‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 7 sur 28 · I E ROMAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I E ROMAN FRANÇAIS

cher Walpole: « Je pensais l'autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier : que, voyant l'hiver arriver, vous aviez arraché toutes les fleurs que vous jugiez n'être pas de la saison, quoiqu'il y en eût encore qui n'étaient pas seulement fanées, — comme de petites violettes, de petites marguerites, etc., et que vous n'aviez laissé qu'une certaine fleur (qu'on ne connaît peut-être pas chez vous) qui n'a ni odeur ni couleur, que l'on nomme immortelle parce qu'elle ne se fane jamais: ceci est l'emblème de mon âme. »

Aussi bien, s'il y avait un peu de sensiblerie dans Adèle de Séiiange, et en admettant que la sensiblerie y fût un défaut, c'est un défaut dont M"»» de Souza s'est vite corrigée. Il est intéressant de comparer à ce point de vue les premières pages de son Eugène de Rolhelin avec un petit roman de Fiévée, la Dot de Suzette, qui date de 1798, et qui est ce qu'il a publié de meilleur. Dans la Dot de Suzette comme dans Eugène de liothelin, il s'agit (l'un jeune gentilhomme, fils de duc ou de marquis, qui, étant en villégiature au château de familb', se lie avec une petite villageoise et s'éprend deile. Fiévée a traité le sujet, et non sans agrément, en d ame bourgeois, dans le ton du Philosophe sans le savoir. M"^ de Senneterre, la mère du jeune amoureux, obtient de lui qu'il s'éloigne de Suzette ; elle dole Suzette et la marie à un brave marchand de bœufs. La Révolution éclate ; Adolphe de Senneterre s'en va à l'armée de Goblentz avec l'espoir d'y être tué, et, n'ayant pas rencontré la mort qu'il cherchait, il passe à Saint-Domingue qui est son pays natal. Samère, restée seule h Paris, en pleine Terreur, se voit ruinée, et, lorsqu'elle sort de prison, après le 9 Thermidor, elle est réduite à quêter une place d'institutrice ou de dame

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de compagnie. Le hasard la conduit dans une ric'iB maison où elle se trouve en face de Suzelte, de Suzetle dont le nnari s'est enrichi dans le commerce des bestiaux, et qui est une manière de grande dame, une grande dame du Directoire. Les rôles sont ainsi renversés, et Suzette s'efforce de rendre àM^^deSenneterre tous les soins qu'elle a jadis reçus d'elle ; c'est à peu de chose près la situation de Jeannot et Colin, le joli conte de Voltaire. Suzette aide M™* de Sennelerre à rejoindre son fils, depuis peu revenu en Europe et installé en Angleterre, à rejoindre celui dont le souvenir reste bien cher au cœur de Suzette. Et soudain tout s'arrange, tout, eût dit Pangloss, est pour le mieux dans le meilleur des mondes: Suzette perd à son tour sa fortune, ce qui est regrettable, mais elle perd aussi son mari, ce qui est providentiel, et M"" de Sennelerre, qui l'appelle auprès d elle, met dans la main de son fils la main de cette Suzette dont il lui semblait autrefois si impossible de faire sa W\\p.

Cela est très agréablement écrit, malgré quelques longueurs. Mais le lecteur sent trop bien qu'il est là en plein rêve. M'"*^ de Souza reste plus près du réel. L'amour ingénu et chaste d'Eugène de Rothelin pour Agathe n'est rien de plus qu'une pasbionnette. Il l'a aimé^' lorsqu'il avait dix-sept ou dix huit ans ; il a versé quelques larmes quand son père lui a fait comprendre qu'il devait se détacher d'elle, et qu'il l'a vu marier à un fermier du voisinage ; mais entre la petite paysanne et le joli monsieur du château le roman s'est arrêté là ; et qucîlques années après, le jour où Eugène de Rothelin épouse celle qui était digne d'être sa femme, c'est-àdire Athénaïs de Rieux, la bonne Agathe vient tout simplement, avec son brave homme de mari et ses

deux enfants, saluer « Monsieur not'mattre » à la sortie de Téglise.

Ce n'est point un chef-d'œuvre au seasstricl et absolu du mot qu'Eugène de Rothelin, mais il me semble bien qu'avec Charles el Marie c'est le chef-d'œuvre de M™* de Souza; et je ne sais ce qui m'y plaît davantage, de l'humanité qu'elle y a peinte ou de l'art avec lequel elle peint.

La vie aristocratique entre 1780 et 1789 forme le cadre, la toile de fond. L'autorité souveraine et facilement despotique du chef de famille, la déférence de l'épouse envers l'époux, la soumission des enfants aux volontés du père ou de la mère ; des fillettes qu'on marie à quatorze ans et qui, une fois mariées, reprennent leurs études en attendant que l'âge soit venu de paraître dans le monde; des petits garçons au berceau qui sont chevaliers de Malle ; des chambres de jeunes filles où il y a un piano, une harpe, une guitare, des dessins, des livres, des fleurs, et un grand métier à broder; des parcs dont les allées toutes droites s'enfoncent et s'allongent à perte de vue sous un dôme de feuillage ; des parloirs de couvent où des petites filles viennent timidement baiser la main de leur mère entre les barreaux d'une grille ; des loges de l'Opéra où les belles dames étalent leurs atours et, les yeux un peu humides, écoutent Orphée ou Alceste; et surtout des saUns, d'immenses salons^ où l'on cause par petits groupes el où l'on sait écouter, où gestes, attitudes, langage, tout est noble, élégant et mesuré; l'image, en un mot, de ce qu'était, à la veille de la Révolution, la vie de la parfaitement bonne compagnie: voilà ce que M™® de Souza nous montre, ee qu'elle a peint d'une main légère.

Ne lui demaadons pas ce qui s'appelle des caractères, bornons-nous à lui demander des esquisses, des portraits au pastel, et elle nous en offrira qui auront de quoi nous charmer. Ils sont de deux sortes : portraits de gens très vieux et portraits de gens très jeunes. En que^ siècle a-l-on mieux su Tart de vieillir qu'au siècle de Fontenelle et de M"" du DefTan-d, de M™" de Luxembourg et de M'"« de Créqui? La vieille maréchale dEslouteville, daas Euç^ne de RotheUn^ avec son expérience de la vie, sa souriante malice» avec ce qu'il y a de coquetterie dernière sous ses cheveux blancs, est bien leur contemporaine, et celle aussi de la spirituelle maréchale de Beauvau que les premiers lecteurs voulaient reconnaître en elle. El de même, dans la Comtesse de Fargy, ce sont de vivantes physionomies d'autrefois que celle de M"»* de Nançay et de M. d'Entrag'ies qu'une amitié de cinquante ans unit, et qui peuvent bien se dire à l'occasion quelques vérités un peu piquantes, mais qui, au travers même de leurs petites impatiences, restent si pleins d'égards et d'attentions l'un pour l'autre.

Peut-être M""' de Souza sait-elle mieux encore peindre les tout jeunes gens, Charles ou Eugène, Marie ou Athénaïs. Si eUe s'entend ass»z mal à exprimer la passion, elle exprime à merveille l'amour tel qu'il [eut naître en un cœur de vingt ans et, si je puis dire, en un cœur très bien élevé. Les accès de jalousie qu'éprouvent Charles ou Eugène ont quelque chose de puéril ; mais la sincérité, la bonne foi de l'amour dans un jeune cœur, 1 absence de pose, le besoin de sa confier, et en même temps ce qu'il y a de timide, de craintif chez le tout jeune homme ou la toute jeune ûUe, l'effarouchement facile de ces jeunes âmes si

promptes à se refermer, c'est ce que personne, je crois, n'a mieux dit que M™^ de Souza.

11 y a en elle un petit moraliste de salon, et des plus distingués. Elle a vécu à un moment où les causeurs étaient des gens qui savaient vivre et observer la vie, et où il eût suffi d'ouvrir Toreille pour s'approvisionner d'observations et de formules dignes, sinon d'un La Bruyère, du moins d'un Duclos, d'un Sénac de Meilhan, voire même d'un Chamfort. Elle a de la sorte recueilli autour d'elle plus d'un mot ingénieux ou profond qu'elle cite avec à propos. Mais eile a surtout appris à en trouver par elle-même. « Les défauts dont on a la prétention, dit-elle dans Charles et Marie, ressemblent à la laideur parée : onles voit dans tout leur jour. » — « Maman, dit M°' de Rieux dans Eugène de Rolhelin, mon intentioh était pure... Je n'en doute pas, répond M"' d'Estouteville; mais, mon enfant, ce sont les intentions pures qu'i! faut examiner à deux fois; les mauvaises parlent d'elles-mêmes. »>

De pareils traits sont ordinaires à M"» de Souza. Je leur préfère encore certaines pensées qui sont presque d'un poète, d'un poète du foyer. Dans Charles et Marie et dans Eugme de Rolhelin, où le héros est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui vit en tête-à-tête avec un père déjà vieux et depuis longtemps veuf, elle a rencontré, pour exprimer l'affection du père et du fils et les nuances diverses de cette aff'ection, des accents qui touchent. Elle n'en a rencontré nulle part de plus touchants et de plus beaux que dans son roman d'Eugénie et Malhilde qui est cependant un de ses moins bons écrits. Elle y conte la vie d'une famille noble que la ; Révolution a contrainte à fuir en Hollande, puis en Belgique ; et quoiqu'il y ait là des impressions justes, un

petit tableau de Témigration mieux fait que celui qu'en avait tracé Sénac de Meilhan, en 1798, dans son roman de l'Emigré, elle y a mêlé trop de fiction et de fiction banale pour que l'ouvrage, pris dans son ensemble, puisse valoir ceux qu'elle avait publiés auparavant. Mais il en faut détacher une page que Sainte-Beuve avait raison d'admirer et qui mériterait de survivre :

M«n« de Revel, s'attendrissant sur elle-même, ne pouvait s'empêcher de plaindre les mères qui n'ont que des filles. Dès qu'elles sont mariées, disait-elle, leurs intérêts et leur nom même les séparent de leur famille... Pour la première fois depuis la naissance de Malliilde, elle regrettait de n'avoir pas eu un fils... Insensée ! Comme alors ses chagiins eussent été plus graves, ses inquiétudes plus vives I

Pauvres mères ! Vo.s fils, dans l'enfance, absorbent toutes vos pensées, embrassent tout votre avenir : et lorsque vous croyez obtenir la récompense de tant d'années en les voyant heureux, ils vous échappent. Leur active jeunesse, leurs folles passions les emportent et les égarent. Vous êtes ressaisies tout à coup par des angoisses inconnues jusqu'alors.

Pauvres mères ! Il n'est pas un des mouvements de leur cœur qui ne fasse battre le vôtre. Hier enfant, ce fils est devenu un homme ; il veut être libre, se croit son maître, prétend aller seul dans le monde... Jusqu'à ce qu'il ait acheté son expérience, vos yeux ne retrouveront plus le sommeil que vous ne l'ayez entendu revenir... Vous serez éveillées bien avant lui : et ces tendres soins d'une affection infatigable, ne les montrez jamais. Par combien de détours, de charmes, il faudra cacher votre surveillance à sa tête jeune et indépendante !

Dorénavant, tout vous agitera. Cherchez sur la figure de l'homme en place si votre fils n'a pas compromis son avancement ou sa fortune ; regardez sur le visage de ces femmes légères qui vont lui sourire. Regardez si un amour trompeur ou malheureux ne l'entraîne pas.

Pauvres mères 1 Vous n'êtes plus à vous-mêmes. Toujours préoccupées, répondant d'un air distrait, votre oreille attentive reçoit quelques mots échappés à votre fils dans

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