I.fi ROHAN FRANÇAIS fi
6fi LE ROMA.N FRANÇAIS
la chambre voisine... sa voix s'élève... la conver-^^ation s'échauïïe... peut-être s'est-il fait un ennemi implacable, un ami dangereux, une querelle mortelle... Cette première année, vous le savez, mais il l'ignore, son bonheur et sa vie peuvent dépendre de chaque minute, de chaque pas. Pauvres mères ! pauvres mères ! n'avancez qu'en tremblant. Il part pour l'armée !... douleurs inexprimables ; inquiétude sans repos, sans relâche ! inquiétude qui skittache au cœur et le déchire !... Cependant, si. après sa première campagne, il revient du tumulte des camps, avide de gloire et pourtant satisfait, dans votre humble demeure ; s'il est encore doux et facile pour vos anciens domestiques, soigneux et gai avec vos vieux amis ; si son regard serein, son rire encore enfant, sa tendresse attentive et soumise vous font sentir qu'il se plaît auprès de vous... Oh ! heureuse, heureuse mère !
Plus d'une strophe des Harmonies ou des RccuPtUements^ des Feuilles d'automne ou des Contemplations est sortie de la niême inspiration que le passage d'Eugénie et Malhilde où M"' de Souza épauchait ainsi, en 18H, les alarmes de son cœur maternel. Son cri est presque celui de Hugo daus les Pauvres Gens :
0 mère !
Tu dis : S'ils étaient grands! Leur père est seul!... Chimère ! Plus tard, quand ils seront près du père, et partis, Tu diras en pleurant : Oh ! s'ils étaient petits 1
Pourtant, prenons garde ; ne la rapprochons pas trop des poètes ou des romanciers venus après elle, ne la lirons pas trop à nous. Certes, il existe bien quelques rapports entre elle et les écrivains qui allaient fonder un art nouveau. Son moi transparaît de temps à autre dans ses œuvres, soit qu'elle parle du couvent, soit qu'elle dise la tristesse des orphelins, soit qu'elle écrive l'histoire de la petite Adèle mariée au vieux
M. de Sénange. Mais le moi ne lait que transparaître; il ne s'étale pas, comme il va bientôt le l'aire, comme ailleurs il le fait déjà, en confessions complaisantes et peut-être déplaisantes. Ne la faisons pas plus lyrique qu'elle ne Tétait. Lorsqu'à la fia de sa vio, dans Mademoiselle de TournorXy elle a tenté de peindre la passion exaltée, elle a forcé son talent et n'a rien fait qui vaille. Elle est très différente de M™« de Duras, quoique à certains égards celle-ci puisse sembler son héritière. Dans les romans de M"'° de Duras, Ourika (1823), Edouard (1825), la fj'.cture est presque aussi simple, la langue aussi choisie que dans les siens; mais les senlimeuts ne sont plus les mêmes : ils son! ceux d'une âme que la Révolution a bouleversée, d'une contemporaine, d'une amie de Chateaubriand et de M"'» de Staël. M"" de Souza est d'un autre âge. Elle appartient à cette famillede délicats et cliarmants esprits que le xviu» siècle avait produite et qui comprend M™* de Lambert, M"= de Launay, M"" du Deffand, M°" de Sabran, M™» de Choiseul. Elle est du xvm' siècle qui se cache un peu : ni philosophe ni politicienne. Par le choix de ses personnages et par son talent, ce qu'elle évoque et nous restitue, c'est la fleur de la vie française d'il y a cent vingt ou cent cinquante ans. Il est aisé de comprendre pourquoi Charles et Marie et Eugène de Rolhelin sont ses meilleurs romans: elle les a écrits après 1800, au seuil de la vieillesse, à l'heure où Ton se retourne vers les jours disparus et où le passé se revêt d'une grâce idéale. Puis, ce passé avait à ses yeux un autre prestige. Ce n'était point seulement sa jeunesse qui était morte ; c'était la société même au milieu de laquelle s'était écoulé le plus beau temps de sa vie. L'ancien régime venait jle mourir, d'une mort brutale et aiireuse. Elle
s'est plu à en retracer l'image, et il est naturel qu'elle l'ait un peu idéalisée. Ses héros sont les « aristocrates » de 93 ; ils sont ceux qui s'en étaient allés sur la sinistre charrette ; ses héroïnes sont les « jeunes captives » que Chénier a connues et chantées à Saint-Lazare. Voilà l'humanité qui nous apparaît dans ses jolis récits tout en nuances et en demi-teintes, et elle y apparaît comme à travers une gaze, comme à travers un léger voile de deuil. On dislingue encore un sourire, mais celte figure qui sourit, on sent qu'elle est celle d'un fantôme, d'une ombre ; ombres qui se dessinent et évoluent un instant devant nous dans leur grâce parfaite et surannée, pareilles aux « ombres heureuses » qui dansent lentement le menuet dans l'Elysée de Gluck, au second acte du divin Orphée.
Sans attribuer à M"»» de Souza un rang auquel elle ne prétendait point, sans oublier que son mérite est d'être moins un auteur qu'une femme et, au sens le plus exquis que le mot puisse comporter, une femme du xviii" siècle, nous lui devions un hommage. Elle nous offre un tout petit, mais dernier modèle de cet art purement français qui était fait de vérité, d'intelligence, de finesse et de goût, art un peu mince et qui ne pouvait plus désormais suffire aux besoins des âmes, qui allait s'élargir, en se corrompant peut-être, au contact des littératures étrangères, mais art qui a atteint l'absolue perfection et produit d'immortels chefs-d'œuvre ; et elle nous offre un dernier reflet de cette vie bien française aussi qui a été celle du xvii» et du Kvin* siècle, vie faite de tact, d'élégance, d'esprit, vie qui était elle-même un art. Quelque chose meurt avec elle qui ne doit plus renaître ; son œuvre a la douceur un peu trisle et le charme d un adieu.