C LE ROMAN FRANÇAIS
M. de S'^nang-î ; Athéaaïs qui aime Eugène de Rothelin a élé contrainte d'épouser M. de Ri ux; et dans les deux cisil s'agit, comme ou dirait aujourd'hui, d un « mariage blanc » : Adèle mariée à quinze ans à un vieillard, Athénaïs mariée à quatorze ans à un jeune fou qui s'en est aussitôt allé courir le monde, ne sont « madame » que de nom. Toutefois la situation de lord Sydenham entre Adèle qu'il aime et son vieil époux qu'il vénère, n'esl pas la même que celle d'iiugène de Rothelin auprès delà jeune M""« de Rieux qui depuis le jour de ses noces n'a jamais revu son mari. La différence est réelle ; elle n'est pas très grande... Et il faut encore ajouter que chez M™e de Souza les épisodes non plus ne varient guère. Le hasard qui met ses deux héros en présence est trop volontiers identique : ils se rencontrent pour la première fois au cours d'une promenade, dans un parc ; ou bien Charles entend le son d'une douce voix, s'approche d'un pavillon à demi caché parmi les arbres, et il aperçoit Marie assise à son clavecin. Il est rare chez elle qu'un héros de roman ne sauve pas la vie à quelqu'un dans un accident de voiture, dans un naufrage ou un incendie, tradition que M«^^ de Staël a pieusement recueillie dans Delphine et dans Corinne. Tout cela n'est pas bien neuf ; tout cela est d'un romanesque conventionnel et routinier qui était déjà vieux à la fin du xviu* siècle, mais qu'un roman de M^^de Montolieu, jadis très lu et très goûté, venait deremettre à la mode. Je n'ai garde d'analyser ce livre de M^e de Montolieu qui s'intitule Caroline de Lichtfield et qui a paru en 1786 ; il y est aussi question de mariage blanc, et de rencontres fortuites dans un parc, et de romances entendues à travers la fenêtre enlr'ouverte d'un pavillon, et de beaucoup d'autres choses que M™« de Souza
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a eu le bon goût de n'y pas prenlre. Deux traits dunneront une suffisante idée du reste. Il y a un duel dans Caroline de Lichtfield: Lindorf tire un coup de pistolet à Walstein qui est son ami et son bienfaiteur, mais qu'il s >upço(Hie à tort d'être son rival ; et du coup Walsteio a tout à la fois un œil crevé et une jambe cassée. M™^ de Montolieu nous explique ce prodige en observant que le pist'ltt était chargé de deux balles, l'une qui a frappé Wiilstein au visage, l'autre au genou ; n'empêche que voilà un coup bien malheureux, un coup double vraiment unique. Puis regardons l'estampe qui orne le tome II : Lindorf d mne le bras à Mathilde qui est en robe de mat-iée, Louise et Caroline l'entourent, Walsttiin !e regarde, de l'œil qu'il lui a laissé, et lui sourit ; Linford a la main sur son cœur, et il pron >nce les paroles (jui servent de légende à l'eslampe : « J'ai été pissionu'î pour Louise; j'ai adoré Caroline ; mais j'aime ma (hère Mathilde, et je sens que c'est pour la vi . » Espérons-le.
Qu'on ne craigne pas de rencontrer de telles niaiseries chez M™° de Souza; la fin d'Emilie et Alphonse est le seul endroit de ses œuvres que l'influence de M""' de Montolieu ait réellement gâté. Tout ce qu'elle emprunte à sa devancière, ce sont les ressorts de l'action, les incidents delà péripétie; et si l'action, si la péripétie est la partie faible de ses romans, c'en est aussi la partie la moins importante, c'est ce qui chez elle ne compte pas. L'intérêt vient d'ailleurs. Ses récits sont de ceux dont on dit : cela est fait avec rien Et ce rien est grâce, esprit, charme jeune et frais qu'il est presque aussi difïicilo d'analyser que de ne point sentir.
Dans Adèle de Sénange, qui est son œuvre de début, sa personnalité n'était pas encore entièrement
dégagée, et nous y trouverions un peu de fadeur. Elle l'a composée au temps des berquinades et des idylles floriaoesques, au temps où les mondains les plus secs se métamorphosaient en âmes sensibles. Dès les premières lignes, Adèle est « la sensible Adèle « ; et l'on soupire : « Je ne sais quel pressentiment m'a toujours persuadée que je mourrais jeune » ; et des silhouettes de paysans s'entrevoient qui ont bien la mine de sortir d'un opéra- comique de Grétry. Le héron lui-même, le pacifique et nocturne rôdeur des marécages, que La Fontaine connaissait si bien, dont il connaissait l'humeur spleenélique et les caprices d'estomac :
Il vivait de régime et mangeait à ses heures,
le héron devient ici âme sensible. « 11 mange les poissons, avoue M, de Sénange, mais c'est pour nourrir sa famille, et lui-même ne prend de nourriture que lorsque ses petits sont rassasiés. » Mais, après tout, un peu de fadeur n'est point pour déplaire dans un ouvrage qui met en scène les Français du règne de Louis XVI, et si « la sensible Adèle » avait la larme moins facile, si elle était moins prompte à s'attendrir à la vue d'un beau site solitaire ou devant un groupe de pauvres glaneuses, j'imagine qu'elle serait moins vraie; ces attendrissements vont bien avec sa blanche robe de linon. Puis, combien de détails déjà qui rachètent ce qu'il peut y avoir de trop doucereux dans cer tainps pages ! Il faut au moins en citer un. Un jour, lord Sydenham, qui craint d'avoir offensé Adèle et que le désespoir .affole, erre dans la campagne sans savoir où il va. Dea'ant la maison d'un pauvre jardinier, une
petite fille qui a pitié de sa mine défaite, de son air égaré, l'engage à s'asseoir et à se reposer nn instant. Le père et la mère, M. et M"^* Antoine, s'approchent, prennent soin de lui, et pen à peu leur bonhomi'e et leur simplicité l'apaisent. Ils lui parlent de leurs propres affaires ; ils lui apprennent qu'ils ont onze enfants, que les fleurs de leur jardinet, vendues chaque matin 'i la ville, suffisent à leur assurer le pain quotidien, et ils concluent en disant : Nous sommes bien heureux. Jusqu'ici la scène sent un peu l'églogue villageoise dans le goût de 1780; mais voici ce qui n'est ni chez Berquin, ni chez M"* de Genlis, ni même chez Florian : « Le père m'a prié de venir voir son jar- <iin : le terrain était si peu étendu, si précieux, qu'on n'y avait laissé que de petits sentiers où nos pieds pouvaient à peine se placer. Nous marchions l'un après l'autre; et la famille, jusqu'audernier petit enfant, nous suivait comme s'ils entraient dans ce jardin pour la première fois. Â.U milieu de ce tableau si touchart, je trouvais quelque chose de triste à ne voir que des arbustes dépouillés, des tiges dont on arait coupé les fleurs, ou quelques boutons prêts à érlore et impatiemment attendus pour les vendre Gela me présentait l'image d'une existence précaire, dépendante <i€s caprices de la coquetterie et de toutes les variations de l'atmosphère. Je pensais, pour la première fois, que les inquiétudes du besoin pouvaient être attachées à la croissance d'un»^» fleur. . . »
N'esl-ce pas digue de Parny, ou plutôt n'est-ce pas digne de M^' du Deffand ? Je me souviens d'elle en lisant ces lignes de M"» de Souza ; je me souviens de ce que la jolie vieille aveugle du couvent Saint-Joseph écrivait, dans les derniers temps de sa vie, à son trop