‹ Le roman naturaliste (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

L’œil de Flaubert ne va guère plus loin que la surface des choses, et s’il lui manque un don, il n’en faut pas douter, c’est le don de voir au delà du visible. C'est un psychologue, sans doute, mais son observation ne démêle que ce qui se laisse lire sur les visages, dans la structure de la face, dans le relief des traits, dans les jeux de la physionomie. Lui, qui débrouille si bien les effets successifs et accumulés du milieu extérieur sur la direction des appétits et des passions du personnage, ce qu’il ignore, ou ce qu’il ne comprend pâs, ou ce qu’il n’admet pas, c’est l'existence d’un milieu intérieur. Îl ne conçoit pas qu'il y ait au

dedans de l’homme quelque chose qui fasse équilibre . à la poussée, pour ainsi dire, des forces du dehors. Toute une psychologie subtile, bien autrement complexe que sa psychologie physiologique, la psychologie des forces intellectuelles et volontaires qui soutiennent le bon combat contre le choc de la sensation, et qui font échec aux assauts du désir, lui échappe entièrement. Ne lui parlez pas d’une liberté qui se détacherait en quelque façon du corps, qui le dominerait, et qui l’asservirait à des fins plus élevées que la satisfaction des désirs corporels : il ne vous entendrait pas.

Il a laissé plusieurs fois échapper de singuliers aveux, et tout à fait involontaires, « Son spiritualisme !, dit-il, d’une de ses héroïnes, — madame Dambreuse croyait à la transmigration des âmes, — ne l’empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. » Et pourquoi, bon Dieu! l’aurait-il empêchée de tenir « admirablement sa caisse ? » Il a dit encore, dans sa lettre à Sainte-Beuve, et comparant à l’eunuque Schahabarim les « bonshommes de Port-Royal, » qu'après tout « Schahabarim lui semblait moins antihumain, moins spécial, moins cocasse que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu’à la mort : Monsieur. » C'est à peu

4. Je crois que comme plus haut on a vu Restif de la Bretonne confondre les purisles avec les puritains, Flaubert ici broüillait spiritualisme avec spirilisme.

près comme s’il avait dit : Quoi de plus antihumain qu'une amitié qui ne dégénère pas en compagnonnage, et quoi de plus « spécial » que la dignité de la tenue? Il y a certainement une lacune dans sa connaissance de l'homme.

Je n’en veux d'autre preuve que la surprenante impuissance de sa langue, partout ailleurs si ferme et si riche d'expressions créées, toutes les fois qu’il essaye de pénétrer dans le domaine psychologique. « Il lui découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n’était peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes ne l’eussent fait épanouir. » Qu'est-ce que cela veut dire? Et ceci : « Au milieu des confidences les plus intimes... on découvre chez l'autre ou dans soi-même des précipices ou des fanges qui empéchent de poursuivre. » Ces deux exemples sont tirés de l'Éducation sentimentale. On en trouvera d'aussi remarquables, pour le moins, dans Madame Bovary. « Vous est-il arrivé quelquefois de rencontrer dans un livre une idée vague que l’on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié? » C'est du pur galimatias. Ou encore : « Elle ne croyait pas que Îles choses pussent se représenter les mêmes à deux places différentes, et puisque la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à consommer serait meilleur, » C'est le badinage qui est consommé,

comme dit l’autre, et la cause est entendue. Lorsqu’un écrivain tel que Flaubert balbutie de telles pauvretés, c'est qu'il ne conçoit pas très clairement lui-même ce qu'il veut dire. Évidemment, ses procédés matérialistcs ne peuvent pas le conduire au delà de cette région vague où le sentiment est encore engagé dans la sensation, où la volonté se confond avec le désir; et tout un monde lui demeurc fermé.

Mais justement, par une de ces bonnes fortunes assez fréquentes dans l'histoire de la littérature et de l'art, il s’est trouvé que, pour écrire Madame Bovary, toutes les qualités qui lui manquaient eussent été de surcroît. Son héroïne était tout embarrassée dans les liens de la chair, et tous ses sentiments se résolvaient en sensations. Elle-même ne voyait clair en elle qu'autant qu’elle pouvait ramener ses rêves à des impressions physiques antérieurement reçues. « Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ls allaient les bras enlacés, sans parler, Souvent, du haut d’une montagre, ils apercevaient quelque cité splendide, avec des dômes, des ponts, des navires. » Ce n’est pas Flaubert qui compose le tableau, mais ce n’est pas non plus Emma Bovary. Cet attelage qui l'emporte, c’est un ressouvenir des romans qu'elle a lus, où les héros « crevaient des chevaux à toutes les pages; » ces amants enlacés,

ils lui reviennent aux yeux du fond des keepsakes qu'elle feuilletait au couvent, où l’on voyait « un jcune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille; » et ces cités splendides, n’estce pas encore dans quelque album d'images ou dans quelque romanesque description qu'elle en a eu la vision première? Elle a la mémoire des sens. Ce sont ses yeux qui se souviennent, et les parties du tableau ne s’associent ensemble qu’autant qu'elles lui rappellent quelque chose de matériellement éprouvé. Vous pouvez maintenant ne pas aimer le personnage; vous ne pouvez pas contesler que les procédés de Flaubert conviennent admirablement à le peindre. Allons plus loin : on ne pouvait le : peindre qu'avec ses procédés.

Ïl nous reste à montrer pourquoi Flaubert n’a rencontré quune Madame Bovary. On nous a raconté qu’il n’aimait guère à s'entendre appeler toujours l’auteur de Madame Bovary. Auraït-il donc préféré qu'on le saluât l’auteur de la Tentation de saint Antoine, ou peut-être du Candidat? Ce n'est pas que l'on ne conçoive aisément l’espèce d'impatience et d’irritation. Cependant il demeurera l’auteur de Madame Bovary, comme d’autresavant lui sont demeurés pour nous, celui-ci l’auteur de Hanon Lescaut, et celui-là l’auteur de Paul et Virginie. Qui de nous s'inquiète aujourd’hui de la Chaumiére indienne? ou de... je voudrais nommer ici quelque roman de l'abbé Prévost, ei voilà qu'il ne m'en

revient seulement pas le titre sous la plume. Ainsi de Flaubert. On en est quitte ordinairement pour dire que la même inspiration n'a pas deux fois visité l'écrivain; en toute occurrence, c'est assez cavalièrement décliner le plus difficile de latâche; ici, certainement, ce n’est pas assez dire, — ici, quand il advient par hasard que l'exécution soit partout à peu près égale. Il faut chercher alors et découvrir quelque vice intérieur dans la manière de l'artiste, ou dans la conception de l’homme et de la vie que se faisait l'écrivain.

Nous avons eu l’occasion, chemin faisant, de signaler dans Madame Bovary telles ou telles qualités

- dont les unes, comme par exemple l'intensité de

vie, font défaut dans Salammbé, et les autres, comme la sévérité de l’ordonnance, ou l’unilé de la composition, dans l'Éducation sentimentale. Ce n’est rien que cela. La vérité c'est que dans Salammb6, Flaubert a voulu faire ce qu’on a très ingénieuscment appelé du « réalisme épique ‘. » Il a soutenu cette ambitieuse gageure d'appliquer à la restitution de l’antique, — et de quel antique ! le plus inconnu, le plus mystérieux, le plus complètement évanoui, dont il ne reste pas pierre sur pierre, dont il ne nous est pas parvenu quatre inscriptions seulement! — les mêmes moyens qu’il venait d'appliquer

1. L'expression, très heureuse, et qui convient mieux qu'aucune autre à caractériser, jusque dans Madame Bovary, le réalisme de Flaubert, est de Saint-René Taillandier.

avec tant de bonheur à la peinture d’un chef-lieu de canton et d’une paysanne pervertie. Il a perdu, comme on sait, et si le livre, à certains égards, est un tour de force, il n’est guère au total qu’une mystification.

J'ajoute aussitôt que, de cetle mystification Flaubert lui-même a commencé par être la victime. Il y a d’ailleurs de fort belles parties dans Salammbé, les unes qui séduisent par leur air d'étrangeté phénicienne, et les autres qui désarment la critique par leur beauté, leur solidité, leur largeur d'exécution. Même, il y en a qui sont véritablement humaines. Quand Flaubert nous raconte les terreurs de Carthage assiégée par les mercenaires, et qu’il nous peint le bout de tableau que voici : « Les riches, dès le chant des coqs, s’alignaient le long des Mappales et, retroussant leurs robes, ils s’exerçaient à manier la pique. Mais faute d’instructeur, on se disputait. Ils s’asseyaient essoufflés sur des tombes, puis recommençaient, Plusieurs même s’imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant qu’il fallait beaucoup manger pour acquérir des forces, se gorgeaient, et d’autres, incommodés par leur corpulence, s’exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir, » est-ce que vous ne reconnaissez pas à ces traits la « garde nationale, » les « soldats citoyens, » les baïonnettes ou les piques intelligentes de {ous les temps et de tous les pays? Je recommande encore aux curieux de cet art dont

nous avons parlé, — et qui consiste à lier étroitement les détails descriptifs au tissu de l’action en faisant marcher du même pas la gradation des sentiments, — le fantastique et beau chapitre qui porte le titre de Hamilcar Barca.

Malgré tout, Salammbô n’en est pas moins, dans son ensemble, une œuvre manquée. Nous avons vu dans Madame Bovary ce que peut pour une œuvre Ja rencontre heureuse d'un sujet et des meilleurs moyens qui peuvent servir à le traiter. Salammb6 nous est un remarquable exemple de ce que peut, au contraire, la disproportion ou plus exactement la disconvenance du sujet et des moyens. Nous en dirons autant de l'Éducation sentimentale. Ici non plus Flaubert n’a pas trouvé la forme qui convenait à son sujet. Mais ïl y a autre chose encore, et quelque chose de plus grave, ce qu’il y a de plus grave peut-être pour un romancier, parce qu'il n’y a rien qui stérilise plus sûrement l'imagination .

Nous avons noté, de ci, de là, cette haine du « bourgeois, » qui caractérise Flaubert. « Les uns voient bleu, dit-il quelque part, les autres voient noir; la multitude voit bête. ; C’est sa devise. Je n'ai pas besoin d’en faire longuement ressortir la fausseté. La multitude ne voit pas « bête, » elle voit « banal, » ce qui ne vaut pas mieux, si vous voulez, mais ce qui n’est pas moins tout à fait différent. Quand ‘le mauvais destin du

romancier misanthrope l’oblige à traverser la rue, « il se sent écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur. » Je m'étonne seulement qu'il ne s’aperçoive pas qu’il a contracté lui-même quelques-uns des ridicules, ou tout au moins quelquesunes de ces façons de parler bourgeoises, qui semblent l’exaspérer si vivement chez les autres. Quand il esquisse le portrait du percepteur Binet « qui possédait » une si belle écriture, ne vous semble-t-il pas entendre ce début d’un roman de Balzac : « En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget? » Et quand il nous peint ailleurs ces gentilshommes habitués au maniement des chevaux de race, et à ce qu'il appelle la société des femmes perdues, est-ce que cette expression banale ne trahit pas le bourgeois qui persiste, en dépit qu’il en ait, chez cet artiste farouche? Mais lorsque, — parlant toujours en son nom personnel, — il nous apprend que « le sieur Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude, » à Muse du naturalisme! est-ce Flaubert qui parle, ou si c'est M. Prudhomme ?

Il y a plus et il y a pis. Si vous détachez en effet ces plaisanteries elles-mêmes des personnages auxquels elles ne sont pas toujours très habilement incorporées, je pense que vous les trouverez pour la plupart assez lourdes. Il n’est pas de journaliste ou de vaudevilliste qui n’en rencontre d'aussi

bonnes ou de meilleures. L’inoffensif bonhomme, par exemple, « qui se fait habiller par le tailleur de l’École polytechnique », ou tout autre du même acabit, c'est la pâture quotidienne des nouvellistes à la main. Et l’on aura beau dire, il est d’un esprit presque aussi « bourgeois » de prendre plaisir à relever de certaines sotlises que de les laisser échapper. On en peut sourire, mais les recueillir, comme fait Flaubert, et les souligner d'un ricanement de triomphe, et s’enorgueillir visiblement d'en reconnaître l’énormité, ce n’est faire preuve, au total, ni de tant de liberté d’esprit ni de tant de force de satire. ! Flaubert ne laisse pas de ressembler parfois à son curé Bournisien : il avait comme lui « la stature athlétique, » il a souvent, comme lui, «a le rire opaque. »

Au fond, la bêtise humaine, quand on essaie d'en donner la plus large définition, est un je ne sais quoi qui oscille de l’idiotie à la prétention. Pourquoi le pharmacien Homais est-il bête? Uniquement parce qu'il est prétentieux, c’est-à-dire uniquement parce qu'à chaque fois qu’il ouvre la bouche, il affirme la conscience entière qu’il a de sa supériorité. Est-on bien sûr que Flaubert n’ait jamais donné dans cette prétention? Je crois au moins qu’il n’était pas fâché de s'entendre dire qu’il était « dur pour l'hu-

1. Sur ce point, l'œuvre posthume du romancier, Bouvard et Pécuchel, nous a donné depuis cruellement raison,

LR NATURALISME FRANÇAIS " 491

manité. » Par malheur, en travaillant depuis lors à se perfectionner dans le mépris de l’homme, en même temps que dans le maniement du matériel de son art, il a oublié que l'ironie était fatalement inféconde. « La désillusion est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûtés, ce sont presque toujours des impuissants. » C’est lui-même qui l’a dit, et très bien dit. t,

Il y a plus d’une raison de cetle impuissance et de cette infécondité de la désillusion. D'abord, c'est qu’il se dissimule souvent, et des idées saines, et des sentiments vrais, et des intentions délicates sous les apparences de la sottise et de la naïveté. Il le savait sans doute, puisqu’il l’a dit encore lui-même : « Comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides. » Oui ! par les métaphores les plus vides, et par les gestes les plus étranges, et par les actes les plus imprévus! Mieux encore, il avait su voir et il avait su rendre, dans Madame Bovary, — toujours Madame Bovary,—ce qu'il y avait de digne de respect dans l’humble témoignage de ces pauvres mains entr'ouvertes ; ce qu’il y avait de profondeur d'affection paternelle sous l'écorce rugueuse du père Rouault : ce qu’il y avait de silencieusement dévoué dans l'amour timide et discret de ce pauvre petit Justin

4. Dans la curieuse préface qu’il a mise aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet, et d'où nous avons tiré toutes les citations qui ne viennent pas de ses romans,

pour Emma Bovary; ce qu'il y avait de réelle grandeur enfin dans la placidité un peu hautaine du docteur Larivière, « plein de cette majesté débonnaireque donne la conscience d’un grand talent, de la fortune, et quarante ans d’une existence laborieuse et irréprochable. » En deux mots, dans Madame Bovary, tandis qu’il avait copié la réalité sur le vifet qu'il l’avait transportée dans son roman, telle quelle, tout entière ; ici, dans l'Éducation sentimentale, ayant commencé par éliminer de la réalité tout ce qu’elle peut contenir de généreux et de franc, il n'est pas étonnant qu’il ne nous en ait rendu que ce qu’elle a de plat, de vulgaire et de laid. « Le sieur Arnoux » n'’estpas le seul, dans ce prétendu roman, « qui côtoie la turpitude ». Hommes et femmes, ils en sont tous là!

Ajoutez que nul de nous ne fait bien que ce qu’il fait avec amour. La première vertu du poète, comme du romancier, celle sans qui toutes les autres aussitôt diminuent de prix et risquent de tomber à rien, c'est l'universelle sympathie pour les misères

| et les souffrances de l'humanité. Peut-être n’y a- © t-il d'œuvres vraiment maîtresses que celles où le

poète et le romancier mettent quelque chose d’euxmêmes, et dépensent un peu de leur cœur. Il faut savoir être dupe en ce monde, non seulement pour être heureux, mais encore pour être juste. Détester les hommes, s’enfoncer dans le mépris d'eux et de leurs actes, chercher avec une obstination

maniaque l'envers, — je ne dis pas des beaux, je dis des bons sentiments, — ce n’est peut-être pas la meilleure manière de se préparer à les représenter au vrai, ce n’est pas non plus la meilleure manière de réussir à nous intéresser. Vous vous moquiez du bourgeois ! le bourgeois vous l’a rendu cruellement le jour qu’il vous s inspira l'Éducation

sentimentale.

Îl est un art cependant de laisser briller une lueur de sensibilité jusque dans la plus méprisante ironie. Cest quand l'ironie n’est qu’une forme de l’indignation généreuse. Elle ne blesse pas alors, elle venge et elle console, parce que, au travers du mépris déversé sur tout ce que l’on hait d'une juste haine, elle laisse entrevoir ce qu’on aime ou ce qu'on aimerait. « Le tissu de notre vie, dit le poète, est composé d’un fil mêlé, bien et mal unis ensemble ; nos vertus deviendraient or-

gueilleuses si nos fautes ne les fouettaient pas; mais

nos vices désespéreraient s'ils n'étaient pas consolés par nos vertus. » Et c’est alors que l'ironie, bien loin d'étrécir et de rapetisser les choses, les élargit au contraire et les grandit. C’est de quoi je pense qu'on chercherait vainement un exemple dans l’œuvre entière de Flaubert. Quand la mort, il y a cinq ou six semaines, est venue brusquement le surprendre, il

achevait de publier cette lourde féerie du Château

des cœurs, où, dans les plaisanteries du plus mauvais goût s’épanouissait encore cette même haine

inexpiable du « bourgeois, » sans qu’on y puisse deviner, — non pas même les raisons que pouvait avoir Flaubert de haïr ainsi l'humanité, car ceci ne regardait que lui, — mais un idéal quelconque dont il eût le culte et l'amour. Il aimait l’art, dirat-on, et je répète : Qu'est-ce qu’aimer l’art sans aimer l’homme ?

Là-bas, à Yonville, dans sa mansarde, Binet, le percepteur, tourne encore, tourne toujours, tourne avec rage. De son outil s'échappe une poussière blonde qui s'envole dans un rayon de soleil. Il y en a qui aiment autour de lui, il y en a qui viennent, il y en a qui disparaissent, il y en a qui pleurent, il y en a qui meurent. Lui, Binet, tourne toujours, et fabrique « des ronds de serviette, dont il encombre sa maison avec la jalousie d'un artiste et l’égoïsme d’un bourgeois. » Il y eut de cet artiste et de ce bourgeois dans Flaubert. L'artiste a fait Salammb6, la Tentation de saint Antoine, Hérodias, — autant d'œuvres manquées. Le bourgeois a écrit un Cœur simple, l'Éducation sentimentale, le Candidat et le Château des cœurs, — autant d’œu- vres manquées encore. Pourtant, comme Flartiste étail très habile, et même consommé, dans la pratique de son art, on trouve profit à lire Salammbô. Comme le bourgeois était très consciencieux, et qu'il savait bien son métier, on peut trouver plaisir à lire l'Éducation sentimentale. Disons-le sans marchander: c’est là déjà quelque

chose, et c'est même beaucoup. Il est d’ailleurs un troisième Flaubert, le seul et le vrai Flaubert: c’est l’auteur de Madume Bovary, et qui restera l’auteur de Madame Bovary :

J'en connais de plus misérables.

15 juin 1880.

Page 1