‹ Le roman naturaliste (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · LES · texte numérisé non relu

LES

« Qui l’a faite ? Quiconque il soit, en ce a été prudent que il n’y a point mis son nom.» Je parle de l’anonyme qui traduisit pour la première fois en notre langue, — à ce qu’il croyait, — un roman de miss Rhoda Broughton, il y a de cela tantôt six ou sept ans. L'auteur anglais, assurément, méritait mieux. Non qu'elle ait égalé, parmi ses illustres devancières, l’auteur de Jane Eyre ou l’auteur d'Adam Bede. On peut même prédire, et sans aucun espoir d'être démenti par l'avenir, qu’elle ne les égalera jamais. Mais, à quelque distance d'Adam Bede et de Jane Eyre, qui pourraient bien être les chefs-d'œuvre du roman anglais contemporain, il y a place, heureusement, pour des œuvres fort honorables encore. C'est de quoi le lecteur conviendra, nous l’espérons,

s’il veut bien lire, même Nancy dans la traduction anonyme, et surtout Adieu les amoureux! — Fraiche comme une rose, — et Joanna, dans l’agréable traduction de madame C. du Parquet. Outre quelquesuns des mérites ordinaires à la plupart de ces romans de mœurs dont l’Angleterre est la patrie d'élection, il y reconnaitra des qualités originales et qui n’appartiennent bien qu’à miss Rhoda Broughton. Deux ou trois de ces récits sortent certainement de la moyenne et valent la peine d’être distingués dans le torrent de ces romans pieux, ou plus exactement piétistes, dont les filles de clergymen inondent périodiquement le pays du Common Prayer Book, ce qui leur est une manière, — lucrative à la fois en ce monde et profitable dans l’autre, — d’abaisser l’orgueil de leur cœur charnel, de terrasser le démon, et de glorifier Dieu. Ce sont, je crois, quelques-unes de leurs expressions favorites.

Les mérites ordinaires d’un bon roman anglais, on les connait; et le compte en est réglé depuis longtemps.

Les romans anglais sont honnêtes, d’abord, et sans vouloir ici faire aucune confusion de la morale et de l’art, j'ose avancer ce paradoxe que, dans le temps où nous sommes, c'est peut-être quelque chose, pas grand’chose, mais pourtant quelque chose. La lecture des romans anglais, en général, repose, apaise, console, et quelquefois même fortifie.

On dit, à la vérité, que les romans de miss Rhoda Broughton auraient fait un peu scandale, et, par l'audace des situations et la liberté du langage, tranché sur l’uniformité des productions édifiantes. Mais j'ai quelque peine à le croire. Ou bien alors, il faudrait que la lecture des Soirées de Médan m'’eût étrangement corrompu le goût et perverti le sens moral. L'une des héroïnes de miss Rhoda Broughton, quelque part, en frappant du pied, traite le mot « convenable » et les convenances en même temps, de petit, de lâche, et de servile. Elle a tort, j'y consens; mais puisqu'elle est en colère! Une autre, dans un autre roman, émet cet aphorisme que « le mariage décidément est une chose haïssable. » Il est évident qu’elle se trompe. Mais puisqu'elle n’en finit pas moins par être heureuse en ménage, et même, au dénouement, puisqu'on la voit descendre « la pente de la vie, l'œil fixé sur ce Dieu redouté, mais bon, que l’on discerne à travers le voile de ses œuvres magnifiques! » Est-ce bien là de quoi choquer, ou seulement effaroucher, le plus austère puritanisme? Mais non pas même quand ailleurs on aurait plaisamment habillé quelque homme d'église, et iraité le recteur de Plass-Beerwynn d'imbécile, sans plus de façons ? A moins qu'il ne fût convenu, comme le prétendait un jour Macaulay, que la morale anglaise, tous les six ou sept ans, doit devenir féroce, et la vertu britannique éprouver le besoin de s'assurer

d'elle-même en opposant sa raideur à la facilité de nos mœurs continentales ?

Il résultera donc de là que les romans de miss Rhoda Broughton ne sont pas un prêche perpétuel, comme ceux de miss Yonge, par exemple, ni même, si vous le voulez, ce qu’on appelle une morale en action. Au surplus, soyez certains qu'ils contiennent tout autant de sermons qu’un lecteur français en puisse raisonnablement supporter. Il y a de bien jolis détails dans Joanna, et cependant, déjà, la matière d'édification y tient une si large place, — comme si l’auteur eût jugé qu'il était temps enfin pour elle de cesser de scandaliser ses respectables compatriotes, — qu'il est à craindre que tout le monde, chez nous, n’ait pas la patience d'aller jusqu’au bout du récit.

Un autre mérite, et bien souvent loué, des romans anglais, c’est la fidélité scrupuleuse, et aussi l’habileté rare, avec laquelle ils rendent l’aspect extérieur des choses. On serait tenté de dire que ce don n’est pas moins particulier, moins spécial, moins unique dans la littérature contemporaine aux romanciers anglais, que jadis aux petits maîtres hollandais dans l’histoire de la peinture. C’est l’art de se laisser faire et de transporter directement sur la toile ou de fixer par des mots l'impression des choses telle qu’on la reçoit, presque involontairement. Pour le bien sentir, ce sont des exemples insignifiants par la nature même des objets représentés qu’il convient

de choisir : « Joanna a besoin de pleurer, et elle se sent soulagée par les larmes qui coulent en grosses gouttes sur ses garnitures de crèpe et qui s'arrêtent tout à coup quand elle s'aperçoit qu’un gras et bel enfant frisé, assis en face d'elle, la regarde obstinément et effrontément, comme s’il se demandait s’il est permis à une grande personne de pleurer. »

Voici un bout de conversation que je détache encore de ce même roman de Joanna, — pour com penser ce que j'en ai dit tout à l'heure :

« — On se passe difficilement de la société des militaires quand on y a toujours été habituée, dit pompeusement mistress Moberley. Ces enfants appartiennent à l’armée, leur père était officier!

» — Dites qu’il était le chirurgien du régiment, s’écrie l’honnête Diana. | |

» — Je ne nie pas qu'il fût docteur, mais cela n'empêche pas d’être militaire.

» — Personne ne fait grand cas des docteurs, rétorque Diana. Qui de nous voudrait danser avec le docteur Slop ? |

» — Vous savez aussi bien que moi qu’ils ont rang d’officier, s'écrie avec chaleur mistress Moberley, et leur uniforme est beaucoup plus beau.

» — Ce n’est pas la même chose, répète obstinément Diana, et toutes les fois que je vous entendrai dire que papa était officier, j'expliquerai tout de suite qu’il n’était que chirurgien militaire. »

Ce n’est rien, et ce dernicr trait sans doute est moins encore : « Cependant les taquineries cessent, les deux enfants se retirent dans l’embrasure d’une fenêtre, où ils font si peu de bruit que Joanna, qui va s'assurer de la cause qui les tient si tranquilles, les trouve occupés séricusement à essayer qui gardera le plus longtemps un centime sur son nez. » Mais c'est justement parce que ce n'est rien que c'est quelque chose, justement parce que ces détails en eux-mêmes sont de nul prix, justement parce qu'il n’y a pas dans ces quelques lignes un seul mot qui peigne, je veux dire qui vienne pour l'effet, justement parce que cela n’a de mérite enfin que d’avoir été vu, senti, aimé, compris et rendu.

Et de là, nous pourrions déduire une comparaison, qui serait peut-être instructive, entre le réalisme des romans anglais et le naturalisme de nos romans français, C’est dommage que les romans de miss Rhoda Broughton ne nous en offrent pas occasion naturelle. Mais, quelles que soient leurs qualités, ils n'ont vraiment pas assez d’étoffe : ils ne sont pas, si je puis ainsi dire, d'une substance assez forte,

Ine suffit pas, en effet, que des romans soient faciles , agréables, émouvants même à lire, pour porter le poids de ces sortes de discussions ; il faut encore qu'ils donnent à penser; et le plus vif admirateur des romans de miss Rhoda Broughton n'ose: rait leur accorder cette louange. Ce sont les romans

du grand écrivain qui vient de mourir, George Eliot, et de préférence même, je crois pouvoir le dire, à ceux de Dickens ou de Thackeray, qu'il faudrait prendre. Alors on verrait clairement ce qu'il y a de différence entre nos réalistes français, qui copient de parti pris et comme seul digne d’être copié, ce qui est rare, curieux, singulier à noter, et les réalistes anglais, qui ne s’attachent qu'à ce qu’ils voient à travers l'émotion de leurs souvenirs intimes : voilà pour la forme; — ce qu'il y a de différence entre l'intérêt superficiel que les romanciers français prennent à leurs personnages, et la communauté de vie morale que les romanciers anglais entretiennent avec les leurs; voilà pour le fond. « Il n’y a pas de nouveauté qui puisse valoir cette douce monotonie où chaque chose est connue et aimée parce qu'on la connaît, » dit quelque part l’auteur du Moulin sur la Floss, et l’auteur d'Adam Bede : « Oui! Dieu merci, l’amour humain est comme les puissantes rivières qui fécondent la terre : il n'attend pas que la beauté vienne à lui, mais il s’élance et la porte avec lui. » Tout le réalisme anglais, tout le naturalisme hollandais peutêtre, est comme enfermé dans la circonvolution de de ces deux formules. Mais convenez qu'il n’y a rien de moins familier à nos romanciers français que l’un ou l’autte de ces deux axiomes.

Ces différences tiennent à plusieurs causes, très complexes, que ce n'est pas ici le temps de dé-

brouiller, mais dont voici, sauf erreur, l’une des principales, et qui peut en même {emps être comptée parmi les traits caractéristiques du roman anglais : ce sont des romans psychologiques.

On n'entend pas toujours très bien le sens exact de ce mot. Aussi dit-on volontiers que les romans anglais manquent d'action. C’est parce que nos romans français, en général, commencent au point précis où finissent les romans anglais. Même quand ce sont des romans dignes d’être appelés psychologiques, — et non pas des poèmes en prose, ou des plaidoyers, ou des romans d'aventures, — on peut observer, en effet, que nos romanciers prennent ordinairement des caractères tout formés, qu’ils jettent dans le train de la vie du monde, et dont ils étudient les modifications successives au contact des événements et des hommes. En Angleterre, ce qu’il semble que l’on étudie beaucoup plus volontiers, c'est comment les caractères se forment, et par quelle suite insensible de transitions l’enfant devient un homme etla jeune fille une femme. C’est peutêtre pourquoi les enfants et les jeunes filles jouent un rôle si considérable dans un si grand nombre de romans anglais. — Faites au surplus, comme toujours, la part des exceptions : il ne s’agit que d’indiquer une direction générale.

Prenez maintenant Nancy, qui n’est pourtant pas, il s’en faut de beaucoup, le meilleur entre les cinq ou six romans de miss Rhoda Broughton. Rien de

plus simple, ou même de plus banal, que le sujet. Il peut tenir en quatre mots : une toute jeune fille épouse un homme de vingt-cinq ou trente ans plus âgé qu’elle : c’est tout. Qué croyez-vous qu’un romancier français tirât de la donnée, réduite à ces seuls termes? ou, car je poserai peut-être mieux la question d’une autre manière, de quel point pensezvous qu'il parlit ? Selon toute vraisemblance, et presque toujours, car la situation n'est pas neuve, du moment précis où, toute illusion étant détruite, lun ou l’autre des deux époux n'aperçoit plus d'une union disproportionnée que les inconvénients et les charges. Là-dessus, relisez /ndiana. Mais l’auteur anglais, au rebours. C’est d'avant le mariage qu'elle part. Et comme après tout elle ne saurait s'empêcher d’être de son pays, c'est-à-dire de tourner, un peu plus, un peu moins, son récit aux choses de la morale, elle dessine et présente ses caractères par les côtés qu'il faut pour que rien ne s'oppose irrémédiablement au bonheur de cette ieune femme et de ce vieux mari.

Le mariage a lieu : Nancy Grey devient lady Tempest; un nom bien mal choisi, pour le dire en passant, et qui jure étrangement avec le caractère vrai de la personne. Cependant il n’est guère naturel que cette enfant s’éprenne vivement de ce vieillard. Tout le roman est donc consacré, sans qu'il s’y mêle que fort peu de drame, à l'étude subtile du curieux travail d’une âme honnête sur soi-

même pour accorder son bonheur avec son devoir, et quand ce point d'équilibre psychologique est une fois atteint, le roman est terminé.

La conclusion, c’est qu’il se pourrait bien qu’en dépit de tant de chefs-d'œuvre du roman français, le théâtre fût pourtant chez nous, depuis Corneille, au moins, l'art national par excellence. En Angleterre, et depuis Robinson Crusoé, depuis Pamgla surtout, c’est le roman. Il n’y a d'action pour nous ‘que si nous voyons, même dans le roman, poindre et grandir le drame. Mais le drame intérieur cependant ? la lutte de soi-même contre soi-même? ce combat qu'il faut soutenir pour devenir enfin le maître de ses désirs? pourquoi ne l’appellerionsnous pas drame, aussi bien, et pourquoi ne serait-ce pas action ? C'est ce drame intérieur que les romanciers anglais excellent à représenter, inhabiles au contraire, maladroits presque tous, et je dirai même radicalement impuissants à construire, à ménager, à dénouer le drame extérieur. Voyez plutôt le décousu de tels romans de Thackeray, qui seraient autrement du premier ofdre, de l'His= toire de Pendennis ou de la Foire aux vanités: ou voyez encore pat quels incidents de mélodrame vulgaire Dickens a gâté quelques-uns de ses chefsd'œuvre, la Petite Dorrit, par exemple, ou Dombey et Fils, pour ne citer que ceux qui me reviennent en mémoire.

L'originalité des romans Ou, pour mieux diré; de

quelques-uns des romans de miss Rhoda Broughton, c'est qu'ils contiennent ce drame, et, par conséquent, provoquent un peu de cet intérêt de curiosité qui nous a tout l'air d'être ce que le lecteur français exigerait d'abord du romancier.

À ce point de vue, tels romans de miss Rhoda Broughton, Adieu les Amoureux ! par exemple, ou encore Fraîche comme une rose, (que pour notre part nous préférons peut-être à tous les autres), malgré quelques longueurs, semblent écrits pour le public français. Ce ne sont plus de ces récits: où l’on voyait défiler toutes les classes de la société tour à tour, et qui promenaient le lecteur de l’hôpital et de la prison pour dettes aux salons de la banque et de l'aristocratie, trop heureux quand on ne lui faisait pas faire à la suite de la famille Pen- : dennis ou de la tribu des Dorrit un voyage de plusieurs chapitres sur le continent. Mais, au contraire, par le petit nombre des personnages en jeu, par la concentration de l'intérêt, par le sacrifice du détail à quelques scènes capitales, par la rapidité de l’action enfin, et par l’unité de la composition, ce sont des romans comme on les aime en France, moins réels, mais non pas moins vrais peut-être ; d’une observation moins particulière et moins britannique, pour ainsi dire, mais non pas pour cela moins juste; moins curieux sans doute aux yeux de la critique, parce qu’ils sont moins originaux, mais plus intéressants pour le grand public des

lecteurs, parce qu’ils sont plus ‘courts, et surtout plus émouvants. | Joanna, nous lavons dit, est plus anglais. On regrettera vivement que la dernière partie n’y réponde pas aux deux premières. La peinture de la Villa Portland, des dames Moberley, de cet intérieur de province où le sort ennemi jette la pauvre Joanna.., miss Rhoda Broughton n’a pas tracé de plus joli tableau, dont les tons soient plus justes, et l'effet plus heureux. Mais elle m'a gâté son héroïne en la transformant je ne sais en quel « ange gardien » de l’homme qu’elle aime, qu’un obstacle insurmontable l'a empêchée d’épouser, qui s'est marié depuis, et qu'elle continue trop naïvement de vouloir guider vers « la splendeur éclatante. » Au moins si Anthony Wolferstan, — c'est le nom du bien-aimé, — n’était pas colonel des grenadiers de la garde! Il n’y a pas d’ailleurs de défaut plus ordinaire aux romans de femme, et c’est même un signe auquel ils se reconnaissent. Les débuts presque toujours en sont singulièrement heureux, de vraies trouvailles bien souvent, une manière hardie, large, et neuve de poser le sujet, puis tout à coup vous perdez terre, l’imagination reprend ses droits, et les figures, comme on dit, tournent au type. C'est fini. Nous voilà lancés dans les espaces, dans le bleu sombre comme dans Joanna, dans le noir, comme dans Adieu les amoureux ! quelquefois aussi, mais plus rarement, dans le rose. Charmant défaut, dans la

conversation, — mais particulièrement désagréable et grave, dans le roman. On dit alors, depuis Horace, que les caractères ne se tiennent pas, — non servantur ad imum, — vieille remarque, vieille citation, vieille vérité.

Je ne répondrais pas qu'il ne fût assez facile, trop facile de signaler le même défaut dans Adieu les amoureux ! à savoir : la même soudaine déviation dans le développement des caractères. Mais, après tout, puisqu'il échappe à la lecture et qu’on ne l’aperçoit qu’à la réflexion, passons outre, et disons que le roman est des plus courts, des plus vifs, des plus serrés que nous connaissions parmi les romans anglais.

Une jeune fille, miss Lénore Herrick, orpheline dès l’enfance, impérieuse, fantasque, audacieuse, s’éprend, non pas d'un jeune homme, — les jeunes hommes sont d'ordinaire mal partagés, mal traités, assez insignifiants, quand ils ne sont pas ridicules, de pauvres sires, dans les romans de miss Rhoda Broughton, — mais d'un homme dont le caractère, façonné par une expérience déjà longue, est aussi volontaire, dominateur, et absolu que le sien. Elle l’amène pourtant, de coquetteries en coquetteries, et malgré qu’il en ait, à l'amour. De la rencontre, ou plutôt du choc de ces deux caractères, l’un et l’autre dominés par une passion profonde, mais incapables également de se plier aux exigences l’un de l’autre, jaillissent naturellement des défiances,

des soupçons, des colères, des outrages. Vous diriez de ces deux amoureux qu'ils se haïssent encore plus qu'ils ne s'aiment, qu’ils éprouvent plus d’humiliation d'aimer que de plaisir d'être aimés, et que leur orgueil à tous deux résiste contre cette fatale abdication de la personne et cette dépossession du moi, par où cependant il faut bien que tout amour humain se termine.

On retrouve des traits de cette curieuse manière d'aimer dans Joanna, mais surtout dans le Roman de Gilliane. C'est aussi bien comme une marque où l'on reconnait les romans de miss Rhoda Broughton. À la vérité, c'est devenu, dans le Roman de Gilliane, et même un peu déjà dans Joanna, ce qu'on appelle procédé, mais à l'origine, et dans Adieu les amoureux! c'était trouvaille, et c'était invention. :

J'achève en quatre lignes une sèche analyse du roman, car je ne voudrais détourner personne du plaisir de le lire. Les coquetteries de Lénore irritent son fiancé jusqu’à l'offense. Ils rompent et se séparent pour ne plus se rencontrer qu’une fois, par hasard, au cours d’un voyage en Suisse, et se dire l'éternel adieu, Lénore avant de mourir et l'amant avant de devenir l’heureux époux d’une petite cousine, moins séduisante, mais moins coquette et plus soumise, probablement, que sa fiancée d'autrefois. La morale, je pense, est assez claire; un prédicateur ne la déduirait pas mieux : jeunes filles,

ne soyez point trop coquettes, et vous souvenez que la parfaite épouse anglaise doit obéir à son mari !

S'il ne s’agit, quand on ouvre un roman pour le lire, que de perdre une heure ou deux assez agréablement, il est bien possible que l’on voie dans Adieu les amoureux ! le meilleur des romans qu'’ait donnés jusqu'ici miss Rhoda Broughton. Mais si c’est l'auteur à qui l’on s'intéresse, et de qui l’on cherche à voir les qualités sous leur jour le plus favorable, il faut passer par-dessus le titre, un peu prétentieux, et lire : Fraîche comme une rose.

L'histoire est aussi d’une jeune fille et d’un mariage manqué, je veux dire qui manque deux fois, mais qui finit par se conclure. J'aime mieux ce dénouement. Se marier, c'est moins poétique, moins romanesque, moins romantique assurément que de mourir phtisique dans « la haute et froide vallée de l’Engadine, » mais là où l'observation ne fait que courir à fleur de peau, là où l’on glisse, comme dans les romans de miss Rhoda Broughton, sans jamais appuyer bien profondément, là enfin où l'on conte une histoire plutôt que l’on ne construit uné œuvre, je n'aime pas qu'au moment où je commençais de prendre un vif intérêt à leur sort, on vienne ainsi méchamment me tuer mes personnages. J’ai donc été très aise de voir Esther Craven épouser Saint-John Gerard.

Elle est d’ailleurs très finement contée. cette his-

toire, et délicatement esquissé, ce caractère de jeune fille. Coquette elle aussi, comme Lénore Herrick, mais coquette naïve, et presque sans le savoir, non plus par besoin de dominer, mais au contraire par besoin d’être aimée, de se sentir entourée d’affections attentives, d’une protection toujours présente et d’un amour toujours vigilant. Orpheline, vivant avec son frère dans une modeste ferme du pays de Galles, Esther Craven est adorée de Robert Brandon, qu'elle n’aime pas, mais à qui cependant elle s’engage, parce qu'il l’aime, parce qu’il est bon, parce qu'il est importun surtout, le pauvre et honnête Bob, et quoi qu'il ait des « souliers bien mal faits. » Un jour, d'anciens amis de son père, qui par hasard se sont souvenus d'elle, invitent la jeune fille à venir passer quelque temps auprès d'eux à la campagne. Sir Thomas et lady Gerard ont une pupille, miss Constance Blessington, et un fils, qu’on appelle Saint- John. Saint-John'! un bien joli nom! ne peut s'empêcher de soupirer Esther, un nom bien plus joli que Bob ! Et la voilà toute prête à se faire aimer de Saint-John, d'autant plus que, dans ce vieux château, sir Thomas est toujours en colère, lady Gerard toujours somnolente, miss Blessington imperturbablement correcte et glaciale. Elle réussit. Son malheur veut seulement qu'eu s’engageant à Saint-John, elle n'ait oublié que de parler de Bob, et le jour où Saint-John, averti par la très froide, mais très jalouse miss Blessington, l’interroge à ce sujet, il s'ensuit

une rupture et le naufrage des espérances d'Esther,

Ce qui est original ici, c’est le détail, que malheureusement nous sommes obligé de supprimer, c’est surtout la prise douloureuse que ces aventures quotidiennes, banales, vulgaires exercent pourtant sur l'imagination du lecteur. Cela tient à ce que l’auteur, non sans art, a placé toutes ses héroïnes dans cet âge intermédiaire, encore si voisin de l'enfance, où la jeunesse reçoit la première et dure leçon de l'expérience et de la vie réelle.

Toutes ou presque toutes, Esther Craven ou Lénore Herrick, Ie coup qui les frappe les étonne, pour ainsi dire, plus encore qu’il ne les blesse. Elles ont peine à croire que le malheur ne soit pas un rêve. Et leur consternation est celle d’un enfant qui, pour la première fois mis en présence de la mort, comprend qu’il n’y a rien d’éternel, et qu'il vient de disparaitre quelqu'un du cerele de ses habitudes et de ses affections. Quoi donc! elles sont capables de se faire ellesmêmes du mal! On n’aura donc plus pour leurs fautes l’inépuisable indulgence qu’elles avaient jusqu'ici renconiré partout autour d'elles! On les jugera donc désormais sur leurs actes et non plus sur leurs intentions! C’est ainsi qu’il se mêle à Ja douleur d’Esther Craven je ne sais quel sentiment de surprise en même temps que d’effroi de l’avenir; et ce sont toutes ces nuances de la douleur, habilement assorties ensemble, qui donnent au caractère son originalité pathétique.

C'est au lendemain même de la rupture qu’uné dépêche rappelle brusquement Esther auprès de son frère, qui se meurt. Elle part, mais divers incidents Ja retardent, et tout est fini quand elle arrive. Obligée de recevoir l'hospitalité chez la mère de Bob, dont l'intérieur méthodiste est agréablement peint, quoique un peu en caricature, elle cherche un moyen de gagner sa vie et devient dame de compagnie chez une lady Blessington, la tante précisément de la rivale qu’elle a connue chez les Gerard. Il paraît que Saint- John maintenant doit épouser miss Blessington. Il se montre cependant, et l’ancien amour aussitôt renaît entre Esther et lui. Vainement essaient-ils d'y résister, et même se séparent-ils une seconde fois; une grave maladie d’Esther précipite le dénouement. Saint-John revient pour la troisième fois, et c’est miss Blessington, comme jadis Robert Brandon, que l'on sacrifie à l'éternel égoïsme de l'amour.

Le Roman de Gilliane est bien inférieur à ceux dont nous venons de parler. Il nous fournit toutefois l'occasion d'achever de caractériser l’auteur en disant deux mots du genre auquel elle s’est visiblement consacrée. Ce que miss Rhoda Broughton semble étudier presque uniquement, en effet, dans ses romans, et ce que l’on pourrait appeler son domaine psychologique réservé, c'est la coquetterie. Toutes ces jeunes filles sont coquettes, mais chacune d'elles à sa façon. Esther Craven, c'est la coquetterie qui

s’ignore; Lénore Herrick, c'est la coquetterie qui provoque les hommages pour le plaisir d’user de son pouvoir ; Joanna, c'est la coqueiterie qui veut gouverner vers le bien et diriger vers l'idéal l’homme de son choix ; Gilliane, enfin, dans ce dernier roman, c'est la coquetterie la plus naturelle et la plus permise, celle qui veut triompher des préventions, et complaire aux yeux d’un juge défiant.

On a fait cette remarque, plus d’une fois, que les romanciers anglais, ne ressemblaient pas mal à des mineurs toujours à la recherche de quelque filon productif. « Ils n'obéissent pas à une vocation, ils sont en quête d’une manière el d’un succès !. » Et quand ils ont trouvé cette manière, ils s’y tiennent, car, puisqu'il ne s’agit que de réussir, de quoi se soucieraient-ils encore quand ils ont une fois réussi? L'auteur d’Adieu les amoureux et de Fraïîche comme une rose moralise agréablement sur les dangers d’être coquette. Notez d’ailleurs qu'il y a manière et manière. Le mot, quelquefois, sert assez improprement à désigner ce que l’on appellerait mieux l'originalité, la personnalité d’un grand artiste, et cette part de soi-même qu’il ne peut s'empêcher de mettre dans ses œuvres. Il sert plus souvent, .et plus justement, à désigner un ensemble de procédés raisonnés, acquis et voulus, que l’on applique sans beaucoup de travail et

1. Ed. Scherer, Études critiques sur la littérature contempoz faine.

comme mécaniquement à la reproduction non pas tout à fait des mêmes sujets, mais, pour parler le langage qui convient ici, à la fabrication de produits similaires. Je crains que ce ne soit un peu le cas de miss Rhoda Broughton.

Ajoutons quelques mots. On aura sans doute remarqué combien étroite à Ja base, et combien fragile est l'intrigue de tous ces romans. Ils sont construits sur une pointe d'aiguille. Je ne veux pas précisément dire par là qu'ils soient vides d’événements, mais bien que le choix, l’enchaîinement, le rapport de ces événements est singulièrement arbitraire. Presque dans tous ces romans, il suffirait d’un geste, il suffirait d’un mot, pour que l'intrigue s’'achevât et que l'aventure füt dénouée. Pourquoi personne ne prononce-t-il ce mot, ou ne fait-il ce geste ? On ne saurait vraiment le dire, si ce n’est parce qu'il faut que le roman, bon gré, mal gré,

s’étende au delà des modestes proportions d’une nouvelle et remplisse, de quelque façon que ce soit, un nombre de pages déterminé.

Voici, par exemple, Esther Craven : elle aime Saint-John, elle en est aimée; vingt fois l’occasion s’est offerte, et toute naturelle, de rompre avec Robert Brandon et de dégager la promesse qu’elle lui a faite, — promesse vague, arrachée plutôt à son impatience qu'à sa compassion même, et nullement à son amour; — pourquoi ne l’a-t-elle pas saisie? Je serais embarrassé de le dire, et miss

Rhoda Broughton aussi. Voici Joanna, dont le mariage ne manque avec sir Anthony Wolferstan que parce qu’elle apprend un jour, tout à fait inopinément, qu'il y à je ne sais quelle tache sur le nom de son père, une tache dont elle se reprocherait de déshonorer l’écusson des Wolferstan ? Il faut donc qu'elle ait attendu jusqu’à dix-huit ou vingt ans pour savoir ce qu'était son père, et cela, demeurant sous le toit de sa propre tante, la meilleure, mais la plus indiscrète et la plus bavarde des femmes, et c’est de la mère de Wolferstan elle-même qu’elle apprendra cette nouvelle, et Wolferstan luimême l’apprendra pour la première fois. Tout cela est trop artificiel, trop léger de construction, ce sont là de ces incidents que l’on combine à volonté, mais qui ne sont ni la fidèle représentation de la vie dans sa réalité, ni la déduction logique des caractères eux-mêmes, tels qu’ils nous sont donnés et que nous les avons admis.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'il y ait bien des longueurs dans les romans de miss Rhoda Broughton. Et j'appelle ici longueurs, — car il n’est presque pas un mot de la langue littéraire qu'il ne faille aujourd’hui définir avant de l’employer, — les descriptions, peintures, épisodes enfin de toute sorte qui ne servent à rien, absolument à rien, qu’à grossir un volume, et vraiment décourager l'attention du lecteur. J'ai cité la description de l’intérieur des Moberley dans Joanna, de l'intérieur encore des

Brandon dans Fraiche comme une rose. Elles sont bieri faites, amusantes, et vraisemblablement fidèles, comme ces poriraits dont nous n'hésitons pas à garantir Ja ressemblance, quoique nous n’en ayons pourtant jamais rencontré l'original. Mais elles sont parfaitement inuliles, puisqu'elles ne nous font avancer d’un pas ni dans la connaissance du caractère intime des personnages, ui dans la connaïssarice même d'un milieu dont on ne leur fait pas subir l'influence.

Je pourrais multiplier les exemples : il suffira d'un seul. Esther Craven, cherchant une place de dame de compagnie, fait insérer une annonce dans un journal, et voilà miss Rhoda Broughton qui part de sa meilleure plume : « Et maintenant, cet avertissement parcourt en long ou en large le monde civilisé, pénètre dans les cafés, dans les hôtels, dans les maisons particulières, confondu avec ces paragraphes nombreux comme les sables de la mer, qui. » Vous comprenez bien qu'il n’y a pas de raison pour que l’on s'arrête, une fois lancé dans cette voie. C’est un développement de collège, une matière à mettre en vers latins. Si quelqu'un dépose une dépêche au bureau du télégraphe, je puis partir du même style : « Et maintenant cette dépêche parcourt en long et en large... » ou si j'embarque mes personnages sur un paquebot : « Et maintenant, livré aux hasards de la mer... » Le procédé est renouvelé de Dickens, il est vrai, mais, pour

l'employer. à propos, ce n’est pas trop d’être Dickens lui-même. Et quand ces sortes de descriptions n'importent pas au récit, pour avoir le droit de s’y aventurer, il faut, comme Dickens luimême, avoir cette vision poétique et cet art d’animer l’insensible qui caractérisent en effet à un si haut degré l’auteur de Martin Chuzzlewitt et de David Copperfield.

Enfin, et quoique ce soit toujours une témérité grande que de vouloir juger de la manière d'écrire ct du style d’un écrivain dont nous n'avons pas parlé la langue dès l’enfance, puisque l’on dit que le style de miss Rhoda Brougthon n'a pas, en Angleterre, le suffrage des connaisseurs, je crois volontiers ce qu'on en dit. Et même à travers une traduction le lecteur s’apercevra, je n’en doute pas, à chaque page de Fraîche comme une rose et d’Adieu les ‘ Amoureux ! d'un singulier mélange de prétention et de vulgarité. Certes, j'y sais quelques pages charmantes, quelques descriptions d’une fraicheur tout anglaise, quelques bouts de dialogue d’un accent vif, net et juste. Mais il est trop évident que miss Rhoda Broughton se travaille à dire de bons mots, et qu'elle n’y réussit pas toujours. Écrire que le « salon du matin, à Felton, est ainsi nommé, parce qu’on s’y tient le soir », cela passerait en France pour une plaisanterie de petit journal, et je ne pense pas que ce soit beaucoup meilleur, ni d'un goût beaucoup Plus fin en Angleterre. Ou bien encore, dire que « le

train rapide qui emporte Esther vers une nouvelle existence est saupoudré comme certains gâteaux, » j'ai peine à me figurer que ce soit en aucune langue une façon bien simple, ou bien piquante, de signifier qu’il neige.

ll me paraît, d'ailleurs, à ces signes, qu'on en est en Angleterre où nous en sommes nous-mêmes. Nous aussi, nous écrivons de ce style précieux et brutal, entortillant de périphrases les choses les plus simples, comme de mauvais imitateurs de Marivaux, et de ci, de là, laissant échapper quelque mot vulgaire, emprunté de l’argot de la rue ou de l'atelier... Mais le sujet est de ceux qui demanderaient un volume.

Contentons-nous donc de dire, qu’en dépit de toutes ces critiques, les romans de miss Rhoda Broughton sont certainement à lire. Adieu les amoureux ! et Fraîche comme une rose, sont des œuvres fort honorables. Irons-nous d’ailleurs jusqu'à soutenir, pour expliquer l'estime assez modérée qu'il semble que l’on en fasse en Angleterre, ce paradoxe, après tout fort soutenable, que les compatriotes d’un écrivain vivant n’en sont pas toujours les meilleurs juges, ni surtout les juges sans appel ? Il faudrait pour cela qu’indépendamment des qualités de forme qu’on leur dispute, ces romans eussent une profondeur d'originalité qu'ils n’ont véritablement pas. Ce sont d’agréables récits, et voilà tout. Il est d’ailleurs un moyen de concilicr les éloges

dont les romans de miss Broughton nous paraissent dignes et les critiques dont ils ont été l’objet en Angleterre : c’est de faire la part très large au bon goût, au tact et à l’habileté de sa traductrice. Et, de fait, rien ne sera plus juste.

45 mars 1881.

Le mot n'est certes pas de la langue du grand siècle, et Boileau, que je sache, ne l’a nulle part employé; mais, depuis quelques années, l’usage l'a tellement consacré, l’usage, —- dont il faut que les académies elles-mêmes, tôt ou tard, et bon gré, mal gré, subissent l'autorité souveraine, — et puis, il dit si bien ce qu'il veut dire!

Être curieux de tout, et pourtant ne s'intéresser à rien, ou peut-être s'intéresser particulièrement à ce qu’il y a de moins intéressant au monde, comme le menu d’un souper de centième, la robe d’une demoiselle, ou les performances d’un cheval de course; — enregistrer au jour le jour, méthodiquement, les incidents les plus banals de ce que l'on est convenu d’appeler la vie parisienne, chiens écrasés, fiacres versés, caissiers en fuite, banquiers ruinés, voleurs arrêtés, assassins découverts, procès

gagnés, procès perdus, filles séduites, liaisons rompues, mariages manqués, amoureux noyés, asphyxiés, ou pendus ; — servirle tout ensemble, avec les noms propres, ou sous des initiales transparentes, ou sous des sobriquets plus révélateurs en quelque sorte que les noms eux-mêmes, agrémenté de spirituelles médisances ou de plaisanteries d'un goût douteux, et parfois relevé, d’une façon tout à fait imprévue, d’un trait de morale pharisaïque ; — voilà le reportage, et voilà sous quelle forme il est en passe, traîtreusement, de s’introduire, je ne dirai pas seulement dans le roman, je suis obligé de dire dans la littérature contemporaine.

. Ce n’est point hasard, si, pour étudier cette forme particulière du naturalisme dans le roman, nous choisissons et rapprochons ici les noms de M. Jules Claretie, l’auteur de la Maîtresse et des Amours d'un interne, et de MM: Edmond Texier et Camille Le Senne, les auteurs en collaboration de la Dame du lac et du Mariage de Rosette. Mais c’est qu'ils travaillent en effet tous trois dans la partie. Leur domaine, c’est l'actualité. Servons-nous du mot que les poètes, ayant licence de tout oser, et puisque aussi bien nous sommes en veine de barbarisme, * n'ont pas craint de mettre à la mode. La modernité, c’est leur domaine.

Le proverbe, un proverbe très naturaliste, a bien raison de dire qu’on ne ment pas à ses origines. Il y a des romanciers qui sont venus au roman par

le théâtre, et, ceux-là, dans tout un long récit qu'ils écrivent, n’y eût-il qu’une scène, une seule scène de passion, elle sera dramatique, et coupée selon les lois du théâtre. Il y en a d’autres qui sont venus au roman par la poésie : ceux-ci, leurs descriptions les trahissent, et si consciencieusement qu'ils s’appliquent à la peinture de l’exacte réalité, je ne sais quoi de délicat et de charmant, ou de douloureux et d'ému, perce toujours, qui les fait reconnaître poètes. Il y en a d’autres encore, — et c'est le cas de nos auteurs, — qui sont venus au roman par le journalisme, et vous les reconnaissez justement à cette préoccupation qu’ils ont de construire leurs romans sur les choses du jour, et d'imaginer, si je puis ainsi dire, dans la direction de la curiosité publique.

Ils commencent par faire une espèce d'enquête générale sur l’état de l'opinion. Quel est l’événement parisien de l’année dernière dont le retentissement dure encore, ou dont on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? De quelle intrigue pourrait-il bien former le nœud ? et quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison des menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume? C’est évidemment la première question que se posent les auteurs du Mariage de Rosette et de la Dame du lac. I s'agit d’abord pour MM. Le Senne et Texier

de rendre à « tout Paris, » ce que « tout Paris » leur a prêté; — le tout Paris des journaux, c’està-dire des courses et des premières représentations. Ils démarquent alors l'événement et dénaturent l'intrigue, ils déguisent les principaux personnages et griment les simples comparses; on voit passer dans leurs récits des rois imaginaires et des princes fantasliques; puis ils opèrent des mélanges, ils brouillent, ils amalgament, ils combinent, et concentrant tout cela sous l'enveloppe d’un style extraordinairement travaillé dans sa négligence, ou bizarrement précieux dans sa brutalité voulue, ils nous offrent des œuvres si parisiennes qu’elles cessent d'être humaines, si pleines d'allusions que pour les lire il faudrait avoir sous la main la collection des faits divers de l’an dernier, si fragiles enfin, qu'une fois OÔtées les parties d'actualité qui les soutiennent huit jours, elles croulent et s’évanouissent tout entières. MM. Le Senne et Texier n’ont pas été fidèles aux promesses de leurs premiers romans. Nous ne le constatons pas sans un regret bien sincère. L’élégante histoire de Cendrillon et le récit bizarre, hardi, mais en somme très curieux, qu'ils avaient intitulé: les Idées du docteur Simpson, nous avaient fait espérer beaucoup mieux que la Dame du lac, mieux que Monsieur Candaule, et mieux que le Mariage de Rosette.

M. Jules Claretie ne s’y prend pas tout à fait de la même manière. Il ne reste pas moins, aussi lui,

comme MM. Le Senne et Texier, un journaliste dans le roman.

Curieux de toute sorte de choses, d'histoire et de fiction, de science et d’art, de politique et de poésie, l’œil et l'oreille toujours au guet, servi d’ailleurs, trop bien servi, par une facilité merveilleuse, — que j'appelle merveilleuse pour ne pas la nommer regrettable, — M. Jules Claretie semble se borner, depuis quelques années, à vider, pour ainsi dire, périodiquement, des carnets de reporter dans le cadre d’une intrigue romanesque. Si quelques circon- ‘stances ont tourné l’attention vers les gens de thé4tre, M. Ciaretie, qui connaît les gens de théâtre, qui les a vus de près, et pratiqués, lui-même auteur et critique dramatique, d'écrire aussitôt et de publier le Troisième Dessous. Mais voici qu’une question scientifique s'élève ou plutôt reparaît, après avoir été pendant longues années reléguée, du commun accord des physiologistes et des médecins, dans le vaste domaine de l’inconnu, du douteux, et de l’inaccessible ; M. Claretie tout aussitôt de courir à la Salpêtrière, de consulter les uns, de faire causer les autres, de prendre force notes, et quand il croit être au courant de la question, de nous offrir les Amours d'un interne.

Notez bien le point. Ce n’est pas une histoire à conter qui le hante; ce ne sont pas des figures entrevues ou rencontrées qui l’obsèdent jusqu’à ce qu’il les ait fixées, pour s’en débarrasser, dans une

action dramatique ou dans une intrigue de roman; ce n’est pas enfin quelque remarquable et singulier état de l’âme ou de la conscience humaine dont il éprouverait le besoin de retrouver les antécédents, ou de déterminer les conséquences psychologiques. Non ! ce sont des informations qu'il a prises, en sa qualité de journaliste à qui rien de parisien ne doit demeurer ni ne demeure, en effet, étranger, et que le moment est venu de mettre en œuvre, parce qu'elles se présentent comme autant de réponses à des préoccupations actuelles de l'opinion publique. «On trouvera, nous dit-il dans la courte Préface qu'il a mise à ce dernier roman, étudiée dans ce volume — et pour la première fois par un romancier, — une des formes les plus étranges de la grande maladie du siècle. » Qu'est-ce à dire? Vous l’entendez bien. Il n’est bruit dans toute une province du monde savant, que des expériences d’un habile professeur ; M. Claretie saisit l'occasion et la saisit avidement ; et plutôt que de ne pas utiliser toutes ses notes, il se condamnera de gaieté de cœur à nous raconter les étranges amours de l'étudiant en médecine Finet avec Lolo, l cataleptique.

C'est ici que la question devient intéressante. En effet, les auteurs du Mariage de Rosette et l’auteur des Amours d’un interne semblent avoir de quoi répondre, et répondre victorieusement.

Oui, diront-ils, nous prenons des notes, autant de notes que nous en pouvons prendre, et nous co-

pions la réalité, nous la calquons d’aussi près que nous puissions la calquer, et nous la reproduisons, aussi fidèlement que nous la puissions reproduire; que voulez-vous donc davantage ? Au surplus, loin que nous ayons aucun parti pris de voir les choses en mal et de les peindre en laid, remarquez, au contraire, que nous faisons effort pour « dégager de la réalité littérale ce souffle de rêve qui est comme la brise de ce monde. » Que demandez-vous que l’on fasse ? et que faut-il pour vous contenter ? Si, par hasard, nous construisons en dehors et au-dessus de la réalité présente, dans le monde idéal du rêve et de la poésie, vous nous accusez de combiner l’imaginaire avec le fantastique; voici, cependant, que pour vous satisfaire, nous essayons d’être vraisemblables, d’être vrais, d’être réels, de ne rien peindre que nous n’ayons vu de nos yeux, de ne rien dire que nous n’ayons entendu de nos oreilles, de ne rien inventer qu'il ne vous soit facile à vous-même de confronter avec son original: et vous nous ferez un grief de l’exactitude même de nos informations ! vous retournerez contre nous les scrupules de notre conscience d'artiste ! et vous crierez au reportage ! Mais où donc alors voulez-vous que l’on prenne la matière, l’étoffe, la substance d’une littérature, sinon dans la vie contemporaine elle-même ? Sans doute ce ne sont pas des Manfred et des Lara qu'il vous faut pour vous plaire, des Han d'Islande et des Quasimodo ! Il n’y en a plus, si tant est qu’il y en ait jamais eu.

Que reste-t-il, par conséquent, que d’imiter la vie quotidienne ? Et la vie quotidienne, où est-elle, sinon dans nos journaux, journaux du soir et journaux du matin, dans l’historiette qui défrayait hier les conversations de la ville, dans le procès qui remplira demain trois et quatre colonnes de la feuille la plus grave aussi bien que de la plus « boulevardière, » dans la multiplicité de ces indiscrétions enfin, de toute sorte, qui deux fois le jour viennent déconcerter les sages de ce monde, et leur apprendre qu'ils essaieraient vainement de dérober à la curiosité publique le nom de leur tailleur et l'adresse de leur bottier? Et nous, romanciers, auteurs dramatiques, poètes même, cette vie quotidienne, plus heureusement nous l’imiterons dans sou infinie diversité, ne voulez-vous pas convenir que plus nous aurons le but approché ?

Mais je dis précisément que vous ne l’imitez pas dans sa diversité. Le fait est que le champ d’observation où la plupart de nos romanciers se renferment est trop restreint ; c'est un effet de la centralisation littéraire ; et leur observation, en général, ne va pas assez profondément, mais se joue comme à la surface des choses; c’est un effet de la rapidité de la production. Ce que j'appelle faire du reportage dans le roman, expliquons-nous donc bien nettement, ce n'est pas emprunter à la chronique d’hier un fait divers dont on aurait besoin pour la disposition d’une intrigue, le développement d’un

caractère et Ja démonstration d’une idée; mais c’est suivre la mode changeante et capricieuse dans la curiosité dont on la voit s’éprendre, aujourd’hui pour les questions économiques et demain pour les questions médicales; aujourd’hui, pour les demoiselles qui jettent du vitriol au visage de leurs amants infidèles et demain, pour les fils de famille qui tombent dans les lacets d’une fille d’expérience. Ce n’est pas s'approprier l'actualité, comme on fait les inventions de ses prédécesseurs, par droit de conquête et de plus habile occupant, mais c’est subordonner le choix de ses sujets aux brusques variations de l’opinion publique, et recevoir ainsi des faits la loi que l’art devrait leur imposer. C'est s’en prendre enfin à ce qu’il y a de plus superficiel dans le spectacle de la vie courante, et, chose bizarre! sous prétexte d’exactitude entière dans l’observation, c’est précisément aboutir à ne représenter des choses que ce qu'elles ont de moins réel.

On ne fait pas assez attention que c’est toujours par là, par ce qu’elles contiennent d’actuel et de moderne à leur heure, que les œuvres d’imagination vieillissent et périssent. Je ne veux pas élever la discussion trop haut, et je me contenterai de modestes exemples. Dites-moi donc par où les romans de mademoiselle de Scudéri, par exemple, et les romans de Crébillon fils ont péri ? Précisément par ce qu'ils contiennent de conforme ou, comme on disait alors, d’analogue aux mœurs de leur

temps. Si vous Ôtez du Grand Cyrus et de la Clélie ce qu’ils contiennent de galant, de romanesque et d’héroïque à la façon du xvur siècle; il n’en reste plus rien; comme si vous dépouillez les Égarements du cœur et de l'esprit de ce qu'ils contiennent d’ingénieux, de galant et de licencieux à la façon du xvirr° siècle, vous avez emporté le fond avec la forme, la substance avec l’enveloppe, et la moelle avec l’écorce. Mais, au contraire, pourquoi la Princesse de Clèves et pourquoi Manon Lescaut dureront-elles autant que la langue française ? pourquoi Valentine et pourquoi même Eugénie Grandet? des œuvres cependant bien diverses, et d’une qualité de style singulièrement inégale ? Nous avons déjà répondu : parce qu'elles ne sont datées, en dépit de la chronologie, ni Manon Lescaut de 1731, ni Valentine de 1833 ; parce que les indications de temps et de milieu, le costume et le mobilier, le décor et le langage du jour, n’y sont que ce qu’ils devraient toujours être, des accessoires; enfin, et d'un mot, parce que ce sont des œuvres composées par le dedans, et non pas fabriquées laborieusement . par le dehors. Autre point, qu’il importe encore de tâcher d’éclaircir.

Ce que l’on ne peut pas en effet disputer au réalisme, naturalisme, impressionnisme, ou de quelque autre nom qu'on l'appelle, c’est qu’il n’y a de ressource, de salut et de sécurité pour l'artiste et pour l’art que dans l'exacte imitation de la na-

ture. Là est le secret de la force, et là, — ne craignons pas de le dire, — la justification, la légitimité du mouvement qui ramène tous nos écrivains, depuis quelques années, des sommets nuageux du romantisme d'autrefois au plat pays de la réalité, D'où vient donc le malentendu ? et pourquoi, si je lis la Maîtresse, de M. Jules Claretie, ferai-je à l’auteur un grief de ce que j'ai l’air de louer quand je parle de Flaubert et de Madame Bovary, — mais non pas, à la vérité, de Bouvard et Pécuchet ? Pareiïllement, ce que j'ai certainement plaisir à louer dans le Nabab ou dans les Rois en exil, comment se fait-il qu'à mon grand regret je croie devoir le reprendre dans la Dame du lac ou dans le Mariage de Rosette ?

Il me serait facile d’opposer en termes généraux la supériorité de l’exécution; mais il vaudra mieux essayer de pousser plus avant, et nous ne sommes pas au terme de l’analyse. Il est rigoureusement vrai que M. Alphonse Daudet a mis en œuvre des éléments ou des matériaux du même genre que ceux dont MM. Le Senne et Texier font emploi. Mais, dans le Nabab et dans les Rois en exil, l’idée du roman et la connaissance des types était antérieure à la recherche, à l’accumulation, au choix des matériaux. Les auteurs de la Dame du lac et du Mariage de Rosette, au contraire, avaient déjà tous leurs matériaux assemblés, et comme sous la main, qu'ils attendaient encore qu’une

occasion s’offrit de les utiliser, et sans soupçonner eux-mêmes quelle serait cette occasion. En d’autres termes, ils avaient décidé que la Dame du lac, roman parisien, serait suivie d'un autre roman parisien, mais ils ne savaient pas ce que serait ce roman, et ils attendaient qu'un événement parisien à intervenir leur en suggérât le sujet, quel qu'il fût et pût être. C'est encore ainsi que la vive curiosité de M. Claretie s'étant un jour portée sur « ces névroses bizarres qui produisent les affolées du monde ou du théâtre, et les déséquilibrées du foyer ou de la place publique, » il avait commencé d'observer, d'étudier, de prendre des notes, bien résolu par avance à mettre dans un roman, dont la forme demeurait tout entière à trouver, les internes, les filles de service et les pensionnaires de la Salpêtrière. Mais, au rebours, j'’affirmerais sans hésitation que Flaubert avait observé la vraie madame Bovary longtemps avant que de songer à faire un roman de l’histoire de la femme du praticien d’Yonville.

Tout est là: dans le sens et dans la direction du mouvement. Il s’agit de savoir si la conception de l'œuvre est antérieure à la recherche des moyens d'exécution, ou si les moyens d'exécution, au contraire, sont acquis, étiquetés et classés antérieurement à la conception de l’œuvre. La question est si l'œuvre se soutient d'elle-même, ou par la poussée d’une armature extérieure.

Et ne croyez pas que ce soit peu de chose.

Vous diriez aussi bien qu’il n'importe guère si le savant, entré dans son laboratoire, préparant ses combinaisons ou commençant ses dissections, cherche quelque chose ou ne cherche rien. Mais, de même qu'en science, il ne sert à rien, ou presque rien, de constater des faits, si quelque idée directrice ne préside à cette constatation, tout de même en art, ilne sert à rien d’accumuler des études et de copier d’après nature, si quelque intention délibérée ne gouverne le choix de ces études et ne dirige la - main qui copie. Mettez d’ailleurs maintenant à votre chapeau l'étiquette qu’il vous plaira: Soyez naturaliste ou ne le soyez pas. Le mot importait tout à l'heure : il importe beaucoup moins maintenant. La qualité de votre observation dépendra bien moins de la patience ou de la précision avec laquelle vous prendrez des notes, que de fa justesse de coup d'œil et du bonheur de main avec lequel vous aurez choisi les notes qui seules peuvent servir à votre dessein.

Il est probable qu’alors vous ne serez pas exposé, comme dans le Mariage de Rosette, à me présenter, sous le nom de Samuel David, à la page 213, le même personnage qui s'appelait Abraham David, à la page 97. Et vous ne courrez pas la chance, comme dans les Amours d’un interne, de nous raconter à la page 824 l’histoire des « hystériques demeurées pétrifiées, tombées en catalepsie, chan-

gées en statues au premier son des cymbales, » et l'histoire des « cymbales d’une musique jetant brusquement en catalepsie toute une file d’hystériques, » à la page 456. Évidemment ces légères inadvertances tiennent à ce que, pour M. Jules Claretie, les faits, comme pour MM. Le Senne et Texier les personnages, ou plus exactement les personnalités, ont une valeur propre, une valeur individuelle, une valeur indépendante enfin de l’action à laquelle ils prennent part, ou du tableau dans lequel ils figurent. Le fait de ces cataleptiques, brusquement changées en statues, voilà ce qui paraît curieux à M. Claretie. Peu importe d’ailleurs qu’il vienne en son temps ou qu'il soit amené sans raison suffisante. Est-il intéressant à connaître ? et le connaissiez-vous ? ou si c’est M. Jules Claretie qui vous le fait connaître ? Voilà toute la question. Pareillement, dans le roman de MM. Le Senne et Texier, comment vous semble-t-il que soit enlevé cerapide croquis d'Abraham ou de Samuel David? Encore ici, reconnaissez-vous l’homme? ou ne le reconnaissez-vous pas ? Si non, les auteurs : sont en faute, et les voilà prêts, je n’en doute pas, à s’accuser de la meilleure grâce; mais si oui, que demandez-vous davantage; et le but n'est-il pas atteint? C’est qu'ils font du roman, si vous le voulez et si vraiment vous tenez à ce mot, mais ils font du reportage et du journalisme d’abord. Je disais tout à l’heure qu'ils n'avaient pas d’idée

de roman antérieure au choix de leurs personnages. à la construction de leur intrigue, à l’accumulation de leurs matériaux. J'avais raison et cependant je me trompais. ils ont une ferme intention et un propos délibéré : c'est de donner au public ce que le public demande, et de le servir selon son goût. Que si d’ailleurs ils se méprennent sur ce goût du public, je n’y prends pas garde pour cette fois, et c'est ici, bien entendu, de ce qu'ils veulent faire, non de ce qu'ils font, que je parle. Il n’est pas de journaliste non plus qui ne soit exposé tous les jours à se méprendre sur la manière dont le public accueillera le premier Paris ou l'article de fond qu’il vient d'écrire. Mais, incontestablement, c’est sur l’état de l’opinion et sur le mouvement de la curiosité qu’il règle lui-même ou qu'il croit régler son article, et son principal souci, c’est de donner une forme, une figure, une voix à ce que pensent, comme lui, toute une catégorie de lecteurs. Ainsi des romanciers qui font du reportage dans le roman.

Il est possible qu'ils voient juste, il est possible qu’ils sachent observer, il est possible qu'ils sachent rendre, mais ils ont la main et l’œil ainsi faits qu'ils ne rendront, et n'observeront, et ne verront que ce qu'ils croient particulièrement propre à piquer la curiosité du public auquel ils s’adressent. — Ils écrivent pour être lus, — et, quoi qu’en disent les hommes à principes, c'est le cas de tous ceux qui écrivent, — mais j'estime qu’ils songent

bien moins à se satisfaire eux-mêmes qu'à satisfaire un certain public. Ils sont comme à la piste de la vérité d'aujourd'hui, médiocrement soucieux, à ce qu’il semble, de savoir si la vérité d'hier était Ja mème, ou si celle d'aujourd'hui ne sera pas l'erreur de demain. Et nous pouvons dire que tous les sujets, indistinctement, leur sont bons, parce qu’en effet il n’en est pas un dans le cadre de qui, par avance, ils ne soient sûrs, avec un peu d’habileté, de pouvoir introduire tout l’arriéré de leurs observations et tout le stock, en quelque manière, de leurs notes accumulées. Or,et c'est un point encore d’une grande importance, il n’y a rien, je crois, qui contribue, plus sûrement que cette dispositiän d'esprit, à rétrécir de plus en plus le champ de l'observation.

Et comment pourrait-il en aller autrement? Ce public, en effet, à la curiosité de qui le romancier se fait comme une spécialité de donner les satisfactions qu'elle exige, il se compose bientôt d’un très petit nombre d'initiés pris pour représentants de l'opinion tout entière. Je pose une seule question. Je demande à MM. Le Senne et Texier quelle espèce d'intérêt ils croient que les rentiers de Guingamp, par exemple, ou de Quimper-Corentin, puissent prendre à la lectüre du Mariage de Rosette, et je demande à M. Jules Claretie ce que pourront bien entendre aux Amours d’un interne les honnêtes bourgeoises, les bonnes mères de famille de Brignoles

et de Draguignan ? A quoi veulent-ils que s'attache, dans un roman qui se passe tout entier dans le monde « théâtral, » un public qui ne connait rien de ce monde? À quoi, dans un roman dont l’action se circonscrit au périmètre de la Salpêtrière, un public à qui les noms d’hystérie, d’hypnotisme et de catalepsie sont aussi profondément inconnus, grâce aux Dieux, que les affections ou maladies qu'ils représentent ?

Eh bien ! mais, répondront-ils, c'est pour leur faire connaître cet inconnu, précisément, que nous écrivons les Amours d’un interne ou le Mariage de Rosette. Erreur ! répondrai-je à mon tour. Vous confondez deux choses qui diffèrent et qui diffèrent profondément. Actualité n’est pas réalité. Je sais bien là-dessus que, pour un journaliste, la France entière, comme jadis elle était contenue pour un courtisan du grand roi dans les antichambres de Versailles, est aujour-d’hui contenue dans quelques quartiers de Paris. Mais je voudrais précisément que l'observation du romancier passât quelquefois la barrière, s’étendit par-delà les fortifications, et même ne dédaignât pas de visiter parfois la province. Faut-il le dire en quatre mots? On fait aujourd'hui trop de pièces pour le public des premiéres et trop de romans pour les lecteurs de Paris, et d’un certain Paris encore, qui n’est pas tout Paris.

L'humanité cependant est plus large. Si curicuses que puissent être les déformations que les

caractères ou les tempéraments subissent en s’accommodant à de certains milieux, très artificicls, comme l’atmosphère surchauffée de nos salons et de nos théâtres, je soutiens qu’à mesure qu’on les étudie de plus près, et que l’on s’y enferme à la façon de tel spécialiste dans son oculistique, ou tel autre dans telle autre étroite province de la science médicale, on perd le sens de l’ensemble et l'habitude même de la véritable observation. C’est un homme précieux qu’un habile oculiste, quand il s’agit de se faire opérer de la cataracte : mais assurément, ce n’est pas lui que j’interrogerai si je veux me faire une idée de l’histoire naturelle générale. On raconte à ce propos qu’un jour unillustre professeur vantait, et vantait sans mesure, un travail qu’il avait eu récemment l’occasion de lire, ou peutêtre qu’il avait été chargé d'examiner. C'était la monographie d’un mollusque, si vous voulez, ou d’un poisson,'si vous l’aimez mieux. Oui, mais, fit observer quelqu'un tout à coup, si pourtant ce mollusque ou ce poisson n’existait pas, que resterait-il bien du travail que vous vantez? et quelle espèce d'intérêt nous présenterait-1l?

On ne saurait mieux dire. Et la question revient plus souvent qu’on ne croit, en matière d'art comme de science. Il ne suffit pas d’avoir vu, d’avoir observé, mais il faut encore que quelque chose de général, voilà pour la science; et quelque chose d’universellement humain, voilà pour l’art; soit comme

engagé dans votre observation même. Autrement, si votre roman ou votre Mémoire scientifique dépend et dépend tout entier de l'existence éphémère des singularités qu’il constate ou des personnages qu'il met en jeu, ni l’un ni l’autre n'est fait, il reste à faire, et c’est tout naturellement qu'il deviendra le bien du premier qui s’en emparera. Mais, si je suivais plus loin cette indication, ce serait la théorie de l’invention littéraire qu’il faudrait examiner, et ce n’en est pas aujourd’hui le temps. Bornons-nous donc à signaler le danger et résumons-le d’un mot qui ramène, je ne veux pas dire cette discussion, mais ce programme de discussion, à son point de départ : l'observation devient moins large à mesure qu’elle devient plus exacte, plus précise, plus microscopique et, par conséquent, à mesure, s'éloigne davantage de la nature même et de la vérité.

Ajoutons en terminant que toutes les objections tombent si les romanciers ne se proposent d'autre succès que le succès du jour, et l’oubli du lendemain. S'ils n'ont d’ambition en 1881 que de satisfaire les caprices de 1881, et qu’ils se soucient médiocrement du jugement qu'on pourra porter de leur œuvre en 1882, c’est leur affaire, nous n'avons rien à dire, et c’est comme si nous n’avions rien dit. Mais si nous avions pu supposer un seul instant que l’ambition littéraire des auteurs du Mariage de Roseite, ou de l’auteur des Amours d'un interne, se

réduisit à si peu de chose, nous n’aurions absolument soufflé mot ni de l’un ni des autres. Si nous avons cru devoir en parler, c’est que leurs derniers romans soulevaient une question littéraire intéressante, — sur l'emploi de l'actualité dans le roman, — mais c'est aussi, c'est surtout que nous croyons ei que nous espérons qu’ils pourraient les uns et les autres faire usage de leur talent pour donner tort à notre critique même. M. Claretie possède une incontestable et très remarquable habileté de facture, quoiqu'il ne travaille pas, si je puis ainsi dire, assez serré; MM. Le Senne et Texier ne sont ni des observateurs médiocres, ni des analystes inhabiles ; je ne crois pas me tromper en Jes louant particulièment d’une certaine indépendañce de plume qui donne parfois l’illusign de la libre satire : voudrontils donc se condamner au reportage à perpétuité ?

15 avril 1881.

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