ATALA
Chateaubriand était peintre en même temps que poète, et sur U roman rinflueuce d'Atala et des Martyrs n'a pas été moindre que celle de René.
A force d'avoir lu certaines œuvres ou de les avoir apprises par cœur au collège, nous ne sentons plus bien tout ce qu'elles valent. Tel est le cas des vers de Virgile, de La Fontaine ou de Racine, et de beaucoup de beaux livres que nous avons peine à goûter encore parce que nous les connaissons trop. Un bon moyen, aujourd'hui, de goûter et de s'expliquer à soi-même l'originalité d'Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert seràxl de relire au préalable les premiers romans de M. Pierre Loti.
Se souvient-on de l'effet qu'ils produisirent lorsqu'ils parurent ? Il y a bientôt vingt ans. L'école naturaliste était au pouvoir; les Pot-Bouille succédaient aux Nana, et les romanciers en vogue se plaisaient à ne nous montrer que les platitudes de la réalité contemporaine, que le reflet de choses laides ou communes. Alors survint Loti. Il arrivait des pays du soleil, nous apportant desréfitsqui sentaient le myrte ou l'oranger, la fumée du pandanus ou des pa- tilles du sérail, des
récits où passaient la brise saine de l'océan et l'énervante langueur des tropiques. Il évoquait à nos yeux d'adorables visions, silhouettes de femmes, silhouettes d'ingénues barbares, voilées de blanc à la mode de Conslantinople ou vêtues d'un paréo à la mode de Tahiti, petites Graziellas toutes brunes ou toutes dorées de soleil. Dans un cadre de rêve, à l'ombre des palmiers ou des goyaviers, au pied des grands mornes de basalte ou près des flots bleus du Bosphore, se déroulaient de douloureuses idylles. C'élaii Fatou-Gaye, avec ses petites tresses de cheveux toutes droites au sommet de la tête , son sourire blanc dans une face d'ébène, couchée morte sur le manteau rouge du spahi Péyral; Azyadé , rayonnante sous sa veste de soie violette semée de roses d'or, puis endormie en un coin du grand cimetière de Kassim-Pacha, sous une borne de marbre peinte en bleu d'azur ; Rarahu, ayant la grâce de la Polynésienne et de la phtisique, et traînant à sa suite, jusque dans son agonie, son vieux chat qui porte des boucles d'oreilles. Et auprès d'elles, sous le nom de Loti, de Mata-Rêva, de Marketo, d'Arif-Effendi, sous la tunique de l'officier de marine, l'habit tahitien ou le costume oriental, réapparaissait à chaque fois la même inquiétante figure d'fiomme, celle de l'auteur, celle d'un ironique et mélancolique enfant de notre très vieux monde, qui s'en était allé au loin chercher un peu de bonheur, qui avait fait le tour du globe terrestre et de la vie, qui, bien jeune encore, avait vécu je ne sais combien d'existences différentes, et n'avait retiré d'autre fruit de tant d'essais, de tant de métamorphoses, qu'une plus nette conscience de la misère et de la brièveté humaine. Ce fut une magie, un ensorcelleuient ; il y avait dans le talent de Loti quelque
chose de si complexe, dans son âme quelque chose de si énigrnatique, qu'en bien peu de temps son nom fut sur toutes les lèvres.
Roman dun Spuhi, Mariage de Loti, Azyndé, Fleuri d'ennui^ nous pouvons les rouvrir sans crainte, ces livres que nous avons tant aimés. Tel qu'au premier jour, le charme de Loli persiste, charme étrange, fait d'éblouissomenl et de tristesse ; et parce qu'on est toujours de son temps, parce que la voix d'un contemporain nous est toujours plus clnire que les plus puissantes voix du pasré, le petit Chateaubriand de 1880 nous aide à comjirendre son grand aïeul de
L'impression première qui se dégage pour nous d'Atah. est, ce me semble, une impression d'harmonie. Cela lient à la parfaite simplicité de la composition et surtout <i la haute et si visible personnalité du style. Avoir un style n'est pas du tout même chose qu'écrire bien, et entre tant de bons ou de grands écrivains qu'a produits la France ceux-là sont rares qui ont un style. Chateaubriand est du nombre et au premier rang parmi eux. Pas besoin de signature : le rythme de sa phrase le fait reconnaître , comme nous reconnaissons les gens, sans môme les voir, au timbre de leur voix. « Malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, écrivait M™" Sand après avoir lu les Mémoires d'oulrelombe , je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire , en faisant de notre mieux. » Et ce qui est vrai des Mémoires est encore plus vrai (ÏAtala que Chateaubriand a publié à l'âge