‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 26 sur 28 · S6 LE ROMAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

S6 LE ROMAN FRANÇAIS

formule classique de Tépopée. Qu'une épopée fût possible au xix^ siècle, je le crois ; mais c'était à condition de s'adapter aux exigences de la vie et de l'esprit moderne, et de devenir, par exemple, les Misérables de Hugo ou Guerre et Paix de Tolstoï, immenses créations qui embrassent toute la vie d'un peuple, peuple français ou peuple russe, pendant vingt ou trente ans de son histoire. L'erreur était grande de prendre modèle en 1802 sur l'épopée des âges primitifs, des âges de croyance enfaniine et naïve, dans lesquels l'idée religieuse, qu'elle fût païenne ou chrétienne, se revêtait d'une forme encore toute matérielle. Le merveilleux qui nous enchante dans Vlliade^ dans la Divine Comédie^ dans la Chanson de Roland, parce ^gu'il était pour lésâmes d'autrefois une réalité vivante, nous fait sourire ou bâiller dans l'œuvre d'un moderne, parce qu'il n'y peut plus être qu'un artifice littéraire. L'erreur de Chateaubriand est celle de tous les écrivains du xvii" et du xviii" siècles qui ont composé des poèmes épiques : il a eu comme eux recours aux « machines ». Il savait pourtant bien que le merveilleux chrétien ne consiste plus pour nous dans la description dun monde surnaturel ; que le merveilleux chrétien, c'est la vertu chrétienne et les efforts et les aspirations et les sacrifices dont elle est faite ; que le merveilleux chrétien, c'est l'âme de Saint- Vincentde-Paul ou l'âme de Pascal. S'il se contentait de nous retracer les visions qui passent aux heures d'extase devant les yeux de ses héros, chrétiens des premiers siècles ; s'il se bornait à nous dire que dans le cirque, au moment de sa mort, le fils de Lasthénès entend dans les airs un concert de voix célestes et croit voir le ciel s'ouvrir au-dessus de sa léte, il n'y aurait qu'à

le louer, puisque de pareils traits peignent avec vérité l'âme extatique du personnage. Mais il ne s'en lient pas là ; il parle en son propre nom ; il nous promène dans le Ciel sorte d'Olympe biblique où Jéhovah apparaît une balance d'or à la main. Du Ciel nous descendons dans l'Enfer, où il rassemble ce qu'il nomme « le sénat des Enfers », et où il prête à Satan de longs discours. Nous visitons ensuite le Purgatoire. Son Purgatoire, il en était particulièrement satisfait. Il avoue dans son « Examen des Marhjrs » qu'il avait à l'origine laissé échapper quelques inexactitudes dans sa peinture ; il paraît qu'il avait placé dans le lieu de l'expiation temporaire certaines catégories de gens, tels que les duellistes, que l'Enfer réclame : « Tout cela, déclare-t-il, est effacé... J'ai soumis mon nouveau travail à de pieux et savants ecclésiastiques. » Ainsi, soyons tranquilles : si nous allons en Purgatoire, nous y pourrons aller les Martyrs à la main, comme on explore une ville en feuilletant un bon Guide, et nous ne risquerons pas de nous égarer. Ailleurs, il nous fait assister à, de grandes batailles d'anges et <le démons ; et le démon Astarté dispute à lange des saintes amours le cœur d'Eudore endormi ; rt l'ange Gabriel va trouver l'ange de la mer et lui ordonne de conduire en Italie le vaisseau de Cymodocée, comme Isis ou Mercure allaient dans l'Iliade et VEyiéide porter à Eole et à Neptune les ordres de Jupiter. Il ne s'aperçoit pas qu'il rapetisse ainsi les mystères du christianisme aux proportions de la fable païenne. Et sans doute, même là, de beaux traits se rencontrent que n'auraient trouvés ni Baour-Lormian ni Népomucène Lemercier, et où se reconnaît la griffe du maître. Tout cela n'en est pas moins fâcheux, et

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de nature, ce me semble, à déplaire aux âmes pieuses aussi bien qu'aux gens de goût.

Enfin, si je ne reproche pas à Chateaubriand d'être poète quoiqu'il écrive en prose, il faut bien que je lui reproche d'avoir introduit çà et là dans sa prose des formes poétiques qui de son temps étaient déjà surannées, tout un attirail d'invocations aux muses, de harangues, d'allégories, de comparaisons, de nobles périphrases que lui avait léguées le classicisme. C'est avec ces ornements-là qu'il avait déjà gâté les douze premiers livres des IVatchez, où la lune s'appelle « le flambeau des méditations », la musique militaire « le chœur des instruments de Bellone », les artilleurs « le bataillon vêtu d'azur qui lance les foudres de Bellone », des bottes « un cuir noirci, dépouille du buffle sauvage », et un fusil muni de sa baïonnette « un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne ». Le style des Martyrs n'est pas aussi exempt qu'on le voudrait de ce « poncif», et c'est ce poncif qui achève de les rattacher à la trop longue série des poèmes en prose. Voyages de Cyrus du chevalier Ramsay, Séllios de l'abbé Terrassoo, Anacharsis de Barthélémy, Incas de Marmonlel, TéUphe de Pechméja, Nvma Pompilius de Florian, œuvres de valeur fort inégale, mais dont il nous suffit d'évoquer les titres pour que nous nous sentions la paupière lourde et un grand besoin de nous étendre. Les Martyrs appartiennent au genre que Fénelon avait fondé dans le Télémaque, genre que ni le génie de Fénelon ni le génie de Chateaubriand ne sauraient empêcher d'être un genre faux.

Voilà les critiques ; elles sont sérieuses, et je ne les ai pas atténuées» Ne nous h&tons pas d'en conclure qud

les Martyrs soient uue œuvre morte ; concluons seulement qu'une partie de l'œuvre est morte, et une partie assez considérable, mais que le lecteur peut fort bien négliger et passer. Chateaubriand lui-même a indiqué à la fin de sa vie, et avec une bien remarquable sûreté de goût, ce qui méritait de survivre et survivrait de sa tentative. Il sétait entêté au début, comme peut s'entêter un Breton, à la défendre et à la justifier tout entière : c'était même un amusant spectacle que de voir le père du romantisme se défendre en invoquant Aristote, et l'auteur du Génie du christianisme se justifier en attestant l'auteur de la Henriade. Dans un passage des Mémoires d"^ outre-tombe écrit en 1837 et revu en 1847, un an par conséquent avant sa mort, il a fait preuve d'une tout autre clairoyance : « Si, dit-il, la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée, si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l'Enfer et le Ciel qui les sauveront. » Je dirai à mon tour : feuilletons les trois quarts de l'ouvrage d'une main hâtive, de façon seulement à en saisir la suite et à goûter certaines pages admirables que nos yeux n'auront pas de peine à discerner au milieu du reste ; mais lisons, lisons à loisir et de très près six livres, les livres I, II, VI, IX, X et XXIV, et nous éprouverons une des plus grandes jouissances que l'art puisse donner. Car personne, ni Flaubert, ni Hugo, ni même Michelet, n'a eu à un plus haut degré que Chateaubriand le pouvoir de ressusciter le passé ; et c'est un univers, c'est le monde connu des Anciens, c'est toute l'humanité du m» siècle après Jésus -Christ qui s'évoquera devani nous.

La scène, dit la préface des deux premières éditions, s'ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien, vers la fin du ni» siècle. Le christianisme n'était point encore la religion dominante de TEmpire romain ; mais ses autels s'élevaient auprès des autels des idoles. Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d'abord connaître ces personnages ; le récit montre ensuite le christianisme dans le monde connu à l'époque de l'action ; le reste de l'ouvrage développe cette action, qui se rattache par la catasti'ophe au massacre général des chrétiens. Je me suis peut-être laissé éblouir par le sujet : il m'a semblé fécond. On voit en effet, au premier coup d'oeil, qu'il met à ma disposition l'antiquité profane et sacrée. En outre, j'ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d'amener la peinture des différentes provinces de l'Empire romain ; j'ai conduit le lecteur chez les Francs et les Gaulois, au berceau de nos ancêtres. La Grèce, l'Italie, la Judée, l'Egypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de lArcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau.

Ce tableau, on en voit l'étendue. Quant à expliquer comment Chateaubriand est parvenu à lui donner le relief et la vie, la chose est beaucoup plus difficile. A peine oserais-je proposer les deux ou trois explications que voici.

L'énorme travail de lecture auquel il s'est assujetti en peut être une. Il ne s'est point piqué de faire, à proprement parler, œuvre d'historien : il a le premier signalé et dénombré dans sa préface les anachronismes, légers d'ailleurs et tous si heureux, qui lui ont permis, « en pressant un peu les temps », de nous apporter comme un faisceau de nobles souvenirs, et de grouper, par exemple, à côté d'Eudore, les plus grandes Hgures de la première Eglise, celles de saint Jérôme et de saint Augustin. Mais qu lie documentation d'éru-

dit sous ses fictions I Je ne parie pas même de tout ce qu'il avait lu déjà, dès le temps où il écrivait le Génie, dès le temps où il écrivait VEssai sur les révolutions ; je ne parle pas de la longue pratique qu'il avait d'Homère et de Virgile, de l'Ancien et du Nouveau Testament, et de Dante, et de Milton, et de tous les chefsd'œuvre dont se compose, comme on disait au xviii" siècle, la bibliothèque du genre humain. Je me borne à remarquer que la liste de ses références remplit plusieurs pages et qu'elle va de Suétone, Tacite, Florus, Diodore de Sicile, Strabon, jusqu'à Libanius, Sidoine Apollinaire, Procope, Grégoire de Tours, jusqu'aux Apologistes, aux actes des Martyrs et aux Pères de l'Eglise. Les notes qu'il a jointes à son texte et qui sont plus longues que le texte même, attestent l'importance et la précision de ses recherches.

En outre, et de même que Renan a voyagé à travers la Palestine avant de composer sa Vie de Jésus, il est allé visiter les lieux où devait se dérouler l'action des Martyrs, et chercher parmi de glorieuses ruines l'âme des temps qui ne sont plus. Il connaissait de longue date les pays de l'Ouest et du Nord, la Bretagne où il était né, l'Allemagne et les Pays-Bas où il avait servi en 1792 dans l'armée des princes, l'Angleterre où il avait vécu ses cruelles années d'émigration : il connaissait l'Italie, Naples, Rome, où il avait été en 1803 premier secrétaire d'ambassade. Au mois de juillet 1806, il prit la roule de Venise, s'y embarqua, vit Sparte, Argos, Corinthe, Athènes, Gonslanlinople, Jérusalem, Memphis, Carthage, et revint par l'Espagne en mai 1807. II revint la bourse vide, mais la tête si pleine d'images, de couleurs, de rêveries, que les Martyrs achevés il lui resta de quoi écrire le Dernier Abencérage et cet

Itinéraire de Paris à Jérusalem qui est peut-être avec René et les Mémoires d'outre- tombe ce qu'il a fait de plus sincère, c'est-à-dire de plus beau.

Tenons compte aussi du frémissement qu'avaient laissé en lui, dans son imagination et presque dans sa chair, les scènes sanglantes de la Révolution française. Il avait connu l'ère des proscriptions et des persécutions. « Qui de nous, s'écrie-t-il au commencement du XXlVe livre, n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n'a fait retentir le cri des funérailles ? » Oui, il lui est arrivé de penser à Marat alors qu'il traçait le portrait du proconsul Hiéroclès ; en nous peignant Eudore qui quitte son cachot pour marcher au supplice et à qui un centurion crie : « Tu t'es fait bien attendre ! » il pensait à l'appel des condamnés ; et dans l'héroïque ardeur avec laquelle ses héros vont au-devant de la mort, quelque chose a passé de l'héroïsme avec lequel tant de vieillards, de femmes, d'enfants, s'étaient fait tuer aux jours de la Terreur en criant : Vive le roi 1 Qui sait même sides impressions plus récentesn'ontpas contribué à exalter son génie ? Il souhaitait que Napoléon, dont il détestait le despotisme et qui venait de l'exiler à la Vallée aux Loups, se reconnût dans son Galérius. Mais il avait beau haïr le despote, il admirait le vainqueur ; il subissait l'enivrement de cette gloire dont se sont à leur tour enivrés tous les poètes du xix« siècle ; et quand il peignait si magnifiquement la victoire d'une armée romaine, c'est le grand frisson d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, qui courait dans ses veines; ce qui sonnait au fond de son cœur, c'étaient les tambours de la Grande Armée !

Mais, en vérité, toute explication du génie est illusoire En con><tatant qu'il avait beaucoup lu, explique-

rons-nous que rérudilion se soit transformée chez lui en poésie ? En constatant qu'il avait voyagé, expliquerons-nous qu'il ait su voir en tout pays ce que les yeux des autres voyageurs ne voient pas ? Et s'il est aisé de comprendre combien les événements contemporains ont échauffé son inspiration, expliquerons-nous qu'ils aient eu sur lui leur conlre-coupsans que la vérité historique de sa peinture en fût diminuée, etqu'ayantvécuau temps de la Révolution et de l'Empire il ait fait revivre pour nous les temps de Constance Chlore et de Dioclétien? Car il faut se rappeler à quoi se réduisaient jusque-là dans notre littérature la science du passé et l'art d'évoquer le passé. La France avait produit déjà des philologues et des archéologues, des épigraphistes et des numismates: elle n'avait pas encore produit d'historien. Sur ce point, on peut consulter les Lettres sur V Histoire de France qu'Augustin Thierry a commencé à publier en 1820. Depuis 1760 environ, un courant d'études s'était formé chez nous qui entraînait peu à peu les esprits vers l'antiquité gréco-romaine, si longtemps travestie dans nos tragédies et nos romans; les documents s'amassaient : il restait à les vivifier, et s'il y avait beaucoup de savoir dans le Voyage du jeune Anacharsis, il y manquait la vie, il y manquait cette grâce èvocatrice qui, aux deux derniers siècles, n'a guère animé que certaines pages du Jélémaque et les poésies, presque toutes inédites en 1809, d'André Chénier. Quant à nos antiquités nationales, ceux qui s eu occupaient n'en avaient qu'une bien confuse intelligence. Les deux dernières Histoires de France étaient celles de Velly (1755) et d'Anquetil (1805), dont la seconde est assurément supérieure à la première, mais toutes deux riches en contre-sens que l'auteur des

Récits mérovingiens a relevés daas ses Lettres de 1820. 0 Childéric, avait dit Velly, fut un prince à grandes aventures. C'était l'homme le mieux fait de son royaume ; il avait de l'esprit, du courage ; mais né avec un cœur tendre, il s'abandonnait trop à l'amour : ce fut la cause de sa perte. » — « La première année de Childéric sur le trône, disait de son côté Anquetil, fut celle d'un libertin audacieux qui, se jouant avec une égale indépendance et de l'honneur du sexe et du mécontentement des grands, souleva contre lui l'indignation générale et se fit chasser du trône. » Voilà comment, avant l'apparition des Martyrs, nos historiens peignaient les rois Francs. Ils n'étaient encore que les héritiers de La Calprenède ; ils continuaient le Pharamond, qu'il est assez amusant de feuilleter avant de lire les Martyrs.

Le Pharamond, roman épique en douze volumes, date à peu près de la même époque que le Cyrus et la Clélie, et la couleur y est la même. Chez La Calprenède comme chez Mu* de Scudéry, que le héros se nomme Cyrus ou Aruns, Constance ou Pharamond, l'amour est toute sa vie. Pharamond estamoureux de Rosemonde, princesse desCimbres. Dans le Cid, Rodrigue s'est vu contraint de se battre avec le père de celle qu'il aime, il a eu la douleur de tuer le p'^^re de Chimène. La Calprenède était Gascon, et son Pharamond est beaucoup plus malheureux que Rodrigue. Il passe sa vie à tuer ceux qui sont chers à Rosemonde : il lui tue son fiancé, il lui tue son frère, il lui tue un second fiancé, il détrône son père, le tout sans le vouloir, le tout par l'effet d'une fatalité déplorable ; et plus il accumule ainsi les obstacles entre elle et lui, plus il l'adore, plus il gagne son cœur. Mais il a beau ga.ner son cœur, il n'est pas

f)rès dVMre son époux. Rosemonde est une de ces délicates précieuses si expertes dans Tart de prolonjjjer leur résistance et de « déPendre leur gloire » qu'api es trois ans de cour assidue il fallait s'estimer heureux d'être admis h leur dire : Je vous aime. Pharamond est pourtant bien digne d'être aimé : « Je ne vous dirai rien de sa personne, déclare son ami Cléomer, et vous l'avez déjà assez vu pour avoir remarqué avec le reste des hommes qu'en bonne mine, noblesse de port et royale majesté, peut-être aucun homme ne l'a jamais surpassé. Vous pouvez avoir remarqué aussi dans la conversation que vous avez eue ensemble, qu'il l'a véritablement toute charmante, tant par la vivacité et la délicatesse de son esprit, accompagnée de la connaissance parfaite de toutes les belles sciences, que par une douceur qui lui est toute particulière », etc.

Tout, il est vrai, n'est pas aussi noble dans le Pharamond ; je lis dans le premier volume, quand une demoiselle d'honneur de Placidie apprend les périls que court le prince Constance : « Pauvre Constance ! s'écria t elle en frappant de la main sur sa cuisse »... Mais si le geste n'est pas noble, il ne me semble pas qu'il caractérise d'une façon très spéciale les mœurs du ive ou du V* siècle..

Et maintenant, donnons-nous le plaisir de résumer l'œuvre de Ohateaubriand en y pratiquant les coupures que j'ai dites : dans une même vision nous verrons apparaître avec toute la beauté du vieux monde toute la beauté d'un monde nouveau, dans une même vision l'Acropole et le Calvaire.

Le héros est Eudore, l'héroïne est Cymodocée ; Grecs

tous les deux, mais de religion différente. Cymodocée est la fille de Démodocus, dernier descendant d'une famille qui prétendait tirer son origine d'Homère, et grand-prêtre du temple d'Homère en Messénie. Elle a quinze ans. Les belles images et les sages leçons de la poésie grecque ont formé et embelli sa jeune âme. Son père l'a élevée dans le culte du grand ancêtre, relisant le soir avec elle, sur les sommets de l'Ithome, parmi les oliviers et les lauriers-roses, la divine histoire d'Andromaque ou celle de Nausicaa. Pour la soustraire à l'amour du proconsul romain Hiéroclès, il l'a consacrée aux Muses; et elle est une Muse elle-même, la dernière Muse de la Grèce. « Sérieuse elle était Melpomène, et souriante elle était Thalie. » La grâce païenne est en elle, et, au coucher du soleil, le chasseur qui la voit passer toute blanche dans les bois de Tira se prosterne en murmurant le nom de Diane.

Eudore est issu du sang de Philopœmen, et comme l'antique poésie s'incarne en Cymodocée, en lui s'évoque par instants l'héroïsme antique. Mais en lui tressaille aussi l'âme nouvelle. Il est chrétien, et chrétien d'autant plus exalté qu'il voudrait racheter les défaillances de sa première jeunesse. A seize ans, il a été envoyé à Rome, et la grandeur romaine l'a séduit. Il a fréquenté les écoles des rhéteurs -, il a connu Augustin, Jérôme et Constantin à l'âge où ceux-ci n'avaient point dit adieu aux plaisirs. Il a partagé leurs plaisirs, et il a vécu quelque temps dans un tel oubli de l'Eglise que l'Eglise l'a déclaré analhème. Depuis, il a vainement essayé d'échapper à son angoisse ; en vain il a combattu sur les bords du Rhin et dans l'île des Bretons ; en vain il a commandé les garnisons romaines de l'Armorique. Là-bas, une nouvelle faiblesse est venue accroître ses

remords : aimé d'une vierge gauloise, de la druidesse Velléda, il l'a vue mourir pour lui , et résolu alors à expier, il s'est démis de ses charges. Il est revenu au foyer paternel, en Arcadie ; et il est dans toute la ferveur de son retour à la foi, dans toute la ferveur de sa pénitence, lorsque le hasard le met en présence de Cymodocée.

A la fête de Diane Limnatide, Cymodocée, chargée dç conduire le chœur des jeunes filles, est allée à Limné sans son père qu'un sacrifice retenait au temple. Elle était accompagnée de sa vieille nourrice Euryméduse, La fête terminée, elle a pris le sentier qui devait la ramener auprès de son père : « C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce ; ce n'étaient point des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et l'on sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et d'Acritas, la mer de Messénie brillaient de la plus tendre lumière ; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier ; Alcyon gémissait doucement sur son nid, et lèvent de la nuit apportait à Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune ; assis dans la vallée, le berger contemplait la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur. » — Cymodocée chemine à travers la montagne, le cœur plein de frayeur religieuse ; dans le murmure lointain delà mer elle croit entendre le rugissement des lions deCybèle, et dans le gémissement de quelque ramier le cor de Diane qui chasse au loin

sur les hauteurs de Thuria. Elle s'aperçoit tout à coup qu'elle est s^ule : Euryméduse a perdu su trace. Elle l'appelle, elle la cherche ; et en la cherchant, elle voit au pied d'un autel dédié aux Muses un jeune homme endormi. La prétresse du temple d'Homère tremble d'avoir surpris et troublé le rendez-vous d'Endymion et de Phœbé ; elle prend un fugitif rayon de lune dans le bocage pour le bord de la tunique blanche de Phœbé qui s'enfuit. Mais le jeune homme s'éveille ; c'est Eudore ; et entre eux, entre la jeune païenne et le jeune chrétien, s'engage cet exquis dialogue :

— Comment ! dit Cytnodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que tu n'es pas le chasseur Endymion ?

— Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous n'êtes pas un Ange ?

— Un Ange ! reprit la fille de Démodocus. Alors l'étranger, plein de trouble :

— Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.

Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur:

— Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les bois. Dans quel port est entré ton vaisseau ? Viens-tu de Tyr, si célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Coxinthe, oîi tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent sur les mers jusqu'aux colonnes d'Hercule ? Suis-tu le cruel Mars dans les combats, ou plutôt n'es-tu pas le fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient sur un pays fertile en troupeaux et chéri des dieux ?

L'étranger répondit :

— Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore : je suis fils deLasthénès. Je revenais de Thalames;

je retournais chez mon père : la nuit m'a surpris ; je me suis endormi au bord de cette fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici ? Que le ciel vous conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu.

Le langage de cet homme confondait Cymodocée... Croyant augmenter l'intérêt qu'Eudora paraissait prendre à son malheur, elle lui dit :

— Je suis fille d'Homère aux chants immortels. L'étranger se contenta de répliquer :

— Je connais un plus beau livre que le sien. Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée

dit en elle-même :

— Cejeune homme est de Sparte.

Puis elle raconta son histoire Le fils de Lasthénès dit:

— Je vais vous reconduire chez, votre père. Et il se mit à marcher devant elle.

La fille de Démodocus le suivait; on entendait le frémissement de son haleine, car elle tremblait. Pour se rassurer un peu, elle essaya de parler : elle hasarda quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée, épouse de l'Erèbe, et mère des Hespérides et de l'Amour. Mais son guide l'interrompant :

— Je ne vois que des astres qui racontent la gloire du Très-Haut.

Ces paroles jetèrent de nouveau la confusion dans le cœur de la prêtresse des Muses. Elle ne savait plus que penser de cet inconnu qu'elle avait pris d'abord pour un Immortel... Son élonnement n'eut plus de bornes lorsqu'elle vit son guide s'incliner devant un esclave délaissé qu'ils trouvèrent au bord d'un chemin, l'appeler son frère et lui donner son manteau pour couvrir sa nudité.

— Etranger, dit -la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que cet esclave était quelque dieu caché sous la ^gure d'un mendiant pour éprouver le cœur des mortels ?

— Non, répondit Eudore, j'ai cru que c'était un homme.

Le lendemain, dès l'aurore, Démodocus et sa fille montent sur un char; ils vont en Arcadie, chez Lasthénès, remercier son fils Eudore qui a servi de guide

à Cymodocée ; et s'il y a dans le premier livre des Martyrs toute l'harmonie d'Homère, de Sophocle et de Virgile, il y a dans le second toute la grandeur et la douceur de la primitive Kglise. Démndocus et Cymodocée surviennent au moment où Laslhénèset tous les siens sont occupés à la moisson. Point de maître et d'esclaves chez Laslhénès : le maître et les serviteurs sont frères en Jésus-Christ. Au salut de Démodocus ils répondent en disant : Le Seigneur soit avec vous... « Et ils chantaient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des glaneuses les suivaient en cueillant les nombreux épis qu'ils laissaient exprès derrière eux ; Lasthénès l'avait ordonné ainsi, afin que ces pauvres femmes pussent ramasser un peu de blé sans honte. » Qu'on lise toute la scène ; qu'on assiste au repas des moissonneurs, lorsque le soleil descend vers l'horizon éclatant d'Olympie et que Lasthénès dit à voix haute la prière du soir, lorsque les bois de l'Alphée et du Ladon, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée se couvrent de roses, et que des chariots roulent, au pas lent des grands bœufs, vers la demeure de Lasthénès ; qu'on note des traits tels que celui-ci : « On voyait un peu plus loin les urnes et les coupes des moissonneurs, et à l'ombre de quelques gerbes plantées debout un enfant était endormi dans un berceau » ; qu'on aille jusqu'au trait final, jusqu'au lever de la lune, lune décroissante qui « paraissait au milieu du ciel, comme les lampes demi-circulaires que les premiers fidèles allumaient au tombeau des martyrs » : et qu'on se reporte alors, dans la Légende des siècles, à la pièce intitulée Booz endormi :

Booz s'était couché de fatigue accablé ; li avait tout 1« Jour travailla daim ion air^i

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait aupi'ès des boisseaux pleins de blé...

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge...

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse ; « Laissez tomber exprès des épis », disait-il...

Donc Booz dans la nuit dormait parmi les siens. Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres, Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres; Et ceci se passait dans des temps très anciens...

Puis, quand Ruth, la moabite, est venue se coucher aux pieds de Booz :

Ruth songeait, et Booz dormait ; l'herbe était noire , Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement; Une immense bonté tombait du firmament; C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Le rapprochement se fait de lui-même, et il ne s'agit pas d'examiner si les vers de Hugo sont plus beaux que la prose de Chateaubriand ; il s'agit seulement de constater que les Martyrs sont de 1809 et la Légende des siècles de 1859^ c'esl-à-dire postérieure de tout un demi' siècle.

Le môme soir, la maison de Lasthénès reçoit la visit' de Cyrille, évêque de l.acédémone, à qui Eudore a promis l'histoire de sa vie et qui vient le prier de tenir sa promesse. Eudore raconte son histoire, que Cy ille n'est pas seul à écouter, qu'écoutent en même temps la famille et les hôtes de Lasthénès, que Cymodocée n'entendra pas sans que son cœur achève de se donner à Eudore.

Passons rapidement sur ses premières aventures pour arriver avec lui sur les bords du Rhin oii il a servi dans l'armée de Constance Chlore. Là, au VI« livre, se place le récit de la bataille contre les Francs, et cette bataille, en vérité. Chateaubriand l'a vue comme l'auteur des Misérables et des Châtiments voyait et nous a fait voir celle de Waterloo. Toute l'armée de Constance est sous nos yeux, avec ses uniformes si variés et ses armures si diverses, avec son mélange de Romains et de Grecs, de Gaulois et d'Arabes, avec aussi, sur ses armes et sur ses étendards, le reflet de la gloire ancienne près de s'évanouir : car l'épopée romaine touche à sa fin. Les légions défilent, chacune avec son nom que le narrateur fait sonner comme sonne chez Hugo le nom de nos régiments, grenadiers de Drouet d'Krlon ou cuirassiers de Milhaud ; et voici la Légion de Fer, tt voici la Foudroyante. Comme on entend chez Hugo, au début de l'action, les musiques qui chantent : « Veillons au salut de l'Empire », comme on entend pendant les terribles charges de cavalerie conduites par le maréchal Ney gémir et nasiller la cornemuse des Ecossais sur le plateau de Mont-Saint-Jean, les Romains se forment en bataille au son de la trompette, de la corne, du lituus, qui jouent l'air de Jules César, et les Grecs, leurs com-

pagnons d'armes, au son de la lyre qui rythme les vers du paean. Et tout à l'heure, au plus fort de la lutte, au moment où les troupes romaines sembleront sur le point de se débander, pareille à la Garde impériale

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

nous verrons la Légion chrétienne, surnommée la Pudique, descendre en silence de la colline, ayant sur ses boucliers une croix entourée de ces mots : « Tu vaincras par ce signe », et un instant devant elle nous verrons tout plier.

En face de l'armée romaine sont les Francs, formés selon leur coutume en un vaste triangle : ils sont ados ses à leur camp où ils ont laissé leurs femmes et qui borde la mer. Ils apparaissent « parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers •) ; une tunique courte et serrée laisse voir toute la hauteur de leur taille. Leurs yeux ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure est blonde ; ils n'ont de barbe qu'au-dessus des lèvres, afin de donner à leur bouche plus de ressemblance avec le mulle des dogues et des loups. Soudain, ils entonnent le bardit à la louange de leur héros :

Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.

Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l'océan n'était qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps !

Pharamond ! Pharamond 1 nous avons combattu avec l'épée.

Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours

en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage ! Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir !

Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence ; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.

Après nous avoir conté sa captivité chez les Francs et son retour à Lutèce, Eudore nous conduit dans l'Armorique, et l'épisode de Velléda commence au IX^ livre pour s'achever au X*. Des brumes du passé sort une région solitaire et triste, « retentissante du bruit des vents », une région que nous reconnaissons et qui est bien la Bretagne, mais la Bretagne aperçue et monlr -e sous son aspect quasi préhistorique. Les dolmens et les menhirs, au lieu de joncher le sol, sont debout et recouvrent des sépultures encore fraîches ; dans la forêt, le tronc d'arbre que le fer a dépouillé de son écorce est adoré sous le nom d'Irmensul, et les chênes dont les racines ont été arrosées de sang humain portent suspendues à leurs branches des armes et des enseignes de guerre. Sur le lac où se reflètent les étoiles glisse une barque que conduit une jeune femme vêtue d'une tunique noire sans manches et couronnée de feuillage . Elle accoste, elle s'enfonce dans le bois ; parvenue à une clairière, trois fois elle frappe dans ses mains en disant à voix haute : « Au gui l'an neuf! » et aussitôt mille lumières s'allument dans la profondeur du taillis, les Gaulois surgissent de toute part, une branche de chêne dans la main gauche, un flambeau dans ia droite. Les Eubages, poussant devant eux les taureaux blancs qui vont être immolés, s'approchent ;

le gui tombe dans la saie blanche étendue à lerre ; la Druidesse harangue les guerriers, et les Bardes chantent l'hymne de Teulalès : « Tentâtes veut du sang ; il a parlé dans le chêne des Druides... » Dironsnous que le décor seul est vrai, qu'Eudore est un autre René qu'une femme ne voit pas sans l'aimer et n'aime pas sans en mourir, que le caractère et le langage de Velléda ne f^ont point ceux d'une vierge barbare? Ce que pouvaient être le langage et le caractère d'une vierge barbare, d'une Druidesse armoricaine au m* siècle de notre ère, je crois que nos plus fameux érudits seraient assez en peine de nous l'apprendre. Je sais seulement que Velléda, si farouche et si naïve, si fière et si tendre, est une création charmante que la Salammbô de Flaubert est fort éloignée de valoir, et que la musique des mots d'amour n'a jamais élé plus douce que sur ses lèvres.

Accusée d'avoir exhorté les Gaulois à la révolte, et captive avec son père Ségenax chez le commandant en chef des troupes romaines, c'est-à-dire chez Eudore, une nuit que celui-ci veillait seul, il la voit venir à lui :

Elle me dit : Mon père dort ; assieds-toi, écoute.

Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d'armes, en face de la lampe.

— Sais-tu, me dit alors la jeune Barbare, que je suis Fée? Je lui demandai l'explication de ce mot.

— Les fées gauloises, répondit-elle, ont le pouvoir d'exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme de différents animaux.

— Je ne reconnais pas ce pouvoir, i-épondis-je avec gravité. Comment pourriez-vous croire raisonnablement posséder une puissance que vous n'avez jamais exercée ? Ma religion s'offense de ces superstitions. Les orages n'obéissent qu'à Dieu.

— Je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d'une fontaine dans les bois, et la plainte de la hrise dans l'herbe qui croît sur ta fenêtre ? Eh bien , c'était moi qui soupirais dans cette fontaine et dans cette brise ! Je me suis aperçue que tu aimais le murmure des eaux et des vents.

J'eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage.

— Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t'en prends qu'à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de bonté ? Pourquoi m'as-tu traitée avec tant de douceur ? Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne: que je garde ou que je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulais te dire. Adieu.

Une autre fois, comme il rêvait au bord de la mer, elle paraît ; ils font quelques pas côte à côte à travers la campagne :

— Si tu m'avais aimée, disait Velléda, avec quelles délices nous aurions parcouru ces champs ! Quel bonheur d'errer avec toi dans ces routes solitaires, comme la brebis dont les flocons de laine sont restés suspendus à ces ronces !

Elle s'interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire :

— Et moi aussi j'ai été déchirée par les épines de ce désert, et j'y laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille.

Revenant à ses rêveries :

— Au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l'arbre, le long de cette haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent, pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée ou parmi les ruines d'une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le chaume abandonné. ïu croyais peut-être

que, dans mes songes de félicité, Je désirais des trésors, des palais?... Hélas! mes vœux étaient plus modestes, et ils n'ont point été exaucés ! Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les Druides m'ont conté l'histoire, nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie.

Le rêve de Velléda est devenu celui d'Alfred de Vigny dans la Maison du berger ; et aussi bien, quel rêve ont fait nos poètes du xix« siècle que Chateaubriand n'eût pas fait avant eux? quels accords ont-ils trouvés dont l'harmonie surpasse celle de sa prose ?

Mais il faut se hâter ; il est impossible de rassembler en quelques pages tous les tableaux que l'auteur des Martyrs déroule devant nous, et qui sont tantôt ceux du désert et de la Thébaïde, tantôt ceux de la Pales tine, tantôt ceux l'Italie. Arrivons au dénouement, à ce XXIV» livre qui est une si grande et si belle chose. L'édit de persécution aété publié. Eudore est en prison et attend la mort. Cymodocée, qui a reçu le baptême afin d'être son épouse, a quitté Jérusalem où elle s'était réfugiée à sa prière; elle est à Rome et s'efforce de le rejoindre, toute prête à mourir, elle aussi. Le souvenir de la Grèce s'offre encore à son esprit ; elle murmure son doux adieu à la terre d'Homère et de Sophocle : « Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante... Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu'une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle?... » Mais son âme est maintenant celle d'une épouse chrétienne et ne faiblira pas. Pendant toute la nuit, la plèbe romaine

ivre de sang s'est livrée à une "î)rgie monstrueuse. Dès le malin le grand amphiUiéâlre de Vespasien est plein, et de tout côté monte la clameur : « Les chrétiens aux bêtes 1 » Eudore tout sanglant, — il a déjà subi la torture, — est introduit dans te Cirque; et tandis qu'il prie, Cymodocée, vêtue elle-même de la robe bleue, des martyres, parvient à se frayer un chemin jusqu'à lui. C'est dans la mort qu'ils vont être pour la première fois et à jamais unis. Un rétiaire ouvre la cage du tigre, qui s'élance :

Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglanledu tigre auprès de la tête d'Eudore. A l'instant la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse : ses paupières se ferment; elle demeui'e suspendue aux bras de son époux, ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes martyres, Eulalie, Félicité, Perpétue, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avait brisé le cou d'ivoire de la fille d'Homère... Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures...

Les époux martyrs avaient à peine reçu la palme, que l'on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin ; la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée par un Esprit inconnu ; l'amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements ; toutes les statues des idoles tombèrent, et l'on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait ; Les dieux s'en vont.

Ce qu'il y a de génial dans les Martyrs, il serait, je pense, inutile de le souligner et de le commenter plus longuement. Mais s'il fallait dire l'influence d'une

pareille œuvre sur les historiens, les romanciers et les poètes du xix» siècle, aucun terme ne semblerait assez fort. De là date chez nous, disons-le sans crainte d'exagération, le sens historique. Chacun sait l'hommage qu'Augustin Thierry a rendu à Chateaubriand, et comment sa vocation d'historien s'est éveillée le jour où il a lu les Martyrs, le jour où, demeuré seul dans une salle déserte du collège, l'écolier enthousiasmé lisait à voix haute le VI" livre et le chant des Barbares : « Pharamondl Pharamondl nous avons combattu avec l'épée... » A Chateaubriand appartient encore l'honneur d'avoir devancé Walter Scott dont le premier roman historique n'a paru que cinq ans après les Martyrs C'est de lui, enfin, comme de la grande source où devait se retremper toute notre poésie, que sont sortis et les Poèmes antiques de Vigny, et les Poèmes antiques de Leconle de Lisle, et la Légende des siècles, et Salammbô. Aussi ne saurions-nous trop honorer, trop chérir l'âme magnitî(jue et désolée de François de Chateaubriand, de celui qui a fécondé l'imagination de tout un siècle, et qui d.>rt aujourd'hui son dernier sommeil au bruil des vagues, dans son majestueux tombeau duGrand-Bé.

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