Voyez Lucrèce, et notamment Charlotte Corday, son
chef-d'œuvre!
fantaisie de l'imagination et le mensonge du rêve se glissent pour altérer l'expression vraie de la vérité. Le souvenir! mais c'est la projection de l'éternelle illusion sur la réalité passée! Et voilà de plus un styliste qui ne sait pas qu'un document apprêté cesse d'être un document où l'on puisse avoir confiance, et que, si par hasard quelque femme incomprise répond à son appel, sa première, involontaire, et fatale préoccupation sera d'arranger ses confidences pour l'impression, je veux dire pour la mince vanité de les retrouver telles quelles dans le roman futur de M. de Goncourt. Et voilà enfin un sensitif qui ne sent pas que, même sous la protection de l'anonyme, aucune femme, de celles dont les révélations seraient les plus curieuses, n'aura l'impudeur de livrer ainsi le plus secret d'elle-même à l'indiscrétion du romancier de la Faustin.
Peut-on se faire une plus fausse idée des conditions de l'observation? et n'avais-je pas raison de dire que M. de Goncourt était aussi loin du vrai naturalisme par le procédé de sa composition que par la singularité de ses conceptions et l'étrangeté de son style? Or, nous le répétons, une doctrine qui, pas plus que les autres doctrines esthétiques n'est née spontanément, mais qui, comme toutes les autres est sortie de l'observation, de la comparaison, et de la classification des œuvres; une doctrine dont l'histoire de l'art hollandais et celle du roman anglais sont la démonstration deux ou trois fois séculaire ; une doctrine assurément incomplète et , à beaucoup d'égards, très étroite, mais cependant, dans
la formule de laquelle on ferait entrer, avec un peu d'artifice, la peinture vénitienne, nous ne dirons pas que nous ne voulons pas, nous dirons que nous ne pouvons pas l'abandonner à ceux qui se réclament d'elle sans la pratiquer, ni même peut-être la comprendre.
Non certainement! Fauteur de la Faustin, roman a quintessencié », ou de la Fille Élisa, roman « canaille », n'est pas un naturaliste! On peut soutenir qu'il y a plus de naturel dans un vers quelconque d'un poète de l'école du bon sens, — quand ce ne serait que le naturel de la platitude et de la banalité, — que dans l'œuvre entière d'un Charles Baudelaire : c'est à peu près ainsi qu'il y a plus de réalité dans le roman-feuilleton du premier faiseur venu, dans les romans euxmêmes de Ponson du Terrail ou d'Emile Gaboriau, que dans les huit ou dix volumes de M. de Goncourt. Et pas plus que de l'amoncellement de ses petits papiers sur le xvme siècle, de ses « trente mille brochures et de ses deux mille journaux », — c'est bien, je crois, son chiffre, — il n'a su dégager un vrai livre d'histoire, pas plus, de « l'amassement de ses notes prises à coups de loi gnon », il n'a su tirer un seul récit, où il y ait, toujours pour parler ce langage dont j'espère, dans mes rêves, qu'il emportera le secret avec lui, « de la vraie humanité sur ses jambes » ! Attardé du romantisme, si M. de Goncourt était un naturaliste, l'auteur de Tragaldabas en serait un. Qui le croira? Formé à l'école du mauvais xvme siècle, pompadouresque et crebillonnesque, si M. de Goncourt était un naturaliste, l'auteur
de la Nuit et le Moment en serait un. Qui le prétendra? Faut-il absolument un mot pour le caractériser? Il représente ce qu'il y a de plus contraire peutêtre au naturalisme, — à savoir, l'art de fabriquer industrieusement ces curiosités d'étagère où l'impuissance laborieuse d'imiter et de reproduire le réel se tourmente, pour ainsi dire, se contourne en mille façons, et finit par s'échapper en mille inventions fantastiques, presque toujours curieuses, ingénieuses parfois, mais naturelles, jamais; et ce n'est pas même le rococo, c'est le japonisme dans le roman.
13 février 1882.
Il faut convenir que le public, et la critique même, ont parfois en France de singuliers accès de pharisaïsme et de pudibonderie. L'une, en effet, la crilique, il n'y a pas si longtemps encore, a loué V Assommoir jusque par-dessus les nues, et l'autre, le public, pour ne pas demeurer en reste, a bravement poussé Nana jusqu'à la cent seizième édition ; cependant Pot-Bouille paraît; et c'est aussitôt, de tous côtés, un déchaînement d'indignation, auquel sans doute nous ne pouvons qu'applaudir, l'attendant pour notre part, — et même y travaillant, — depuis déjà plusieurs années, mais dont nous avons bien aussi quelque raison de nous montrer étonné.
Car enfin, qu'y a-t-il et que s'est-il passé? Les mots seraient-ils plus gros dans le roman de mœurs prétendues bourgeoises que naguère dans le roman de mœurs soi-disant populaires? les choses plus malpropres aujourd'hui, dans ce Pot-Bouille, qu'elles n'étaient jadis dans
Nanat et M. Zola, par hasard, aurait-il enfoncé cette fois plus profondément dans l'ignoble? Je ne le crois pas, quoi qu'on en ait dit. Les Boche, de V Assommoir, valaient bien, à mes yeux, les Gourd, de Pot-Bouille; et je ne vois point, pour ma part, que le marquis de Chouard ou le comte Muffat le doivent en rien céder à l'oncle Bachelard ou à son neveu Gueulin. On a souffert que M. Zola, de sa plus belle plume et de sa meilleure encre, nous sténographiât la conversation des bouges du boulevard extérieur : on n'a pas à se plaindre maintenant que, poursuivant ce qu'il appelle ses études philosophiques, il nous fasse entendre les propos de la cour intérieure et de l'escalier de service. Il ne fallait pas tant le louer de l'exactitude avec laquelle il avait copié, dans un Manuel de pathologie quelconque, la description d'un accès de delirium tremens, si l'on ne voulait pas qu'il allât piller un jour, dans quelque Traité d'obstétrique, le détail d'un accouchement. Pot-Bouille et Nana, c'est tout un; qui a fait l'un a fait l'autre ; V Assommoir et Pot-Bouille, c'est bien la même marque, et c'est bien le même produit. M. Zola ne s'est pas surpassé dans ce dernier chef-d'œuvre; il n'y a fait vraiment que s'égaler lui-même.
Et c'est pourquoi, si ceux qui, depuis dix ans, ont constamment protesté contre les succès que l'on a voulu faire à M. Zola, ont le droit de continuer, ceux-là ne l'ont pas de commencer aujourd'hui, qui ne sauraient positivement rien trouver à reprendre, ou bien peu de chose, dans Pot-Bouille, qu'ils n'aient admiré jadis
dans V Assommoir. Ils l'ont même d'autant moins que, s'il faut tout dire, ils sont assurément pour une large part dans la perpétration du délit. M. Zola n'est luimême que le principal auteur de ses romans; mais il a pour complices tous les imprudents fauteurs de sa réputation; et tel maintenant le prend à partie qui n'a pas l'air de se douter qu'à travers Pot-Bouille, si je puis ainsi parler, ce n'est pas M. Zola, c'est soi-même, et surtout soi qu'il atteint.
Lorsque parurent, en effet, les premiers volume de cette volumineuse Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, s'il n'y avait eu, tout d'abord, contre des romans comme Ventre de Paris ou comme la Curée qu'un seul cri de réprobation; si le peu qu'il y a parmi nous de critiques, sans méconnaître d'ailleurs ce qu'il pouvait y avoir là de talent, avaient discerné cependant où tendait fatalement cet art, comme le qualifiait M. Zola lui-même, « tout expérimental et tout matérialiste » ; si l'on n'avait pas enfin salué, depuis lors, dans l'écrivain qui fait aujourd'hui, je ne sais en quel jargon, « fumer les vertus bourgeoises dans la solennité des escaliers » , un maître (car on l'a dit) de la prose française; à coup sûr, je n'imagine pas que M. Zola se fût pris à réfléchir, ni qu'il eût renoncé surtout à cette grossièreté de facture, où il sent bien qu'est attaché le meilleur de son originalité, mais il ne fût pas devenu ce qu'il est, ce qu'on l'a fait, ce qu'il n'est pas près, enfin, de cesser d'être : une force, avec les excès de qui la critique doit et devra longtemps compter, puisque enfin
ses théories ont fait au moins cinq disciples, je pense; — et l'exemple de ses succès quelques notables victimes. Mais quoi ! nous étions trois ou quatre alors, pour essayer de barrer le courant. Et quand nous avions tant d'audace que d'admirer modérément la Conquête de Plassans ou la Faute de Vabbé Mouret, les mêmes gens criaient à l'impertinence, qui, changeant aujourd'hui d'avis avec la foule, parlent couramment dans leurs journaux, avec cet aplomb qu'ils ne perdent jamais, de « V horrible romande Pot-Bouille. » Horrible? je le veux, sans doute; et c'est bien dit. Mais en quoi plus horrible que ceux qu'ils ont vantés? C'est ce qu'ils oublient de nous démontrer. Ce sont aussi les journaux où l'on ne se faisait pas faute, vers le même temps, de prendre publiquement contre les tribunaux la défense des éditeurs qui réimprimaient les Hagionamenti de FArétin. ou ses Dialogues des courtisanes, mais où l'on se lamente aujourd'hui quotidiennement sur celte honteuse gangrène, qui gagne en effet et s'étend tous les jours, de la littérature pornographique. Tant il est extraordinaire, à ce qu'il paraît, de récolter ce que l'on
a semé
C'est ici surtout que M. Zola, quand il voit s'élever furieusement contre lui ceux-là mêmes qui lui fournissent, en quelque sorte au jour le jour, la matière de ses Pot-Bouille et de ses Nana, si sa philosophie, comme je l'espère, lui défend de se fâcher, a le droit au moins d'être un peu surpris. Car après tout, que fait-il donc qu'il ne voie faire? et de quoi se plaint-on s'il met
en œuvre ce que ses journaux, chaque matin, lui apportent? Nous savons comment se confectionne un roman naturaliste; et quand M. Paul Alexis ne nous aurait pas raconté la cuisine de l'Assommoir ou de Nana l, nous devrions cependant assez la connaître. Ce sont des notes, lentement amassées, soigneusement classées, dûment étiquetées; on les coud ensemble dès qu'il y en a de quoi faire un juste volume; et, au besoin, tant bien que mal, car ce point n'est pas nécessaire, on les fait entrer dans un semblant d'action. L'observation, dit-on, en suggère quelques-unes; les livres, les amis en apportent leur part ; mais ce sont les journaux qui donnent la plus ample moisson.
Or, est-il vrai qu'il existe aujourd'hui toute une armée de reporters, nuit et jour à l'affût de ce qu'ils appellent l'événement parisien, qui sans doute n'est pas les omnibus versés ou les chiens écrasés, mais bien, et sans tant tourner autour du mot, l'aventure scandaleuse? Est-il vrai que s'il éclate quelque vilaine affaire, de celles sur qui, comme un tribunal ordonne le huis clos, il serait à souhaiter que la presse entière fît le silence, les courriéristes, au contraire, s'empressent de lui donner d'un bout de la France à l'autre tout le retentissement qu'elle puisse avoir? Est-il vrai que s'il s'élève quelque lamentable ou honteux procès, les chroniqueurs, à leur tour, s'en emparent comme d'un thème pour leurs variations, et que, s'il se rencontre dans l'es-
i. Emile Zola. Notes d'un ami, par AL Paul Alexis.
pèce quelque détail particulièrement inconvenant, ce soit celui-là qu'ils soulignent, qu'ils ramènent avec une insistance qui, précisément, est le fin de leur art? Qu'ils se révoltent donc tous ensemble contre Pot- Bouille, et puisse enfin leur public se dégoûter un jour avec eux de cette sorte de littérature! c'est bien. Mais qu'ils commencent par confesser qu'eux-mêmes ne sont pas tout à fait innocents de ce qu'ils reprochent à M. Zola! ce sera mieux.
L'action d'un écrivain sur son temps n'est jamais égale à la réaction de son temps sur l'écrivain . Ce sont de certains journaux qui, lentement, mais sûrement, depuis quelques années, ont créé l'atmosphère factice où se meut l'imagination de M. Zola, comme ils ont insensiblement constitué le milieu où nous avons vu réussir des romans tels que ï 'Assommoir et tels que Nana. L'une des prétentions de M. Zola que l'on trouve le plus exorbitante, c'est quand il se pose en moraliste et encenseur des vices de son temps. On a cent fois raison. Mais si c'est, comme on le prétend, remplir un devoir qu'étaler tout au long, dans les colonnes d'un journal, le compte rendu de tel procès d'assises que je ne veux pas autrement désigner, pourquoi donc M. Zola, quand il nous introduit à son tour dans les secrets du ménage Gampardon, ferait-il autre chose que s'acquitter, aussi lui, d'une mission? Il semble, en vérité, que l'on ignore par quelle accoutumance inconsciente, insensible, des yeux et de l'oreille, par quelle corruption de l'imagination, par quelle contagion, enfin, de l'exemple,
successive mais inévitable, le goût public en arrive à ne plus s'effaroucher seulement du plus grossier cynisme et de la pire obscénité. Mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient. Quoi que l'on dise de Pot-Bouille, nous y souscrivons; et nous pouvons peut-être nous vanter de n'avoir pas attendu Pot-Bouille pour le dire. Mais que l'on fasse de M. Zola maintenant une espèce de bouc émissaire, ce n'est, pour quiconque y voudra réfléchir, ni généreux, ni loyal, ni juste. Le roman naturaliste, en général, et les romans de M. Zola, plus particulièrement, ont profité de cette fâcheuse évolution du goût public : ils ne l'ont assurément ni déterminée, ni provoquée.
Je conviens d'ailleurs qu'à l'inconvenance du fond M. Zola, par surcroît, s'applique à joindre la grossièreté de la forme. Encore bien qu'il ne soit pas du tout vrai que ce qui est obscène ou libertin au fond cesse de l'être parce qu'il est enveloppé d'une forme gracieuse ou spirituelle, j'aime donc pourtant à croire que cette grossièreté de la forme est la grande et bonne raison du soulèvement de l'opinion contre Pot-Bouille. On peut dire, en effet, que V Assommoir était un roman de mœurs populaires ou, plus exactement, populacières, et qu'après tout, le langage qui s'y parlait, nous en avions de ci, de là, du côté de La Villette ou du boulevard des Gobelins, entendu les mots bourdonner à notre oreille. Il y avait d'ailleurs accord de la forme et du fond, et la brutalité des procédés y convenait très étroitement à la vulgarité des mœurs. Que ce fût-là fidèle-
ment le peuple, et que Zola nous eût donné la physionomie vraie de l'ouvrier parisien, on en pouvait discuter, mais enfin on eût dit quelque chose de vivant, et il y avait tout au moins des apparences de nature et de réalité. L'action se déroulait dans un milieu que l'écrivain avait l'air de connaître : et c'était quelqu'un que Coupeau, et c'était quelqu'un que Gervaise.
Toute la question, mais une question capitale, d'où dépendait l'estime à faire de la vraie valeur de M. Zola, n'était que de savoir ce qu'il adviendrait de ces semblants de talent quand M. Zola changerait de milieu. Il en est advenu Pot-Bouille ; et c'est presque assez dire. La discordance a éclaté. Nous avons compris ce que signifiaient ces grossièretés inutiles et, si l'on veut bien me permettre une fois la seule expression qui convienne, ces ignobles coups de gueule de V Assommoir et de Nana. Ce M . Zola est moins naïf que ne le croît M. Paul Alexis. Il savait bien ce qu'il faisait, et que, s'il criait si fort, c'était faute de pouvoir dire juste! Le contrôle, ici, nous était facile. Si nous n'avons pas tous connu des Campardon et des Bochelard, des Josserand et des Duveyrier, nous avons tous rencontré des magistrats et des architectes, des négociants et des caissiers, leurs analogues, sinon tout à fait leurs pareils. Je ne me suis point enquis comme ils vivaient derrière leurs « belles portes d'acajou luisant », mais, quand ils. ouvraient la bouche, j'ose bien me porter garant qu'ils ne parlaient point la langue tour à tour prudhommesque et cynique de M. Zola.
Et la maladresse est aussi lourde qu'il se puisse : car, dans une société comme la nôtre, où presque toutes les conditions sont comme confondues sous l'uniformité de l'apparence extérieure, s'il y a quelque chose qui mette une différence entre les hommes, c'est précisément le langage, et la façon diverse de traduire les mêmes pensées. L'accent seul que l'on donne aux banalités de la conversation courante est une déclaration de l'état des personnes, mais les mots, à plus forte raison, et la manière de les associer, qui sont révélateurs de l'éducation, des habitudes, du milieu. Lorsque les vaudevillistes veulent obtenir un effet certain de gros rire, ils font parler les duchesses du Palais- R.oyal comme des cuisinières, et les valels de chambre des Variétés comme des ambassadeurs. Faire parler les mères de famille et les agents de change de Pot-Bouille, — et c'est ce que fait M. Zola, — comme parlaient les zingueurs et les blanchisseuses de V Assommoir, c'est donc faire la caricature du bourgeois, ce n'est pas en faire le portrait. Je suis bien obligé d'ajouter que s'il y a des caricatures qui ne sont que l'exagération de la vérité même, les caricatures de M. Zola, tout à fait prodigieuses, en sont proprement la contradiclion.
Ce que l'auteur de Pot-Bouille ne voit pas, ou ce qu'il fait comme s'il ne le voyait pas, c'est que le fond même et, en quelque sorte, le principe intérieur de noire bourgeoisie française, et à Paris comme en province, est le besoin de la considération. Si l'on ne se respecte pas soi-même, on fait, on agit, on parle comme si l'on se
respectait. La décence au langage, le choix prétentieux des termes, la respectabilité de la phrase, poussée jusqu'à la solennité ridicule de M. Prudhomme, voilà le propre du bourgeois, et le signe où les Philistins, comme on disait jadis, se reconnaissent entre eux. C'est aussi pourquoi l'hypocrisie, par-dessus tous les autres vices, est le vrai vice des bourgeoisies, en Angleterre comme en France, le vice de Tartuffe et de M. Pecksniff. Le grand seigneur ne se donne pas la peine de cacher ses vices; ils lui sont un signe de race, et, souvent même, autant de moyens de séduction : ce que la vertueuse Clarisse aime en son Lovelace, qu'est-ce autre chose que le plus brillant des roués? Un ouvrier se garderait de dissimuler les siens ; ils lui sont l'affirmation de son indépendance, et qu'il a le droit de se gouverner comme il veut : lorsque Coupeau s'absinthe, il se prouve à lui-même qu'il n'a pas peur de Gervaise. Mais le bourgeois a besoin de l'estime et de la déférence du bourgeois. Les autres sont capables, ou même coutumiers, d'en dire plus qu'ils n'en font; celui-ci, sa pente habituelle est d'en faire plus qu'il n'en dit.
C'est ce qui achève de me rendre le procédé de M. Zola tout à fait incompréhensible. Car on ne va pas plus aveuglément à l'encontre du but que l'on se proposait. Ce qu'il voulait nous montrer dans Pot-Bouille, — et j'emprunte fidèlement les expressions de M. Paul Alexis, — c'était « le pot-au-feu bourgeois, le train-train du foyer, la cuisine de tous les jours, cuisine terriblement louche et menteuse sous son apparente bonhomie »,
tout ce qui se passe enfin dans ces maisons d'aspect décent et respectable qui sont, à ce qu'il paraît, les repaires de la bourgeoisie parisienne. Mais au moins fallait-il qu'il y mît des bourgeois, dont le langage et l'action fussent bourgeois, bourgeoises les mœurs et bourgeoises les manières! au lieu que, justement, tous ces Bachelard et tous ces Campardon, tous ces Trublot, tous ces Duveyrier et tous ces Gueulin n'ont rien de si remarquable que le parfait cynisme avec lequel ils sont ce qu'ils sont; — et rien au monde n'est moins bourgeois.
Je le regrette d'autant plus vivement que, peut-être, en reprenant dans Pot-Bouille l'une des idées qui lui sont évidemment chères, peut-être M. Zola tenait-il un beau roman.
L'irréconciliable ennemi du naturalisme, c'est le romantisme, et parmi les sujets favoris du romantisme, s'il en est un contre qui le naturalisme ne se lasse pas de renouveler l'assaut, c'est la glorification de l'adultère. Et nous aussi, comme si nous étions un simple naturaliste, nous en avons assez de ce mari toujours bête et brutal, de cette femme toujours incomprise et victime, de cet amant toujours noble et beau ; nous en avons' assez, et jusque par-dessus la tête! C'est le mensonge; la vérité est ailleurs; et nullement poétique. Elle est dans l'abdication du respect et de la dignité de soi-même; elle est dans ces compromissions humiliantes : les valets dont il faut payer les insolentes complaisances et subir les familiarités ironiques ; les ren-
contres furtives, au loin, dans quelque coin écarté de Paris, dans une chambre banale d'auberge; les rendezvous donnés, repris, de nouveau convenus, et manques, sous la perpétuelle menace de la surprise; elle est dans la catastrophe finale et le dénoûment prévu, toujours et partout ridicule, même quand il tourne au tragique. Voilà le roman que je voudrais lire, et voilà le roman que l'auteur de Pot-Bouille n'a pas su nous donner. C'est qu'une plume telle que la sienne, d'où les gros mots coulent naturellement, et comme sans qu'il y pense, ne pouvait attraper un sujet, où, d'autant que la réalité est plus crue, il faudrait que la plume fût plus délicate et plus chaste. C'est à ceux qui veulent moraliser qu'on ne pardonne pas d'employer les mots qui éveillent Irop vivement les idées de ce qu'ils veulent proscrire. Et parmi beaucoup d'autres lois de son art, c'en est une que je doute, pour plus d'une raison, que M. Zola comprenne.
C'est comme encore, dans ce même Pot-Bouille, quand il a voulu nous montrer quelques-unes de ces vilenies que l'argent fait commettre. Il s'y prend de telle manière, il met de tels mots dans la bouche de ses personnages, il leur prête enfin de telles façons qu'il est permis de croire que, dans une société de fripons partage ant entre eux les dépouilles d'une dupe, on n'agirait, en vérité, ni ne parlerait autrement. Dans la caverne où Gil Blas. né laquais cependant, fit sa seconde expérience des réalités de la vie, le capitaine Rolando, qui ne mâche pourtant pas ses mots, n'eût pas osé se servir du
vocabulaire de M. Zola. Comme je me garderais bien de donner à personne le conseil de lire Pot-Bouille, je suis fort empêché de renvoyer au volume. Mais si j'accorde volontiers qu'il n'y a rien de moins bourgeois que le désintéressement, peu de choses aussi sont moins bourgeoises que l'improbité positive et l'indélicatesse consciente d'elle-même. L'argent, qui est le tout du bourgeois, parce qu'en effet, où manque la naissance et où fait défaut le mérite personnel, il est le solide fondedement de la considération, fait commettre plus de vilenies peut-être au bourgeois qu'à tout autre homme. Mais presque jamais le bourgeois n'a conscience de les commettre, et, bien pourvu qu'il est de toute sorte de sophismes qui lui marquent à lui-même ses véritables motifs, il n'a garde d'arborer ses principes au vent, et de s'en faire un panache.
Nous en revenons toujours à la même conclusion. Toutes les intentions de M. Zola, bonnes ou mauvaises, louables ou condamnables, sont gâtées par le vice de l'exécution. Ainsi, quand il faisait campagne dans les journaux, lui arrivait-il quelquefois, assez souvent même, de commencer bien, mais tout à coup on le voyait qui tournait court ; et, pour ne pas savoir qu'une idée fausse est presque toujours extrêmement voisine d'une idée juste, il finissait régulièrement aussi mal qu'il avait bien commencé.
Empressons-nous d'ajouter, car on a pu voir si nous voudrions livrer l'art aux virtuoses de la phrase, que les vices de l'exécution, dans la plupart des cas, procèdent,
pour peu qu'on y regarde assez près, d'un vice d'organisation. Quiconque manque par telle ou telle partie du métier, c'est assurément, au point où en est maintenant arrivé M. Zola, qu'il manque de ce qu'il faudrait pour acquérir le métier. Quand un peintre manque par le coloris, la chance est pour qu'il ne possède pas l'œil d'un coloriste, comme quand il manque par le dessin, il se peut sans doute qu'à force de patience et de temps il apprenne à dessiner, mais il est infiniment plus probable, et d'abord, qu'il n'a pas le sens de la ligne. J'attaque ici l'auteur de Pot-Bouille et de Nana sur les vices de son exécution; c'est plus avant qu'il faut pousser, et jusqu'aux lacunes de son intelligence. On ne tarde pas alors à lui découvrir trois ou quatre défauts, des plus graves, et de ceux à qui, quand bien même il consentirait un jour à chercher un remède, il est probable qu'il ne le trouvera pas.
Il manque de goût et d'esprit tout d'abord, et ce manque-là ne se répare guère. Manquer de goût, c'est ne pas sentir qu'en toute chose, de quelque matière que l'on traite, et dans quelque intention que l'on écrive, il est un point qu'on ne doit pas dépasser. Ai-je besoin de montrer, — si la définition, comme je le crois, est conforme à ce que l'on entend d'ordinaire par ce mot d'ailleurs si discuté, — qu'il est peu d'écrivains à qui l'application en convienne mieux qu'à M. Zola? Mais manquer d'esprit, c'est satisfaire ses rancunes ou défendre ses théories littéraires à la façon de II. Zola. Ainsi, quand il fait du Jocelyn de Lamartine l'instrument de la perver-
sion des cuisinières, ou quand il le met aux mains de madame Josserand, vomissant contre ses filles et contre son mari des injures telles que Fauteur de l'Assommoir était seul capable de les trouver. Ainsi encore, quand il fait de l'André de George Sand l'entremetteur, — je ne puis vraiment dire des amours, car ce serait trop abaisser le mot, — mais du contact d'Octave Mouret avec madame Pichon, sa voisine. On n'intervient pas comme cela de sa personne dans un récit dont la grande prétention est d'être impersonnel. Et lorsque l'on n'aime pas Lamartine (ce que je conçois quand on est l'auteur des Vers inédits que nous a révélés M. Paul Alexis, le biographe attitré du grand homme de Médan), comme si l'on n'aime pas George Sand (ce qui serait difficile, en effet, quand on est l'auteur de Pot- Bouille), du moins n'associe-t-on pas leurs œuvres aux descriptions où M. Zola les mêle, ni n'essaie-t-on de salir leur nom en pareilles circonstances. Je n'insisterai pas davantage. On peut manquer d'esprit et de goût, n'avoir pas plus d'égards à la patience du lecteur qu'aux convenances littéraires, ne savoir enfin ni se borner ni se retenir, et faire cependant de bon roman naturaliste.
Au moins y faut-il de l'observation; et, — comme nous avons eu déjà l'occasion d'en faire la remarque à propos de Nana l, — les qualités de l'observateur vont, de roman en roman, s'affaiblissant chez M. Zola. Sans