LE ROM.VN FRANÇAIS
de trente-trois ans, dans toute la jeunesse et la plénitude de son génie.
Mais si nous y regardons de plus près, nous verrons qn'Atala est composée de deux éléments contradictoires, et c'est d;ins cette contradiction même, dans cette contradiction voulue et géniale, qu'est le secret de son originalité.
D'une part le décor, qui est splendide et d'une splendeur inconnue jusque-là. En étudiant le roman du xvmo siècle, j'ai eu l'occasion de dire ce qu'çivait tout d'abord été chfz nous l'exotisme (1). Sous sa première forme, lorsqu'à la fin du règne de Louis XIV il a commencé à poindre dans notre littérature, il n'était et il n'a été longtemps rien de plus que le goût de l'aventure et de l'extraordinaire. Il consislait en drames de la vie maritime, en récits de naufrages ou en scènes d'anthropophagie. Il pouvait bien s'y mêler parfois, dans le Cléveland de l'abbé Prévost ou dans le Flibustier Beauchêne de Lesage, quelques singularités d'histoire naturelle, quelques traits de mœurs et même un assez grand nombre de mots iroquois glanés dans des relations de voyages ; par malheur, v\ Lesage ni l'abbé Prévost n'avaient visité les contrées lointaines qu'ils décrivaient, et leur coloris, lors même qu'il n'était pas faux, était trop pâle, trop froid pour éhranler bien fortement l'imagination du lecteur. Le coloris de Bernardin de Saint-Pierre est de bien meilleure qualité. Bernardin avait séjourné à l'Ile Bourbon ; il a peint ce qu'il avait vu, et il voyait juste, et il savait peindre. 11 est incontestable qu'il a ouvert la voie à Chateaubriand, lequel,
(1) Le Roman ait XVIII^ siècle, p. 355-S96.
du reste, ne lui a point marchandé les louanges dans le Génie du christianisme. Mais comment ne pas voir la distance qu'il y a de l'un à l'autre ? Le bon et modeste Bernardin était le premier à la voir, et il y a plus de modestie que de malice dans son mol si souvent cité : « La nature ne m'a donné qu'un tout petit pinceau ; M. de Chateaubriand a une brosse. »
Et en effet, si l'auteur de Paul et Virginie avait voyagé, s'il avait les yeux d'un peintre, c'est un grand voyageur aussi que Chateaubriand, et combien plus sensible à la beauté des choses ! En 1791, un soir d'avril, comme le soleil se couchait dans la brume et que la houle battait lourdement le rocher du Grand-Bé, il partit de Saint-Malo, les yeux tournés encore vers les remparts, vers les grèves où son enfance avait joué dans le vent et dans les embruns, vers les feux de la rade, vers les lumières de la ville natale qui semblaient à la fois « lui sourire et lui dire adieu ». Il fallait bien que ce Breton fît comme les autres, qu'il s'en allât lui aussi sur la mer brumeuse ; en lui parlait le sang de son père qui, un demi-siècle auparavant, s'était embarqué pour l'Amérique. Il vit Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston, Albany ; il erra dans les vastes forêts et au bord des grands lacs (1). Equipé en coureur des bois, il chassa le carcajou avec les sauvages qu'il rencontrait ; la nuit venue, on faisait la cuisine en plein air et on campait à la belle étoile.
(1) Dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, M. Joseph Bédier a récemment entrepris de démontrer que « ce voyage était presque tout entier fictif ». Sa démonstration est ingénieuse et bien spirituelle ; me permettra-t-il de lui dire quelle ne m'a pas convaincu ?
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« C'est dans ces nuits, dit-il au début de ses Mémoires, que m'apparut une Muse inconnue ; je recueillis quelques-uns de ses accents ; je les inarquoi sur mon livre à la clarté des étoiles, comime un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait qurlque grand maître des harmonies. » Ces notes, ces accents d'une Muse inconnue, veut-on les retrouver dans Atala 9 On les retrouvera, par exemple, dans ce clair de lune :
La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu"exhalaient les croco ■ diles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert...
On pourrait rapprocher ce qu'il dit ici de l'odeur d'ambre qu'exhalent les crocodiles endormis près du fleuve, de mainte autre sensation aussi subtile et rare, sensation de la vue, de Tcdorat ou de l'ouïe : « Une barre d'or se forma dans l'Orient; leséperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes. » — « Quelques renards, dispersés par l'orage, allongeaient leurs museaux noirs au bord des précipices, et l on entendait le frémissement des plantes qui, séchant à la brise du soir, relevaient de toutes parts leurs tiges abattues. Gela est exquis ; cela n'est pas ce qu'il y a de plus nouveau dans les descriptions d''Atala. Bernardin de Saint-Pierre avait des sens d'une subtilité presque égale ; il démêlait dans la rumeur confuse de la forêt le bruit sec et léger des
palmes que le vent balance ; il était habile à noter les sons, les parfums, les nuances changeantes, qui pendant son séjour à l'Ile-Bourbon avaient enivré ses sens. Mais personne avant Chateaubriand n'avait su comprendre et traduire comme lui la poésie du réel, et trouver des expressions telles que : « Le génie des airs secouait sa chevelure bleue embaumée de la senteur des pins », ou bien : « Sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts », ou encore, dans un autre chapitre : « La lune répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. »
Personne avant lui, à moins toutefois que nous ne remontions jusqu'aux origines même du monde et de la poésie, jusqu'aux poètes des temps homériques et bibliques, n'avait eu comme lui le don de l'image : « Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sur un radeau ou à la nage ; Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule, et comme deux cygnes voyageurs nous traversions ces ondes solitaires, » Un peu plus loin : « Presque tous les arbres de la Floride, eu particulier le cèdre et le chêne vert, sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand la nuit, au clair de la lune, vous apercevez, sur la nudité d'une savane, une yeuse isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour, car une foule de papillons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, viennent s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors l'eff'et d'une tapisserie en laine blanche où, rouvrier européen aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants. »
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Personne, enfin, dans aucun temps, dans aucune littérature, n'avait su tracer et composer des tableaux aussi rastes, aussi grandioses que les siens. Qu'on se rappelle l'orage qui surprend Atala et Chactas : « Le ciel s'ouvre coup sur coup, et à travers ses crevasses on aperçoit de nouveaux deux et des campagnes ardentes... »,et la suite, la fin surtout, quand l'apaisement se fait, que les plantes se redressent sous l'haleine du soir et que « de muets éclairs ouvraient encore les deux dans V Orient ». J'ose à peine citer des pages qui sont dans toutes les mémoires ; il faut pourtant bien relire celles du Prologue pour mesurer la supériorité de Chateaubriand sur tous les paysagistes qui l'avaient précédé, y compris Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.
C'est d'abord une vue d'ensemble et qui embrasse un immense horizon, toute une contrée arrosée par le Mississipi ou Meschacebé :
Ce dernier fleure, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée que les habitants des États- Unis appellent le nouvel Eden et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, riUinois, l'Akansa, l'Ohio, le Wabache, le Tenase, l'engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bientôt les vases les cimentent, les lianes les enchaînent, et les plantes y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé : le fleuve s'en empare, les pousse au golfe mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures... Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le
courant du milieu entraine vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistias et de nénufars dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons.
Après la vue d'ensemble, les deux vues qui s'opposent :
Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à porte de vue : leurs flots de verdure, eu s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, oîi ils s'évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. A sou front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.
Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ceà lianes traversent des bras de rivières, sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces ma-ssifs le magnolia élève son cône immobile : surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n'a d'autre rival que le palmier,
qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure...
Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits ; des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essaierais en vain de les décrire h ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.
Je ne vois pas chez quel peintre antérieur à Chateaubriand nous pourrions chercher cet instinct de la vraie grandeur, cet art de distribuer les grandes masses d'une description, de les opposer, et de couronner chacune d'elles par le détail choisi entre tous, — îles flottantes du Meschacebé, bison chargé d'années, magnolia plus haut que toute la forêt, - par le détail qui frappe ou qui éblouit. L'art ne nous avait jamais offert des visions d'une pareille magnificence. Chateaubriand nous fait clairement et fortement sentir qu'à l'époque où il a visité l'Amérique, elle était encore « le nouveau monde ». La civilisation n'y avait pas déformé et étouffé la nature. Les villes qui comptent aujourd'hui un ou deux millions d habitants n'existaient pas ou n'étaient que de simples bourgades éparses au milieu des déserts. La terre que nous explorons avec lui et dont les noms mèuie, Louisiane, i'ioride, ont tant de douceur, est vraiment le monde
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primilir et jeune ; peinte par lui, elle est vraiment le nouvel Eden...
Et voici l'autre élément d'Atala. Dans ce décor si jeune, si riant, si magnifique, erre et pleure l'âme de Thumanité vieillie, l'âme inquiète et désolée d'un moderne, en un mot, l'âme de René. Nous aurions, à vrai dire, le droit d'en être un peu surpris ; car dans Atala le narrateur n'est point Chateaubriand, n'est point René, mais un peau-rouge, un Natchez, le vieux sachem Chaclas ; et celle qu'il a aimée, celle dont il nous rapporte çâ et là les paroles, n'est pas Amélie, Boeur de René, mais Alala, fille d'un chef muscogulge, de Simaghan « aux bracelets d'or ». Dans l'Épilogue, ofi Chateaubriand parle en son nom, nous admettons bien qu'il nous dise : « Ainsi passe sur la terre tout ce qui fut bon, vertueux, sensible. Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux ; tu n'existes que par le malheur ; tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'élernelle mélancolie de ta pensée. » Mais dans le récit, et d'un bout à l'autre du récit, tel est également l'accent de Chactas : lui convient-il bien ? Le langage de Chactas et d'Atala, leur amour si chaste, si souffrant, conviennent-ils à deux naïfs et libres enfants des solitudes ?
Chateaubriand a prévu l'objection. Pour y répondre, il a fait de Chaclas, — je ne voudrais pas plaisanter et dire : un sauvage d'Exposition universelle, — mais enfin un sauvage qui a beaucoup voyagé et qui a longtemps vécu de la vie européenne. Jeune encore, Chactas a été transporté en France, retenu aujc galères à Marseille, puis rendu à la liberté et présenté à Louis XIV. Tout le cinquième livre des Natchez est rempli de cette bizarre histoire que Chaclas conte
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à René, et le Prologue d'Atala la résume :« Il avait conversé avec les grands hommes de ce siècle (celui de Louis XIV), et assisté aux fêtes de Versailles, aux tragédies de Racine, aux oraisons funèbres de Bossuet... » De même Atala, qui passe pour la fille de Simaghan, est en réalité la fille d'une Indienne et de l'Espagnol Lopez, et quoiqu'elle habite Apalachucla, quoiqu'elle vive sous la hutte au milieu des jongleurs et des idolâtres qui offrent des sacrifices au soleil, elle est chrétienne ; elle porte au cou une petite croix d'or ; dès le berceau sa mère Ta consacrée à la Vierge.
Il est douteux que la croix d'or suspendue au cou d'Atala, plus douteux encore que les voyages de Chaclas, postérieurs au temps où il a connu Atala, puissent expliquer la nature pudique et craintive du sentiment qui les unit l'un à l'autre, la délicatesse de leurs discours et « Véternelle mélancolie de leur pensée ». Suivez-les depuis le jour ofi le jeune Natchez, prisoi.nier des Muscogulges et condamné à périr dans les flammes, a dû son salut à Atala et s'est enfui avec elle à travers la forêt, jusqu'au jour où Atala s'empoisonne plutôt que de violer Ses vœux : dans leur brève histoire vous chercherez en vain une page heureuse ; sous les naïves métaphores à l'aide desquelles ils s'expriment vous ne trouverez qu'inquiétude et souffrance. Écoutez ce que chante Afala assise auprès • de Chactas, dans le canot qu'entraînent les eourantsdu Tenase :
Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères 1
Si le geai bleu du Meschaccbé disait à la nonpareille des
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Florides : « Pourquoi vous plaignez-vous si tristement ? n'avez-vous pas ici de belles eaux, et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures, comme dans vos forêts ? — Oui, répondrait la nonpareille fugitive ; mais mon nid est dans le jasmin : qui me l'apportera ? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous ? »
Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères !...
Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épancheinents du cœur, longues habitudes d'aimei' si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal ! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.
Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères 1
Le divin joueur de violoncelle que ce M. de Chateaubriand ! La plus touchante ^ie celles qui l'ont aimé et dont il a immorlalisé le souvenir, M°" de Beaumont, disait : « Son style me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour ; il joue du clavecin sur toutes mes libres ». Clavecin ou violoncelle, peu m'importe; mais le fait est qu'après l'avoir écoulé on n'a plus la force de lui adresser des reproches.
Il se peut que le procédé de M. Loti soit plus logique el plus rationnel. M. Loti dédouble, en quelque sorte, les personnages d'Atala qui étaient tout ensemble des créatures primitives et des créatures modernes : il se met en scène, en face de Rarahu ou d'Âzyadé, et tandis qu'il conserve à celles-ci leur physionomie vraie, leur façon plus qu'à demi-sauvHge de sentir et de s'e:;primer, il se représente dans toute la complexité maladive, dans tous les raffinements de son être.
Mais remarquons bien que ceci , si Chateaubriand avait voulu le faire, il en était fort capable ; ceci, il l'a fait certain jour, ailleurs que dans Atala, dans le récit de son voyage en Amérique, au tome premier de ses Mémoires. Alors qu'il traversait le Canada, il fit la rencontre d'une petite troupe d'Indiens, Indiens siminoles et Indiens muscogulges, parmi lesquels étaient quelques métis ou « Bois-Brûlés » ; les femmes, issues d'un sang mêlé de chéroki et de castillan, étaient belles : « Deux d'entre elles, dit-il, ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de l'Ile-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi de modèles, l'une pour Atala, l'autre pour Céluta : elles surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur ; enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole. » Il raconte, avec ce charmant sourire qu'il a quand il veut bien, qu'il fut assez près de s'éprendre d'elles. Elles étaient restées seules auprès de lui, fredonnant une chanson siminole où il était que8tion d'une Indienne enlevée par les colons, et bientôt délaissée, bientôt mourant à Pensacola. Elles portaient la jupe courte et les grosses manches tailladées à l'espagnol avec le manteau indien; elles avaient natté leurs cheveux avec des bouquets et des filaments de jonc, et
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elles avaient une perruche qu'elles agrafaient, ditil, à leur épaule « en guise d'émeraude ». Toujours occupées k grignoter et à broyer entre leurs dents des larmes de liquidambar et des racines de libanis, « elles vivaient dans une atmosphère de parfums émanés d'elles ». Et ce soir-là, dans la voluptueuse douceur d'une nuit transparente, entre ces deux femmes-fleurs qui s'inclinaient vers lui, Chateaubriand sentait son cœur s'émouvoir, lorsqu'à la voix d'un Bois-Brôlé qui les appelait, elles se levèrent. Quel réveil, le lendemain ! Le lendemain, au lever du soleil, il les voyait l'une et l'autre assises sur les croupes de deux chevaux que montaient à cru un Siminole et un Bois- Brûlé ; la troupe vagabonde se remettait en marche, poussant devant elle un troupeau de buffles et de taureaux , et le voyageur apprenait de son guide qu'Atala et Céluta n'étaient que des demoiselles de petite vertu ou, comme on dit là-bas, des « filles peintes ».
Il y a ainsi des romans de Loti épars chez Chateaubriand ; ils n'y tiennent que la place d'une brillante anecdote ; ils sont perdus dans quelque coin de son œuvre, comme des nids d'oiseaux dans les pierres de quelque gigantesque cathédrale. Ce petit réalisme anecdotique, ce délirât impressionnisme, ne pouvait lui sufïire: il s'est cru le droit d'ajouter au réel le rayon d'idéal sans lequel il n'y a point de complète et absolue beauté. Nous plaindrons-nous que le rayon éclaire et poétise la figure d'Atala et dès qu'elle est en scène, dès l'heure où Chactas captif la voit s'approcher sans bruit, à demi voilée et les yeux en pleurs? Il y aurait toute une étude à faire des héroïnes de Chateaubriand, Céluta ou Alala, Vclléda ou Cymodocée ;
en y joignant rétude des femmes qui lui ont été chères, on arriverait, je crois, à des conclusions intéressantes. Il s'était fait de bonne heure un idéal féminin qui hantait ses rêveries sous les grands arbres de Combourg, qui prenait pour lui une sorte de vie irréelle et qu'il appelait sa Sylphide ; au fond, il n'a jamais aimé qu'elle. Qui sait si tous ceux qui aiment a'en sont point là, et si Don Juan lui-même, en dépit de la fameuse liste, en dépit des « Mille et trois» si spirituellement chantées par Mozart, n'a pas toujours aimé une seule et même femme qui n'existait véritablement qu'en lui, et dont Elvire, Anna ou Zerline ne lui avaient offert qu'une vaine ressemblance? D'après les diverses effigies que Chateaubriand a données d'elle^ dans les Natchez^ dans Atala, les Martyrs et le Dernier Abencérage, nous pouvons assez bien nous figurer sa Sylphide. Elle est grande ; elle a la noblesse d'attitudes, la pure et grave beauté des héroïnes antiques ; elle est Polyxène et Nausicaa. Mais elle est aussi Yseult et Morgane ; il y a dans ses yeux la couleur et le mystère de l'Océan qui baigne la presqu'île armoricaine, et elle a les cheveux blonds des filles de la Gaule, ces cheveux que le vent déroule et étend « comme un voile d'or » devant les yeux de Chactas, à l'heure où il porte sur ses épaules I9 corps inanimé d'Atala. L'âme de l'antiquité grecque et l'&me de la vieille Bretagne rêveuse se fondaient harmonieusement dans le génie de Chateaubriand. Il a toujours entendu, lui aussi, au fond de son cœur, ces cloches d'une ville engloutie, ces cloches de la ville d'Is, dont Renan aimait à écouter les voix.
Non, il ne faut pas regretter que l'âme de René ait passé dans le récit de Chactas. Si Atala et Chactas ne
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sont pas des sauvages très authentiques, encore ne ressemblent- ils point du tout à ceux que le xvni" siècle avait représentés dans ses romans ou sur son théâtre, aux philosophes tatoués qui raisonnent et dissertent chez Voltaire, Marmontel ou Mercier, ainsi qu'eAt pu le faire un souscripteur de l'Eucyclopédie. Chateaubriand a répandu là avec art, quoique avec un peu de profusion, ce que le romantisme allait appeler « la couleur locale », couleur que lui fournissent les superstitions, les légendes, les coutumes et les costumes des Indiens, couleur qui est aussi dans lemploi, où il est sans égal, du langage tiguré ; il a mis dans son petit livre « la fleur du désert et la grAce de la cabane » Puis, si nous persistions h penser qu'il y a trop de mélancolie et de mélancolie toute moderne dans le cœur de Chactas et dAtala, nous devrions nous souvenir que la mélancolie s'introduit ici d'une autre manière, et d'une manière qui défie tonte critlcjne : elle s'y introduit avec le vieux missionnaire qui donne asile aux deux amants. Par lui, l'idée chrétienne, la grande leçon de désillusion et de résignation, entre légitimement dans 1 histoire d'Atala, qu'il console à son lit de mort en lui disant ce qu'est la vie. Que servirait, au surplus, de discuter plus longtemps les moyens dont a usé Chateaubriand, si le but qu'il visait il l'a atteint, si l'effet qu'il voulait produire il l'a produit ? Qu'il le produise, on n'en douterait pas, je pense, après avoir relu le chapitre intitulé les Funérailles :
Atala était couchée sur un gazon de sensitives des montagnes ; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée, c«ile-là môme qu« j'avais déposée
sur le lit de la vierge pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues, d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues...
Le religieux ne cessa de prier toute la nuit J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cette tête charmante ! Que de fois je m'étais penché sur elle pour entendre et pour respirer son souffle ! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était en vain que j'attendais le réveil de la beauté...
De temps en temps, le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée, puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job ; il disait :
J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme l'herbe des champs.
Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ?
Ainsi chantait l'ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts....
Une veillée funèbre, voilà donc ce que la lune devait éclairer de sa « lumière gris de perle » durant une « nuit délicieuse » ; un tombeau, voilà ce qu'abriteront l'alcée et le tulipier auxquels les lianes suspendent leurs guirlandes fleuries ; des êtres périssables, qui vivent « dans l'amertume du cœur »> et qui « sèchent comme Iherbe des champs », voilà les hôtes du nouvel Eden. Ai-je besoin d'expliquer davantage ce que je voulais dire en parlant de la contradiction qui est dans Atala et qui en fait la beauté ? Bernardin de Saint- Pierre, docile à la tradition du xviii' siècle, avait voulu, disait-il, en écrivant Paul et Virginie^ opposer « au
Lonheur naturel le malheur social » : mois pompeux, mois vides, qui ne trompent plus Chateaubriand. Chateaubriand ne croit pas que le malheur de l'homme soit le fait de la société, et qu'il suffise de s'en aller sous les cocotiers pour y trouver la félicité parfaite ; il croit que le malheur est la grande loi de la vie. Son « épopée de l'homme de la nature », que nous l'envisagions dans les Natchez ou dans Atala, est nn démenti formel à la philosophie de la nature si souvent prôchée au siècle de Jean-Jacques et de Diderol. Avec lui, le néant de l'homme nous apparaît, — et d'autant mieux qu'un paysage enchanteur, où tout est joie et puissance, jeunesse, ét( rnelle jeunesse, forme le décor du drame.
Celle opposition est demeurée désormais pour nous la définition même de l'exotisme. L'exotisme, qui n'était jusqu'alors que le goût des récits aventureux ou des tableaux pittoresques, est devenu une forme et la forme la plus raffinée peut-être de la mélancolie moderne. Il a répondu à la secrète inquiétude de nos cœurs, où le perpétuel désir d'un ailleurs se mêle sans cesse au sentiment de l'a quoi bon? Nous rêvons d'un paradis qui nous serait rendu, où l'air serait plus pur, la végétation plus luxuriante, la vie des choses plus libre et plus jeune ; et dès que ce paradis se moulre à nos yeux ou à notre imagination, notre cœur se serre, comme si nous sentions mieux que nous ne sommes ici-bas que des p?issants. De là l'espèce de séduction troublante qu'ont exercée sur nous au xix= siècle tous les maîtres de l'exotisme, Lamartine dans Graziella, Leconte de Lisie dans les Pleines barbares, Fromentin dans Une année au Sahel et Un été dans la Sahara^ M. Loli dans presque toute
son œuvre. Chez nous, la nature a l'air d'avoir vieilli, de vieillir chaque jour avec nous, tant les travaux de l'homme l'ont défigurée et mutilée, son éternité se fait moins fortement sentir ; et c'est pourquoi Chateaubriand est allé chercher son inspiration et ses couleurs en Amérique, puis en Orient. Cela ne veut pas dire qu'il fût indifférent au charme d'un horizon modeste et limité ; il a aimé la nature sous tous ses aspects, enfant, dans les bois et près des étangs de Combourg, vieillard, dans sa maisonnette et son jardinet de la Vallée aux Loups, parmi les arbres qu'il avait plantés et qui étaient si petits encore, disait-il, qu'il leur donnait de l'ombre en se plaçant entre eux et le soleil. Mais l'artiste avait ses préférences ; et sous un ciel d'Orient ou parmi les enchantements de la Louisiane, de plus harmonieux soupirs s'exhalaient de l'âme de René.
Il y a plus, et son influence ne s'est pas bornée à susciter les romanciers ou les poètes exotiques que je viens de nommer. L'opposition qui se marque avec tant de force dans Atala^ ne constitue pas seulement pour nous l'exotisme : elle constitue aujourd'hui le sentiment de la nature et la poésie de la nature. La poésie de lanature, telle que l'ont exprimée Vigny dans la Maison du berger, Lamartine dans le Lac, Hugo dans la Tristesse d'Olympio, Musset dans le Souvenir, elle est là, dans ce contraste entre l'éternilé du monde extérieur et la brièveté de la créature. Et si Rousseau en avait eu conscience, quelques accents de Saint- Preux dans une lettre à Julie étaient bien iDin d'avoir toute la signification, ils sont bien loin d'avoir eu tout le retentissement de la plainte qu'arrache à l'auteur i'Atala l'écrasante beauté du Nouveau-Monde.