‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 5 sur 28 · LES ROMANS DE MADAME DE SOUZA · texte numérisé non relu

LES ROMANS DE MADAME DE SOUZA

L'aimable génie de l'ancien régime s'est conservé plus pur encore chez M"'« de Souza qui était une Française de France, une Française de Paris.

De sa vie, deux ou trois faits seulement sont à noter qui expliquent en partie la nature de son talent.

Le premier est qu'elle a perdu ses parents de très bonne heure, et de là ce qui se mêle toujours d'un peu nostalgique à ses peintures de la vie familiale. Avant que la maternité lui en eût révélé les joies et les peine?, la petite Adèle Filleul en avait connu la privation ; et dans la suite, lorqu'elle a peint le foyer, s'il lui apparaissait à travers ses souvenirs de femme ou de mère, il lui apparaissait aussi à travers la poésie du rêve, de son rêve triste et doux d'orpheline.

Ce n'est pas, d'ailleurs, que son enfance ait été très malheureuse. Elle a été élevée dans un couvent et, selon toute apparence, dans un couvent pareil à ceux qu'elle a tant de fois décrits et sous de si riantes couleurs. Le couvent n'est point chez elle ce qu'il est chez Marivaux, Prévost, Diderot, et en général chez les écrivains du xviii' siècle, une prison ou bien un refuge ouvert aux naufragés de la vie. Elle nous le montre innocent et paisible, entouré d'un petit jardin,

et peuplé de fillettes en robe courte qui seront liemaiû M'"' la marquise ou M"* la duchesse, mais qui eu attendant gazouillent comme des oiseaux. Tout au plus peut-il arriver qu'il serve de retraite à quelque femme âgée et de grande naissance qui a souffert et qui vient y chercher l'apaisement ; c'est le thème d'un des derniers romans de M™^ de Souza : elle y a peint l'émoi des écolières à l'arrivée d'une inconnue vêtue de deuil, triste et muelte, dont elles essaient de deviner la vie, et le roman qu'elle a écrit sous le titre de La Comtesse de Fargy ne diffère probablement pas beaucoup de ceux qui avaient pu jadis éclore, en pareille occurrence, dans sa jeune tête de couventine. Mais elle a retiré d'autres et plus réels prolits des années qu'elle a vécu dans une atmosphère d'innocence et de piété, de bonté indulgente et de sérieux sans affectation. Elle y a appris à vivre de cette vie intérieure qui, suivant un mot d'elle, « n'est bien connue que dans le cloître ». Et puis, il y a en elle des délicatesses, disons le mot, des pudeurs, qui ont trop fréquemment manqué aux femmes duxviii« siècle, et l'éducation première qu'elle a reçue y peut bien être pour quelque chose.

Elle sort du couvent ; toute jeune encore, elle est mariée au comte de Flahaut, lequel avait cinquanteseplans bien sonnés, et par son mariage (M. de Flahaut était intendant du jardin du roi et avait son logement au Louvre,) la voilà introduite au sein de la société la plus choisie, à l'heure charmante où Marie-.\ntoinette était reine de France, où Rivarol et Chamfort donnaient la réplique au prince de Ligne et à Beaumarchais, où M""" de Coigny était jeune, où la vieillesse souriait sous les cheveux blancs de M^c» de Créqui et de Beauvau, où la vie de salon exhalait ses derniers et ses plus

subtils parfums, OÙ laserre chaude donnait ses fleurs les plus rares, où Ton causait comme on ne causera plus jamais. « Qui n'a pas vécu à Paris de 1785 à 1787, soupirait plus tard Talleyrand, n'a pas connu la douceur de vivre. » Et en parlant ainsi, peut-être Talleyrand ava t-il devant les yeux la gracieuse image de la comtense de Flahaut dont il avait eu l'honneur d être, en ces années-là, le familier et l'ami. Mais cette douceur de vivre, la jeune comtesse était encore mieux placée que lui, en 1785 , pour la goûter pleinement. Monsieur l'évéque d'Autun était Héjà, ou il ne s'en faut de guère, un blasé. Pour elle, qui faisait ses premiers pas dans le monde, tout ce qu'elle entendait, tout ce quelle voyait, lui était nouveau, et le suprême atticisme dont elle recevait là les leçons devait laisser en elle une ineffaçable empreinte.

A dater de là, et bien que les événements soient venus jeter le trouble dans sa vie, il ne semble pas qu'elle se soit sensiblement modifiée. Il lui fallut fuir en hâte après les massacres de septembre, et en Angleterre, où elle s'était réfugiée, elle apprit la mort de^ son mari que la Terreur avait envoyé à l'échafaud. D'Angleterre elle passa en Suisse et de Suisse à Ham bourg où elle fit la connaissance du marquis de Souz !, diplomate portugais. Elle devint sa femme en 1802. et en même temps, M, de Souza ayant été nommé plénipotentiaire à Paris, elle eut la joie d'y rentrer, après un exil de dix ans. Sa situation l'obligeait à paraître à la nouvelle cour ; sans flatter un maître dont le génie n'était pas pour lui plaire, elle s'y fit estimer et apprécier de lui. On cite une de ses réponses à Napoléon. Un jour qu'elle revenait de Berlin, il lui dit avec sa brusquerie habituelle : « Ah! vous venez de Berlin? Eh

bien, y aime-t-on la France ? — Oui, sire, on y aime la France..., comme les vieilles femmes aiment les jeunes. » Et Napoléon de s'écrier : « Oh ! c'est très bien, c'est très bien ! » Il est vrai que le mot était joli ; il y en a bien d'autres et de qualité au moins égdle dans son oeuvre.

Mn»» de Souza était née en 1760; elle est morte en 1836, conservant jusqu'à la dernière heure, dit Sainte- Beuve qui l'avait connue et qui a tracé un gracieux portrait d'elle, « toute la bienséance de son esprit et l'indulgence de son sourira. »

La liste de ses romans n'est pas bien longue : Adcle de Sénange, écrite dès 1788 ou 1789, publiée en 1793 ; Emilie et Alphonse, 1799 ; Charles tt Marie, 1801; Eughie de Rothelin, 1808 ; Eugénie et Malhilde, 1811 ; Mademoiselle de Tournon, 1820, la Comtesse de Fargtj, 1823 ; la Duchesse de Guise, 1831.

Il serait très maladroit delà surfaire et de la donner pour un grand écrivain ou pour un grand esprit Elle a des défauts qui sont faciles à discerner, et d'abord elle a celui qui est commun à tous les romanciers de son époque : elle manque d'imagination créatrice, elle manque d'iavention. Ses données sont monotones. L'histoire est toujours celle de jeunes gens que leurs parents condamnent, sans consulter leur cœur, soit à la vie monastique, soit à un mariage de convenances, et qui souffrent tout bas d'un amour contrarié. Elle s'ingénie, à vrai dire, à modifier les circonstances du sujet assez pour le renouveler un peu. Ainsi, dans Adèle de Sénange comme dans Eugène de Rothelin, il s'agit bien d'un jeune homme et d'une jeune fille qui s'aiment et que la volonté d'un père ou d'une mère a séparés : Adèle qui aime lord Sydenham a été contrainte d'épouser

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