gagner la forêt et à reconquérir la liberté. La marche du récit est à peu près la même que chez Maistre qui, somme toute, peut ici sans trop de dommage soutenir la comparaison avec Tolstoï; il me semble uéme que la scène du hai luU, si bien faite et si saisissante, n'a pas son équivalent dans le- récit de Tolstoï.

Il ne faudrait pas, par exemple, pousser plus loin le parallèle, et ce sérail jouer un bien méchant tour au bon Xavier que de comparer ses croquis aux puissants tableaux du Caucase et de la vie au Caucase que Tolstoï a tracés ailleurs, dans Une expédition, dans Une coupe en forêt, et surtout dans les Cosaques. Là, nous n'avons plus affaire au talent, mais au génie. Tous les personnages des Cosaques, depuis Oiéuiue, le jeune

Moscovite ralïiné et blasé qui s'est engagé dans les troupes du Caucase pour « se simplifier », jusqu'au diadia Jérochka, le vieux chasseur qui fait pendant au Bas-de-Cuir de Fénimore Cooper, jusqu'au djigliite Loukachka et à son amoureuse, la belle fille dont les yeux rient à travers sa chevelure éparse, tous sont des figures vivantes et qui ne s'oublient plus. Et sans même parler d'eux, quelle n'est pas la sauvage beauté du décor où les a placés Tollsoï! On croit, en le lisant, sentir le grand vent frais qui vient des cimes; on entend murmurer le Térek ; on entend frissonner les roseaux qui bordent ses rives; on a devant soi la montagne colossale qui le matin fume et s'enveloppe de nuages, dont les neiges resplendissent et deviennent roses au coucher du soleil. « Cétail une de ces soirées comme il y en a seulement au Caucase. Le soleil se cachait derrière la chaîne, mais il faisait encore clair... Au delà du fleuve, sur le chemin, dans les steppes, tout était calme et désert ; c'est à peine si de loin en loin on apercevait un Cosaque revenant du cordon, quelque Tchétchène quittant l'aoul, et on se demandait avec inquiétude si ce n'était pas un ennemi ; on se rapprochait des habitations; seuls, les oiseaux et les bêtes erraient sans crainte dans cette solitude. C'était l'heure où les femmes, occupées à rattacher les ceps de vigne, se hâtent de rentrer avant la nuit, où les jardins se vident, où la slanitsa s'anime, où les habitants s'en reviennent de tout côté, les uns à pied, les autres à cheval ou dans des arf/as. Les j(;unes filles courent, de longues branches à la main, à la rencontre du troupeau qui s'avance dans un tourbillon de poussière et de moucherons. Les vaches grasses et les bufflonnes se dispersent dans les rues, suivies

des femmes velues de bechmets bigarrés. Un Cosaque à cheval, qui revient du cordon, frappe à une croisée sans quitter sa monture ; une charmante tête de femme paraît, et de douces paroles s'échangent à voix basse. . . »

L'art de Xavier de Maistre n'offre rien de pareil. Mais consolons-nous: nous avons d'autres peintres que lui à opposer à Tolstoï ; et dès son époque, dès les premières années du xix» siècle, nous en avions un que personne n'a surpassé.

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