LES ORIGINES
On a dit des réalistes, et je ne saurais décider si c'est avec plus d'esprit ou de profondeur, que « leurs qualités, qui sont grandes, perdaient leur prix pour n'être pas employées comme il faudrait; — qu’ils avaient l'air de révolutionnaires parce qu’ils n’affectaient d'admettre que la moitié des vérités nécessaires ; — et qu’il s’en fallait à la fois de très peu et de beaucoup qu’ils n’eussent strictement raison. » Ce peintre de talent, Eugène Fromentin, qui fut un si tare écrivain, ne parlait en ces termes, ou du moins n’avait l’air de parler que de peinture; mais le sens de ses paroles allait au delà de sa pensée même, et portait plus loin, qu'il y visât ou non; si bien que, pour caractériser ce qui fait la force et la faiblesse à la fois du naturalisme en littérature,
et certain de ne pouvoir trouver mieux, je ne voudrais pas changer un mot, ni seulement déplacer une virgule, aux quelques lignes que je viens de transcrire. Il me suffit, où Fromentin sous-entendait le nom de Gustave Courbet, de mettre lisiblement le nom de M. Zola.
M, Zola, tout récemment, rassemblait en un volume une demi-douzaine d’études, sur Balzac, sur Stendhal, sur Flaubert, — au demeurant sur luimême. Il nous présente ce livre comme une « histoire du roman naturaliste, étudié dans les chefs qui en ont successivement apporté et modifié la formule. » Acceptons-le provisoirement pour tel. C'est donc un morceau de pensée, comme les ‘ romans de M. Zola, selon l’expression dont il a luimême enrichi la langue, sont un morceau de rue. Je suis obligé de dire que, si la brosse de M. Zola, vigoureuse et puissante, est habile à peindre le morceau de rue, sa plume, très hésitante, — sous son apparence de précision brutale, — et très maladroite, est prodigieusement inhabile à traduire le morceau de pensée. J'en ai déjà plus d’une fois cité de mémorables exemples ; il pourra donc être assez aujourd'hui d’un seul, pourvu qu’il soit topique. C’est quelque part où M. Zola se défend, avec plus de bonne volonté que de succès, on va le voir, de toute accusation d'orgueil ou de vanité. Moi ! s’écrie-t-il, orgueilleux ! moi, Zola, crevant de vanité ! — le mot est de lui, je n’ai pas besoin de
le dire; — moi, convaincu de ma propre valeur! « J'ai trop de sens critique! » Il a trop de sens critique ! Or notez que le sens critique est tout justement ce qui lui manque le plus. Ses vues sont courtes, sa judiciaire est chancelante ; il n’a ni le sentiment de la nuance, ni le sentiment de la mesure ; et même, lorsqu'il veut affecter l’impartialité, c’est en vain, il a beau faire, il ne saisit jamais qu’un seul aspect des choses. Il n’en écrit pas moins bravement : «J'ai trop de sens critique. » C'est-à-dire, il ne se pique que de voir toujours parfaitement clair, que de raisonner toujours parfaitement droit, que de conclure toujours parfaitement juste, rien de plus ; et c'est ce qu'il a trouvé de mieux pour écarter de lui cette accusation d’orgueil que j'eusse, à sa place, très aisément acceptée, mais surtout sans mot dire. Car il y gagnait deux choses : l’une, de ne pas laisser voir comme en effet le reproche, puisque reproche il y a, tombait sur lui, droit et d’aplomb; et l’autre, de ne pas faire preuve une fois de plus, avec toutes ses prétentions au style, d’une fâcheuse ignorance de la propriété des termes de la langue. |
Veut-il peut-être qu'on lui fournisse la meilleure justification qu’il pût produire? C’est qu’il se mêle à son orgueil une dose copieuse de naïveté. M. Zola pe se fâchera pas, ou du moins je lespère. Il : aime, — sans se douter qu'il a ce trait de commun avec Boileau, — que les choses soient nommées
par leur nom. El püis, il ne se gêne vraiment pas assez quand il parle des autres pour que nous soyons tenus, si nous parlons de lui, d’envelopper notre façon de penser dans les circonlocutions d'usage.
On n’a pas oublié le jour que, critiquant, avec autant d’injustice que de justesse, un poème récent de Victor Hugo, (c'était l’Ane), et s’acharnant sur je ne sais quel vers où le nom de Niebuhr se trouvait enchâssé, il s’en allait, demandant aux échos d’alentour : « Niebuhr ? Qu’est-ce que Niebuhr? Où celui-ci prend-il Niebuhr ? Que l’on m'amène quelqu'un qui confaisse Niebuhr ! » Il est clair qu’il ne savait pas que sa question sonnait aux oreilles à peu près comme s’il eût demandé ce que c'était que Bichat. Je cite le nom de Bichat : c’est pour flatter la manie de physiologie qui possède l’auteur de « l’histoire naturelle » des Rougon, et que, l’ayant amadoué de la sorte, je lui fasse accepter plus facilement ce qui me reste à lui dire.
Au surplus, nous aurions tort de lui en vouloir de son ignorance : il l’a cultivée, c’est vrai, mais elle lui est naturelle. Il aurait grand tort surtout de vouloir s’en défaire, et son plus cruel ennemi n'oserait lui souhaiter ce malheur.
C’est sa force, et sa joie, et son pilier d’airain!
Plus encore que cela, c'est le meilleur de son originalité. Ce n’est pas un mince avantage, au fait, que
rt
de s’endormir chaque soir, et de se réveiller chaque matin, profondément convaincu que l'Amérique, ou voire la Méditerranée, restent toujours à découvrit. Je parle ici sans plaisanterie. Cette vigoureuse ignorance n'est-elle pas la forcée même de la jeunesse ? et pour attaquer les préjugés (c’est un 1not qui signifie, comme chacun sait, les idées que nous ne partageons pas) quelle meilleure disposition y a-t-il que de n’en avoir jamais examiné les fondements, si ce n’est de ne pas se douter qu’ils en puissent avoir un? Il est fâcheux seulement que l'on s’'avise alors d'écrire l’histoire, et que, tandis que l’on avait tant de choses à nous dire des Rougun-Macquart croisés de Quenu-Gradelle, on perde plutôt son temps à vouloir nous conter, tout à fait fantastiquement, les origines du roman naturaliste.
La question est mal posée, d’abord, et, il faut mettre en doute le sens critique de M. Zola, si c’est M. Zola qui se trompe, où sa sincérité, si c’est le lecteur que l’on trompe. Est-ce que nous serionsadmis, par hasard, si nous voulions discuter l’esthétique naturaliste, à laisser de côté Balzac et Flaubert, le Pére Goriot et Madame Bovary, pour aller nous en prendre aux romans de Paul de Kock, à la Laïtière de Montfermeil où à Gustave le Mauvais Sujet ? EtM. Zola peut-il croiré en conscience, que, si la critique persiste à maintenir contre lui les droits du roman qu'il appelle idéalisté, ce soit au nom' des Alexandre
Dumas et des Frédéric Soulié, par un reste d’admiration de collège pour les Mémoires. du Diable, ou pour Monte-Cristo ? Mais s'il ne le croit pas, quel est alors ce procédé de discussion? « Les lecteurs exigeaient en ce temps-là, nous dit-il, qu'on les tirât de la réalité, qu'on leur montrât des fortunes réalisées en un jour, des princes se promenant incognito avec des diamants plein leur poche, des amours triomphales, enlevant les amants dans le monde adorable du rêve, enfin tout ce qu’on peut imaginer de plus fou et de plus riche, toute la fan- ‘ taisie d’or des poètes. » Où a-t-il vu cela, je le demande, que dans le roman-feuilleton, à moins que ce ne soit dans le roman de Balzac? Où sontelles, dans Clarisse Harlowe et dans la Nouvelle Héloïse, ces « fortunes réalisées en un jour ? » Où sont-ils, dans Werther, dans René, dans Obermann, . dans Adolphe, ces « princes qui se promènent incognito avec des diamants plein leur poche? » Où sont-elles enfin, dans les tragiques histoires d’Indiana, de Valentine, de Jacques, ces «x amours triomphales enlevant les amants dans le monde adorable du rêve ? » Voilà les chefs-d’œuvre du roman idéaliste; avec tous leurs défauts, que nous signalerons volontiers à M. Zola, quand il le voudra, car il ne les connaît pas, et voilà, si sa critique était avisée, les œuvres et les noms auxquels il devrait s’attaquer. « Tout ce qu’il y a de plus fou et de plus riche, » mais, qu’il nous le montre donc une fois
dans les romans de Mérimée! et nous nous engageons, par échange de bons procédés, à lui montrer, nous, dans les romans de Balzac, « toute la fantaisie d’or des poètes ! »
La vraie question, cependant, la voici. Vous ne trouverez pas, depuis Richardson et Jean-Jacques, un seul romancier, de quelque valeur ou seulement de quelque renom, qui n’ait eu la prétention, plus ou moins hautement affichée, de rétablir dans leurs droits méconnus par des conventions arbitraires la vérité, la nature, la réalité. Rien de plus facile que d’accumuler des textes. Je n’en produirai qu’un, mais qui devra toucher, j'imagine, comme une délicate attention de notre part, l’auteur du Ventre de Paris. « La vraie nature, disait Fielding il y a plus de cent ans, est aussi rare à rencontrer chez les écrivains que dans la boutique des Quenu-Gradelle un vrai jambon de Mayence, ou de vraie mortadelle de Bologne ‘». Ils en ont tous dit autant, n'importe pour aujourd’hui sous quelle forme, et tous, ils ont écrit, l’un après l’autre, sur son enseigne : « Au vrai jambon de Mayence, » ou : « À la vraie mortadelle de Bologne. »
1. Je ne saurais pourtant me tenir de joindre, au moins en . note, quelques lignes de la préface que Crébillon fils a mise en avant de ses Égarements du Cœur et de l'Esprit : «Le roman, si méprisé des personnes sensées, et souvent avec justice, serait peut-être de tous les genres celui qu’on pourrait rendre le plus utile... si, au lieu de le remplir de situations ténébreuses et forcées, de héros dont les caractères et les aventures sont tou-
Remarquez de plus, et la chose'en vaut la peine, qu'ils ont tous voulu dire la même chose, Ils n’ont pas entendu ces mots de nature et de réalité comme cabalistiques, celui-ci d’une manière et celui-là de l'autre, mais, unanimement, dans leur sens le plus simple, le plus ordinaire, le plus banal. « Nature, » c’est-à-dire « nature; » et « réalité, » c’est-à-dire « réalité. » De telle sorte que le vrai problème n’est pas de savoir de quel œil éhacun d’eux a vu la nature, ni même comment sa main Obéissait à son œil, et dans le difficile passage de la sensation à l’exécution s’écartait peut-être de la nature; ou du moins ces problèmes ne viennent que bien loin après le principal, qui est de savoir ce qu'était pour chacun d'eux, en son temps, et dans son milicu, la notion commune de nature et de réalité. Or, à mesure que les générations croissaient en expérience et que la vie des sociétés se corhpliquait, ce sont ces notions, elles aussi, qui toutes seules se compliquaient et s’élargissaient. Et c’est sur quoi M. Zola, s’il eût voulu vraiment construire un livre, eût dû faire porter tout l'effort de sa démonstration.
Il eût alors parlé de Rousseau tout autrement qu’il ne l'a fait et signalé, par exemple, dans la Nouvelle Héloïse, quelque chose d’absolument noujours hors du vraisemblable, on le rendait... le tableau de la vie humaine... On ne pécherait plus contre les convenantes et la roison; le sentiment ne serait plus outré; l’homme enfin
verrait l'homme tel qu'il est; on l'éblouirait moins, mais on l'instruirait davantage. » |
veau : le premier roman moderne où l'amour ait élé traité comme chose sérieuse, et comme affaire importante de la vie.
L'amour, en effet, ou plus généralement les relations d’un sexe à l’autre, n'avaient élé jusqu'alors traitées, dans notre littérature, et le théâtre mis à part, que de deux manières : à Ja manière italienne, c'est-à-dire galante comme dans les romans de mademoiselle de Scudéri, par exemple, ou à la manière libertine, c’est-à-dire gauloise, comme, par exemple, dans le Diable boiteux. — J’excepte ici de la généralisation Gil Blas et Manon Lescaut, à titre d'œuvres uniques, de la même façon que dans l’histoire du roman anglais on en excepterait Robinson Crusoé ct les Voyages de Gulliver. — On vit donc pour la première fois, dans la Nouvelle Héloïse, l'amour devenu le héros du roman. On y vit pour la première fois, aussi, les malheurs domestiques d’un Saint-Preux ou d’une Julie d'Étange, élevés per l'ampleur du développement et l’éloquence de l'accent jusqu'à la dignité des infortunes tragiques de la race d’Atrée et de Thyeste. On y vit pour la première fois, encore, les personnages du drame placés dans la dépendance de ce que nous avons depuis lors appelé le milieu, puisqu'il n’est pas jusqu’à ces odeurs qui jouent dans le roman naturaliste un rôle si capital, — ou si caypiteux, — que, dans la chambre de Julie, Saint-Preux ‘n'ait avidement respirées. On y vit enfin, pour la
première fois, un écrivain livrant au public sa propre histoire, et sinon « sa tante et sa belle-mère toutes vives, » (la formule est de M. Zola), du moins les paysages qu'il avait vus, les personnes qu'il avait connues, les expériences qu'il avait traversées. De ce jour, le roman moderne était créé. La vie commune venait d’entrer dans le domaine de l’art, la vie réelle, dépouillée de ces déguisements, plus ou moins antiques, et de ces travestissements, à l’espagnole ou à la napolitaine, dont on l’avait jusqu'alors affublée. |
Je passerai rapidement sur Werther et sur René. Ce ne sera pas toutefois sans donner le conseil à M. Zola de lier connaissance avec Gœthe. La lecture n’en est pas toujours amusante, etje lui concède que plus d’une fois il y bâillera. En revanche, il apprendra combien de temps l’auteur de Werther attendit qu'un accident de la vie réelle vint lui apporter tout fait le dénouement que son imagination ne lui avait pas suggéré. Mais quant à René, puisqu'il est ici question de « roman expérimental, » on serait reconnaissant à M. Zola de vouloir bien nous indiquer quelque part une expérience psychologique plus personnelle.
Et à ce propos, pourquoi ne dirions-nous pas deux mots d'Obermann et d’Adolphe? « Le cadre du roman se simplifie encore, dit M. Zola, — louant avec emphase l’une des œuvres les plus médiocres de MM. de Goncourt; — il ne s’agit plus d’une galerie de portraits,
d'unesérie de types nombreux et variés... Cette fois, c'est une figure en pied, la page d’une vie humaine, et rien autre. Pas de personnages, ni au même plan ni au second plan... plus de roman proprement dit... la dernière formule est brisée... il n’est plus nécessaire de nouer, de dénouer, de compliquer, de grossir le sujet dans l'antique moule ; il suffit d’un fait, d’un personnage qu’on dissèque, en qui s’incarne un coin de l’humanité souffrante... » Il dit, comme vous voyez, peu de choses en beaucoup de mots; c’est l’enthousiasme qui se déborde; les grandes admirations sont loquaces. Là-dessus, il me fera plaisir de me montrer « l'antique moule » dans Obermann, et la « dernière formule » dans Adolphe.
Que si maintenant Gœthe, si Chateaubriand, si les romantiques à leur suite, n'ont pas une place plus large dans l’histoire des origines du roman naturaliste, c’est justement parce que, bien ‘loin d’avoir agrandi le cercle que Rousseau venait de tracer au roman moderne, ils l’auraient plutôt rétréci.
Le monde de la Nouvelle Héloïse est incontestablement plus divers que le monde de Werther, et surtout de René. Les acteurs y vivent plus en dehors d'eux-mêmes ; ils y sont engagés dans des relations plus nombreuses, plus variées, plus complexes; ils y sont plus mêlés à ce quise passe autour d’eux. Le malheur, il est vrai, c'est que, dès qu’ils ouvrent les yeux sur ce qui les environne, Rousseau, qui
les accompagne, aussitôt leur ôte la parnle, 66 com mence de disserter en leur nom. Si l'inconvénient ne serait pas inséparable de Ja forme épistolaire, c'est ce qu'il y aurait lieu d'examiner. On voit du moins que dans Clarisse Harlowe, Richardson, avant Rousseau, ne la pas pius évité que George Sand, après Rousseau, dans Jacques. Mais, en tout cas, il fallait y parer. C'est à quoi servit le roman historique.
Je ne serais pas plus embarrassé de défendre que d'attaquer ce genre un peu passé de mode aujourd’hui. Ce n’est pas un genre faux, c’est plutôt un genre neutre. Mais quelle que sait au fond sa valeur intringèque, et quoi que l’on puisse penser de Notre-Dame de Paris ou de Cing-Mars, ei du Monastére ou du Dernier des barons, un point 6si hors de çcontestation, c’est que le roman historique est une excellente école pour apprendre à poser en pied un persannage, et le détacher en quelque manière de la dépendance de son auteur.
On passe aisément à Gœthe de parler par la bouche de Werther, et nous en Savons plus d'un qui ne se soucie guère, en écoutant René, que d'en-
tendre Chateaubriand. Il est moins facile à Victor
Hugo de mettre ses idées dans la bouche de Louis XE, et l'on exige de Walter Scoti qu'il fasse parler Marie Stuart comme elle a dû parler, je veux dire comme on se figurait, au temps de Walter Scott, qu’elle avait dû parler. Ur ainsi, nombre de détails
familiers, détails de bric-à-brac, je l'avoue, plus souvent que d'histoire authentique; détails de costume et d'ameublement que leur insignifiance eût écartés d’un récit de mœurs contemporaines ; détails vulgaires ou grossiers, que l’on ne supportait jadis qu'autant qu'ils avaient reçu de l’histoire une consécration de dignité, pour ne pas dire presque de poésie, se sont l’un après l’autre glissés dans la trame du récit. Tel se fût presque indigné de rencontrer des toucheurs de bœufs dans un roman de mœurs contemporaines, qui comprenait pourtant, et ne se plaignait pas, que, pour écrire Ivanhoe, Walter Scott mit en scène des porchers saxons. On eùt trouvé premièrement inutiles, et secondement du plus mauvais goût, ces descriptions aujourd’hui si fréquentes d’assommoirs, de bouges et autres mauvais lieux, mais on ne s’étonnait pas outre mesure que Victor Hugo, dramatisant le Paris du moyen âge, y décrivit plus que copieusement la population de la cour des Miracles.
C'est que l’on se rendait compte, ou si vous l’aimez mieux, c’est que l'on sentait instinctivement que la valeur dy roman historique dépendait toute entière d’une reconstitution des personnages par l'intermédiaire de ce fameux milieu. Otez en effet le milieu: plus de roman historique ; mais posez le milieu : vous créez le roman historique. Cette simple remarque permettra peut-être à M. Zola de comprendre l'admiration très sincère que Balzac a pro=
fessée pour Walter Scott. « Il est très curieux de voir le fondateur du roman naturaliste, nous dit M. Zola, l’auteur de la Cousine Bette et du Pére Goriot, se passionner ainsi pour l'écrivain bourgeois qui a traité l’histoire en romance. » Eh! non! beaucoup moins curieux qu'il ne semble à M. Zola. Mais, dans le roman de Walter Scott, par-dessous le décor historique, Balzac, sans doule, à vu ce que tout le monde y voit, le roman de mœurs qui tissait insensiblement sa trame, dans les filets de laquelle il allait bientôt avoir enveloppé toutes les classes de la société. |
L’œil de M. Zola n’est décidément sensible qu'aux couleurs crues, rouge écarlate, vert pomme, jaune serin; il prend Stendhal pour un psychologue, Frédéric Soulié pour un idéaliste; et ce qui
l’étonne le plus dans la Correspondance de Balzac, :
c'est que Balzac fasse une différence entre l’auteur des Trois Mousquetaires et l’auteur des Puritains d'Écosse. Est-ce qu’ils ne font pas tous les deux du roman historique, et que faut-il davantage ?
Si M. Zola n'a pas vu pour quelle part le roman historique avait contribué à l'élargissement du roman de mœurs, il n’a pas vu non plus pour quelle autre part y avait contribué le roman de George Sand.
Je ne voudrais rien exagérer. Au sens où M. Zola prend le mot de naturalisme, il n’y a rien de moins naturaliste que les romans de George Sand. Et cepen-
dant, pour ne toucher ici qu’un seul point parmi tant d'autres, n'est-il pas vrai que c’est de l’apparition de Valentine et de Jacques que date l’introduction des questions sociales dans le cercle du roman ? Pourquoi M. Zola, quand il nous parle « d'aventures qui ne se seraient jamais passées et de personnages qu’on n'aurait jamais vus, » ne nous souffle-t-il mot de tels et tels romans de George Sand? Qu'y a-t-il dans Valentine qui ne se passe, ou ne puisse se passer, tous les jours ? et pourquoi les personnages de Jacques n’auraient-ils pas existé? Les souffrances d’une femme mal mariée, qu'y a-t-il là qui ressemble si peu « aux gens que l’on coudoie dans les rues ? » Le désespoir d’un mari qui voit sa femme de jour en jour s’écarter de lui davantage, qu'y a-t-il à qui diffère tant « de la vie toute plate que mène le lecteur ? »
Mais, de plus, et c’est ici la nouveauté du roman de George Sand, en même temps que ç’en fut jadis le danger, les personnages ne sont plus comme autrefois enfermés dans le cercle de la famille, ils sont en communication perpétuelle avec les préjugés, c’est-à-dire avec la société qui les entoure, et avec la loi, c'est-à-dire avec l'État. Plus tard, c’est le riche que le romancier mettra en contact avec Île pauvre, et le patron avec l'ouvrier, le peuple avec Ja bourgeoisie, pour instituer ce que M. Zola veut qu’on appelle des expériences. Il n’importe pas, làdessus, que le Meunier d’Angibault ou le Compagnon
du tour de France soient médiocremient divertissants à lire. Il n’importe pas davantage düe, dans Valentine même et dans Jacques, lés personnages vers la fin du récit, tournent au typé, conifné disait Sainte-Beuve, et deviennent de purs symboles. f1 n'importe pas non plus que ces thèses, toutes fondées sur le droit divin dé la passion, soient fausses
pour la plupart, et quelques-unes d'autant plus.
dangereuses qu’elles sont plus éloquemment développées. Mais ce que l’on ne peut pas nier, c’ést qu'en devenant la substancé même du romän, ces thèses y aient comme introduit nécéssairement tout un monde de personnages qu'oti n’y aÿväit pas encore vus figurer.
je conviens d’ailleurs sans diMiculté qu'il manquait ici quelqué chose, ét ce dquelqué chose, je le désigne d'un mot en disant die ces romätis ne sont pas des romäahs où l’on fnange. Tel historien, très grave, a soutetiu que l’inventioti de la chemise avait märqué l’une des étapes de 14 civilisation moderne, et tel autre, ho moins grave, que l’on en pourrait dire autant de la substitution du pañtälon à la culotte. C’à été la grande révolution accomplie par Balzac datis le roman qüe d’y avoit fait entret les préoccupations de la vie matérielle. Il faut vivre, — primum vivere, deinde philosophari: — pour vivre, il faut manger; pout manger, il faut de l'argent; pour avoir de l'argent, il faut travailler : pour travailler, il faut apprendre, savoir, éxércer
un métier, C'est-à-dire être l’hothrmme d’une profession, d'une condition, d’une classe déterminées;
Cest ainsi que s’est introduite dans lé roman la diversité des conditions, chacune caractérisée par les traits qui lui sont propres, retracée dans les conversations des persontes, et reproduite pour ainsi dire jusque dans la nature de l’intrigué. « 1l faut être, a-t-où dit, presque commetftant pour comprendre César Biroileau, ët presque magistrat pour comprendré Une Téhébréuse Affütre. » C'est encore ainsi, par une inévitable nécessité de liaison, que s’est déversée dans le roman l’exacté tetminologie des ateliers, lé solécisime comtertial, le batbarisme industriel, ld catachrèse des holles, la synecdoque dé la rte, langue vivante, a-t-on dit; mais plutôt langiüe barbare, én te qu’elle est toujouts abréviative dit souti de bien dire et libératoire de l'obligation de penser. Enfin, c’est encore ainsi qué 8’ést introduite dans Îe roman cétte question d'argent el, naturellement, avec elle, tout ce que l'acquisition de la fortune, du le soin de la cunservét seulement, exige de patience et d'efforts, de calculs et de combinaisons, d’arithmétique ét d’algèbré, de chicaties et de procès, de défaites subles et de batailles gagnées….
« Il ne Îles a pas logés, tous ses beaux jeunes gens sans le sou, dans des mansardes de convention, tendues de perse, à fenêtres festonnées de pois de senteur, et dotinant sur des jardins ; il ne leur fait
pas manger des mets simples, apprétés par les mains: de la nature; il ne les habille pas de vêtements sans luxe, mais propres et commodes ; il les met en pension bourgeoise chez la maman Vauquer ou les accroupit dans l’angle d’un toit, les accoude aux tables grasses des gargotes infimes, les affuble d'habits noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les envoyer au mont-de-piété, s’ils ont encore, chose rare, la montre de leur père. »
C'est à Théophile Gautier que j'emprunte ces lignes. M. Taine, dans la belle étude qu’il a consacrée jadis à Balzac (et qui pourrait bien avoir éveillé la vocation de M. Zola), remuant cette même question d'argent, en a peut-être parlé plus fortement que Théophile Gautier. Mais nous aimons mieux la légère et bienveillante ironie qui perce ici sous l'éloge. Théophile Gautier donne la vraie note. Admirons Balzac, mais ne sacrifions personne sur ses autels. Il n’a pas fondé « notre roman actuel » peut-être même, — et c'est un aveu dont il faut tenir compte à M. Zola, — renierait-il l'école de Médan, il a tout simplement écrit le roman de Balzac. N'est-ce pas assez?
Maintenant, si nous ne voulions pas strictement imiter ces indications rapides à la littérature fran- Çaise, croit-on qu'il n’y aurait pas bien lieu de dire ici quelques mots du roman de mœurs anglais contemporain ?
M. Zola prendrait-il sur lui d’affirmer que Dickens
ou Thackeray, pour ne nommer que les plus populaires, n’ont pas exercé quelque influence, eux aussi, sur le naturalisme français ? Beaucoup plus grande assurément, et beaucoup meilleure que MM. de Goncourt, dont M. Zola loue tous les romans, forme et fond, en vérité, comme s’il ne s'apercevait pas que ces laborieux et précieux artisans de style, plus alambiqués qu’un Crébillon ou qu’un Boufflers, s’éloignent du naturalisme à mesure qu'ils appliquent à des sujets plus vulgaires, comme celui de Germinie Lacerteux, des procédés de style plus savants, ou pour micux dire plus étranges, et moins naturels ? C’est par là que l’école est en train de compromettre ses qualités. Il y a eu, presque de tout temps divergence, — excepté dans les Souffrances du professeur Deltheil et les Bourgeois de Molinchart, — entre la forme de ses sujets et l’enveloppe dont elle les habille. Le style de Mérimée, par exemple, que Flaubert accusait de n'être pas un style, très simple, un peu maigre en effet, mais d'autant plus net et plus précis, est infiniment plus voisin de la réalité que le style, très précis aussi, mais dur, avec des reflets métalliques, pour ainsi dire, très artificiel et très compliqué de Madame Bovary.
Nous ne croyons pas donner un mauvais conseil à M. Zola en lui signalant ce danger. Nous voyons, au surplus, qu’il commence à le comprendre. Il y a, dans les dernières pages de son volume, quel-
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ques idées asset justes sur le style, et partictilièrement sur la diffitulté d'être naturaliste, si l’oh ne s'efforce pas tout d’abofd d’être naturel. Mais puisqu'il a de telles idées, comment peut-il louer le style de MM. de Goncourt ? ou pourquoi le louet-il tant, s’il a vraitnent de telles idées? À moins que peut-être ce ne soit 1A ce qu’il appelle, « rester en dehors des bunalités et des éomplatsances de la critique courante t. »
On soupçonne sans doute, au terine de cette tapide esquisse, qu’il y a peut-être d’autres « chefs » du roman naturaliste que ceux que M. Zola s'est contenté de nommer. Il est vrai qu’en revanche il pouvait se taire de Stendhal. L'influencé de la Chürtreuse de Parme a été nulle dans l’histoire littéraite du siècle. Quoi qu’on en dise, ni Flaubert, ni M. Alphonse Daudet, ni M. Zola lui-même, ni persontie enfin he s’en est inspiré. Mais quant à louer particülièremment l’atteur de Rouge et. Noir d’avoir constamment répété qu'à une société boure geoise c'étaieht des mœuts bourgeoises qu’il tontenait de dorinet en spectacle, on 4 déjà vu l’erteür ou l'injustice. J'aiinerais autant dlors que l’'6h attribuât à Scribe l'honneur de l'invention:
A. Î resterait à faite loi, daïis € prograinme d'üté histoire du rofhan naturalisté, la place de Gustave Flauburt: Nous nous permettrons de renvoyer au chapitre où nous avons essayé d'eh détérriifier l'impottance.
La part de Balzäc, à son tour, si considérable qu’elle soit, plus considérable que celle de George Sand, ne l'est pas plus que celle des romanciers, qui, sur les traces de Walter Scott, ont les premiers replacé dans leur milieu les homtmmes d’auttefois, où essayé de les y replacer. Et pourquoi, si c’ett à Balzac un métite si rare « d’avoir dégagé de l'argent tout le pathétique terrible qu'il contient, » h’ef serait-ce pas un tout aussi rare à Rousseau que d’avoif le premier fait descendre le pathétique de l'amour des hauteurs de la scène tragique dans le roman de la vie commutie? L'amour, avec tous les sentiments morbides qui se dérobent sous le prestige de son nom, comme avec toutes les passions qüi se dissimulent sous son masque pour courir à leur assouvissement, jouerait-il dans la vie contempotäine un rôle moins « pathétique » et moins « tefrible » qüe l'argent? L'auteur de Nana ne le soutiendra pas, ni l'admirateur de la Cousine Bette.
Eh! certes oui ! disons-le, puisqu'il plaît À M. Zola, que les romantiques ont « rotnpu la chaire de la tradition française,» mais cohvehons que leut œuvre p’a pas péri tout entière et qu’il est demeuré d’etix des acquisitions durables. Aceusons-les d’être « les bâtards des littératures étrangères; » M. Zola le veut, nous le voulons avec lui: mais #vouohs tot telois qu’ils ont singulièrement élargi l'horott de now rogards et que nous en profitons.
N'ajoutons pas, à la vérité, « qu'ils cessaiehit d’être
en cela les fils légitimes de leurs pères du xvinr* siècle, » car ce serait une méprise. M. Zola, qui parle souvent, depuis quelque temps, « de remonter à Diderot et à ses contemporains, comme aux seules sources vraies de nos œuvres modernes, » ignore sans doute que Diderot est tout Anglais. Sa science lui vient de Newton, sa philosophie de Bacon, sa morale de Shaftesbury ; c’est dans Stanyan qu’il apprend l’histoire, c’est Chambers qu’il refond dans son Encyclopédie; disciple avec cela de Richardson et de Sterne dans le roman, comme dans le drame fidèle imitateur de Moore et de Lillo. Vous ne trouverez pas dans lhistoire de notre littérature deux écrivains qui soient ainsi comme angjlicisés: et je ne parle pas de ce qu’il emprunte à ses amis et connaissances, le Genevois Rousseau, les Allemands Grimm et d'Holbach, les Italiens Galiani, Riccoboni, Goldoni et fufti quanti. Si celui-là représente «la tradition française, » vraiment, ce n'était pas la peine de traiter les romantiques de « bâtards des littératures étrangères ! »
Il est possible, au surplus, qu’en dépit des chicanes, cette manière de construire l’histoire du roman naturaliste ne déplaise pas trop à M. Zola. Si l’on détermine, en effet, depuis Rousseau jusqu'à M. Paul Alexis, l’apport certain de tous les romanciers de quelque valeur et, comme on dit, leur part de contribution, au roman naturaliste, il semble permis à M. Zola de se féliciter et de
se congratuler plus fièrement que jamais d'être M. Zola.
Zola comme un soleil en nos ans a paru!
Car enfin, n'est-ce pas comme si nous accordions que l’Assommoir est le terme où tout devait aboutir? et, tandis qu’il suffisait à M. Zola d’une demidouzaine de précurseurs pour préparer les voies aux Rougon-Macquart, si nous y mettons la douzaine, et plus que la douzaine, que pourrait-on bien lui concéder, ou, lui-même, que pourrait-il souhaiter davantage ? Heureusement qu’il n’est besoin que d'une seule et bien simple distinction pour changer la face des choses.
En effet, si M. Zola le prenait comme on vient de le dire, ce serait comme si jadis Courbet se fût imaginé que c'était pour qu'il pût brosser un jour l'Enterrement d'Ornans ou les Demoiselles de la Seine que les Van Eyck en leur temps avaient inventé la peinture à l’huile. Mieux encore, ce serait comme si M. Manet s’imaginait que ce fût pour lui que les Italiens du xrv° siècle eussent fixé les lois de la perspective. Pareillement, de ious ceux ou de presque tous ceux qui l'ont précédé, le roman naturaliste a hérité quelque chose, mais on oublie qu’il se pourrait bien qu’héritier négligent, maladroit ou incapable, il eût omis de faire les actes conservatoires du meilleur de l’héritage.
D Re,
On ne voit guère que, jusqu'ici, par exemple, et sauf l’unique Flaubert, personne dans l’école ait hérité de Balzac le grand art de la composition. Ce qui passe la petmission, c'est que l’on s’en vante. Incapable de composer, M. Zola nie qu’il y ait un art de la composition. Nul n'aura le droit de mettre dans le rothati de l’avenir un intérêt que l’auteur d’Une Puge d'amour $e rend bien compte que, pour
sa part, il ne saurait y mettre. Tout ce qu’il peut
faite, c’est de suspendre des tableaux comme dans une galerie : le grand art sera donc de suspendre des tableaux dans une galerie.
S'ils n’ont pas hérité de Balzac l’art de la composition, ils n’ont pas hérité davantage du roman
anglais, sauf le seul M. Alphonse Daudet, la science
de la psychologie. Mais l’auteur du Ventre de Paris
en sera quitte pour nier la psychologie. Faire de ka
psychologie, c'est faire, comme il le dit, « des expérienbes dans la tête de l’homme; » lui, fera des expérietices « sur l’homme tout entier, » si ce n’est qu'il oubliera régulièrement, comme on oublie ce qu’on ighorë, que l’homme a une têté ef mème qu'en certaitis cas, on a vu, — prodige inouï} — cette tête qui gouvertiait 0e cops:
Je veux pourtant faire à M: Zola la partie plus belle encore, at non seulement j’ädmets un instant qu'il soit l'héritier du rheillour de Bakzae, mais je süppüss que tout o qu'il a rejeté de l'héritage de Balzac et des autres, cb s6it à bon drait, pouvant
LES ORIGINES DU ROMAN NATURALISTE 907 aisdthent s6 l'apptopiier, s'il l'eût voulu, mais suspettañt lébitimetnerit l’origine romantique d’uñe pattie de cette fortthé. Son erreur alors n’en ést que plüs exttävagante. Î[l devient un simple Prudhomme qui, s’il fait un jour la traversée de Calais à Douvres, Sitiaginé comiplaisamtnent que c’est à lui, Prudhvtnthé, que songtait Fulton en appliduant l&:bus, sür l’Hudson, la vapeur à la navigatioti. Or, eoinime v’est fa eë que tout le irionde péut croife, également, C'est ce que perfsohne, justernent, ne doit croire. Cepéndänt, il n’ÿ à pas d’illusion plus commune, étil y Eh a pas de moins philosophique. M. Zolf, paf malheür, ÿ donne aussi pleinétherit que possible. Bt pour parler le lähgage qui lui plaît, 11 croit, où il pärlé comme #il croyait être le terme d’une évolution dont il h'est avec toute sori école que de tu’üh äppelle dn moment, et peut-être ufñ moment insignifiant.
Ïl résulte de là plusietits conséquences.
La première, t'est düe lé füinan naturälisté fefa Sôn fethps, et d\’avaht même de l’avoif actomipli, peut-être verra=t-il fenaîtré telle fotrhe du #ofhah qu'il considète foft impertinemment etomftië à jätnais tondathnée. Les romantiques n’étaient-ils pâs bien convaifitüs d’efi avoir fini avec les elassitques ? l'aütéut A6 Ruÿ Bit avec l’auteur dd Cid où de Britanntéus ?
E& seconde, 6’est que la formule natutaliste n'a 18 dfoit d’exélure dü domaine de l'art atuns autre
formule, non pas même la formule du roman his(orique, encore moins la formule du roman idéaliste. Et qui sait si nous ne verrons pas renaître le roman d'aventures, avec lequel pourtant le xvim* siècle croyait bien en avoir terminé ? Rappelez-vous ce que pensait et ce qu’a dit Voltaire de ces Mémoires de d'Artagnan, par exemple, d'où nous devions voir sortir les Trois Mousquetaires.
La troisième, c’est que justement parce que le roman naturaliste répond de nos jours à certaines préoccupations, ou plutôt, j'oserai le dire, à un certain abaissement de l'esprit public, rien ne nous garantit que l'avenir ne lui sera pas très sévère, pour avoir aidé de toutes ses forces à cet abaissement, et que cet avenir ne soit pas plus prochain qu'on ne pense. J’ai nommé plus haut, à propos de M. Zola, Restif de la Bretonne; son succès dans le temps n’a pas été beaucoup moins bruyant, et qu’en restet-11? Qui est-ce qui connaît, si ce n’est les amateurs de gravures, la Paysanne pervertie ?
La quatrième, c’est que, quelle que soit la formule, il n'y à jamais au fond des œuvres que ce que les hommes y mettent, et c’est ce qui fait que les œuvres demeurent quand les théories tombent. Quelle était la formule de l’auteur de Manon Lescaut?
La cinquième... Mais je laisse au lecteur le plaisir de la tirer, ainsi que la sixième, sans compter toutes celles qui pourraient suivre, et j'arrive promptement à la dernière. Elle sera bien nette. C'est que s’il ne
faut pas beaucoup de romans de l’espèce de Nana: pour mettre bien bas la fortune du naturalisme, ce ne sont pas des livres comme ce dernier-né de M. Zola qui la relèveront.
15 septembre 1881.
Étude sur Gzokce ELtoT.
Entte les gfarids tomañiciers déotit l’Añgleterfe ébntétiipofäine est aussi flère que noûs lé pouvoñs être de Balzac ou de George Sand, et qui déjà baläñcent dans l’histoire la réputation de l'autéur de Clütrissé Hürloive lui-fiême, ou de l’auteut de Tom Jones, il en est un à qui cette singulière forturie est échue, qu'ayant été Joué, qu'étant loué tous les jéürs eticoré, dans sa propre patrie, pai-dessus les Bulwet, les Dickens, les Thackeray, c’est à peine cependant si ses œuvies ont passé le détroit, et que, täfidis que ses admirateurs ne craignent pts de proflontéf & côW dé son noth le grand nom de Shäkespéäre, vous ne trouveriez pas peut-être, sur cent liseurs
de romans, un liseur français qui connüt George Eliot. Tout le monde, — je prendrai du moins la liberté de le supposer, — a lu la Foire aux vanités et tout le monde a lu David Copperfeld; les:' res de mistress Gaskell, ou de miss Braddon, qui ne sont pas, il s’en faut, de la même qualité de forme ni de fond, ont pu faire leur chemin en France; et les noms eux-mêmes des Wilkie Collins ou des Anthony Trollope sont parvenus jusqu'à nos superbes oreilles. Comment donc et pourquoi l’auteur d'Adam Bede et du Moulin sur la Floss, au total (et quoique Ja critique n'ait laissé passer inaperçue presque aucune de ses œuvres), a-1-il rencontré si peu d'admirateurs parmi nous ?
Il est d'autant plus difficile de s'expliquer cette indifférence, que, George Eliot ayant levé, voilà tantôt vingt-cinq ans, le drapeau du naturalisme en Angleterre, elle eût pu fournir à nos réalistes jadis, à nos naturalistes aujourd’hui, ce qui jusqu’à présent leur manque le plus pour achever la démonstration de leur doctrine : des œuvres, et, dans le nombre, sans discussion possible, trois ou quatre chefs-d'œuvre.
Je ne puis, en effet, me défendre de croire que M. Zola, par exemple, s’il eût connu, ne fût-ce que par ouï-dire, ou ouï-dire de ouï-dire, Silas Marner où .Middlemarch, se fût gardé d'écrire ce qu’un beau matin d’il,y a trois ou quatre mois il écrivait, ex abrupto; sur les: littératures protestantes. À mal-
La
trailer comme il a fait le roman anglais contemporain (Silas Marner est de 1861, mais Middlemarch est de 1872), il eût compris qu'il commettait la même faute qu'eût commise en son temps le peintre : des Casseurs de pierres à déblatérer contre la peinture hollandaise. Car, non seulement il faut convenir qu'il y a des arts protestants, et qu'ils sont naturalistes ; mais, en Hollande comme en Angleterre, on pourrait presque dire que c’est pour avoir poussé le naturalisme jusqu'à ses dernières conséquences, parfois même au delà, qu’ayant rencontré des chefsd'œuvre, ils font hésiter, et suspendent la condamnation qu’autrement nous porterions d’instinct, Latins et catholiques au fond que nous sommes, contre les prétentions du naturalisme dans l’art.
Essayez un instant, par la pensée, d’effacer de l’histoire toute la peinture hollandaise et tout le roman anglais, le naturalisme n’est plus qu’un système errant à travers les espaces du vide métaphysique ; —système que l'on peut accepter ou doctrine que l’on peut combattre, doctrine que l'on peut soutenir et système que l’on peut réfuter; — mais doctrine qui se dément en quelque sorte soi-même, et dès le premier pas qu’elle veut faire à terre, manquant de support dans la réalité, chancelle, trébuche et tombe. Au contraire, si les Ruysdaël et les Hobbema, quoique suspects, ceux-là, d’un peu de poésie, si les Van Ostade et même les Jean Steen ou les Adrien Brauwer sont des maîtres; si Tom Jones, et Amélia
a LE ROMAN NATUBALISTE
peut-être, sant des chefs-d'œuvre, et qu'idym Rede en soit ua autre, et le Moulin sur lg Floss un autre encore ; c’eat alors que le système, plepgeant par ses racines dans un sol profond, d'une richesse, d’une féopndité, d'une puissange iaconteslal|es, s’impose à la discussion, et que la critique ne pent plus se cantenter de formules qui laissergjent en dehors de leurs prises toute une moitié de l'art moderne.
Reste à savoir, il eat vrai, si ce naturalisme hallandais ou anglais pe gerait pas comme vivifié par ua priacipe intérieur qui jusqu'ici ferait défaut à noire ngturaligme français. C'est prégisément çe que l'an ne saurait oulle part peut-être rechercher plus utilement que dans l'œuvre de George Eliat, c’est précisément ge que l'an s'étonne qui n'ait pas attiré aur elle toute l'attention de l’école, et c'est précisémpat ce que je me propgse ici d'étudier.
Le premier grand roman de Georga FKliot, Adgm Rede, parut en 1859. L'auteur approchait alors de quarante ans. Charlotte Brontë, depuis trais aps, était morte; Dickens et Thackeray vivaient encore. Il importe beaucoup en critique de déclarer har-
diment l'ignorance où l’an est de ce qua l’on ne sait pas, et de montrer loyalement au lectaur l’impertanes des lacunes qu'après beaucoup d'efforts an n’a pas pu réussir à combler. J’avouerai done sans ambages que je ne vois pas très bien contre qui, dans }'Angleterre de 4859, George Eliot a prêché le naturalisme. Ce n'était pas, je pense, Dickens, qu'elle pouvait accuser d'idéalisme ; ce n’était pas Thaekeray qu'elle pouvait suspeeter de sentimentalisrhe ; c'était sans doute bien moins encore l'auteur de Jane Eyre ou de Shirley; qui donc alors? N'en avait-elle qu'à ces romans de mœurs soi-disant mondaines qui jadis, et de nos jours même, avec les romans que publient par dousaines les filles de clergymen étaient, et n'ont pas cessé d'être la plaie de la littérature anglaise? Mais j’inclinerais plutôt à croire, en considérant, d’une part, les liaisona de l'auteur d'Adam Bede avec les positivistes anglais, et, songeant d'autre part combien était grande encore, il ya vingt-cinq ans, l'influence de Thomas Carlyle, que c’est en adversaire de l’apocalyptique Écoseais rare humoriste, mais grand assembleur de nuages, que se posa George Eliot.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est qu'au oœur même de ce dramatique récit d'Adam Bede, et jeté brusquement, avec cotte parfaite insoueiance de l’art de composer qui caractérise trop sguvent les Anglais, on pouvait lire un long manifeste sur la portée duquel il était impossible de se méprendre
un seul instant. Îl ne sera pas inutile d'en détacher quelques passages : |
« Je n'aspire, disait donc l’auteur, qu’à représenter fidèlement les hommes et les choses tels qu’ils se sont reflétés dans mon esprit. Le miroir est assurément défectueux ; les contours y seront quelquefois faussés ; l'image indistincte ou confuse : mais je me crois tenu de vous montrer aussi exactement quel est ce reflet, que si j'étais sur le banc des témoins, faisant ma déposition sous serment. » |
Vous reconnaissez la comparaison même dont abusent aujourd’hui nos naturalistes, sauf pourtant ce détail qu'ils n’admettent guère la défectuosité du miroir, et que, ce qu'ils voient, ils sont très convaincus qu'ils le voient tel qu’il est, et même jamais mieux que s'ils sont seuls à le voir, ce qui leur arrive plus souvent qu'ils ne le croient. Leur demanderez-vous maintenant pourquoi, pouvant ainsi tout refléter, ils ne reflètent à l'ordinaire que le banal, ou le laid, ou l’odieux ? George Eliot encore avait répondu pour eux :
« Je découvre une source d’inépuisable intérêt dans ces représentations fidèles d’une monotone existence domestique, qui a été le lot d'un bien plus grand nombre de mes semblables qu’une vie d'opulence ou d’indigence absolue, de souffrances tragiques ou d'actions éclatantes. Je me détourne sans regret de vos sybilles, de vos prophètes, de vos héros, pour contempler une vieille femme
penchée sur un pot de fleurs ou mangeant son diner solitaire ;.… ou encore cette noce de village qui se célèbre entre quatre murs enfumés, où l'on voit un lourdaud de marié ouvrir gauchement la danse avec une fiancée aux épaules remontanles et à la large face. »
« Ayons donc constamment des hommes prêts à donner avec amour le travail de leur vie à la minutieuse reproduction de ces choses simples. Les pittoresques lazzaroni ou les criminels dramatiques sont plus rares que nos vulgaires laboureurs, qui gagnent honnêtement leur pain, et le mangent prosaïquement à la pointe de leur couteau de poche. Il est moins nécessaire qu'une fibre sympathique me relie à ce magnifique scélérat en écharpe rouge et plumet vert qu'à ce vulgaire citoyen qui pese mon sucre, en cravate et en gilet mal assortis..... »
Non, sans doute, ni M. Champfleury, qui trouve ses Bourgeois de Molinchart, soyez-en sûrs, d'une impayable drôlerie; n1 Flaubert, qui regarde son Binet ou son Bournisien comme un percepteur et comme un curé tout à fait extraordinaires ; ni M. Zola, qui jurerait, dans son Assommoir ou dans sa Nana, d'avoir représenté des choses vraiment tragiques, n’ont osé faire ainsi, sans emportement d’éloquence et sans phrases, l’apologie de tout ce que nous sommes tentés, au premier abord, d'appeler des noms de platitude et de vulgarité.
« Je ne voudrais pas, même si j'en avais le choix, étre l'habile romancier qui pourrait créer un monde
tellement supémieur à celui au nous vivons, aù naus naus levans pour nous livrer à nos travaux jaurnaliers, que vous en viendries peut-être à regarder d’un œil indifférent, et nos routes paudreuses et les champs d'un vert ordinaire, les hammes et les femmes réellement existants... »
Qui donc, de notre temps, a plus délibérement limité le domaine de l'art au cercle étroit et familier de l'observation quotidienne ? et qui donc a plus nettement revendiqué les droits, les imprescriptibles droits, faut-il dire des Deltheil et des Ledureau ? mais au moins des Homais et des Tuvache, des Macquart et des Rougon, à remplacer, dans la littérature et dans l’art d’un sièela démocratique, les héros empanachés des Byron et des Victor Hugo, les Manfred et les Lara,les Han d'Islande et les Quasimodo ?
Et les œuvres ici sont conséquentes à la daatrine, ce qui n'est tout à fait vrai, ni da l’œuvre de Balzac, ni de celle de Flaubert, ni de celle de M. Zola. Chr il y a du romantique encore dans l’auteur d’Eugénie Grandei ; il y en a, je ne dis pas seulement dans l’autour de Salammbé, mais jusque dans l’auteur de Madame Hovary; vaire, il y en a dans l’auteur de Nanq. Au contraire, qu'est-ce qu’Adam Bedef l'histoire des amoura d'un charpentier de village paur une fille de ferme et d'une ouvrière de filature pour ee mêma charpantier ; camme fond da toile: des charpentiers, des fange-
LE NATURALISMÉ ANGLAIS 279
runs, des batteurs en grange, des filles de bassecour, des rouliers, des aubergistès, un ministre de l'Église établie, et un squite de campagne. Qu'’estce encore que le Moulin sur la Floss? l’histoire d'un meunier qui se ruine eh procès, et de sa famille dispersée par sa ruine; pouf comparses : des ténaticiers besogneux, des tantes ävares, les oncles niäis, une fillette à la tête légère, et Tom Tulliver, le plus Anglais des jeunes Anglais que nous aÿoïs jamais rencontré dans un roman anglais. Qu’est-ce enfin que Stlas Marner ? l'histoire d’un pauvre tisserand, volé de son tiésor, qui ramasse, uñ süit d'hiver, sur le cadavre d’une femme mofte d'ivresse au long dé la grande ruute, une misérable orpheline, l’élèvé et la marie; et puis le chevalier Cuss, ét l’üpothicaire Kimblé, et miss Nancy Lammetet, lous personnages aussi profondéméht humains qu'ettérieurement anglais, et dont on peut rencohtrer les ofiginaux partout, aux environs d’Yonvillel'Abbaye, si vous le votüles, presque aussi sûrement que dans le villäge de Raveloë.
Rien de plus banal; comme vous le voyer, rien de plus ressemblant à la vie quotidienne, rien où l'aventute, et l'exception, et la singularité tiennent moins de place. Et c’est bien ici le monde, le vaste monde, systématiquement réduit à ce qu'il en peut tenir aisément daus l’existence du plus modeste, du plus humble d’entre nous, et du plus dénué de toute apparente d'ôtiginalité.
Mais déjà, quel que soit le choix des sujets, et si je ne me suis pas trompé moi-même à la signification des passages que je transcrivais tout à l'heure, le lecteur a reconnu la différence, et qu’elle creuse un abime entre le naluralisme français et le naturalisme anglais.
Une sympathie profonde pour ces « monotones existences, » et pour ces « vulgaires laboureurs » est l'âme même du naturalisme anglais. Le naturalisme français, au contraire, ne respire que dédain et mépris pour ses Bouvard et ses Pécuchet. Et tandis que, dans l’immortelle description que Flaubert nous a laissée d’Yonville, on sent, à chaque coup de pinceau, de vieilles haiïines qui se délectent, et d’inoubliables rancunes qui se conjouissent, au contraire, dans le tableau que George Eliot a tracé de la petite ville de Saint- Ogg’s ou du village d’'Hayslope, c'est la sérénité d’un grand esprit et d’un large cœur qui sait que chaque chose est comme elle doit être, et qu’il faut apprendre à l'aimer parce qu'elle est, pour ce qu’elle est, et telle qu’elle est. Faites plutôt vous-même la comparaison. « Jusqu'en 1835, il n’y avait point de roule praticable pour arriver à Yonville; mais on a établi vers cette époque un chemin de grande vicinalité qui relie la route d'Abbeville à celle d'Amiens. ‘Cependant Yonville est demeuré stationnaire, malgré ses débouchés nouveaux... L'église est à l’entrée de la place... Le confessionnal y fait pendant
à une statuette de la Vierge... Une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de l’intérieur, domine le maître-autel entre quatre chandeliers. .. La mairie, construite sur les dessins d'un architecte de Paris, est une manière de temple grec. »
Ce n’est pas moi qui souligne, c’est Flaubert luimême. En quoi je me permettrai de dire que, comme il arrive encore assez fréquemment aux artistes, il nous donne les preuves d’une bien remarquable inintelligence. Car enfin, le ridicule, à le bien prendre, ce n’est pas, en se conformant aux usages de la langue administrative, de parler de « débouchés nouveaux, » et de « chemins de grande vicinalité; » mais bien plutôt de s'arrêter à ces expressions, et d'y appeler l'attention du lecteur, comme si l’on s'attendait, avec une puérilité de rhétoricien tout frais émoulu du collège, que les bureaux dussent écrire dans le style de Chateaubriand. George Eliot s’y prend d’autre manière. Et d’abord, ce n’est pas la ville qu’elle s'attache à décrire pour y loger les habitants; ce sont les habitants qu’elle nous fait connaître, et qui plus. tard, agissant sous nos yeux, selon leurs mœurs et dans la direction de leurs instincts, nous promèneront assez de par la ville.
« La religion des Dodson consistait à respecter tout ce qui était selon la coutume, et respectable : il fallait être baptisé, autrement, on ne pouvait être enterré dans le cimetière, ni prendre les sacrementis
avatit lA mort...: mais il était tout aussi nécessaire d'avoir À ses funérailles les porteurs dè tanteaut les plus convenables et des jambons bien préparés, comme aussi de laisser un testament inattaquable. Un Dodson ne devait point étre ac-
cusé de négliger quoi que te soit de bienséant, -
indiqué pat l’etemple des ptintipaux paroissiens et par les traditions de famille, comme l’obéissance aux parents, la fidélité conjugale, le travail, l’honnêteté rigide, l’activité, le nettoyage À fond des ustensiles de bois et de cuivre, la consétvation des piècés d'argent menacées dé disparditre de la circulationi, la production de dentées de pretnier ordre pour le marché... Les Dodson étaient une ïace très fière, et leur fierté cotisistait à rendre impossible toute accusation de manquement aux usages ou äux devoirs traditionnels : orgueil sain,à plusieurs égards, puisqu'il unissait l’honteur à la parfaite intégrité, le vrat travail et la fidélité aux régles admises. »
Ce n'est pas Georges Eliot, c’ést moi maintenant ” qui souligne. Mais sentez-vous tout ce qu’il ÿ a d’indulgencé dans cet admirable portrait d’une famille et d’une race? comme les ridicules ÿ sont touchés d’une main ferme à la fois et délicate, et comme on voit transparaître, sous l'ironie qui se joue, l’estime dé l'écrivain pourée fonds « d’honnèêteté Hipide » que maiñtiennent inaltéré, dañs son intégrité tialive, justément tous ées préjugés, ét toutes ces obéer-
RÉ ts ne. |
LE NATURALISMÉE ANGLAIS 2
vaänces, et cette vanité de li coutume héréditaire ?
Un exemple est bon: deux exemples seront sans doute meilleurs. « Miss Nancy Lammeter, il est vral, n'avait jamais fréquenté une autre école que celle de datie Tedmah; ses connaissätices en littérature profané allaient à peine au delà des vers qu’elle avait brodés sous l’agneau et la bergère dans son grand travail de tapisserie, et, afin de balancer ses comptes, elle était obligée d'effectuer la soustrattion en retirant des sthellings et des six pence véritables d'un total métallique véritable aussi, Il y a à peine une femme de chambre de nos jours qui ne soit plus instruite que ne l’était miss Nan-
cy; cependant elle possédait les attributs essentiels
d'une dame, une haute véracité, un honneur délicut düns sd condutte, de la déférence pour les autres, et des manières distinguées. » J'ai loué largement,
et volontiers, Flaubert, d’avoir fait, s’il est permis ... de s'exprimer ainsi, de la vie avec de la platitude et de la vulgarité : c’est ici quelque chose de mieux, . et comme on dit aüjoürd’hui, de plus fort, car, avéc ‘
de la platitude et dé la vulgarité, George Éliot fait de la noblesse.
Mais voilà ce que je crains que nos naturalistes ne
comprennent qu'à moitié, c'est à savoir: qu'il .
existe peut-être une autre mesure. de la valeur ’des hortimes que l'instruction, ou mêmé l’intelligetice ;
mr Le
et Qué l’attractioh qu'elles exercent sur les sens,
Ou la beauté même, n’est pas la seule mesure de
Ja valeur des femmes. Et voilà pourtant ce qui fait, au contraire, la dignité, la profondeur, je puis bien dire la réelle beauté du naturalisme anglais jusque dans l’imitation même de la laideur.
N’est-il pas vrai que tout le charme de la peinture hollandaise disparaîtrait, si vous pouviez soupçonner un seul instant, à l'ironie d'un seul coup de pinceau, que ces vieilles femmes sur le pas de leur porte, que ces moutons dans la prairie, que ces pots de fleurs au rebord d’une fenêtre n'ont pas été peints avec amour, comme choses connues, et aimées parce qu'elles sont connues, parce qu'elles sont en quelque sorte tissues dans la . trame de l'existence journalière et du bonheur quotidien? Et,'pareillement il s’'évanouirait aussi, le charme pénétrant et subtil des chefs-d’œuvre du roman anglais, si vous n’y sentiez que, bien loin d’affecter cette domination sur ses personnages, coutumière à nos Français, et cette espèce de supériorité de l'artiste sur la matière qu'il condescend à mettre en œuvre, les Richardson et les Fielding, les Dickens et les George Eliot se laissent faire, c'est-à-dire se mettent de plain-pied avec leurs personnages, vivent au milieu d'eux, s’efforcent à les comprendre, et les aiment parce qu'ils Jes comprennent.
Il convenait d’insister (on ne saurait dire en vérité par quelle singulière illusion de jugement) mais tous ceux de nos critiques, à l'exception de
M. Émile Montégut et de M. Edmond Scherer, qui se sont occupés de George Eliot n’ont-ils pas cru devoir lui reprocher sa hautaine indifférence d’artiste à l'égard des misères de ce monde,et son impassibilité d'observateur philosophe! Tandis que jamais peut-être on n’a senti circuler dans toute une œuvre un plus large courant de sympathie, d'autant plus entrafinant qu’il se contient lui-même entre de plus fortes digues, à Ja manière d’un grand fleuve dont les eaux ne roulent que plus puissantes, resserrées entre leurs quais de granit.
Cettè première différence en entraîne d’autres, qui suivent comme nécessairement, et qu'il s’agit de mettre en lumière.
Et d’abord, s’il est vrai, comme je crois l’avoir ‘ montré, que l'observation en quelque sorte hostile, ironique, railleuse. tout au moins, de nos naturalistes français ne pénètre guère au-delà de Jécorce des choses, tandis qu’inversement il n’est guère de repli caché de l'âme humaine que le naturalisme anglais n’ait atteint, ne prenez ni le temps ni la peine d’en aller chercher la cause ailleurs : elle est
là. En effet, la sympathie, non pas cette Sÿfnpathie banale qui fait laroyer le richard de l'épigramtné sur ce pauvre Holopherne,
Si méchamment mis à mort par Judith;
mäls cette sympathie de l'intelligence éclairée pat l'amour, qui descend doucemént et so met sans faste À la portée de ceux qu’elle Vetit comprendte; tel est, tel a toujours été, tel sera toujouts l’insttument de l'analyse psychologiqte. Peu d'écrivains l'ont su manier avec l’aisance, la délicatesse, et la sûreté de George Eliot. On lui a Fendtt ce magnifique témoignage, en Angleterre, qu’elle seule, depuis Shakespeare, aurait su faire parler les paÿsans. Quiconque étudiera dans Adam Bede les vivants personnages de Lisbeth Bede ou de mistress Poyser, de la Grand’ferme, sera certainement tenté de souscrire à cerare éloge. Écoütez mistress Poyser gourmander sa servante :
« M. Ottley, vraiment ! c'est joli de venir parler de ce que vous faisiez chez M. Ottley! Votre mattresse là-bas aime peut-être que les selliers viennent salir son plancher, que sais-je? On ne peut savoit cé que ces gens pourraient ne pas aimer, À la manière dont oh m'en a parlé. Je n’ai jamais vu dans ina maison üne sétvante qui parût savoir ce que c’est qué de nettoyer ; pout moi, je crois dW’il y a des gens qui vivent comme des pores. Cette Betty, qui était laitière chez Trent avant de venir
chezmoi,elle aurait laissé les fromages sans les retaurner une semaine entière. Et les bagquets de la laiterie! J'aurais pu écrire mon nom dessus, quand je suis descendue après ma maladie, que le docteur a dit être une inflammation, que c’est une grande grâce que j'en sois réchappée. Et penser que vous n'en savez pas davantage, Molly, après bientôt neuf mois que vous êtes ici, et que ce n'est pas fayte de vous ep avoir parlé non plus ! Qu'avez-vous à rester là comme un tournebrache qui n’est pas remonté, au liey de prendre votre rouet? Vous êtes une fille précieuse pour vous mettre à l'ouvrage un instant gvant qu'il faille le quitter! »
Ce ne sont point ici de ces affectations de pravincialismes, ou ce placage de prétendus idiotismes locaux sur des paysanneries d'auteur, Mais la fécondité naturelle du franc parler populaire, mais les brusques et secrètes associations d'idées d’où jaillissent comme de leurs sources les proverbes de la çampagne, mais l’enchaînement dans la continuité d’un même discours de ces locutions imagées, pittoresques, hardies, et de ces expressions apprises, hanales, usées, dont le mélange même donne sa forte et âpre saveur à la conversation villageajse, tout cela, dans le langage de mistress Poyser, est reproduit avec une telle fidélité que, s’il y a dans la langue anglaise d’autres exempies d'une pareille faculté de création linguistique, il ne doit pas sans doute y en avoir beaucoup.
En même temps aussi vous y reconnaîtrez le signe d'une prodigieuse puissance d'observation. On ne crée la langue avec ce bonheur de trouvaille et cetle justesse d’analogie qu’à la condition d’avoir vraiment pensé pour ceux que l’on fait parler, et en quelque sorte vécu soi-même leur vie psychologique. Voulez-vous faire encore la comparaison ? Les mémorables discours que Flaubert fait sortir de Ja bouche intarissable en sottises du pharmacien Homais, dans Madame Bovary, n'auraient assurément pas cette vivante continuité de logique intérieure et cette admirable vérité d’intonation qu'ils ont, s'il n'y avait pas eu dans Flaubert lui-même, tout au fond, comme nous avons essayé de le faire voir, quelque chose de son personnage. Seulement, Homais n’est qu’une caricature, tandis que, si jamais vous passez par Hayslope, dans le Loamshire, demandez mistress Poyser, et certainement on vous l’ndiquera.
« Il faut nous habituer à l’idée, dit quelque part George Eliot, que quelques-uns de ces instruments habilement façonnés que l’on appelle âmes humaies n'ont à leur service qu’un petit nombre de i1otes et ne résonnent point à tout attouchement.» Les créations vraiment vivantes de nos naturalistes ne résonnent que sous un attouchement unique et ne rendent qu'une note. C’est probablement parce que Flaubert n’en avait qu'une. Ce qui n’est au moins douteux pour personne, c’est leur étrange inha-
bileté à toutes fois qu’ils veulent traduire quelque chose de plus profond ou de plus élevé que la sensation : jusque-là, que Flaubert a dû se faire un procédé de ramener, non pas même la pensée, mais le sentiment lui-même à la sensation. « Leur existence serait facile et large... comme leurs vétements de soie ; toute chaude et étoiléc... comme les nuits douces qu'ils contempleraient. » Il est remarquable que presque tous nos naturalistes aient fait preuve de la même impuissance. Tirez-les de ces régions basses et obscures où le sentiment et la sensation sont encore engagés et confondus l’un dans l’autre, on dirait que la faculté matérielle elle-même de combiner les mots les trahit et les abandonne. Balzac en restera dans l’histoire de la prose française un mémorable exemple. Faites-lui la part aussi belle qu’il vous plaira, prenez le Lys dans la vallée, l’un des plus vantés (tout à fait à tort, selon nous), mais en tout cas, ce qui seul importe ici, le plus psychologique peut-être de ses romans. Il y choit, de toute sa lourdeur, à chaque page, dans le plus épais galimatias. « N’appartenons-nous pas, — dit le sentimental M. de Vandenesse à la non moins sentimentale madame de Mortsauf, —n’appartenonsnous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur ou pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent toutes à l’unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec
le principe des choses? » C’est une déclaration d'amour. Et dix-huit pages plus loin, voici la réponse de madame de Mortsauf : « Ma confession ne vous a-t-elle donc pas montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait d’une mère ! » Balzac est une nature extraordinairernent puissante, mais grossière, le Jordaens d’une école qui attend toujours son Van Dyck. Il y a des délicatesses qui lui échappent, quelque laborieux et consciencieux effort qu’il fasse pour les saisir, et elles lui échappent, comme à Flaubert, manque de cette sympathie que nous définissions tout à l'heure, parce qu’ils ne les comprennent pas. Ils ont oui dire qu’elles existaient, mais ils n’en sont pas autrement sûrs : physiologistes habiles, psychologues incomplets; observateurs précis, analystes maladroits; et peintres vigoureux de la réalité palpable, mais explorateurs moins que médiocres de la réalité qui ne se voit pas.
Le malheur, pour eux, et pour nous qui les lisons, c'est que d’un homme à l’autre, et quoi qu’en dise une certaine école de psychologie, la sensation peut être considérée comme à peu près identique. Nous ne nous ressemblons par rien tant que par nos appétits, si ce n’est par la façon de les satisfaire. C'est pourquoi il y a une étude scientifique de la sen-
sation qui peut en effet servir de base à une psychologie scientifique. Mais la personnalité ne commence qu'avec le retentissement de la sensation “sur l’intérieur. « Les sensations, a-t-on très bien dit, ne sont que ce que le cœur les fait être. » * L'action de l'extérieur n'est rien, c'est la réaction du dedans qui importe. Et touchés de la même manière par les impressions du dehors, c’est la diversité des transformations qu’elles subissent en nous qui fait que nous sommes ce que nous sommes, nous, et non pas un autre.
C'est ici le triomphe du naturalisme anglais. La gloire en doit remonter jusqu'à Richardson. Entre les grandes littératures européennes il se fait depuis trois ou quatre cents ans comme un perpétuel commerce d'idées. On dirait, sous des influences diverses, et tour à tour déplacées d’Espagne ou d'Halie, par exemple, en France; de France en Angleterre, et d'Angleterre en France; et plus près encore dé nous d'Angleterre en Allemagne et d'Allemagne en France, les transformations d’une même matière, ductile en quelque sorte, et capable de recevoir du génie propre de chaque peuple une infinie diversité de marques, d'empreintes et de formes. L'auteur de Clarisse Harlowe et de Paméla, le premier, a versé dans les cadres du roman dé la vie réelle tout ce qu'il y avait de richesse d'observation psychologique et morale dans nos grands sermonnaires du xvure siècle, et, par exem-
ple, dans notre Bourdaloue, que l’Angleterre du xvin® siècle a presque mieux connu que nous, si l'on voulait un nom pour fixer les idées. Mais certainement ce triomphe de la notation psychologique n’a jamais paru plus complet et plus éclatant que dans l’œuvre de George Eliot.
Il est curieux, et peut-être instructif, de considérer ce don d'observation à l’œuvre. George Eliot ne voit pas les animaux eux-mêmes faire un mouvement, cile ne les entend pas pousser un cri qu’elle n’essaye d'en saisir la juste signification : « On pourrait croire que la maison est le sujet d’un procès en chancellerie et que les fruits de cette double rangée de noyers, à l'entrée de l’enclos, vont tomber et pourrir dans l’herbe, si nous ne venions d'entendre de retentissants aboïiements..… Et voici que les veaux à demi sevrés, qui s'étaient abrités sous un hangar, en sortent et répondent sottement à cet aboïement terrible, supposant qu'il a pour cause l'apparition de baquets de lait.» Ou encore : « Deux minutes après, M. Rann était à ia porte, faisant de profonds saluts, qui cependant étaient loin de lui concilier Pug, qui, avec un aboiement aigu, s’élança au travers de la chambre pour reconnaître les jambes de l'étranger, tandis que les petits chiens, considérant les bas chinés et tricotés d’un point de vue plus séduisant, saulaient autour de M. Rann en jappant avec une grande jubilation. »
Viendraient ensuite les enfants, qui tiennent la
place que l'on sait dans les romans anglais et qui, pour ne pas oublier de noter le fait au passage, par le seul fait de leur présence, contribuent à rendre la fiction, et le roman surtout, plus conforme à la réalité, plus ressemblant à la vie. « Tout à coup, comme l'enfant roulait vers les genoux de sa mère, tout mouillé par la neige, ses yeux furent frappés d’un brillant rayon de lumière sur le terrain blanc, et, avec cette faculté de transition propre à l'enfance, il fut immédiatement absorbé par la contemplation de cet objet scintillant qui paraissail venir à sa rencontre, sans jamais y arriver. Il fallait absolument le saisir; à l'instant, l'enfant se mit à marcher à quatre pattes, étendant sa petite main pour s'emparer de ce jouet. Efforts inutiles! Alors la téte se releva pour voir d’où venait le rayon capricieux. » Et encore : « Ce fut l’occasion d’une cérémonie où l’eau et le savon jouèrent le principal rôle, et de laquelle la petite fille sortit avec une nouvelle beauté. Assise sur les genoux de Dolly, elle jouait avec ses orteils, étirant et frottant ses bras l’un contre l’autre, semblant avoir fait sur elle-même plusieurs découvertes qu'elle communiquait par des gug-gug et des mama. »
Ne souriez pas, ne dites pas que c’est là peu de chose, ou, si par hasard vous étiez tenté de le dire, à lecteur français, bon fils, honnête époux, bon père, qui ne concevez le roman, depuis 1830, que dans le drame de l’adultère, faites attention que
c'est la rare, la précieuse, l’inappréciable faculté d'observer, c’est-à-dire de fixer son intérêt sur les choses et de ne l’en pas détourner que l’on n’en ait trouvé l'explication probable.
Et voulez-vous enfin la voir maintenant s’exercer, non plus dans la représentation de l'enfance, mais dans l'étude réelle de l’homme? Écoutez ce fragment de conversation entre Luke, le maître-valet de M. Tulliver, et Maggie, la fille du meunier :
« Si je vous prêtais un de mes livres, Luke? Il y a le Tour d'Europe, de Pug, qui vous dirait tout sur les différentes espèces de gens dans le monde, et, si vous ne pouviez pas comprendre la lecture, les images vous aideraient,.. Il y a les Hollandais, qui sont très gras et qui fument, vous savez, et il y en a un qui est assis sur un baril.
» — Non, miss, je n'ai pas bonne opinion des Hollandais. Il n’y aurait pas grand bien à apprendre sur leur compte.
» — Mais ils sont notre prochain, Luke.
»y — Pas trop notre prochain, je crois, miss. - Tout ce que je sais, c’est que mon vieux maître, qui en savait long, avait coutume de dire : « Si je » sème jamais mon froment sans le saler, je suis un » Hollandais, » qu'il disait, et c'était comme s’il avait dit qu'un Hollandais est un imbécile ou approchant. Non, non, je ne vais pas m’embarrasser des Hollandais. Ils sont assez lourds et assez coquins pour ne pas aller les chercher dans les livres. »
LE NATURALISME ANGLAIS 29ÿ
Ce qu’il y a d’admirable ici, ce n’est pas seulement le naturel absolu du dialogue et la vivante justesse de chaque trait, c'est la psychologie qui dicte le trait et, si je puis ainsi dire, gouverne intérieurement le dialogue. Un autre exemple nous fera mieux comprendre. M. Tulliver cause avec M. Deane de la bataille de Waterloo. « Il y avait une légère divergence entre eux. Et M. Deane, à ce propos, fit remarquer que, pour lui, il n'était pas disposé à avoir très bonne opinion des Prussiens, la construction de leurs navires le portant en général, ainsi que le caractère peu satisfaisant de leurs transactions à l'égard de la bière de Dantzig, à avoir des idées peu favorables sur ce que pouvaient faire les Prussiens. »
C’est ainsi que nous sommes tous des Luke et des M. Deane. Nos opinions les plus extravagantes, — et qui de nous n’a les siennes? — ne sont la plupart du temps ni déraisonnées, comme le croient ceux qui ne les partagent pas, ni même irraisonnées, comme nous nous le persuadons pour en justifier à nos yeux l'intolérance : elles sont mal raisonnées. Nous raisonnons comme Luke toutes les fois que nous mettons nos opinions sous l'autorité de quelqu'un « qui en savait long, » ct nous raisonnons de la façon de M. Deane, homme grave, homme intelligent, homme écouté, toutes les fois que nous fondons nos préventions contre un grand peuple . sur « Je caractère peu satisfaisant » de sa cuisine...
ou de ses transactions à l'égard de la propriété littéraire.
Il n’y a presque rien de plus difficile, dans le roman et ailleurs, que de borner ainsi le vocabulaire des gens que l'on fait parler aux limites exactes de leur petit univers intellectuel et moral. Le travail est le même que celui d’un peintre hollandais en présence de son sujet. C’est un rapport exact de ce que l'œil aperçoit à ce que la main trace sur la toile. Chaque coup d’æil, chaque coup de pinceau : la correspondance est entière entre l’impression du sens et la fidélité du rendu. Seulement le peintre n'imite peut-être que le dehors, ou tout au plus le reflet du dedans sur le dehors ; le romancier, lui, pénètre dans le for intérieur et ramène à la lumière ce qu'il y a de plus intime, de plus obscur, de plus secret en nous.
Sous ce rapport, c'est un trésor d'observations psychologiques profondes et subtiles que l'œuvre de George Eliot. Le caractère d’Hetty Sorel dans Adam Bede ou celui de Dinah Morris, le caractère de M. Tulliver dans le Moulin sur la Floss et celui de Philip Wakem, le caractère de miss Nancy Lammeter dans Silas Marner, ou celui de Dolly Winthrop, ne sont pas seulement des caractères aussi vivants que pas un dans la foule innombrable des héros du roman moderne; ce sont encore des créations psychologiques d’une valeur scientifique incontestable, et j'irais volontiers jusqu’à dire que
chaque pas que l’on fait dans leur connaissance est un pas que l’on fait dans la connaissance de l'humanité.
Si vous n’avez pas lu le roman d'Adam Bede, vous savez, pour l'avoir entendu dire ou pour en avoir vu des exemples autour de vous, que les conséquences d’une seule faute peuvent se compliquer jusqu’au crime, mais vous ne savez pas comment cela se fait, par quelle sourde conspiration des circonstances, et par quel subtil travail de perversion intérieure. Si vous n'avez pas lu Silas Marner, vous pouvez savoir, d’une façon spéculative, qu’une passion en chasse une autre, et qu’une brusque transformation peut s’accomplir dans une âme humaine, mais vous ne savez pas comment cela se fait, et combien y est petite, insignifiante, presque nulle enfin la part de ce que vous appelez le hasard. Mais ici nous nous trouvons en présence d’une philosophie de toutes pièces, et ce n’est rien moins qu’une conception de la vie que le romancier va nous donner. |
La fille du charpentier de Nuneaton avait trentehuit ans lorsqu'elle fit paraître les Scènes de la vie cléricale, sa première œuvre de romancier. Elle avait assez durement expérimenté la vie, moins durement que les sœurs Brontë, beaucoup plus durement que l'heureux Flaubert. L'une de ses supériorités sur l’auteur de Madame Bovary, comme aussi, je dois le dire, sur l’auteur de Jane Eyre, c'est de
n’en avoir pas gardé rancune à la vie, C'est un des signes de la vraie grandeur.
Ce qui paraît l'avoir frappée vivement, dans l’unc de ces heures où nous nous replions sur nousmêmes, et repassons nos souvenirs pour tâcher
de débrouiller l'énigme de notre propre destinée,
c'est l'importance considérable que peut avoir, pour le bonheur ou le malhenr d’une existence humaine, le fait en apparence le plus insignifiant. « Nos actions agissent sur nous autant que nous agissons sur elles. » Elles enveloppent jusqu'à l'exercice futur de notre liberté dans le tissu de leurs conséquences. Nous n'avons en notre pouvoir que les commencements de notre conduite; le reste suit, se déroule et s’enchaîne de soi-même. Bonnes ou mauvaises, une fois commises, nos actions existent; elles vivent, elles se développent, indépendamment et au dehors de nous, comme des enfants échappés à la tutelle domestique, et qui souvent ressemblent si peu à leur père qu'au contraire ils se dressent en face de lui, dans sa propre maison, comme une contradiction vivante,
Sans doute, nous pouvons quelquefois échapper à l'engrenage de nos actes, mais il est plus fréquent que nous y soyons entraînés. Le jeune M. Donnithorne, des chevaliers Donnithorne, prend un baiser sur la joue d’Hetty Sorel, qui soigne les poules et bat le beurre à la Grand'Ferme. Il se peut qu'il n’en résulte rien. Et dans son arrière vieillesse,
bien marié, bien renté, le goût de ce baiser, s’il lui remonte aux lèvres, lui reviendra comme un joyeux souvenir de sa conquérante jeunesse. Mais il se peut aussi, que, sans le savoir, il ait payé ce baiser de laliénation d’une part de sa liberté, comme si par hasard Hetty Sorel se prend à l’aimer, comme si par hasard cette fille de basse-cour est sortie de parents honnêtes, comme si par hasard quelque brave homme d’amoureux s'intéresse à sa conduite, comme si par hasard le jeune M. Donnithorne lui-même est dans l’âge d'aimer et n’a rien de mieux à faire, — toutes suppositions nullement fictives, mais au contraire infiniment probables, — et la vie du jeune M. Donnithorne devient aussitôt tout autre. C’est par son fait, notez-le bien, et non pas du tout par le fait des circonstances.
Les circonstances ne modifient pas notre nature, eLes la dégagent de son indétermination primitive et nous la révèlent à nous-mêmes. Les événements ne créent rien en nous, ils nous apprennent ce que nous portions en nous. Si quelque honnête homme, jusqu'alors tenu pour tel, de volonté droita et de sens rassis, commet une sottise, n’épiloguons pas davantage : c'est qu'il y avait de tout temps quelques grains de folie mêlés dans sa sagesse, Touté vie humaine dépend de la direction qu'elle se donne à elle-même, et de la contrainte qu'elle s'impose comme inconsciemment, à mesure que s'allonge la chaîne de ses actes. Jadis, lorsque
sur les Romains de la vieille souche pesait encore le fardeau des antiques superstitions italiotes, et que des dieux cruels présidaient aux moindres actions de la vie, ni dans Ja maison ni dans la place publique on ne pouvait faire un pas ou prononcer un mot, on ne pouvait éternuer, tousser même, ou cracher, que l’on ne risquât d'offenser ces arbitres exigeants du bonheur ou du malheur de l’existence entière, et l’involontaire oubli de la formule expiatoire attirait leur vengeance aussi sûrement que les hauts lieux la foudre. Nous sommes aujourd'hui nous-mêmes à nous-mêmes ces dieux courroucés et méchants. C’est la responsabilité cachée de nos actions en apparence les plus indifférentes qui se retourne contre nous, et nous prend notre bonheur en paiement de notre dette. Tout le roman d'Adam Bede, avec un art merveilleux, est comme construit autour de ces données.
Ce n’est pas tout. Nous sommes hommes et, à ce titre, engagés dans la société des autres hommes. Comme la pierre qui tombe dans une eau paisible, ainsi, chacune de nos actions devient un centre d’ondulations : dont le remous risque d'aller, là-bas, bien loin, troubler le cours de quelque existence ignorée. Et pas plus qu'il n’était besoin tout à l’heure que nos actions fussent autres qu'ordinaires, ou même triviales, pour peser sur notre existence à venir, pas plus il n’est ici besoin, pour agir ainsi sur les autres, que nous soyons des
héros de roman ou des paladins d’épopée : « L’existence de personnes même insignifiantes a des conséquences importantes dans ce monde. On peut prouver que cela agit sur le prix du pain et sur le taux des gages, et que cela peut faire sortir bien des mauvais caractères du repos de leur égoïsme, comme aussi provoquer bien des héroïsmes qui, tous ensemble, viennent concourir à la tragédie de la vie. » En conséquence de quoi, la simple et touchante histoire . de Silas Marner est dominée tout entière par la mort d'une pauvre femme dont la disparition n’avait pas causé plus d’émoi que ne fait, au déclin de l'été, la chute d'une feuille. Cependant cette mort portait en elle « toute la mystérieuse puissance du destin pour plusieurs vies humaines; » et «les joies ou les tristesses qui devaient être leur partage sur cette terre, » ce fut cette mort qui les détermina. Si vous lisez Silas Marner superficiellement, il vous paraîtra que cette mort n'intéresse qu'une seule personne ; si vous y regardez de plus près, vous trouverez qu'elle est l'origine d'un changement de direction dans l’existence de tout le petit monde que l’auteur a groupé dans le petit village de Raveloë.
En effet, les actes une fois commis, leurs conséquences, à travers l’espace et le temps, insensiblement cheminent, se rencontrent, s’entre-croisent; le réseau s'étend et s’embrouille; la vie se complique, elle nous étreint, nous luttons, le jeune M. Donnithorne
répare une faute par une autre faute qui se présente à lui comme la « seule chose maintenant bonne à faire; » et, pour un qui finit par avoir construit son existence à pcu près telle qu'il la rêvait, nous mourons Ja plupart en murmurant désespérément avec le vieux M. Tulliver : « Ce monde est trop fort pour moi. Il ne sert à rien de lutter pour quoi que ce soit désormais... Nous ne redeviendrons plus jeunes... Ce mondeest trop compliqué pour moi. » C’est l'inévitable conséquence des actions des autres qui vient, en vertu de l’humaiïne solidarité, troubler, empoisonner, détruire même notre existence, Et « nos vies sont tellement liées entre elles qu’il est absolument impossible que les fautes des uns ne retombent pas sur les autres; même la justice fait ses victimes: et nous ne pouvons concevoir aucun châtiment qui ne s’étende en ondulations de souffrances imméritées bien au delà du but qu'il a touché. » Nous pressentons ici que le système va s'achever, et cette philosophie se couronner d’une morale, dont il faut bien dire quelques mots. |
Je n’ignore pas que le lecteur français goûte fort ce qu’il appelle, assez improprement d’ailleurs, l’immoralité dans l’art. Il voudra bien toutefois réfléchir qu'il y a morale et morale. Et ce serait trahir George Éliot que de ne pas faire la distinction, Il y a la morale de ce qu’un poète a spirituellement qualifié « les mauvais bons livres, »
la morale des romans de madame Augustus Craven peut-être, ou de mademoiselle Marie Guerrier de Haupt, la morale des romans de l'excellente miss Yonge, et, pourquoi n'oserions-nous pas le dire ? la morale de quelques-uns des romans de Thackeray lui-même, tels que l’Histoire de Pendennis, morale insupportablement prédicante, morale étroite et, s’il en fut, morale prudhommesque. On la connaît assez : je n’en dirai pas davantage, Il vaut mieux s’en taire que d'en parler faiblement. Mais ce n’est pas la morale de George Eliot.
La morale de l’auteur d'Adam Bede ne règle pas dogmatiquement le devoir une fois pour toutes, sans égard aux occurrences, mais elle attend aux occurrentes, et fait l'application du principe selon les cas. Ce principe est immédiatement déduit de la solidarité qui lie nos actions entre elles et nos actions aux
actions des autres. « Il ne faut pas arranger pour :
soi seul les affaires de sa vie. » C'est George Eliot qui parle. Et encore ailleurs : « Il ne faut pas rechercher sa propre volonté. » Nous reconnaissons ici la doctrine que, dans sa Morale Évolutionniste, M. Horbert Spencer a depuis exposée : « La morale a un champ plus vaste qu’on ne le lui assigne ordinairement. Outre la conduite communément approuvée comme bonne ou mauvaise, elle s’étend à toute conduite qui favorise ou contrarie, d’une manière directe ou indirecte, notre bien-être et celui des autres. » Otez ou changez ce mot de bien-être qui
n'a pas du tout en anglais le sens étroit que nous lui donnons. Il n’est pas de morale plus haute, que dis-je? — il n’en est pas de plus utopique.
Je regrette que Romola, dont George Eliot, par une fantaisie d'artiste presque à tous égards malheureuse, a placé la scène à Florence, au temps de Savonarole, soit d'une lecture si fatigante et d’un intérêt archéologique si spécial. On y voit un de ces artistes en fourberies, comme il y en a beaucoup dans l’histoire de la Renaissance italienne, qui, débutant par une faute initiale, a beau. prendre en toute circonstance, avec une rare perspicacité « le parti le plus raisonnable et le conseil le plus sage; » non seulement il ne réussit pas à se décharger de la responsabilité de sa faute, mais il n’éloigne le châtiment que pour le subir plus complet et plus terrible. Je conseille l'étude approfondie du caractère de Tito Melema, — c’est le nom du personnage, — à ceux qui seraient tentés de confondre la morale utilitaire avec la morale de l'intérêt, ou avec la morale de l’égoïsme la morale de la solidarité. S'ils en ont le courage, ils en seront récompensés. Car ce roman à demi manqué n’en est pas moins, comme la plupart des romans de George Eliot, et tout manqué qu’il soit, d’une lecture plus attachante à mesure qu’on le pratique davantage. Et puis ils comprendront comment la morale, enveloppant ainsi toutes les relations de la vie journalière, très loin d’apparaître dans les romans de
George Eliot sous l'aspect importun et fâcheux qu’elle a si souvent dans le roman anglais, leur donne au contraire la plénitude même et la profondeur de sens qui place Adam Bede, le Moulin sur la Floss, et Silas Marner au premier rang du roman anglais contemporain.
Je crois avoir montré que je ne me trompais pas en disant que la sympathie, la sympathie de l'intelligence et du cœur en même temps, était l'âme de ce naturalisme. Que si maiïntenant on voulait prouver que George Eliot, autant que personne, avait le don de cette âpre ironie, sarcastique et contenue, où les Anglais excellent, rien assurément ne serait plus facile, et les exemples abonderaient. Îl suffit de remarquer que, dans l’art de dire simplement des choses piquantes en même temps que profondes, elle peut passer, sans trop d’exagération, pour l’égale des plus illustres humoristes anglais. | |
« M. Pullet était un petit homme au nez proéminent, à petits yeux clignotants, à lèvres minces et en costume noir, avec une cravate blanche attachée très serrée d’après quelque principe plus relevé que celui du bien-être personnel. » Ou encore : « M. Tulliver était un homme profondément honnête, mais il considérait que devant la loi le but de la justice ne pouvait être atteint qu’en employant un plus fort coquin pour en battre un plus faible. La loi selon lui, était une espèce de combat
de coqs, dans lequel l'affaire de l'honnêteté opprimée était de se procurer l'oiseau de combat le plus courageux et le mieux éperonné possible, » Je choisis quelques portraits, ne pouvant guère détacher le dialogue. Dans le dialogue comme dans les portraits les traits d'esprit sont à peine de l'esprit : ils sont des traits de caractère. « Même le maréchal ne s’opposa point à cette manière de voir : au contraire, il s’en empara comme lui appartenant en propre et invita à le contredire quiconque en aurait la hardiesse. » N'est-ce pas en quatre mots et comme en quatre coups de plume le personnage qui s'est dressé tout entier devant vous.
Mais, et c’est toujours où il en faut revenir, vous sentez comme ces railleries légères sont enveloppées d'indulgence, pour ainsi dire, et comme le romancier, tout en les plaisantant, prend à tâche de ne pas ridiculiser ses personnages. Ils sont ainsi faits. Qui de nous n’a ses défauts ? et qui de nous ne prête à la caricature? L'un a le ventre trop gros et l’autre a les jambes trop courtes. Nous pourrons en sourire, mais, parce que nous serons un beau géant comme Flaubert, allons-nous, des heures entières, nous attarder à remarquer en ricanant que de courtes jambes sont courtes, et qu’une proéminence exagérée de l'abdomen enlève aux mouvements quelque grâce et quelque aisance à l'allure? « Il est beau d’avoir la force d'un géant, mais il est tyrannique de s’en servir comme un géant. »
Il faut louer également l’auteur d'Adam Bede et du Moulin sur la Floss d’avoir connu l’art de la bonne plaisanterie, et d’avoir compris qu’il n’en fallait pas abuser : de l'avoir connu, parce que cela l'a préservée de tomber de la sympathie dans le sentimentalisme; mais de n'en avoir pas abusé, car elle y eût compromis le meilleur d'elle-même, c’est-à-dire la sérénité de son intelligence. Je voudrais montrer par un dernier exemple comment dans le talent de George Eliot, l’indulgence et la raillerie se tempèrent l’une l’autre, l’indulgence Ôtant à la raillerie ce qu'elle pourrait avoir quelquefois de trop amer, mais la raillerie, d'autre part contenant, et resserrant ce que j'appellerais volon- : tiers le débordement de la sympathie. Le débordement de la sympathie, ç'a été trop souvent le défaut de Dickens, qui en est impatientant ; mais l’amertume de la raillerie, ç'a été trop souvent le défaut de Thackeray, qui en est agaçant.
« Madame Winthrop était, sous {ous les rapports, une femme de conscience scrupuleuse, tellement avide de devoirs que la vie paraissait ne pas lui en offrir suffisamment, à moins qu'elle ne se levât à quatre heures et demie, ce qui alors diminuait l'ouvrage pour les heures suivantes, problème qu’elle aurait désiré résoudre. Cependant elle n'avait pas le caractère grondeur que l’on supposerait être une condition nécessaire de telles habitudes, et son naturel, très doux, très patient, la portait à recher-
cher les choses les plus sérieuses et les plus tristes de la vie pour en nourrir son esprit. Elle était toujours, dans Raveloë, la personne désirée quand il y avait quelque maladie ou quelque mort dans une famille, des sangsues à poser, ou quelques désagréments soudains au sujet d'une garde-malade. Femme avenante, de bonne mine, au teint frais, elle ne faisait jamais de doléances, quoique ayant toujours les lèvres légèrement - serrées comme si elle se trouvait dans une chambre de malade, en présence du docteur ou du ministre. Personne ne l'avait vue jamais verser de larmes; elle était simplement grave, et portée à incliner la tête et à soupirer presque imperceptiblement, comme si elle assistait au service funèbre d’un étranger. Il paraissait surprenant que Ben Winthrop, qui aimait sa demi-pinte et la plaisanteric, cheminât si bien avec Dolly; mais Dolly supportait les plaisanteries de son mari aussi patiemment que toute autre chose, considérant que les hommes étaient ainsi, et envisageant le sexe fort au même point de vue que les animaux qu’il a plu au ciel de rendre naturcellement inquiétants, tels que les taureaux et les coqs d'Inde. »
C'est le chef-d'œuvre de l'art de disposer les nuances et de les fondre. Il n’y a pas un trait là qui ne soit une moquerie 1égère, et il n’y en a pas un qui, tout en la raillant, ne loue cependant la personne, ct ne la rende, comme on dit, sympa-
thique. Et remarquez que de faire passer le portrait de l'anglais en français, c’est comme si nous lui enlevions sa signature. Nous n'avons pas qualité pour louer l'exécution et le style, mais nous sommes lenu de rappeler, en arrêtant ici des citations trop peu nombreuses, que, lorsque l’on demande aux Anglais quel est parmi les romanciers d'hier le vraiment grand écrivain, tous ou presque tous nomment aussitôt George Eliot.
À LFVENITY
AM La) ré pont . Z.