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Nous avons appuyé longuement sur le trait qui, selon nous, doit marquer entre le naturalisme [ anglais et le naturalisme français la plus profonde différence. Sa profondeur de psychologie, sa soli- | dité métaphysique, sa largeur de morale, tout, dans le naturalisme anglais, procède, à notre avis, de cette communication de sympathie. Il y aurait d’ailleurs bien d’autres traits à noter. On ne les trouvera pas moins caractéristiques, mais Je les crois d'une moindre importance au point de vue de cette étude, ! comme étant, les uns propres à la race et, pour ainsi dire, spéciaux à la seule Angleterre, les autres
propres à la personne et, pouc ainsi dire, originaux au seul auteur d'Adam Bede et de Silas Marner. Les sceptiques ou les mauvais plaisants traitent quelquefois d’oiseuses toutes ces querelles en isme, idéalisme contre naturalisme, et romantisme contre classicisme. Ils ont tort et ils ont raison. Ils ont tort, parce que des principes y sont enveloppés, et qu’en somme, de ces principes il découle des règles ou des conseils pour la direction de l'effort, pour la discipline de l'esprit et, si l’on veut bièn me passer l'expression, pour l'aménagement du talent. Mais ils ne laissent pas d’avoir raison, parce que, comme il y a des défauts naturels qu'aucune discipline ou éducation ne répare, il y a des qualités naturelles aussi, des dons que l’on a reçus ou que l’on n'a pas reçus, et qui ne s'acquièrent ni ne se conquièrent.
. C’est ainsi qu'il manquera probablement toujoutss au naturalisme français ce que trois siècles de forte éducation protestante ont infusé de valeur morale au naturalisme anglais. En France, nous pourrons bien nous servir du roman, et plus d’une fois nous nous en sommes servis, comme d'un instrument de propagande, mais de propagande révolutionnaire, une machine à battre en brèche des institutions qui nous gênent, des coutumes qui nous importunent, ou même attaquer des gens qui nous déplaisent : mais, je me trompe fort, ou nous n’en ferons jamais, comme Dickens lui-même, comme Thackeray,comme
George Eliot, un instrument de prédication, d'étude et d'instruction.
I] semble que notre langue même, chargée de souvenirs classiques et d'associations d’idées tradition nelles, nous l’interdise. Car il est certain qu’elle ne va pas directement au peuple, étant naturellement savante, mesurée, choisie, d'un seul mot, aristocratique ; et si par hasard nous voulons la faire populaire, nous la faisons presque immanquablement grossière, déclamatoire, incorrecte, Ajoutez que depuis longtemps nous ne coneevons ni l’art ni la littérature comme choses faites pour l’homme; mais, au contraire, c’est l’homme que nous concevons comme une matière livrée par la natüre à l’art. Aussi ne s'agit-il pas de rechercher s’il y à quelque qualité qui se dissimule sous le masque vulgaire de sottise des Homaïis et des Bournisien, mais de peindre les Bournisien et les Homais. La théorie de l’art pour l'art est essentiellement latine.
Il ne faut ni l’accepter tout entière, ni la rejeter tout à fait. Son infériotité : c'est la recherche de ce qu’on appelle en musique l'air de bravoure, en peinture le morceau de facture, en littérature le passage à cffet. La compensation : c’est que, faisant d'ailleurs les exceptions qu'il faut faire, les beautés d'exécution sont incomparablement supérieures, et d’une valeur technique infiniment plus précieuse dans la peinture italienne que dans la peinture hollandaise, ou dans la littérature française que
dans la littérature allemande. Si l'on veut tirer de là des conséquences, la meilleure, la plus sage, comme en toute rencontre du même genre, est de rester chacun ce que l’on est, et de savoir chacun se défendre d’imiter ce qu'on admire, surtout s’il y a dans l’admiraiion, comme si souvent, autant ou plus d’étonnement que de sympathie. Les peintres hollandais sont bons à voir, mais, il faut bien le dire, ennuyeux à passer en revue ; les romanciers anglais sont bien intéressants à lire, mais quelquefois comme ils sont fatigants! C'est le cas, puisqu'il s’agit de George Eliot, j’oserais presque dire de Middlemarch, mais surtout de Daniel Deronda.
Ce qui demeure pourtant admirable dans Middlemarch, c’est l’exacte peinture de la vie de province. Nos romanciers français la peindront-ils jamais des mêmes traits? J'ai du moins quelque peine à le croire. La province, en France, ne vit plus de sa vie, mais de la vie qu’elle reçoit de Paris. Ce qu'elle produit, la capitale l’absorbe, et le lui retourne transformé. Quelques grandes villes, qui ne sont pas la province, jouent le même rôle dans le rayon de leur influence. Il y a des originaux à Yonville, mais ce sont des ridicules. On le dit du moins. Il se peut que l'on ‘exagère. Balzac en a su rencontrer quelques-uns, de ces originaux, que l’on prend plaisir à connaitre. Si Flaubert avait eu les yeux de Balzac, la même bonne fortune lui serait sans doute échue. Mais il est certain, après cela, qu'un
département français n'a pas la physionomie d'un comté d'Angleterre.
Humani generis mores tibi nosse volenti Sufficit una domus...
C'est la vieille épigraphe que Richardson a mise à sa Clarisse Harlowe. Le bon naturalisme est essentiellement l’art, — en ne sacrifiant rfen de la vérité profondément humaine, — de caractériser cette unique famille, una domus, par des traits qui n'appartiennent qu’à elle. Ces traits ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient jadis, même en Angleterre; et sans y regarder de plus près, il suffit pour le prouver qu’au lieu de placer l’action de ses principaux romans au cœur même de la vie contemporaine, George Eliot l’ait presque toujours reculée vers le commencement du présent siècle; mais néanmoins, et sans aucun doute, ils sont encore bien moins en relief chez nous qu’en Angleterre. La vie de province moins fortement constituée, la vie de famille moins étroite, l'effort individuel lui-même moins individuel: telles sont les causes de cet effacement des types. Il sera donc toujours plus difficile à nos romanciers de retrouver sous cet effacement l’individualité qui subsiste. S'ils veulent peindre Tom Tulliver, c’est-àdire un enfant doué de cette fermeté de résolution qui va jusqu’à la dureté, de cet esprit de justice qui va jusqu’à l’injustice, de cette austérité de jugement qui va jusqu’au pharisaïsme, ils lui donneront aus-
sitôt la raideur de l'attitude, l’impassibilité de la physionomie, l’aphoristique brièveté du langage, jamais cette physionomie neutre et placide, « ces yeux gris bleu, ces cheveux brun clair, ces joues de crème et de rose, ces lèvres épaisses, ce nez et ces sourcils indéterminés » que lui a donnés George Eliot. Ils voudront faire plus frappant, sauf à faire moins réel. S'ils tracent encore le portrait d’une coquette comme Hetty Sorel, que de faute en faute il s'agisse de faire tomber jusqu’à l’infanticide, ils ne lui donneront pas « un genre de beauté comme celui des petits chats ou des très jeunes canards au fin duvet, faisant un doux caquetage, ou des petits enfants qui commencent à marcher et à essayer de faire des malices, » mais une beauté lourde, vulgaire, sensuelle, s’ils sont naturalistes ou soi-disant tels, une beauté fatale, prédestinée, respirant le crime, s'ils croient être idéalistes, et de toute manière un genre de beauté qui prépare l'imagination du lecteut au crime dont le récit va venir. Ils éprouvent invinciblement le besoin de faire, les uns plus beau; les autres plus laid, mais tous ou presque tous indistinctement, plus logique que la réalité. Je crois que c’est faute d’avoir reçu de la nature, directement, des impressions assez fortes, et parce qu'en France nous réputons banal tout ce qui ne sort pas d’abord du rang pour provoquer l’attention; s’isoler à l’état d'exception, et s'offrir soi-même aux regards à titre de singularité.
Et puis, en quelque point de la patrie que nous ayons fait nos premiers pas et balbutié nos premiers mots, peu de nous, grâce à la rapidité de l’évolution sociale en France et grâce à l'éducation de nos lycées aussi, peu de nous ont vraiment vécu dans une petite ville de Saint-Ogg's et dans une famille de vrais Dodson, avec ses qualités et ses défauts élaborés par une longue coutume héréditaire, avec ses. traditions d'originalité persistante, avec le sentiment de .cette solidarité puissante qui maintient dans le cercle de la famille le plus éloigné des arrière-cousins, et qui fonde en Angleterre l’orgueil, non pas même du commerçant de la Cité, non pas même du grand usinier de Manchester ou de Birmingham, non pas même du bourgeois de petite ville, mais du charpentier d'Hayslope ou de l’aubergiste de Raveloë, sur des assises aussi solides et résistantes que l’amourpropre du plus noble pair des trois royaumes.
C'est dans une telle famille que George Eliot est née; c’est presque de sa famille que son talent a vécu; c’est de sa famille qu'elle a tiré directement les principaux personnages d'Adam Bede et du Moulin sur la Floss, et, — fait assurément bien digne d’être noté, — si le talent d'observer et d’écrire est demeuré tout entier dans Middlemarch et dans Daniel Deronda, de l'avis des bons juges toutefois, le talent de faire vivre les personnages a brusquement baissé. Adam Bede, le Moulin sur la Floss et Silas Marner avaient épuisé le cercle de la
famille Evans. Elle nous en fait quelque part l’invo- Jontaire aveu : « La forêt où je me promène dans cette douce journée de mai, le jeune feuillage brun des jeunes chênes s’interposant entre le ciel et moi, les blanches anémones, la véronique aux yeux bleus et le licrre qui rampe à mes pieds, quel bosquet de palmiers des tropiques, quelles fougères rares et précieuses ou quelles splendides grappes de fleurs aux larges pétales pourraient jamais faire vibrer en moi des cordes aussi profondes et aussi délicates que le font ces souvenirs de la maison paternelle ? Ces fleurs familières, ces chants d'oiseaux, ce ciel, ces prés, ces haies, voilà ce qui constitue la langue mére de notre imagination, ce langage chargé de tant de subtiles associations que les heures fugitives de notre enfance ont laissées aprés elles. » | Elle cessa presque d'être elle-même du jour qu'ayant fait emploi de tous ces « souvenirs de la maison paternelle, » il ne lui demeura plus, de cette « langue mère de l'imagination, » que la faculté spéculative de combiner des signes, ct des signes, si je puis m’exprimer ainsi, dont elle n'avait pas vécu la signification. Lorsqu'elle essaya de peindre, dans Middlemarch, une sainte Thérèse protestante !, comme quand elle voulut, dans Daniel Deronda, faire
1. Revanche curieuse de l'idéalisme! L'auteur de Madame Bovary, comme l'auteur d'Adam Bede, ont tous les deux fini par vouloir peindre des sainte Thérèse et, du dernier degré du naturalisme, remonter d'un prodigieux coup d'aile, par
passer au travers de la vie moderne un être « exceptionnel, » sur le patron des héros du roman romantique, en perdant terre elle perdit toute une part de son talent, et, manquant de ces modèles dont elle s'était comme entourée pour écrire ses premières œuvres, elle aussi s’égara pour avoir forcé sa nature. Certes, ce n’est pas à dire qu’il n’y ait dans Middlemarch et dans Daniel Deronda des parties admirables, mais c’est dire seulement qu'il n'y a que des parties.
Enfin, mais ceci lui devient plus personnel encore, s’il est possible, c’est par la philosophie que ce grand peintre de la vie réelle aborda le roman. Elle avait commencé par traduire la Vie de Jésus, de Strauss, et l’Essence du christianisme, de Feuerbach !; elle avait vécu dans l’étroite familiarité d'Herbert Spencer et de Georges Lewes. Il est assez ordipaire que les artistes en France manquent de ce point d'appui que l'imagination elle-même et surtout l'observation du réel trouvent dans une vaste, solide, et diverse instruction première. Ce fut le cas de Balzac, ce fut le cas de Flaubert, c’est le cas de
delà même l’idéalisme, jusqu’au mysticisme proprement dit. Eux-mêmes, d'ailleurs, ont prononcé ce nom de sainte Thérèse. Voyez le début de Middlemarch, et comparez la lettre à Sainte-Beuve, où Flaubert explique Salammt6.
1. Voyez, au chapitre sur le Roman du Nihilisme russe les ouvrages qui doivent être, selon Tchernychefski, le fondement d'une éducation scientifique de la femme.
M. Zola. Ce n'est pourtant pas une vaine parole que, pour savoir apprendre, il faut commencer par apprendre à apprendre. A la vérité, c'est d'autre part jouer un jeu bien dangereux que de préluder à l'art du romancier, comme George Eliot, par l'étude approfondie de la discipline hégélienne et comtiste. Les Premiers principes d'Herbert Spencer, non plus que l'Histoire de la philosophie de Georges Lewes, ne semblent guère faits pour préparer le terrain de l'intelligence à la production des Adam Bede et des Silas Marner. Et plusieurs penseront, je n’en doute pas, qu’encore vaut-il mieux, comme notre Balzac, ne pas se charger d’un fardeau qu’il faudra tôt ou tard que les épaules rejettent, mais plutôt se mettre à l’œuvre, chercher ses voies tout seul, et faire son apprentissage en écrivant Jeanne la Pâle sous le nom d’Horace de Saint-Aubin. Ils se tromperont, du plus au moins, selon les espèces, mais jamais autant que dans le cas de George Eliot.
On peut admettre que, moins irrésistiblement entraînée aux spéculations de l’ordre philosophique, métaphysique même, elle n'eüt point écrit les Impressions de Théophrastus Such, ni même certains chapitres de Daniel Deronda peut-être. Mais, réciproquement, je tiens pour assuré que, moins familière avec cette grande école anglaise de psychologie positive, elle n'’eût pas écrit Adam Bede ou Silas Marner, Il lui est donc arrivé sur la fin de sa carrière, entre cinquante et soixante ans, d’avoir
les défauts de ses qualités ; mais elle avait eu, par compensation, entre cinquante et quarante, les qualités de ses défauts. Et comme à ses qualités nous devons trois ou quatre chefs-d'œuvre d’une incomparable originalité, nous devons presque la louer d’avoir eu ses défauts. Aussi bien ne saurait-il être indifférent à sa gloire d’avoir représenté dans la littérature, ou plus exactement dans le roman anglais, toute une grande école de philosophie.
Il nous reste maintenant deux mois à dire, et, pour les raisons que nous avons plus haut indiquées, quelques réserves à faire, qu’il n’est pas probable que les Anglais, étant Anglais, songent à faire. Il est en effet un côté par où nos naturalistes reconquièrent la supériorité sur George Eliot.
Oublions chacun ici nos préférences particulières. Certainement j'aime autant relire le Moulin sur la Floss que Madame Bovary, et je préfère Adam Bede au Lys dans la vallée. Cependant je ne puis méconnaître dans le roman de Flaubert et dans les romans de Balzac un art de composition qui n'apparaît jamais plus concentré que quand par hasard on en
fait la comparaison avec l’ordonnance par trop libre et par trop négligée de la plupart des romans anglais. Adam Bede peut-être et Silas Marner échapperaient à ce reproche, Silas Marner surtout, car, pour Adam Bede, il y intervient des moyens mélodramatiques de soutenir l'intérêt dont nous ne dirons rien, parce qu'il nous en coûterait d’avoir à les qualifier trop sévèrement. Mais c'est surtout le dénouement bizarre et presque extravagant du Moulin sur la Floss, — une réconciliation de famille au milieu de la rivière débordée, — que l’on voudrait pouvoir effacer de l'œuvre de George Eliot. Et puis c'est l’action qui s’attarde, à moins qu’elle ne se disperse d’épisode en épisode ; ce sont des tableaux qui se succèdent comme dans une galerie, selon le hasard de la nécessité chronologique; ce sont des longueurs et quelquefois même des dissertations dont chacune, remarquez-le bien, a sa place utile, indispensable même, dans le développement de la pensée de l’auteur, mais dont aucune presque n’est où elle devrait être, et rangée sous la subordination de la donnée principale. Cela éclate quand, sortant de lire le Moulin sur la Floss, on retourne à Madame Bovary, - chef-d'œuvre de composition peut-être autant que de naturalisme; et cela éclate quand on lit un roman de Balzac, le Lys dans la vallée lui-même, puisqu’au cours de cette étude c'est celui dont nous avons voulu nous servir.
Or c’est ici que se pose la grande question, ques-
eg
tion que nous n'aborderons .pas, mais que nous ne pouvons nous dispenser d'indiquer. .
La peinture hollandaise est merveilleuse de naturalisme et de vie; mais concevez-vous bien les moins naturalistes d’entre ces naturalistes, Rembrandt lui-même, par exemple, peignant à fresque ct décorant, je ne dirai pas les voûtes de la Sixtine ou les chambres du Vatican, mais le plafond du palais Farnèse ? Redescendons de ces hauteurs. Est-il possible au naturalisme, dans le roman, d’unir le mérite classique de la composition, de l'équilibre des parties, de la distribution des masses, de la beauté de l’ordonnance enfin, à Ja minutie de détails dont il a besoin pour faire vivre le vulgaire? Le mérite de la composition, d’une manière générale, et mis à part cet admirable récit de Jane Eyre, parait manquer au naturalisme anglais contemporain ; d'autre part, au naturalisme français, il paraît manquer, d’une manière générale, et sauf une ou deux exceptions, comme dans Jack, cette sympathie qui fait vivre les humbles du roman anglais, les charpentiers et les tisserands de George Eliot. Ces deux mérites qui semblent s’exclure, quelqu'un parviendra-t-il à les fondre et les unir? C’est le problème d’esthétique qui reste à résoudre aux romanciers de l'avenir.
17 septembre 1881.
…. Supposons donc que le naturalisme, ou réalisme, contienne une part certaine, comme je le crois, et une, grande part de vérité; supposons de plus qu’il ait introduit parmi le public de nos jours le goût d’une composition moins artificielle et plus libre, d’une observation plus minutieuse, plus patiente, plus exacte, d'un style plus robuste et plus sain ; supposons, enfin, que les fondements en soient assez solides, et par conséquent assez durables, comme je l’espère, pour que ni Nana, ni même Pot-Bouille ne puissent prévaloir contre Jui. On demande, sinon de quel droit, du moins à quel titre M. Edmond de Goncourt représente le paturalisme. C'est un problème. Il comporte deux solutions : la positive et la négative.
La positive serait que l’auteur de la Faustin eût fait quelquefois preuve ou des qualités ou des
défauts d'un naturaliste. La négative, que son prétendu naturalisme consistât peut-être, et surtout, à manquer de naturel. Et de fait, au temps où nous sommes, dans l’universelle confusion des idées, il y a si peu de convenance entre les mots dont on use et les choses qu’ils expriment, qu'il se pourrait bien que cette solution, quoique bizarre à première apparence, et même paradoxale, fût cependant la bonne. (Car n'est-on pas tenté de penser, quand on les lit de près, que ceux qui parlent tant de nature et de vérité sont précisément ceux qui s'éloignent le plus de la nature et de la vérité? qu'ils se servent du mot de naturalisme comme d'un mot de passe, qu’on emploierait sans autrement se soucier de l'entendre, uniquement parce qu’il donne accès dans une coterie d’admiration mutuelle? et qu’enfin la doctrine, puisque doctrine il y a, ce que j'accorde, n’a justement contre elle que les œuvres qu'elle a produites et les écrivains qui les ont signées ? Si les romans de M. de Goncourt étaient des romans naturalistes, il n’y aurait assurément qu'une voix pour condamner le naturalisme ; mais ce ne sont pas des romans naturalistes ; et, quoi qu’il en puisse être de M. de Goncourt, c’est incontestablement bien heureux pour le naturalisme.
Et comment, en effet, voudriez-vous que l’on atteignit le naturel et que l’on rencontrât la vérité, quand on écrit comme il écrit, — plus attentif aux
mots qu'aux choses, toujours préoccupé de quelque recherche de style, et de tout temps moins soucieux de voir juste que de renverser la tournure, ou (c’est un mot qui fort à point nous vient de lui) de piquer l'adjectif, d'une manière qui se croit nouvelle, inimitable, unique ? Un stylisle, voilà ce qu’il cst, avant tout, par-dessus tout, voilà du moins ce qu'il veut être. |
Malheureusement, un styliste, à quelque école d’ailleurs qu’il appartienne, — et il y en a de bien des écoles, y compris celle de l’incorrection et du faux goût (qui n'est pas la moins nombreuse), — un styliste est un homme qui croit que la parole nous à été donnée pour elle-même; que les mots, indépendamment de l’idée qu’ils servent à traduire, ont une valeur intrinsèque; et que, si l’arrangement extérieur en ést neuf, imprévu, surprenant, pour ne pas dire funambulesque, il importe après cela médiocrement qu’ils recouvrent une pensée juste ou fausse, ou même, si besoin est, qu’ils n’en recouvrent aucune. On voit la conséquence : elle est inévitable. Car, que l'on sacrifie, comme nos anciens rhéteurs, à des effets oratoires, effets d’emphase et d'harmonie, ou, comme nos stylistes modernes, à des effets pittoresques, effets de couleur et de rendu, c’est la même chose, puisque, dans l’un et dans l’autre cas, c’est la façon qui va devant, la pensée qui vient derrière, et la forme emporte le fond.
On ne saurait trop le redire, et comme toutes les choses qui vont sans qu'on les dise, cela va bien mieux encore en le disant : la- littérature n’est pas de la musique, mais elle n’est pas non plus de la peinture. A quoi je souhaiterais que de mieux doués que M. de Goncourt prêtassent un peu plus d’atiention. C’est en effet par où, s’ils n’y prennent garde, ils s’égareront, eux aussi. Car déjà c’est ainsi qu'à mesure qu'ils prennent leurs sujets plus au vif de la réalité contemporaine, ils s’éloignent pourtant de cette réalité même, à peu près comme des peintres qui sacrifieraient la fidèle ressemblance du modèle vivant à la gloriole de nous faire admirer par-dessus tout les ressources de leur calligraphie, la diversité de leur palette, et, d'un seul mot: l’habileté de leur main.
Ce n’est pas d’ailleurs que cette habileté soit toujours si grande, ni cette main toujours si sûre d'elle-même. 11 y a bien de la maladresse et de l'impuissance parfois sous Faffectation de ce que M. de Goncourt appelle son écriture artiste. En littérature, et comme en peinture, on se fait souvent un procédé de ses défauts eux-mêmes, qu'il est toujours plus facile d’administrer que de réparer ; et si d’ailleurs on possède avec cela, je ne dis pas supérieurement, mais suffisamment, une ou deux parties de métier, il n’en faut pas davantage; les naïfs y sont pris, et on fait fortune. Mais ceux qui savent combien ilest rare, même aux plus grands,
d’égaler exactement leur pensée par l'expression, y. regardent d’un peu plus près. Et alors, si c'est une mystification, ils la trouvent d’un goût douteux, mais si c’est une gageure, ïls n'hésitent pas à dire que M. de Goncourt l'a perdue.
Je ne m'attarderai pas à relever dans la Faustin ou dans les Fréres Zemganno les impropriétés de termes, les inversions prétentieuses, — qu'il peut convenir à M. Zola d'appeler des « renversements de tournures, » et qui ne sont en réalité que des constructions barbares, — les incorrections . certaines, les solécismes formels familiers à M. de Goncourt : le choix en serait difficile, et d'’ailleurs, quelque bruit que l’on mène autour de M. de Goncourt, il y faudrait vraiment plus de place que la démonstration de l’évidence n’en a jamais valu la peine. Je citeral pourtant une phrase, une seule phrase, mais une phrase dont Eugène Scribe lui-même, s’il rovenait parmi nous, n’écrirait peut-être pas la seconde. C'est un crayon du remisier Luzy. « Un joli petit homme.... à qui les affaires venaient comme aœmenées par le charme qui se dégageaîit de lui, et possédant, au milieu de tout cela, un fonds de lazzaronisme, et un yacht sur la Méditerranée, dans lequel il disparaissait dé la Bourse pendant trois mois, trois mois où, par une chance singulière, deux années, il avait évité les grands sinistres légendaires. » Qu’ai-je parlé de Scribe ? C'est feu Wafflard qui n'aurait pas osé
commettre une semblable phrase, ou, s’il lavait commise, ç'aurait été qu'il voulait rire, et M. de Goncourt, de quoi je le plains de tout mon cœur, est sérieux, et très sérieux.
Je sais hien là-dessus quelle est la prétention de l'école et le biais qu’elle a trouvé. Elle est composée de « sensitifs et de nerveux, » les gens du monde « les moins susceptibles de se satisfaire du gros à-peu-près de leurs bien portants devanciers, » et c'est « dans la notation des sensations indescriptibles » qu'elle travaille. Et, pour n'être pas accusé de chicaner sur des vétilles, j'y consens.
Il peut y avoir, en effet, des sensations si délicates, si subtiles, si difficilement réductibles à la commune mesure que les mots manquent pour les exprimer. Il peut y avoir des sentiments si déliés, si profonds, si mystérieusement dissimulés dans les replis de l’inconscience qu'ils échappent aux prises du langage ordinaire. Îl peut y avoir des idées si ténues, ou si complexes, ou si. difficiles à démêler qu'il y faut des instruments d’une précision, d’une pénétration tout à fait nouvelle et. tout à fait singulière. Et de là, nous dit-on, non pas d'aucune impuissance ou maladresse, ce style heurté, surchargé d’intentions de toute sorte, et de qui la clarté de la phrase, la correction de la langue, la netteté du tour sont le moindre souci, — pour ne rien dire de la logique du développement et de l’harmonie de la période.
Mais, outre qu'il nous semble qué ce devrait être précisément le contraire, et que ce qu'il faudrait amener au dernier degré de clarté, c’est ce qu'il y a de plus vague dans la sensation, de plus délié dans le sentiment, de plus obscur enfin dans la pensée, ou se dispenser alors de s’en occuper, et le laisser à de plus habiles, on conviendra que la psychologie, Ja physiologie même, seraient vraiment à trop bon marché s’il y suffisait d'avoir dénaturé le sens des mots, ou retourné sur Ja tête une phrase qui se tenait à peu près sur ses pieds. Car enfin, le paradoxe est impertinent de vouloir bénéficier de ce qu’on est inintelligible pour être déclaré profond, et que nous pardonniqns la faiblesse de l'exécution, non pas même à l'originalité des intentions, mais bien, comme c’est ici le cas, à la hauteur des prétentions. De grandes prétentions soutenues de mauvais succès, c'est ce qui s’est appelé de tout temps la médiocrité dans Fart. Eh! de par les dieux, oui! faites passer dans vos phrases tous « les frissons de nervosité » qu’il vous plaira, mais du moins que ce ne soit pas à la fois aux dépens de la grammaire, de la logique et de la clarté !
Quelles sont cependant, et pour aller au fond du procès, les « sensations indescriptibles » que M. de Goncourt se soit jamais efforcé de noter? Cherchez et cherchez longtemps; joignez ensemble les deux frères; après avoir lu la Faustin relisez Germinie
Lacerteuæ, ou de la Fille Élisa retournez à Renée Mauperin; vous n'en trouverez que de deux sortes ; les sensations artificielles et les sensations morbides, celles qui sortent du domaine de la psychologie pour entrer dans celui de la pathologie, et celles qui ne sont pas nées avec nous, mais que nous nous procurons, les sensations de l’alcuolique ou du mangeur d’opium. Or, tant s’en faut que ce soit là être naturaliste qu’au contraire c’est être romantique. L'étude de l'exception est le propre du romantisme. M. de Goncourt n’a jamais étudié que des exceptions. Aussi, comme tout se tient, et que la fin commande en quelque sorte et détermine les moyens qui servent à l’atteindre, est-il instructif, curieux et même plaisant de voir ce naturaliste, dans ce roman de la Faustin, mettre tour à tour en œuvre tous les moyens extraordinaires dont on se servait au temps des Bug-Jargal et des Han d'Islande. Cela débute par une espèce de confession de la Faustin, tragédienne illustre, racontant « sous un ciel étoilé, au-dessus d’une mer phosphorescente, » et d’une voix « qui est comme un ressouvenir passionné qui parlerait tout haut dans un rêve, » l’histoire de ses amours avec un grand seigneur écossais, d’étranges amours, des amours en musique, dans une chambre d'hôtel, où il y avait un orgue encastré dans le mur, et qui... Mais vous me feriez dire des sottises, et je préfère vous transporter sans plus attendre dans un
décor plus romantique encore, au fond de l’Écosse, dans un château en ruines, avec des « verdures pâles, comme il doit y en avoir dans les limbes, » de la vieille pierre, de la mousse, des paons blancs et « un parc qui s’élait rapproché d'année en année, » Et voilà pourquoi la Faustin a conservé l'éternel souvenir de William Rayne. Car « l’amour n’est pas fait de l’amoureux tout seul, » comme dit M. de Goncourt, réflexion neuve et dont on comprendra qu’un « sensitif » pouvait seul trouver Ja notation. |
Il y avait cependant un commencement d'idée dans le roman. Et je m'attendais, puisqu’aussi bien M. de Goncourt mettait une comédienne en scène, à tout le moins qu’il l’étudiât. Il est vrai qu'on abuse un peu beaucoup, depuis quelques années, de la comédienne et du comédien. Je les aime assurément, mais à leur place et en leur temps, c’est-à-dire au théâtre. Le reste, — la manière dont ils vivent, qui ne regarde qu'eux, leurs déplacements et leurs villégiatures, le chiffre de leurs appointements, l'adresse de leur couturière et de leur costumier, que sais-je encore? — mais il y a vraiment peu de choses en ce monde qui m’intéressent moins. S'il importera peut-être dans l'avenir aux ramasseurs de menus détails de savoir qu’en 1882 la loge de mademoiselle Lloyd « avait aux murs une riante exposition d’assiettes de Chine, » et la loge de mademoiselle Samary « un original plafond fabriqué
d’éventails japonais, » je l’ignore ; mais, que mademoiselle Samary se préoccupât d'acquérir dans son jeu l'autorité qui lui manque et que mademoiselle Lloyd allégeât sa diction un peu lourde, à moi qui ne collectionne ni les assiettes de Chine, ni les éventails du Japon, voilà ce qui m’importerait. Enfin, et quoi qu’il en soit de ces réflexions maussades, M. de Goncourt, voulant faire une étude de comédienne « d’après nature, » pouvait s’y prendre de deux manières.
Il pouvait étudier, et c'eût été psychologiquement curieux, la réaction des habitudes de la vie du théâtre sur les façons d’être de la vie réelle. En effet, c’est ici de ces professions, comme jil y en a quelques-unes, dont on reçoit profondément l'empreinte, que J’on ne dépouille pas à volonté, mais qui s’insinuent dans l'être tout entier et le façonnent, le disciplinent, le transforment insensiblement, obligé qu'il est, par force ou par gré, de vivre une moitié de sa vie dans l'atmosphère la plus factice qu'il y ait, de conformer son personnage réel, l’homme ou la femme qu'il est, aux sentiments, aux passions, aux idées des personnages qu'il est chargé de représenter sur la scène. Ceux donc qui nous font rire au théâtre, sous le personnage des Alceste ou des Harpagon, qu'est-ce qu’ils apportent, et' pour ainsi dire, qu'est-ce qu'ils versent d'eux-mêmes, quel fonds de tristesse ou de gaieté, dans le rôle qu’ils interprètent ? Mais celles qui nous font pleurer, les reines de tragédie et les
héroïnes de drame, qu'est-ce qu'elles remportent à leur tour de leurs allures de théâtre dans la vie quotidienne ?
On pouvait s’y prendre d’une autre sorte encore. Car pourquoi n’étudierait-on pas aussi la tragédienne ou le comédien à l’œuvre, dans la composition de ses rôles, dans l’approfondissement de son personnage, dans la préparation de ses effets, dans la technique enfin de son métier, et dans l'esthétique de son art? C’est un peu ce que M. de Goncourt a essayé, mais, à ce que j'ose croire, sans beaucoup de succès. Et d’une matière qui pouvait fournir un intéressant sujet d'étude, il n’a su tirer que le roman des amours d’une fille qui serait au théâtre. On mettrait l’illustre tragédienne de M. de Goncourt au théâtre des Batignolles que je ne vois pas en vérité ce qu’il faudrait changer au roman. Évidemment, c'était son droit. La seule observation que je veuille faire, c’est qu’il n’y a pas dans le récit ainsi conçu ombre seulement de naturalisme. Empressons-nous aussitôt de dire qu'il n’en vaut pas pour cela beaucoup mieux.
La Faustin, séparée de son lord écossais, a repris la vie de théâtre. Richement entretenue par « un des plus fiers estomacs » de la Bourse, elle écrit infatigablement à l'amant d'autrefois des lettres qui demeurent sans réponse, on ne sait trop pour quelle raison, si ce n'est qu’il a plu ainsi à M. de Goncourt. Entre temps elle se prépare à dé-
buter dans Phédre. Plaignons les tragédiennes qui se préparent à débuter dans Phddre, s'il est vrai, comme je ne l’admets pas un seul instant, qu'elles doivent passer, pour entendre seulement le rôle, par les expériences violentes que M. de Goncourt suggère à la Faustin! « L'idée habitait l'artiste que, s’il ne lui était pas accordé par le hasard d'avoir son être remué par une passion, un caprice fougueux, une passade tempêtueuse, par une brusque révolution dans le train-train de son existence amoureuse, elle ne trouverait pas la tendresse, l'ardeur, la flamme, enfin les moyens dramatiques qu'exigeait le rôle de feu de Racine. » Las!
qu'elle est vieille encore cette idée romantique de l'inspiration cherchée dans le libertinage des sens et la débauche de l'esprit! Mais en revanche qu'elle est fausse ! Kean, ou Désordre et Génie, comme ce titre, comme ce sous-titre datent !.….
Je n'ai pas besoin de dire qu'ainsi préparée la Faustin joue avec un succès tel qu'on n'en voit que dans les romans. Le lendemain même de ce grand succès, William Rayne, devenu lord Annandale, débarque à Paris, où sa première visite est pour sa tragédienne, qu'il surprend au bain, ce qui nous est une occasion d’avoir trois ou quatre pages de collectionneur de bibelots sur l’aménagement d’une salle de bains. lamédiatement le coulissier de la Faustin se tue, et voilà lord Annandale réintégré dans ses droits d'autrefois. Dirai-je
a TT
qu’il était temps? L'illustre tragédienne, lasse de
ne pas aimer, avait parfois des tentations singulières et tout à fait shocking.
Mais c'est ici que je voudrais bien avoir sur le roman de M. de Goncourt l’opinion de M. Zola. M. Zola, qui s’est si éloquemment moqué du roman d'aventures, de ce roman « où les princes se promenaient incognito avec des diamants plein leurs poches, » que peut-il bien penser, dans le secret de son cœur, de ce lord Annandale jetant l'or à poignées par les fenêtres et, dans son hôtel de Paris, régnant du jour au lendemain sur une cinquantaine de domestiques anglais, sans compter le service de Madame ? M. Zola, qui s’est si agréablement moqué du roman idéaliste, comme il l'appelle, de ce roman « où des amours triomphales enlèvent Jes amants dans le monde adorable du rêve, » que peut-il bien penser, à part lui, de cette tendresse passionnée que M. de Goncourt donne à son Anglais poür sa tragédienne, « galanterie presque divinisée, liaison sensuelle dans le bleu, amour physique en de l’idéalité, » et tout le galimatias que j'épargne au lecteur? M. Zola, qui s’est si dure ment moqué du roman descriptif, de ce roman où l’on entassait « tout ce qu’on peut imaginer de plus fou et de plus riche, toute la fantaisie d'or des poètes, » que peut-il bien penser, en son for intérieur, de la prodigalité de richesse et de folie dont M. de Goncourt fait si généreusement preuve toutes
les fois qu’il a besoin de changer le cours nécessaire des choses et de sacrifier à l'arbitraire de sa fantaisie jusqu'aux plus élémentaires exigences du naturalisme ? Oui! de quel front désormais M. de Goncourt osera-t-il aborder M. Zola?
Vous avez deviné que lord Annandale, selon la formule, devenait jaloux des hommages que l’on croyait avoir le droit de continuer de rendre à sa tragédienne. La Faustin quitte donc le théâtre, et les deux amants vont s'installer quelque part dans une villa sur les bords du lac de Constance. Il va sans dire aussi qu’au bout de quelques mois, la Faustin est prise de la nostalgie des applaudissements. Le mal se manifeste d’une façon tout à fait naturelle. C’est la nuit, qu’ « échappée des draps » dans un accès de somnambulisme, la Faustin, « en chemise, » au milieu de la chambre, sous la « lumière spectrale » d’un rayon de lune, déclame la tirade d’Hermione :
Où suis-je? Qu'’ai-je fait ? Que dois-je faire encore !
Lord Annandale, très surpris, se réveille. Il n’y a plus lieu d’hésiter ; il faut partir, il faut voyager. Et déjà tous les deux « étaient dans les occupants. préparatifs et l’allègre envolée d'imagination qui précède un voyage, » lorsqu'un matin la maladie tout à coup vient frapper le noble lord, non pas une maladie vulgaire, une maladie naturelle, mais une maladie étrange, « une maladie inexplicable, » d’où
vous allez voir sorlir une catastrophe encore plus étrange.
En effet, il fallait bien trouver une démonstration de l’idée de M. de Goncourt, et une de ces démonstrations qui désarment l'incrédulité même. L'idée, peut-être l’entrevoyez-vous maintenant, c’est que le démon du théâtre, « le diable au corps » dont parlaient nos pères, ne lâche pas sa proie. Com- . ment vous y prendriez-vous ? Rien de plus simple. Nous, nous allons terminer la maladie de lord Annandale par une « agonie sardonique ». Voilà une trouvaille ! À ce spectacle « des jeux bizarres du muscle risorius et du grand zygomatique, » la Faustin, mise en face « de la plus étonnante chose qu'il soit donné à un artiste dramatique de voir, » sentira renaitre insensiblement en elle l'instinct « despotique » de l’imitation théâtrale. Elle se retournera vers la « glace verdâtre de la vieille toilette, » pour y attraper cet effet et le faire quelque jour servir à la catastrophe d'un cinquième acte, le mourant reprendra connaissance, appellera ses laquais, «fera mettre dehors cette femme ;.. » et le roman est terminé.
Serait-ce là par hasard, ce « roman réaliste de l'élégance » qu’il y a trois ans M. de Goncourt nous promettait dans sa préface des Frères Zemganno ? Les Frères Zemganno, nous étions avertis, on ne nous prenait pas en traître; c'était « de l'imagination dans du rêve mêlé à du souvenir. »
Pourquoi pas « du rêve dans du souvenir mêlé à de l'imagination? » ou « du souvenir dans de l’imagination mêlée à du rêve? » (Car les phrases de M. de Goncourt ont cela d'admirable que par quelque bout qu'on les prenne, c'est toujours le même non-sens. Aujourd'hui donc la Faustin serait-elle « l'étude appliquée, rigoureuse et non convention- . nelle de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école venait de faire de la laideur, » dans l’Assommoir et, bien des années auparavant, dans Germinie Lacerteurx ?
J'en ai peur pour M. de Goncourt. Beaucoup des notes au moins qu'il avait prises pour cette étude ont passé dans la Faustin : elles sont datées ; et il me paraît visible qu’elles ne sont pas d'hier dans les tiroirs du romancier. J'aurais souhaité, — car il y en a quelques-unes qui ne manquent pas d’un certain intérêt, — qu'il en fit un plus habile emploi : mais, et quoiqu'il charge sa composition d'autant d’intentions que son style, il ne sait pas composer. Expliquons rapidement ce que nous voulons dire par ce mot : car, s’il est un reproche que nos soidisant naturalistes repoussent plus vivement qu'aucun autre, c’est celui-là.
On nie quelquefois l’influence de la critique, et le fait est qu'on ne voit pas qu’elle ait jamais eu grand empire pour détourner un homme de talent de la tentation à laquelle par malheur il cède le plus volontiers : qui cst d’abonder dans le sens
de ses défauts, et, comme on dit proverbialement, de tomber du côté qu’il penchait. Mais, en revanche, et par une compensation tout à fait désastreuse, la critique n’a jamais ou presque jamais hasardé une idée aventureuse qu’il ne se soit rencontré quelque homme d'imagination, poète, auteur dramatique ou romancier pour la pousser à bout et la mener impitoyablement à ses dernières conséquences. Je suis persuadé, pour ma part, que, si l’on avait moins loué dans les écrivains du passé ce que pendant vingt ans on y a loué presque uniquement, — l’abondance, l’exactitude, et la particularité des renseignements qu'ils nous avaient transmis sur les hommes et les choses de leur temps, — nos écrivains auraient été détournés de croire, au grand détriment de la littérature et, quoi qu'on en dise, au grand dommage de leur propre durée, qu’un livre existe lorsque, dans un cadre quelconque, on a fait entrer tant bien que mal, et presque toujours plutôt mal que bien, plusieurs tiroirs de notes patiemment amassées.
Toute sorte de notes ont cet inconvénient qu'il n'y a rien de plus difficile que de résister à la tentation de s’en servir. Mais lorsque, par hasard, — et si j'en crois Bouvard et Pécuchet, les études de M. Zola, les livres historiques et les romans de MM. de Goncourt, c’est à peu près ainsi qu'ils ont toujours tous procédé — lorsque donc les notes ont été prises pour le plaisir d'en prendre, lorsque l'on n’a pas une raison antérieure de les assem-
bler, lorsque le plan de l’œuvre à laquelle ou les fera servir n'est pas déjà déterminé, alors, Ô romanciers! gardez-vous de les prendre, ne recevez que l'impression des choses, n’en retenez que la mémoire vague et le souvenir latent, mais surtout n'essayez pas d'en préciser trop nettement les contours, car, en vérité, je vous le dis, avec vos notes étiquetées, classées, empaquetées, vous ne ferez jamais que de médiocre besogne i.
C'a été le malheur de MM. de Goncourt. Il me reste à le montrer, et qu'ainsi le vice d’une composition artificielle aggrave, dans la Faustin, le vice d'une conception étrangement romanesque, ellemême aggravée déjà par le vice d’un style dont le maniérisme est le moindre défaut.
Vous souvient-il peut-être comment Pantagruel, en quittant l’île des Papimanes, eut cette merveilleuse aventure « d’ouir en haute mer diverses paroles dégelées ? » Elles avaient été surprises en l'air, comme chacun sait, par la rigueur du précédent hiver, mais, « advenante la sérénité et tempérie du bon temps, » elles fondaient et, si l’on en croit l’autre, étaient ouïes: « mots de gueule, mots d’azur, mots de sinople, mots de sable et mots dorés. » Si vous vous voulez ressentir un peu &: l'impression qu’éprouva ce jour-là le bon Panta-
4. Voyez plus haut le chapitre sur le Reportage dans le roman.
gruel, il vous est aisé; vous n'avez qu'à lire dans le roman de M. de Goncourt sept ou huit pages des quinze ou vingt qu'il a consacrées au compte rendu (je ne vois pas d'autre mot qui convienne, ni d’ailleurs qui doive le flatter davantage) d'un souper chez la Faustin.
Ce sont des fragments de conversation qui s’entre-croisent à travers la table; dont aucun ne répond à aucun, qui pourraient remplir un volume avec autant de vraisemblance qu'ils remplissent huit pages ; qui tous ont la prétention d’enfermer une idée; qui tous, pour mieux marquer sans doute que le lecteur n'y doit chercher la moindre convenance ni le moindre rapport, sont séparés l’un de l’autre par une ligne de points; qui tous, de par la nature même de leur contenu, portent une date différente ; qui tous enfin sont artificiellement mis dans la bouche d'hommes qui, très vraisemblablement, ne se sont jamais trouvés réunis autour de la même table en même temps. Mais, comme, à la rigueur, ils ont pu tour à tour passer par cette salle à manger, ou par une autre, leurs paroles y ayant gelé, l'atmosphère tempérée d’abord du souper les dégourdit, puis, plus chaude, les dégèle et, toutes ensemble, elles éclatent dans la confusion du plus étrange brouhaha. Voilà l’image fidèle de la façon de composer qui tend à s’introduire dans le roman.
Elle a cela précisément de commode qu'elle .
permet au romancier de faire emploi de toutes ses
notes et de vider ses tiroirs impitoyablement. M. de Goncourt avait une petite histoire à placer, d’un père qui surprend son fils en train de calculer ce que lui coûteront ses frais d’enterrement : il l’a placée sous la responsabilité du coulissier Blancheron. Il est superflu de dire qu'elle ne tient à rien ni ne sert de rien. M. de Goncourt avait noté sur ses tablettes un conte indécent d’au delà les monts; c'était, ou jamais, l’occasion de le placer dans « le monde le plus quintessencié ; » il la placé dans le compte rendu d’un diner chez la sœur de la Faustin. Il est bien entendu qu'il ne rime à rien ni ne conduit à rien, M. de Goncourt avait recueilli je ne sais quelle anecdote sur Rossini; fausse ou vraie, l’anecdote est de celles qui tiennent de la place, mais qui d’ailleurs ne signifient rien ; il l’a placée bravement dans cette mémorable conversation chez la Faustin. Faut-il répéter pour la troisième fois qu'elle non plus ne répond à rien ni ne mène à rien? Et ainsi du reste.
Vous dites que cela ne tire pas à conséquence, et que l'erreur d'un seul n'aura pas d'imitateurs ? Qu'en savons-nous? Car si vous y prenez garde, n'est-ce pas ainsi déjà que trop d'écrivains composent? C’est même ce qu'ils appellent magnifiquement constituer le milieu dans lequel ils font mouvoir leurs personnages. Et comme après tout, vivant de la vie de tout le monde, il n’est pas jusqu'aux plus minces rencontres et jusqu'aux plus insignifiants
petits faits de l'existence journalière, un mot qu’on entend en traversant la rue, une odeur qu'on respire en montant l'escalier, qui n'aient après tout leur part dans la constitution de ce fameux milieu, vous pouvez calculer où cela nous entraîne. Question de mesure, dit-on encore, et question de limite. Avec cela que, s’il y a quelque chose dont se soucie la nouvelle école, ce sont les questions de limite et de mesure ! Eh ! vraiment, mais ce pauvre Ponsard, dunt ils se moquent taht, et que Dieu me préserve, au surplus, de vouloir défendre contre eux, ne composait pas autrement. Entre les nœuds d’une intrigue telle quelle, un peu plus serrée seulement, parce qu'il s'agissait de théâtre, c'était le même procédé d’application par le dehors, et le même abus du placage. Con- , cevez-vous cependant quelque chose de plus artificiel ?
Et ce n’est pas tout. Car non seulement M. de Goncourt ne sait pas employer ses notes, mais il y a mieux, ou pis, c’est qu'il ne sait pas les prendre. « Je veux donc, nous dit-il dans l'espèce de préface en forme de circulaire qu’il a mise à son dernier roman, je veux faire un roman qui sera simplement une étude physiologique et psychologique de jeune fille, élevée dans la serre chaude d'une capitale, un roman bâti sur des documents humains. Eh bien! au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes manquent... manquent de la collaboration féminine. » Et. là-dessus, de
demander aux lectrices de la Faustin « un rien de leur aide et de leur confiance; » sur un morceau « de papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir ; » et la révélation de « toute l’inconnue féminilité du tréfond de la femme. » On adressera les manuscrits à l’éditeur Charpentier. Ainsi, voilà un psychologue, à ce que l’on prétend, qui n'a pas l’air de se douter que le propre du ressouvenir est de déformer la réalité des choses, et que c'est par cetté porte une fois entr'ouverte que la fantaisie de l’imagination et le mensonge du rêve se glissent pour altérer l’expression vraie de la vérité. Le souvenir! mais c’est la projection de l’éternelle illusion sur la réalité passée! Et voilà de plus un styliste qui ne sait pas qu'un document apprêté cesse d’être un document où l’on puisse avoir confiance, et que, si par hasard quelque femme incomprise répond à cet appel, sa première, involontaire, et fatale préoccupation sera d’arranger ses confidences pour l’impression, je veux dire pour la mince vanité de les retrouver telles quelles dans le roman futur de M. de Goncourt. Et voilà enfin un sensitif qui ne sent pas que, même sous la protection de l’anonyme, aucune femme, de celles dont les révélations seraient le plus curieuses, u’aura l’impudeur de livrer ainsi le plus secret d’ellemême à l’indiscrétion du romancier de la Faustin. Peut-on se faire une plus fausse idée des conditions de l'observation ? et n’avais-je pas raison de dire que
M. de Goncourt était aussi loin du vrai naturalisme par le procédé de sa composition que par la singularité de ses conceptions et l’étrangeté de son style ?
Or, nous l'avons dit et nous le répétons, une doctrine qui, pas plus que les autres doctrines esthétiques, n’est née spontanément, mais qui, comme toutes les autres, est sortie de l'observation, de la comparaison, et de la classification des œuvres ; une doctrine dont l'histoire de l’art hollandais et du roman anglais est la démonstration deux ou trois fois séculaire ; une doctrine assurément incomplète et, à beaucoup d’égards, très étroite, mais cependant, avec un peu d'artifice, dans la formule de laquelle on ferait entrer la peinture vénitienne, nous ne dirons pas que nous ne voulons pas, nous dirons que nous ne pouvons pas l’abandonner à ceux qui se réclament d’elle sans la pratiquer, ni même peut-être la comprendre. .
Non certainement, l’auteur de la Faustin, roman « quintessencié, » ou de la Fille Élisa, roman « canaille, » n’est pas un naturaliste. On peut soutenir qu'il y a plus de naturel dans un vers quelconque d’un poète de l’école du bon sens, quand ce ne serait que le naturel de la platitude et de la banalité, que dans l’œuvre entière d'un Charles Baudelaire. C’est à peu près ainsi qu'il y a plus de réalité dans le roman-feuilleton du premier faiseur venu, dans les romans eux-mêmes de Ponson du Terrail ou d'Émile Gaboriau (je ne nomme que
les morts) que dans les huit ou dix volumes de M. de Goncourt. Et pas plus que de l’amoncellement de ses pelits papiers sur le xvi siècle, de ses « trente mille brochures et de ses deux mille journaux » (c’est bien, je crois, son chiffre) il n’a su dégager un vrai livre d'histoire, pas plus, de « l’amassement de ses notes prises à coups de lorgnon, » il n’a su tirer un seul récit, où il y ait, toujours pour parler ce langage dont j'espère (dans mes rêves) qu’il emportera le secret avec lui, « de la vraie humanité sur ses jambes. »
Atlardé du romantisme, si M. de Goncourt était un naturaliste, l’auteur de Tragaldabas en serait un. Qui le croira? Formé à l’école du mauvais xvur° siècle, pompadouresque et crébillonnesque, si M. de Goncourt était un naturaliste, l’auteur de la Nuit et le Moment en serait un. Qui le prétendra ? Faut-il absolument un mot pour le caractériser ? Il représente ce qu'il y a de plus contraire peut-être au naturalisme ; — à savoir, l’art de fabriquer indus= trieusement ces curiosités d’étagère où l'impuissance laborieuse d’imiter et de reproduire le réel, se tour mente, pour ainsi dire, se contourne en mille façons, et finit par s'échapper en mille inventions fantastiques, presque toujours curieuses, ingénieuses parfois, mais naturelles, jamais; — ce n’est pas même le rococo, c'est le japonisme dans le roman.
15 février 1882.
11 faut convenir que le public, et la critique même, ont parfois, en France, de singuliers accès de pharisaïsme et de pudibonderie. L’une, en effet, il n’y a pas si longtemps encore, a loué l’Assommoir jusque par-dessus les nues, et l'autre, comme pour ne pas demeurer en reste, a bravement poussé Nana jusqu’à la cent seizième édition; cependant Pot- Bouille paraît; et c’est aussitôt, de tous côtés, un déchaînement d’indignation, où sans doute nous ne pouvons qu’applaudir ,l’attendant pour notre part, — et même y travaillant, — depuis déjà plusieurs années, mais dont nous avons bien aussi quelque raison de nous montrer étonné.
Car enfin, qu’y a-t-il et que s'est-il passé? Les mots seraient-ils plus gros dans le roman de mœurs prétendues. bourgeoises que jadis dans le roman de mœurs soi-disant populaires? ou les choses plus
malpropres aujourd’hui, dans ce Pot-Bouille, qu’elles n'étaient autrefois dans cette Nana? et M. Zola, par hasard, aurait-il enfoncé cette fois plus avant que jamais dans l’ignoble ? |
Je ne le croïs pas, quoi qu'on en ait dit. Les Boche, de l’Assommoir, valaient bien, à mes yeux, les Gourd, de Pot-Bouille, et je ne vois point, pour ma part, que le marquis de Chouard ou le comte Muffat le doivent céder à l'oncle Bachelard ou son neveu Gueulin. On a souffert que M. Zola, de sa plus belle plume et de sa meilleure encre, nous sténographiât la conversation des bouges du boulevard extérieur, on n’a pas à se plaindre maintenant que, poursuivant ce qu’il appelle ses études philologiques, il nous fasse entendre les propos de la cour intérieure et de l'escalier de service. Il ne fallait par le louer de l’exactitude avec laquelle il avait copié dans un Manuel de pathologie quelconque la description d’un accès de delirium tremens, si l'on ne voulait pas qu’il allât piller un jour dans quelque Traité d'obstétrique le détail d’un accouchement. Pot-Bouille et Nana, c’est tout un, qui a fait jun a fait l’autre ; l’Assommoir et Pot-Bouille, c’est bien la même marque, et c’est bien le même produit. M. Zola ne s’est pas surpassé dans ce dernier chef-d'œuvre ; il n’y a fait vraiment que s’égaler lui-même.
Et c'est pourquoi, si ceux qui, depuis dix ans, ont constamment protesté contre les succès que
l'on a voulu faire à M. Zola, ont le droit de continuer, ceux-là ne l’ont pas de commencer aujourd'hui, qui ne sauraient positivement rien trouver à reprendre, ou bien peu de chose, dans Pot-Bouille, qu'ils n'aient admiré jadis dans l’Assommoir. Ils l'ont même d'autant moins que, s’il faut tout dire, ils sont assurément pour une large part dans la perpétralion du délit. M. Zola n’est de ses romans que le principal auteur, mais il a pour complices tous les imprudents fauteurs de sa réputation; et tel maintenant le prend à partie qui n’a pas l'air de se douter qu'à travers Pot-Bouille, si je puis ainsi parler, c'est soi-même, et surtout soi qu'il atteint.
Si lorsque parurent, en effet, les premiers volumes de cette Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire, il n’y avait eu, tout d’abord, contre des romans de l'espèce du Ventre de Paris ou de la Curée, qu’un seul cri de réprobation; si le peu qu’il y a de critiques, sans méconnaître d’ailleurs ce qu’il pouvait y avoir là de talent, avaient discerné cependant où allait cet art, comme le qualifiait M. Zola lui-même, « tout expérimental et tout matérialiste ; » si l'on n'avait pas enfin salué, depuis lors, dans l'écrivain qui fait aujourd’hui, je ne sais en quel jargon, « fumer les vertus bourgeoises dans la solennité des escaliers, » un maître (car on l’a dit) de la prose française; à coup sûr, je n’imagine pas que M. Zola se fût pris
à réfléchir, ni qu’il eût renoncé surtout à celte grossièreté de facture, où il sent bien qu'est attaché le meilleur de son originalité, mais il ne fût pas devenu ce qu'il est, cequ'on l’a fait, ce qu'il n’est pas près enfin de cesser d’être : une force, avec les excès de qui la critique doit et devra longtemps compter, puisque ses théories ont fait au moins cinq disciples, je pense, et l'exemple de ses succès quelques notables victimes.
Mais quoi! nous étions trois ou quatre alors, pour essayer de barrer le courant. Et quand nous affections tant d’audace que d'admirer modérément la Conquéte de Plassans ou la Faute de l'abbé Mouret !, les mêmes gens criaient à l'impertinence, qui, changeant aujourd'hui d'avis avec la foule, parlent couramment dans leurs journaux, avec cet aplomb qu'ils ne perdent jamais, de « l’horrible roman de Pot-Bouille. » Horrible ? je le veux, sans doute, et c’est bien dit. Mais en quoi plus horrible que ceux qu'ils ont vantés? c’est ce qu’ils oublient de hous démontrer. Ce sont aussi les journaux où l'on ne se faisait faute, vers le même temps, de prendre publiquement contre les tribunaux la défense des éditeurs qui réimprimaient l’Arétin, mais où l’on se lamente aujourd’hui quotidiennement sur cette honteuse gangrène, qui gagne en effet et
, L Voyez plus baut le chapitre sur le Romün réülisle en
s'étend tous les jours, de la littérature pornographique. Tant il est extraordinaire, à ce qu'il parait, de récolter ce que l’on a semé!
C'est ici surtout que M. Zola, quand il voit s'élever furieusement contre lui ceux-là mêmes qui lui fournissent, en quelque sorte au jour le jour, la matière de ses Pot-Boutlle et de ses Nana, si sa philosophie, comme je l'espère, lui défend de se fâcher, a le droit au moins d’être un peu surpris. Car après tout, que fait-il donc qu'il ne voie faire? et de quoi se plaint-on s’il met en œuvre ce que ses journaux, chaque matin, lui apportent? Nous savons comment se confectionne un roman naturaliste, et quand M. Paul Alexis ne nous aurait pas raconté la cuisine de l’Assommotr ou de Nana !, nous devrions cependant assez Ja connaître. Ce sont des notes, de simples notes, lentement amassées, soigneusement classées, dûment étiquetées; on les coud ensemble dès qu'il y en a de quoi faire un juste volume ; et, au besoin, tant bien que mal, Car ce point n'est pas nécessaire, on les fait entrer dans un semblant d'action. L'observation, dit-on, en suggère quelques-unes ; les livres, les amis en apportent Jeur part; mais ce sont les journaux qui donnent la plus ample moisson.
Or, est-il vrai qu’il existe aujourd’hui toute une armée de reporters, nuit et jour à l'affût de ce