XV
intérieure pour supporter ce quiet nirvana auquel il aspirait récemment, et les besoins d'activité qu'il croyait assoupis s'éveillent en lui au plus léger ébranlement. Suspendu, comme l'homme de Pascal, entre deux abîmes, il n'a pas la suprême ressource de l'humilité dans la clairvoyance; la médiocrité de ses facultés le désespère, il ne peut se résigner à ne sentir ni ne comprendre rien d'extrême.
Obermann voit bien un moment (20) qu'il faudrait avoir la force de renoncer au bonheur; mais au lieu de reporter sur lui-môme l'effort de sa bonne volonté, il se jette dans un réquisitoire acerbe contre la bourgeoisie et la morale des bienséances. Le renoncement demande une attitude simple et Obermann est toujours tendu; il ne voit dans sa destinée que des gestes dramatiques. La modestie sereine de l'esprit, la certitude tranquille que le bonheur ne se conquiert pas rudement ou par adresse, mais qu'il faut apprendre à reconnaître auprès de soi sa présence invisible aux âmes trop raisonneuses, la résignation enfm telle que l'a sentie un Stuart Mill le jour où le bonheur lui est venu de ne plus songer à le définir, Obermann n'y peut rien entendre. C'est une grande victime. Que son exaltation vienne à tomber, il se verra vieiUi (21), à jamais privé de « cette volupté expansive dont [un cœur jeune] éclaire devant lui le fantôme immense » de l'avenir. La critique l'a lié; tandis que Chateaubriand donne tort à l'esprit dès qu'il pose des conclusions hostiles au sentiment, Obermann, imbu de l'esprit utilitaire et positif du siècle, se sent dépossédé par lui de ses plus chères pensées, sans avoir l'énergie de les défendre. Il juge de tout avec une étroitesse digne de Voltaire. Libre à lui (22) de se moquer du fmahsme minutieux de Bernardin de Saint-Pierre ou de Volney, où sévit le vieil esprit tant raillé de dévotion mesquine. Mais on dirait que dans sa crainte de l'équivoque religieuse il en veut écarter la séduction à force de critique obstinée et sèche. Le moine, par exemple, ne représente pour lui qu'un principe d'esclavage. Il faut goûter les scrupules d'une bonne foi un peu inquiète de laisser prendre le change; seulement
n*est-il pas victime d'un parti pris, en se rendant délibérénient étranger à tout un monde de pensées sur lesquelles lurent entées de fortes vies intérieures et qui répondirent enlin à des troubles semblables aux siens ? Si Chateaubriand prend pour des certitudes tous ses bcï^oins d'àiue, il suïlit iiu'Obermann se sente appelé pour qu'il se mélie et se dérobe. C'est un ascétisme intellectuel qui s'exerce à se passer de toute pensée consolante, à s'appauvrir perpétuellement.
C'est ici de nouveau que des données autobiographiques, plus précises que celles dont nous disposons, nous viendraient en aide. Mais encore n'en faut-il pas exagérer l'importance; Obermann aime mieux être compris que de se faire plaindre, sa vie est dans son tempérament intellectuel; s'il cherche à se souvenir comment il a pu devenir tel qu'il se sent, dans sa tristesse inévitable et pesante, il en saisit la cause dans ce mauvais sort qui a toujours sevré ses désirs de tout contentement. Il n'a fait aucun effort pour tenir dans la société une place secondaire, et les circonstances lui ont manqué pour arriver à la première. Au moins ne devait-il pas avoir le ridicule de jalouser Bonaparte : il a continué de le défendre, d'en parler avec égard avant et après les Gent-Jours, il a eu pour lui une admiration mystique; il n'a pas été loin de voir en lui, à un moment de l'histoire, une incarnation du génie de l'humanité. Ne pouvant être conquérant ni dominateur, Obermann, sceptique d'ailleurs sur la valeur et la durée des nouvelles institutions autant que sur celles des anciennes, s'est voué résolument à la méditation. Sa mélancolie (22) est rélléchie, cultivée; il n'aime pas l'automne comme un décor seyant à son chagrin, il jouit d'assister à la mort ou à l'usure des choses, tandis qu'en lui-même il se ligure sentir plus certaine une promesse d'immobilité; l'harmonie universelle, il la voit hors de lui. il la retrouve dans son imagination, simple reflet du monde extérieur : elle ne peut plus être dans son cœur, et il ne le veut pas; il n'a pas renoncé à la chimère de subsister hors du temps qui s'écoule. L'ardente inquiétude de la vie pressée d'éclore l'opprime au printemps,
comme la douceur majestueuse de l'automne lui atteste la loi de la mort à laquelle il croit échapper; son cœur ne veut plus entendre le langage des choses (24). Ainsi, au moment où nous le croyons prêt à la convalescence, sa mélancolie se raidit, elle prend un caractère âpre, disputeur : elle regarde le charme de la nature comme un ennemi dont l'orgueil se doit garder. Obermann ne se résout pas à devenir tout bonnement un poète ou un artiste qui se laisserait enchanter par ses impressions : à peine reçues, son esprit alerte au dénigrement s'en saisit et, avant d'en avoir goûté la sève, les déracine et les jette. Le divorce subsiste entre l'idéalisme, qui est un besoin de son âme, et le matérialisme, qui est la forme de sa pensée. Telle est pourtant la certitude un moment émanée d'une sensation forte, qu'Obermann se croit racheté par elle; il prophétise, il est illuminé : « Cette lumière ne serait-elle qu'une lueur fantastique ? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle; on s'y attache, on la suit; si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrase ». Il ose exprimer d'immenses espérances qui ne sont pas, comme elles doivent l'être pour Renan, les divertissements d'une pensée heureuse de se sentir souple et multiple, mais l'effort d'une âme tourmentée et qui cherche à tout prix une issue au désespoir : (( La vie sociale n'est peut-être qu'une longue distraction (30) ». Il ne faudrait qu'un bonheur d'attention pour la remettre dans l'ordre universel, d'où elle est sortie non par une perversion de la volonté (ce serait la théorie de la chute et des deux natures), mais par une erreur de l'esprit. Et ce qui l'enhardit à de telles pensées, c'est d'avoir « imaginé la candeur de la volupté », cette candeur qui fut aussi pour Rousseau la plus persuasive des révélatrices. Mais Rousseau maintenait indépendantes sa pensée, pessimiste, et sa rêverie, joyeuse; Obermann ne peut échapper à sa pensée, il creuse son doute et l'élan de son âme retombe découragé.
Va-t-il aborder à l'épicurisme élevé qu'il découvre dans le Manuel de Pseusophanes, doctrine de sérénité intellectuelle et d'endurance ? pratiquement c'est l'équivalent
du stoïcisme, et nous savons déjà pourquoi il en est revenu. Là-dessus il nous apprend qu'il est ruiné, qu'il accueille cet accident avec joie, qu'il est las d'être « inutilement heureux » et qu'enfin il va pouvoir se mesurer avec le malheur.
Kn effet, il semble que désormais il regarde la souffrance connne nécessaire et obligatoire. Il est tout prêt à reconnaître qu'il y a au monde quelque chose de plus profond que les événements et nos manières propres de les sentir, que malgré les différences superficielles du caractère, il existe pour tous une loi d'épreuve. Allonsnous assister à la défaite successive de ses idées, à une refonte de sa nature morale ?
Il est sûr qu'il remercie le malheur au lieu de se révolter : « C'est un avantage pour la vie entière d'avoir été malheureux dans l'âge où la tête et le cœur commencent à vivre... On est bien moins malheureux quand on ne veut plus que vivre ». Et ce n'est pas là de la théorie pure. Obermann dit ce qu'il a su reconnaître en vivant; on ne sent pas l'homme qui abandonne par lassitude d'anciennes ambitions d'esprit, et s'essaie à prononcer des mots suggestifs pour se réconforter par l'illusion (Tune foi neuve; c'est toujours le philosophe que nous avons vu au début de ces confidences, avant tout soucieux de comprendre. S'il affirme que la souffrance bien accueillie est une force qui nous modèle et nous refait, il entend bien n'être pas dupe d'une résignation fanatique. Il ne veut pas être « vertueux » par enthousiasme, mais par raison claire; il est déjà l'homme qui soutiendra, toute sa vie durant, que Ton gouverne les hommes par l'évidence de la raison et non pas par leurs passions, qui sont un état de force factice (i). Sa bien-
(l) Mercure du XIX* siècle, 1825. Article sur la ■« physiologie des passions • d'Allbert.
vaillance ne tournera pas davantage en bonhomie facile; il juge ses pareils, « il n'est pas leur jouet ». Il prend sa revanche de leur sottise offensante par un air de désinvolture, de détachement supérieur, aussi éloigné de rindifférence que de la passion. Il ira devant lui sans se troubler des démentis que l'expérience trop courte lui inflige : « L'existence, dira-t-il plus tard, n'est qu'un laborieux mouvement d'espérance ». Et c'est avec une grâce presque « renanienne », avec le calme d'un esprit patient qui ajourne longuement son attente sans vouloir se complaire dans la grâce du scepticisme, qu'il se démet de ses anciens tourments dans cette profession si tranquille et sûre : « Il consumera ainsi les heures en se traînant vers le mieux, quelquefois d'un pas énergique, quoiqu'embarrassé, plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement » (cinquième année).
Telle est en lui la sincère exigence du moi, qu'il ne veut adopter aucune attitude connue : il s'éloigne du vulgaire des sages (lettre 36). Gomme le vrai philosophe dont parle Pascal, il est ramené, après l'épreuve de ses facultés, à l'opinion de la foule, découverte et pénétrée dans ses raisons profondes. Sa conception de la nature se modifie; au lieu de l'aimer dans son immobilité, il l'aime humainement, dans ses aspects fuyants : « Elle n'est que dans les rapports humains, et l'éloquence des choses n'est rien que l'éloquence de l'homme ». Et encore : « Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes ». Si la nature (L. 36) ne nous trahit jamais, c'est que nous lui faisons dire tout ce que nous voulons : l'ondoiement de notre vie intérieure se reflète dans son infinie mobilité. Notons bien que Sénancour ne parle pas ici de ces correspondances cachées, qui semblaient à l'esprit intuitif de Swedenborg ou de Saint-Martin si abondantes et si claires; pour ces hommes de foi les analogies de l'univers, fondées en réalité, témoignent de l'identité universelle du
•lan selon lequel a été dessinée la création. Obermann, (ui vil en lui, sans conflance jaillissante vers le dehors, le croit pas h d'autres analogies qu'à celles oii son imarination a choisi de se plaire. Il n'y a pas, à ses yeux, le ressemblances révélatrices, mais il trouve que certains Paysages font un accueil consolant à sa pensée. C'est là m mystère sur lequel il ne veut rien affirmer, puisque a clarté mathématique n'y pénètre pas.
La vie ne va pas rentrer en lui tout d'un coup, elle le >énètre lentement, comme l'eau qui s'infiltre dans une erre durcie par la sécheresse. Exaltation ou accablement, 1 va d'un extrême à l'autre : « De cette hauteur je reombe avec épouvante et je me perds dans l'abîme ». Leâ oies de la sympathie, qu'il appelle, sont taries en lui, 1 ne pourrait les éprouver que parmi des âmes « ronautiques », c'est-à-dire, selon une définition semblable i celles de Garlyle et d'Emerson parlant des hommes de ténie, des représentants de l'humanité; parmi des âmes )ures de tout alliage social, ayant gardé dans un milieu i îonvenu le sens des réalités primitives, échappant au prestige avilissant de la vie commune et vivant ainsi ion de rêve mais de vérité. Ces âmes, jetées dans le iiècle, se parleraient, toute abstraction délaissée, par 'échange de leurs impressions, une langue inaccessible lu vulgaire. Le romantisme serait le lieu des âmes, le ( monument de nos destinées inconnues ». Ici Obermann îst pleinement lui-même, le raisonneur triomphe dans e voyant. Dans un effort très intéressant d'imagination, il prouve que le romantisme réside surtout dans les sons; e ranz alpestre est plus expressif que la beauté des glaciers, qu'il adorait jadis; la mélodie a sa vertu propre, mcle des images de la vue auxquelles elle a pu être . . ociée: elle rend aux choses l'aspect spirituel que nous *ivons oublié; elle nous détourne de contempler cette
^^ession « nécessaire, irrésistible » à laquelle notre rit s'enchaîne dès qu'il veut comprendre (38).
Il y a donc ici un progrès vers la doctrine de Tinterprétation : Obermann devient ésotérique: il soupçonne que notre connaissance scientifique du monde est un symbole
superficiel. Le lyrisme déborde alors, mais d'un flot que nous trouvons bien lent; lyrisme réfléchi, travaillé; lyrisme de l'esprit plutôt que du cœur. A peine lui a-t-il semblé que son âme « s'éveille de sa léthargie »; qu'elle « s'agrandisse d'un mouvement sublime et calme », elle retombe, alourdie et liée de dialectique. Il en vient à songer au suicide, le seul acte, à l'en croire, où s'afflrme la liberté. Schopenhauer le condamne justement comme un effort illusoire, contraire à la sagesse, pour échapper à l'aveugle volonté du monde. Obermann s'en tiendrait à l'illusion : si brève soit-elle, si elle précède l'absolue destruction, c'est le salut, c'est la volupté de la mort. Les statuts des illuminés swedenborgiens et martinistes disaient que le suicide est l'action normale, pour nous délivrer du fardeau trop pesant que nous impose la nature, et comme tel ils assuraient qu'il est accompagné d'une secrète volupté. Le pessimisme d'Obermann est plus profond que jamais, de tous les efforts qu'il a faits pour s'en dégager. Faute d'avoir compris et adopté le sens empirique du a connais-toi toi-même », il s'est désespéré de voir qu'à l'analyse son moi métaphysique se dissolvait sans rien laisser de ferme. Il se débarrasse alors avec une sorte de violence de toutes les consolations à courte vue où se recueillent les âmes amollies; plein d'une sombre énergie, il défend sa douleur contre les sophismes qui l'endormiraient; il en est jaloux; il craint de l'amortir, au prix d'un affaiblissement intellectuel. L'indulgence et le contentement des « vieillards » ne leur naissent pas d'une clairvoyance plus profonde; il faut juger la vie dans la vigueur de la raison. Etre docile et patient à la leçon des choses, au lieu de les accuser d'incnhérence ou de perfidie, ce serait une abdication. Il ne conçoit pas d'autre fierté que de dominer, et comme il y échoue, il se sent dépossédé de lui-même; un seul acte peut lui rendre la croyance en sa maîtrise intérieure : c'est de se tuer (40-41).
Encore n'est-ce là qu'une spéculation. A ce moment critique, Obermann est saisi du regret de ce premier dessein, où il avait mis une si frêle espérance : il organise-
rait riiumanilé de manière à soulager d'un seul coup toutes les misères, à supprimer tous les malaises de la vie sociale; une intelligence philosophique, partant de la connaissance des âmes, traduirait en institutions réglées avec tact la formule complexe selon laquelle s'établissent les rapports de l'esprit et de la volonté. La tâche sociale s'accomplirait ainsi mécaniquement; et toute conscience serait réservée pour la culture de soi. Obermanii so rattache à la vie parce qu'il a une foi vague dans une promesse de la nature, dans une perfectibilité discontinue, qui « s'essaie » en « caprices ». Il ne croira jamais, comme Condorcet et Duclos, en l'ordre préétabli: il se fait du monde une idée trop dramatique; c'est un conflit tenace entre la persévérance dans l'être et la volonté destructrice. Il s'en faut remettre de l'avenir au hasard, si quelque puissant esprit au service d'une volonté souveraine ne parvient à s'imposer. Mais à quoi bon s'acharner à « laisser quelques bienfaits dans cette voie d'erreurs ». Obermann préfère être la conscience résumée de toutes les souffrances sociales de son temps. Jusqu'au bout, ce sera la consolation de Sénancour de penser qu'il condense en lui toutes les inquiétudes et les aspirations. Pour le moment, avec une dialectique ardente et minutieuse, il défend contre la société l'individu qu'elle exile peu à peu de ses droits: la méditation réchauffe, il invective. Il ne lui suffit pas d'avoir raison, il faut qu'il dresse devant lui son ennemi, et qu'il l'insulta : « Oi!i votre force finit, vos impostures commencent. » Ainsi sa passion s'épuise en mots.
C'est qu'avec un esprit hardi, il est de volonté timide : « Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait » (42). Incapable d'affirmer la valeur * de la pensée pure, fascinée par la supériorité de l'action sur la méditation, il n'a pas assez de force pour vivre. Il n'a pas ce don d'héroïsme que le cardinal de Retz défisavoir distinguer l'extraordinaire de l'impos-
l;. \i'k'rs. dnns le f^vectnteur du Sorâ d'avril 1799, à propos des noires pour servir d l'histoire du jacobinisme de Barruel.
sible. » Il voudrait montrer la puissance de son énergie, s'arroger une mission vaste, créer; mais l'idée de la tâche infmie où il collaborerait l'étourdit; il manque de cette grande puissance d'espoir qui nous aveugle sur les réalités prochaines, il n'ose pas deviner, au delà du présent incertain et fugace, prête à s'émouvoir déjà et vivant d'une vie cachée, une réalité plus belle et plus définitive. Son bon sens critique, bourgeois, ne se laisse jamais ravir à ces états supérieurs de la pensée que l'apôtre connaît : il reprend tout de suite pied. Toute sa vigueur, il la dépense contre lui; il demeure dans ce dogme décourageant, que (( l'homme ne peut produire au dehors les actes de sa vie... Ma vie est perdue, stérilisée, oisive et ardente. » Volontiers il serait le conducteur d'hommes, qui lit dans l'avenir et dont la pensée ne fait plus avec la destinée de son peuple qu'un même être impersonnel et impérieux. Mais il plie sous la tâche entrevue : le Moïse de Vigny pliera aussi; mais ce dont il gémira, c'est d'être devenu étranger à la tendresse humaine, de ne plus connaître les humilités délicieuses du cœur, tandis qu'en Obermann nous sentons encore un égoïsme inquiet : sa tête se monte à imaginer une vie supérieure; retombé aux choses simples et vraies, il ne choisit pour leur offrir dans son cœur que le mépris « parce qu'elles éteignent son génie » (43-44).
Cependant, à peine a-t-il exprimé sa conception, il en a horreur : « Il est affreux de finir ses jours en disant : j'ai passé impassible et nul. » Au moins voudrait-il laisser derrière lui quelques témoignages dispersés de sa bonne volonté. Mais ce sont là de brèves velléités : pour prendre goût à l'œuvre humble et facile de chaque jour, il lui faudrait plus d'indulgence dans l'esprit et de laisser-aller dans la bonté. Il est de ces incroyants^ qui passent leur temps à batailler pour s'assurer qu'ils ont de bonnes raisons de ne pas croire. Il rend au christianisme un involontaire hommage, en s'en prenant toujours à lui (44) de sa propre misère morale : son incrédulité ne se borne pas à ignorer la religion, il se remplit de l'évidence de son absurdité. Dans cette crise dernière, il se sauve
encore du christianisme comme d'une doctrine où le mènent les tendances de sa pensée, et hors de laquelle il veut cependant étabUr sa demeure spirituelle. Il émet tous les arguments, toutes les considérations qu'il devait rédiger plus tard dans sa réponse au génie du christianisme ('i5). Il prend plaisir à humilier l'homme, à lui étaler son abjection : Pascal sans la foi. Le tourment moral d'Obermann et le scrupule chrétien, ce sont deux choses très semblables. Le scrupule vient à la fois du sentiment d'une inhnie disproportion entre ce qui nous est demandé et ce que nous pouvons, et de la certitude qu'une faute immense peut s'accomplir par le plus léger manquement, et de là gâter l'âme à fond. Il cause l'angoisse et le découragement, si celui qui en est atteint ne se croit pas soutenu par la puissance aimante et souveraine, d'où découle toute énergie. Obermami n'a pas reconnu dans le christianisme cette source de tristesse et de consolation : il s'est habitué, dans son esprit désaccordé d'avec sa volonté, à tenir la doctrine du Christ pour une déviation de l'àme. Mais sa propre douleur n'est-elle pas de savoir que sa volonté est annihilée par l'immensité de la tache qui lui apparaît nécessaire; et quand il s'écrie lamentablement qu'un incident suffit à détruire toute une \ ie morale, n'a-t-il pas le sentiment pénétrant et poignant 'le notre fragihté intime? Cette répugnance à se contenter de l'a peu près, cette soif de la perfection, ce dégoût
les conditions où il faut agir, au risque d'avilir sa pensée
dUs améliorer les choses, c'est bien la faiblesse dont -orait saisi le chrétien, s'il ne faisait de l'espérance la ;<lus haute vertu, et s'il ne condamnait le désespoir
omme un reniement.
La pente naturelle d'Obermann le porte cependant vers l'apostolat; il s'inspire d'une sorte de mysticisme immanent, qui fait songer d'avance à la rehgion d'Aug. Comte. Mais un contemporain déjà U), Saint-Simon, est hanté
'ar l'idée d'un honnne génial, qui retrouverait par divination le plan universel, et saurait persuader l'humanité
(1) Introduction aux travaux sclenUflques du XIX* siècle.
d'y reprendre sa place : « Tous s'efforcent de parvenir au commandement; ils escaladent, par différents degrés, le plateau au sommet duquel se trouve Vêtre {antastique qui commande à toute la nature et que tout homme fortement organisé tend à remplacer. » C'est bien là le tour d'imagination de Sénancour, mais il y a chez Saint-Simon une assurance intehectuelle qui fait défaut chez Obermann. L'incohérence actuelle de la vie rebute l'un; pour l'autre c'est une méthode : l'adopter résolument est la marque des volontés supérieures : « Parcourir toutes les classes de la société, se placer personnellement dans le plus grand nombre de positions sociales différentes, et même créer pour les autres et pour soi des relations qui n'aient point existé..., par là s'acquiert la connaissance du petit univers : l'homme. » Et encore : « L'homme qui se livre à des recherches de haute philosophie peut et doit même, pendant le cours de sa vie expérimentale, faire beaucoup d'actions marquées au coin de la folie. » Voilà l'entrain, la griserie de la volonté : mais c'est aussi la déraison. Sénancour se laissait marier par délicatesse, et SaintrSimon divorçait parce que sa femme n'était pas digne de rester l'épouse du premier homme du monde. Ce qui les rend semblables, c'est le dédain du transcendant. En 1803, Saint-Simon revenait d'Allemagne avec la certitude que « la science est encore dans l'enfance en ce pays, puisqu'ehe y est encore fondée sur des principes mystiques ». Mais il est un organisateur immédiat : il veut franchement, pour suppléer au catholicisme déchu, créer un pouvoir spirituel nouveau, donner aux opinions des savants un caractère sacré. Obermann, individualiste, isolé par goût et par principe, ne peut s'empêcher de revenir toujours à une méditation sur sa faiblesse propre. Il en demeure encore au culte du moi. Au heu de se confier à la raison enthousiaste, ou de rechercher autour de lui, par une méthode patiente, des améliorations inflmes, ou d'accroître son capital d'expérience, il espère encore, à force de tâtonnements, d'efforts décousus et violents, susciter en lui-même un être aussi près que possible du parfait type humain. Si nous
l'en croyions, il serait l'homme audacieux, multiple, vivant avec fougue, que Saint-Simon veut être; il imite la nature, qui prodigue les forces : ne dit-il pas que les seuls vrais vivants sont les expansifs ? Mais courte est chez lui la joie de l'aventure; et vivace le tourment de prévoir jusqu'aux derniers et plus précis résultats, dès les premières données. Il se trouve ridicule de partir ainsi au iiasard, et toujours inquiet d'être dupe, il perçoit nettement le caractère « double ou bizarre » qui fait le « comique )) de toutes choses, et ne permet au sage nulle attitude, hors un détachement ironique.
Et pourtant, le besoin de croire le pousse au delà : « Je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d'espérance. » Le voici aux confms de l'optimisme leibnizien : « L'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses... Une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de Tuniversalité des choses. » Résignons-nous donc, alors, à être séduits par le leurre universel (D, suivant la force invisible, 1' « industrie cachée » qui mène le monde vers une destinée mystérieuse. De là à penser que les moyens de connaître étrangers à l'ordre des idées distinctes soient les plus certains, qu'on puisse développer en soi le sentiment des rapports occultes, le don de la prescience, il n'y aurait pas loin; mais Obermann, prudent : « Je ne dis point : cela est, mais n'y aurait-il pas quelque témérité à dire : cela n'est pas ? » La philosophie moderne, en niant » tout ce qu'elle n'explique pas », imite à rebours celle qui « expliquait ce qui n'était point ». Entre l'odeur exhalée d'une plante et « les moyens du bonheur du inonde », le vulgaire ne saisit aucun rapport, et Obermann en pressent. Ainsi, après le procès de la religion, celui de la science (47) : « Votre science certaine m'est suspecte, je vous soupçonne d'être heureux. » Mais cette formule même dit que l'individualisme d'Obermann l'emporte toujours. Sans doute, c'est bien montrer les limites de la science positive que de dire : « Nous avons analysé
(1) La ruse absolue, dit Hegel.
les lois de la nature, et nous ne saurions imaginer ses procédés. » Mais n'est-ce pas une réclamation toute personnelle que celle-ci : « La nature nous fait un œil qui pourrait tout voir; elle met devant lui tout le mécanisme. . . tous les prodiges de l'être infmi... et voilà qu'elle ferme à jamais cet œil si admirablement prépare. » Voilà vraiment une critique bien faible : nous nous attendions au procès de la science, et c'est la nature qui est en cause, comme la société y était mise au moment où nous espérions atteindre bientôt une morale du bonheur. Obermann ne se figure pas la science, comme la concevaient les promoteurs de V Encyclopédie, à la manière d'un effort continu, repris selon une méthode constante, et enrichissant indéfmiment l'esprit de l'homme. Il exprime la désolation de vivre en vain, pour ne savoir le tout de rien. Et quand il chicane la science sur sa prétendue clarté, c'est dans un badinage métaphysique où les idées cabalistiques, la philosophie des nombres de Pythagore, le Zend Avesta ne réussissent pas à former un mélange bien spirituel. Son érudition reste lourde : « Je cherche un peu de délire. »
Faut-il conclure à ne plus penser ? Mais cela n'est pas de l'homme : il ne s'en passe pas plus qu'il ne se passe d'agir. Nous ne pouvons supprimer le reproche perpétuel de notre intelligence et de notre volonté qu'au prix d'une véritable mutilation : ce serait de nous convaincre que notre « faible réceptivité », si vite débordée, nous donne seule l'illusion d'avoir des pensées immenses. Reconnaître cette illusion, c'est pour Pascal notre indéniable grandeur : Obermann reste en suspens. Il garde la crainte des faux enthousiasmes; il tient à n'être pas séduit, hors de sa voie personnelle, vers une forme connue, et toute ouverte pour l'accueiUir, de la croyance : c'est un esprit circonspect, il pose ses conditions, souligne ses réserves; sa première règle est l'économie : pourquoi restaurer le christianisme, puisque tant de gens, pratiquement, s'en passent ? L'essentiel n'est pas de plier les volontés sous des règles absolues, qui résoudraient une fois pour toutes les problèmes supérieurs, mais de for-
mer des esprits droits. Pensons donc bien, et pensons, lion tous pai" un seul, — les uns par les autres. Les plaisirs Je la sociabilité (51), une fois écarté le pharisaïsme, avec jon apparente correction et relégués les prétendus devoirs d'opinion qui prennent leur force à notre pauvreté intime, sont les plus profonds, les plus humains.
Obermann en parle lyriquement : mais une pudeur mauvaise, tout d'un coup, le retient: u Aurais-je la manie Je vivre ? » Il n'ose pas achever un tableau pastoral (54) Jont le souvenir le ravit : le ridicule lui fait peur. A peine le pourrait-il, tant l'habitude de l'abstraction a émoussé ses impressions de nature. La lettre 55, avec une rare plénitude d'expression, analyse son état d'esprit; nous sonmies à l'un des moments les plus nets de sa vie. Aujourd'hui, dit-il, je quitte les beaux paysages par « l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi; je n'y entends pas, je n'y vois pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais entendre, et je sens qu'à force de ne plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point de ne plus me trouver dans moi-même ». Il se ravale à une plate « industrie du bonheur » (59). Après
[tant d'intimes débats, à bout d'artifices, le philosophe revient à désirer une volupté unie « douce et habituelle », c'était l'état naturel, avant que les excitations sociales n'eussent troublé l'homme, en le blasant sur les joies simples et en Taltérant d'un bonheur imaginaire. Volontiers Sénancour écrirait comme Chamfort : « Quand on a été bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin é^jonger la vie à mesure qu'elle s'écoule ». C'est en ces dispositions qu'il nous conte une idylle gastronomique (59). où il s'évertue avec la gaucherie d'un homme déshabitué de la joie. L'essai, d'ailleurs, n'est pas heu-
*reux : « Notre salle pittoresque, notre foyer rustique, un
goûter de fruits et de crème, notre intimité momentanée,
le chant de quelques oiseaux, et le vent qui à tout moment
•it dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était assez;
lis le torrent dans l'ombre et les bruits éloignés de la
montagne... » L'intensité de la sensation réveille en lui
le besoin d'absolu, le désir d'infini qu'il devait laisse mourir en lui d'inanition.
Ainsi, abandonnant ses expériences de sociabilité, se attendrissements philanthropiques à la Diderot, cessai de faire l'aumône aux misérables avec le geste des d sœuvrés et de disserter sur la bonté de son valet^ laissai enfm ce nonchalant balancement du dédain à la curiosit» où il pensait recueillir la paix durable, il se redonne à ] nature (63). C'est de cette époque que date sa fougi; alpestre, et sa plus étrange aventure : nous savons pc les notes biographiques de sa fille qu'il se jeta en eff< dans le torrent de la Drance, pendant une excursion a Saint-Bernard : il avait été surpris par la nuit, il se pe dait dans les neiges, c'était sa seule chance de salut et s'en saisit avec l'emportement que les oisifs mett'erît au sports dangereux, dans leur besoin de distraction vi» lente. Une autre fois, pendant la nuit sur le lac, il repassi toutes ses idées d'antan, il fait avec une rigueur pa*^ sionnée son examen de conscience : « Abandonné dai une sorte de repos funèbre au balancement mesuré cj ces ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénj trai de leur mouvement toujours lent et toujours j même, de cette paix durable, de ces sons isolés dans î long silence; la nature me sembla trop belle, et les eai: et la terre et la nuit trop faciles, trop heureuses : la po sible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. Tout à l'heure il se plaignait de ne plus entendre le soi verain langage des choses, depuis que s'étaient tues s< voix intérieures, et le voici maintenant qui écoute lei reproche, il les sent distinctes de lui, supérieures dai leur austère sérénité à ce moi toujours incomplet avide. Il éprouve mieux que jamais son désarroi inte lectuel. Après avoir cru qu'il renoncerait aisément c bonheur pour vivre dans une léthargie douce, il se renaître en lui l'aspiration au bonheur. Mais, comn toujours, à peine a-t-il songé à l'amour que sa pense dévie vers la critique de la société qui entrave l'amou
Ses idées sur la législation de l'amour ont été dév loppées dans un livre paru en 1805. Son principe habitua
garde ici toute sa valeur; rintelligence seule peut redresser les torts des esprits faux : « Toute morale W n'est que justesse, tout est mesure mathématique; cette expression de Platon était bonne : l'Eternel géomètre. Pythagore alla plus loin lorsqu'il dit : « Nos vices et nos crimes sont des erreurs de calcul. » Obermann citait déjà le mot. Livre étrangement inégal que ce livre de TAmour : il contient des pages dignes de Schopenhauer, sur la nature qui semble n'avoir d'autre fm que le mouvement éternel; ailleurs il déborde de cette philosophie douceâtre, licencieuse et moralisante à la fois, dans l'intention du XX'IIP siècle, et qui multiplie avec une gaucherie pédante d'édiliantes inconvenances : tout cela fondu dans une afféterie écœurante, orné de petites coquetteries, de petites mines à la Parny, qui veulent laisser beaucoup à deviner. Et sous cette forme apprêtée, les plus hasardeuses théories sur l'union libre. Plus intéressante demeure la plainte de Sénancour, d'un accent si personnel, sur les souffrances d'un mariage mal assorti : « Perpétuellement avec une femme en qui tout doit inquiéter et plaire, séduire ou repousser, on ignore même si, dans les moments de tendresse et d'épanchement, l'on n'est pas son jouet... On se laisse entraîner par l'occasion (2), sans y avoir réfléchi; l'on se trouve engagé. » Ce regret transparaît encore, au moment où l'on ne s'y attend guère, dans un article sur- M™^ de Lambert, en 1813(3) ; i\ ne consent pas que l'amitié pure, « retenue », puisse devenir entre amants le plus déUcieux des liens. Il en avait fait, sans doute, la malheureuse expérience : « Réduit à s'analyser sans cesse, à ne vous livrer jamais, à n'avoir que des épanchemenls discrets et à vous redouter mutuellement... » C'est le souvenir durable de cette mystérieuse M"* Del*** qui passe de temps à autre en brève 'apparition dans Obermann. Peut-être est-ce beaucoup de sa faute s'il ne l'a pas épousée : et il était de cœur trop passionné, il savait trop peu tirer secours de son esprit,
(1) De l'Amour, secUon IV.
(2) Voir le début de ce chapitre, l'histoire de son mariage. (8) Revue ithilosophlque (suite de la Décade).
pour se contenter d'une nuance sentimentale. D'autr part, il restait, d'instinct, trop bourgeois, trop honnêt aussi, pour briser la contrainte des « préjugés » acquis Il a le délire romantique, mais le bon sens le ramène ras de terre. C'est pourtant vers la théorie de la moral exceptionnelle, du droit au bonheur, que ses déduction le conduisent, et G. Sand en sera ravie : si l'amour nai entre deux êtres de ce qu'ils ont la même perception « de rapports secrets et éloignés des choses (D », ils peuven revendiquer, en face des fantaisies des docteurs, la ne blesse et la sainteté de leur amour, violer les lois pos: tives pour se soumettre à la loi profonde qu'elles sembler chercher en tâtonnant, et que la brève intuition des âme révèle. Mais Obermann se borne à exprimer un désespoi amphigourique; il ne croit pas, il n'ose pas croire en lu Il se traite comme un malade, aux désirs instables 6 violents. Il hante « les paradis artificiels », il recherch l'état factice où le mettent certains breuvages. Y metau moins une exaltation vraiment jeune; est-il romar tique à fond ? Il est plutôt parnassien, par l'impassibilit avec laquelle il se prépare à une ivresse « décente », un demi-désordre. C'est un disciple prodigue de 1 sagesse voluptueuse des Grecs : « Rien n'est plus dou à la raison que de la déconcerter quelquefois. » Il e; virtuose, à moins qu'il n'apparaisse tout d'un coup, dar sa prudence modératrice, comme un peu philistin.
La lettre 65, qui est un tableau d'existence patriarcal les lettres 67 et 68 le montrent en effet préoccupé de st aises avant tout; il n'est pas un de ses actes qui e l'amène à contempler avec satisfaction les mobiles sag< ment déduits où il s'est attaché. La description de s propriété est d'un citadin las de la ville, résolu de ^ faire campagnard pour flatter ses goûts de bien-êtr( Son rêve d'une indépendance absolue, où il aurait coIIj bore par toutes ses pensées à la création continuée d'u monde spirituel, il le sacrifie à l'indépendance relative o peut atteindre en société un homme adroit, sujet des coi
(1) Ici encore le souvenir de Schopenhauer s'Impose.
venances et quelquefois leur maître, puisqu'il sait ce lu'elles valent. De même, il n'espère plus rencontrer ce i)aysa(je absolu, à l'image duquel sa pensée perçante et iure se serait refaite. Jadis, pareil aux solitaires chréliens, en quête des sites les plus propres à tourner leurs imes vers Dieu, il voulait découvrir le décor unique, exaltant et triste, où son âme se serait épanouie en nature et eu vérité. Maintenant, déçu de jamais retrouver l'accord intérieur faussé par les dissonances sociales, il choisit pour terre d'élection la rive orientale du Léman « si vaste, si romantique », « le bord du lac de Genève entre Vevey et A'illeneuve » (i), nous dit sa fille, parce qu'il peut y être indifférent; il jouit là d'une variété tranquille : (( Je n'en jouis guère et j'aurais peine à m'en passer. » Dans ce milieu neutre, auquel il ne peut reprocher ni de contredire ses fortes pensées ni de le fatiguer, il n'atlribura ses maux qu'à lui-même, au vague de ses désirs, à l'illusion de sa volonté; et c'est ce qu'il veut. Voici une cure mieux entendue que celle du début : M // faut que je cherche en moi les ressources qui ij sont peut-être sans que je les connaisse; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins fmie. »
Ainsi Maine de Biran devait écrire en 1815 : « J'éprouve qu'on peut dans la solitude la plus profonde et vis-à-vis de soi-même... être aussi loin de soi qu'on l'est au milieu du monde. » Cet espoir placé sur la vie intérieure, cette inclination nouvelle à croire que la vie intellectuelle n'est pas le tout de l'homme, et qu'après s'être découragé à attendre de la nature contemplée avec ferveur la loi de son bonheur, il lui reste de regarder en lui-même, c'est la marque du XVIIP siècle finissant, et ce sera celle de tout le XIX* siècle. Elle est sur M"" de Staël, sur Gha- • teaubriand, sur B. Gonstant : l'expérience vécue ou le monde admiré dans son ampleur ne sont rien, auprès d'un regard profond jeté sur soi.
: Le manuscrit de M"* de Sénancour dit qu'il allait souvent rêver au rord de la Savlne. dans ce coin si bien nommé le bout du monde. Il trouvait ce site admirable dans une ville (Frlbourg).
Seulement Obermann n'est pas mûr pour cette vie intérieure, à laquelle il vient avec l'allure d'un incrédule : tout blasé qu'il se dise, il est encore avide des choses, il a peur quil en reste une seule dont il n'ait pas eu la déception. Il voudrait se démontrer encore l'universelle vanité: et il n'ose pas tenter l'aventure en vivant, de crainte de reprendre goût à l'objet qu'il veut fuir. Il imagine la vie intérieure d'une manière presque négative; il recommence à discuter les avantages de toutes sortes d'existences où il pourrait s'échouer; il a la faiblesse (74) d'aller consulter un homme qui se déclare heureux, revenu de très loin, et disposant de la vie avec une souplesse ingénieuse. Il a rêve sa vie », il souffre jusqu'à l'angoisse de sentir qu'il n'avance pas d'un pas. A force de s'exercer à l'isolement, de se fermer à la bienveillance émanée des choses simples, pour éviter de se lier à elles par des rapports artificiels, il n'a plus de joies vraies : sa pensée les conçoit et sa volonlé les souhaite, mais elles ne passent plus le seuil de son cœur. Seule l'imagination reste chez lui vivante, riche en symboles fantastiques et en expressions splendides : « Je reste dans un vide intolérable, seul, perdu, incertain, pressé d'inquiétude et d'étonnement, au milieu des ombres errantes dans l'espace impalpable et muet... La navrante harmonie des soirs célestes fatigue les cendres de mon cœur. Le génie qui s'endormait sous ses ruines a frémi du mouvement de la vie. » C'est une faillite: il a cru à « l'existence absolue des êtres », à des choses accomplies en perfection et en plénitude : il n'a vu que des changements sans terme, (( l'action sans but ». Et il parle de la chute de son esprit avec l'accent consterné des prophéties annonçant la chute d'un grand empire.
La guérison va naître justement de cette humiliation de son orgueil intellectuel. Un retour sur lui-même lui aura appris le peu qu'est l'esprit qui veut jouir solitairement de la vérité absolue, et la grandeur de l'esprit qui se donne au labeur humain. Il ne peut demeurer fidèle à l'égoïsme distingué qui l'a tenté : « C'est une nécessité qu'il soit avide de la joie de son semblable; il
n*a d'autre bonheur que celui qu'il donne. » Tout ce qu'il y a de générosité dans la pensée encyclopédique revit au cœur d'Oberinann : il cesse d'invoquer le recueillement dans les pensées éternelles : il préfère s'intéresser à ce qui s'écoule, parce qu'en lui donnant sa pitié il peut être bienfaisant. « Aimons, dira Vigny, ce que jamais on ne verra deux fois. » Il a bien encore des façons de dire qui rappellent l'ancien temps, des sourires contraints, une gaieté crispée en songeant à ces hommes qui surent à la fois, devant le burlesque de la vie, être « adroits, spirituels et généreux ». Mais il sait qu'il est changé : « Je me rappelle que la vie m'impatientait, mais ce souvenir paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi. » Il apprend de Voltaire et de Sénèque qu'il doit se ménager un rôle « expressif », traduire son caractère en actes, et garder jalousement la « considération » qui l'aidera dans sa tâche. A l'écrivain qui prend conscience de sa mission, il faut une vie correcte, digne, qui ne soit un paradoxe ni un scandale. N'est-ce pas Rousseau qu'il désigne ici : « Un homme de lettres en linge sale, logé dans un grenier, recousant ses bardes et copiant je ne sais quoi (probablement de la musique) pour vivre, sera difficilement un être utile au monde. » Sénancour nous est toujours apparu comme un aristocrate, et il le reste, il l'est plus que jamais; il est trop du XVIIP siècle pour méconnaître la puissance de l'opinion, il a trop le sens du ridicule, pour imaginer que la singularité puisse donner une illustration de bon aloi. Et finalement il est trop timide, craint trop de s'affirmer, pour croire qu'il réformerait l'opinion en sa faveur.
Tout le programme de sa vie est en quelques pages, et Inn devine aussi combien ce programme fut maladroitement accompli. Il entreprenait délibérément, avant de saisir le rôle ambitieux de directeur de la conscience publique, d'attirer l'attention sur lui, de se rendre célèbre par un ouvrage agréable. Il y a quelque chose d'enfantin dans cette prudence et quelque naïveté à confier
■■ dessein au public. Est-ce par le livre de V Amour, paru
\ en 1805, qu'il espérait se poser devant le public, comme i Montesquieu par les Lettres persanes (73) ? ce ne fut guère qu'un succès de scandale éphémère et circonscrit. Je l'aime mieux franchement utopiste, qu'affectant les précautions d'un homme pratique. Une fois posé son acte de confiance en l'harmonie invisible, il se met tranquillement à l'œuvre; il a facilement raison du pyrrhonisme, et de toutes les objections élevées sur l'inconnaissable où baignent nos actions hasardeuses : ces pensées qui le décourageaient, cette magie du doute qui le paralysait quand il demeurait enclos en lui-même, elles lui semblent vaines dès qu'il les rencontre dans des théories toutes faites. Il ne flattera jamais aucune école, il parlera « sans crainte de mécontenter une secte ou un parti »; 11 n'attendra ni l'occasion ni le milieu le plus propre à recevoir ses idées : en tout temps cet éclectique ancien, cet errant qui a mis à l'épreuve de sa vie personnelle tous les sys* tèmes des philosophes et qui les a trouvés de nulle ressource, s'adressera à ce que nous appellerons Tesprit cosmopolite, à ce qu'il nomme V « esprit européen »: il se tourne vers « ces lieux... où les idées sont nettes et les conceptions désenchantées, où l'on vit dans l'oubli des prestiges, dans l'étude sans voile des sciences positives et démontrées ». Il pense pour une élite : mais il évite de prendre un ton exclusif et dédaigneux; ce n'est pas lui qui distinguera jamais la canaille et les honnêtes gens, comme Voltaire: il est humanitaire, il croit avoir le sens des besoins profonds et universels. Ce sera le scrupule de toute sa vie, de douter si la philosophie convient au peuple : au moins sera-t-il toujours d'avis qu'il ne lui faut pas en offrir une au rabais, et que d'ailleurs dans les grandes sociétés humaines il existe un haut instinct de sagesse : cet instinct réclame le vrai; le philosophe le maintient s'il s'inquiète, et s'il s'alarme le rassure. A ce propos, il est intéressant de constater que Sénancour. si peu connu chez nous, a quelques rares et fervents lecteurs dans des pays neufs, ou dans ceux où 1 la vie sociale est stagnante, astreint à peine l'individu : en Finlande, en Australie, dans certains Etats de l'Ame-
riqiie du Nord. Obermann contemple le bien qu'il peut faire par sa pensée, mais il est en marge de la société. Contre les passions qui pourraient s'élever, dans son cœur mal réfréné, de la ferveur de l'action ou de l'orgueil de la domination, il aura recours à une habitude de tristesse douce et renonçante; sa royauté intellectuelle sera toute recueillie : « L'homme né pour gouverner est juste et absolu: désabusé, il serait plus encore : il ne serait pas absolu, il ne serait pas le maître, il deviendrait un sage. » La Bruyère parle ainsi, à la fin du chapitre du "^Térite personnel (i).
Te sais bien qu'après ces belles résolutions, il y a encore dans son histoire quelques pages de pur dilettantisme: d'autres d'imagination folle, et notamment, dans la lettre 85, un songe où il a vu un cataclysme effroyable à souhait. Tantôt il s'enlise dans la recherche raffinée du bonheur, tantôt il a des désirs d'énergie démesurés, ^îais cette incohérence s'apaise et s'harmonise sous une influence qu'il nous laisse deviner très forte, et, dans le souvenir au moins, très continue. Si énigmatique, si gauche dans tout son livre quand il fait de fuyantes allusions à ses mésaventures sentimentales, si incapable d'ordinaire d'exprimer le charme féminin, il prouve à la fin qu'il l'a vivement ressenti, et que chez lui Tintelligcnce ne s'isole pas loin du cœur : comme elle a été nfteinte dans ses misères, en son apaisement grave elle
rassérène et s'affermit. Il se rappelle la sœur de Fon- >rilbe. cette M"' Del*** qu'il a aimée d'un amour contrarié, et qu'il vient de revoir, malheureuse elle-même, d'un mallieur qu'il ne nous dit pas. Sans effusions lyriques, il avoue i^ue sa tristesse sans révolte l'a persuadé de vivre : « Cette force désabusée, avec ce calme de la dou- '^Mr qui lui va si bien... ces chagrins sans humeur... ce
irire des peines cachées.... cp découragement dont on •Jcrinjirne Taffiiction... : tout cela est plein d'harmonie et n'appartient qu'rà elle. L'adversité est bonne h qui la
r\o ainsi » Il soupçonne enfin que la douleur cultivée
1) - Le sage guérit de l'ambition par l'ambition môme... »
— redonne des fruits de grâce et de bonté; il consent qu*elle ait un sens. Il écrirait volontiers, comme M"' de Staël (D, que « le désespoir moderne vient de ne plus croire au surnaturel dans le malheur, à une puissance qui s'intéresse au moins à nous pour nous persécuter. » Et la bienveillance méconnue des choses lui gagnant l'âme, sa méditation suit le rythme d'un grand spectacle naturel; les idées se prêtent aux images, comme si le caractère aimable ou tragique du paysage l'aidait à mieux percevoir tous les aspects de sa pensée courageuse et triste sans remède. La ferveur morale anime ses dernières confidences; il s'est délié de la peur d'être dupe : « C'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peutêtre... Périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit avec justice. » C'est l'enthousiasme de Kant, sans la foi.
Aussi ne nous attardons pas à ses suprêmes rechutes; c'est bien d'une conversion qu'il s'agit cette fois-ci : « Il me faut y penser un jour de plus, un seul. Cela flnira puisque je l'ai résolu... Je ne suis pas attristé, mais ému par une sorte de stupeur et de lassitude. » Ainsi parlent toujours ceux qui viennent de se renoncer : ils s'étonnent de trouver si peu de joie dans leur sacrifice, mais ils le maintiennent. En acceptant de vivre de la vie commune des hommes, en se limitant à ces « palpables vérités » qui nous éclairent le chemin quotidien. Obermann garde le sentiment du u vrai essentiel « qui est l'horizon lointain et sombre sur lequel se profilent nos pensées claires. Il ne se mutile ni ne se diminue : mais il ne songe plus à mettre un accord exact et constant entre les moindres démarches de sa volonté, pressée d'agir pour subsister, et ces mouvements profonds où se révèle une vérité immuable, supérieure à la vie sociale. Il mènera son labeur danf? l'obscurité : ses derniers mots sont d'un Schopenhauer, d'un sage hindou qui aurait accepté de vivre, en conservant inaltéré le sentiment de l'universelle va-
(1) Littérature, V* partie, p. 114.
nité. La volupté de la contemplation lui laisserait un remords et tournerait à Tanxiété : « Si j'arrive à la vieillesse, si un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu'on place ma chaise sur l'herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, ahn qu'en laissant la vie qui passe, je retrouve quelque chose de l'illusion infmie (i). »
La volonté de Sénancour était qu'Oberniann ne fût jamais publié de nouveau; il renonçait au roman et faisait bien : il excelle à dégager des faits matériels la vie idéale, il ne sait pas rendre dramatiques les événements réels. Obermami est, nous l'avons bien vu, un journal de penseur avec des parties de poème. S'il s'en était cru capable, il aurait entrepris, nous dit-il, une œuvre du genre de Clarisse. L'Isabelle, qu'il donna beaucoup plus tard, est simplement un livre ennuyeux et plat. Mais il avait songé, sans y donner suite, à une seconde partie d'05e?mann, dont un article (2), paru en 1812, peut nous donner idée : a Quoique les suggestions enivrantes d'une haute prospérité soient aussi dangereuses pour la raison que la fatigue d'un malheur opiniâtre, c'est surtout en considérant l'homme dans de longues infortunes que l'on sentira facilement combien les idées vulgaires dénaturent ; les choses. » Ceci ne fait encore penser qu'au premier Obermann; Sénancour laisse voir un peu d'amertume, dans la suite, contre le public qui juge de tout par imagination : pense-t-il à Chateaubriand ? C'est fort probable, connue il y pensera encore dans un article d'août 1813, sur le style, où il oppose la « force », la « grandeur et la retenue, quelquefois le vague et l'incertitude » pleine de « sublime » d'une sensibilité universelle, aux images éclatantes où déborde une sensibilité purement passionnée. Pense-t-il aussi à IM^"* de Staël ? Bien qu'il ait maintes fois affiché ses sympathies pour elle, et qu'il l'ait notam-
(1) Cf. Hugo (A Villequier) : « Maintenant que Je puis... examiner en mol les vérités profondes et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ».
(2) Dissertation sur le roman. Revue philosophique.
ment défendue contre M'"'' de Genlis, il a pu remarquer à propos d'elle que a les peines les plus amères » intéressent peu (( si celui qui les a subies n'a pas aussi à parler... des événements célèbres qui changèrent sa destinée. » Il plaint u les âmes élevées que tout le monde méconnaît » et qui, avec « de justes prétentions que rien d'extérieur n'autorise » sont livrées « à de misérables sollicitudes » et regardent « le temps s'écouler dans une détresse uniforme » : âmes vastes « à qui les grandeurs n'eussent pas suffi. » Et il ajoute enfm : « Ce n'est pas tout ce qu'un homme pourrait souffrir, au miUeu des avantages apparents et des promesses de notre industrie prodigieuse... Le modèle dont j'aurais presque osé tracer quelque image » serait l'homme de génie qui saurait exercer une grande puissance sans succomber au prestige de l'ambition, qui trouverait en soi des ressources dans la situation la plus désastreuse, et saurait « perfectionner le monde ».
Cette idée mystique d'un régénérateur du monde, Ballanche l'a reprise, et, dans la tradition, c'est à lui qu'elle appartient.
A ces hauteurs, toute réalité est éliminée du roman, et le poème philosophique commence; le culte ainsi entendu du moi, le recueillement intérieur, la méthode de vie qui consiste à méditer sur tout événement comme sur une résultante sans se distraire à contempler sa forme visible, mènent à la psychologie des états exceptionnels de l'âme, de l'état prophétique surtout, ou plutôt ils suppriment toute psychologie puisqu'ils dédaignent l'analyse, et ne cherchent qu'à étendre hors de toute mesure la conscience individuelle, assez ample et complexe pour embrasser et pénétrer l'avenir.
Prenons garde seulement qu'Obertuann, si peu roman soit-il, nous est un témoignage de l'influence du roman nouveau sur la pensée philosophique : et il offre un exemple extrême de ce que peut devenir le roman chargé de philosophie. Il ne s'agit pas pour lui de prouver quelque chose, dogmatiquement, en déduisant les événements et en faisant que chacun d'eux marque d'une
ti.iiiiière sensible les étapes de la démonstration : nous n'avons pas en Ubernianu le spectacle d'une pensée qui s'est ressaisie après un grand trouble, et qui repasse en clair des émotions confuses : nous assistons à ce trouble môme et à cette confusion, et nous voyons lentement se dégager une résolution qui sera le début d'une vie nouvelle. Hien de moins prédicant que le roman dVbermann, et cependant rien de plus moral : il est bien ce que demandait ilousseau, une pièce de comparaison pour l'étude du cœur humain. Ce n'est pas une philosophie toute faite mise à la portée d'un pubUc sans culture sous forme de récit : c'est une philosophie issue de la vie, et nous fermons le livre avec l'impression que la philosophie ne sapprend pas en raisonnant, que chacun de nous a la sienne en soi, et qu'il dépend de lui, par une méditiition attentive et recueillie sur les éléments de sa vie propre, d'arriver ,à la connaître, à s'en faire une force; une pensée vague demeure une faiblesse, — dès que nous l'avons regardée en face et forcée à se préciser, elle peut rester une souffrance, mais elle devient énergique. Je ne sache pas que l'on se préoccupe beaucoup, si ce n'est par une curiosité que le caractère même des plus récents penseurs a stimulée, de connaître l'influence de la vie privée de Descartes ou de Leibniz ou de Kant sur leur système : on verrait plutôt qu'ils ont tendu à absorber leur vie individuehe dans leur philosophie, à mettre dans leurs mœurs le plus de pure intelligence possible. C'est que pour eux la pensée était supérieure à la vie, et c'était par un effort de l'esprit que la pensée pouvait être infusée dans les faits de l'existence matérielle, pour les ordonner et les ennoblir. Si Rousseau a émis une idée forte et riche en effet, c'est que toute pensée est dans la vie à l'état diffus ou latent, et que toutes les ressources de la vie ai en nous, dans notre moi intime et non dans le vaste monde : c'est là une idée toute religieuse, mais il l'a sécularisée. Désormais, les philosophes abondent, pour qui la recherche de la vérité prend un caractère dramatique : j'ai cité plusieurs fois Maine de Biran; sans venir jusqu'à Stuart Mill et Amiel, on pourrait nommer Jouf-
froy, dont la Nuit fameuse est de 1813, et plus encore Ballanche : sa philosophie n'est qu'une émanation de sa vie intime, son système qu'une vue élargie et généralisée sur sa destinée propre.
Une étude sur le lyrisme philosophique m'entraînerait trop loin, il y faudrait faire entrer toute la littérature prophétique, depuis le Philosophe inconnu Jusqu'aux Paroles d'un croyant et Ahashvérus, en passant par la Vision d' Hé bal, de Ballanche. Je veux seulement faire remarquer que la forme autobiographique du roman, en le dégageant de toutes les conventions, en fait le genre le plus libre et le plus souple qui soit, et, par cela même qu'il peut accueillir le moi humain tout entier, le genre où se traduit le mieux la richesse et l'unité d'une littérature, celui qui montre le mieux la transition possible entre tous les genres; au lieu de laisser le travail de la réflexion ou de l'art s'isoler dans des tâches qui deviendraient à la longue artificielles, l'autobiographie leur rappelle leur matière commune, et leur montre que, dans l'existence d'un seul être, tout ce que les genres httéraires connus exploitent, à leur manière un peu abstraite, tout ce qu'ils se distribuent les uns aux autres, se trouve rassemblé et condensé. L'autobiographie rafraîchit ainsi la pensée et l'art; elle renouvelle ce qu'il y a en eux d'humain. La beauté et la tristesse de la vie se seraient perdues, si des hommes comme Obermann n'avaient paru pour montrer dans toute son étendue une âme des temps modernes. Leurs confessions ont fait comprendre que toute la matière morale de l'humanité n'était pas gardée dans quelques vieux livres : la génération contemporaine s'est reconnue en eux comme une personne nouvelle. Et de même que les Conjessions de saint Augustin étaient l'aspiration de la société païenne vers une religion de pureté et de pitié, les Confessions du XIX^ siècle commençant, après le grand espoir déçu du XVIIP siècle en la vertu de la pensée abstraite, c'est l'aspiration d'une génération inquiète vers une religion sociale. Entre toutes, ceUe d'Obermann est la plus métaphysique, la plus profonde, celle où se reconnaît le plus
nelteinent rintime solidarité de la vie réelle et des formes les plus élevées de la pensée.
C'est le lieu de dire brièvement ce que fut chez Ballanche cette solidarité. Entre Obermann et lui, les différences abondent : il était religieux, il fut ami de Lamennais, que Sénancour, irreligieux de volonté jusqu'à la lin, mettait parmi les rhéteurs avec Chateaubriand. Mais il a osé ce que Tesprit timide de Sénancour avait toujours rêvé : il a mis en forme l'idée de pahngénésie sociale. Si Sénancour, pour les hommes de 1830, n'a jamais été que l'auteur méconnu d'Obermann, c'est que Ballanche effaçait complètement ses « Libres méditations ». Sénancour eut beau faire, il en demeura toujours à des états d'âme; le système qu'il n'eut pas l'audace ou la force de construire, Ballanche l'a émis. Il avait publié, en 1801, un livre sur « le sentiment » qui, pour la forme, antidogmatique, digressive, rappelle les Rêveries de Sénancour. Dès 1809, il tient son idée : l'histoire de sa vie lui apparaît comme symbolique de celle du monde; elle a trois phases : la déchéance, le combat, le relèvement par l'expiation. C'est ce qu'on voit dans des fragments qu'il a laissé publier en 1819, contenant « des souvenirs fort tristes » (*), dit-il, et qui n'étaient point faits pour recevoir ce genre de publicité. » C'est l'histoire d'une épreuve d'amour, si l'on peut appeler une histoire une suite de méditations correspondant aux moments heureux ou malheureux d'une passion. Le bonheur entrevu n'a été pour lui « qu'une nouvelle ruse de l'espérance ». Il a mieux compris ensuite la nécessité mystique de la souffrance : (( Nous serions bien moins étonnés de souffrir, ^' nous savions combien la douleur est plus adaptée à tre nature que le plaisir. L'homme à qui tout succède selon ses vœux oublie de vivre. La douleur seule compte dans la vie, et il n'y a de réel que les larmes. » C'est presque le mot de M™* de Staël. Et encore : « Nulle '•'éature n'est seule pour la douleur, elle souffre et elle
1) Edition de 1830. La Visite d la Grande-Chartreuse, avec M. et M" de Chateaubriand, en 1804, et les Adieux à Borne, en 1813. furent publiés avec ces fragments.
fait souffrir... » Il faut que tout homme tôt ou tard désespère ceux qu'il aime ou qu'il soit désespéré à cause d'eux : et Ballanche, au lieu de conclure comme Benj. Constant qu'il faut s'épargner mutuellement la douleur, dit qu'il faut nous abreuver d'affections, au risque de trouver la douleur toujours. La « sublime Clarisse » lui revient en mémoire : il en parle comme si elle avait existé; pour racheter une faute unique, il ne lui a pas suffi de se repentir et de souffrir, il a fallu la honte. Et bien longtemps après ces souvenirs, qui sont de 1808- 1809, Ballanche ajoutait, le 31 mars 1830 : « Ai-je vécu ? ai-je seulement rêvé ? Et je suis certain que c'est toujours moi I moi divers et le même, moi successif et identique I » A travers toute sa vie, si active intellectuellement, il a subi une continuelle initiation qui l'a maintenu calme devant sa destinée, et qui l'a rendu clairvoyant sur celle de la société. Il n'a pas cru que son malheur dût l'isoler : tout n'est-il pas incomplet ici-bas ? C'est un Obermann croyant.
Charles Nodier est, avec Ballanche,^ le seul écrivain contemporain qui sut dignement apprécier Obermann, et qui même s'avisa de son existence. Nodier, qui est un représentant du werthérisme (i) en littérature, n'a pas créé un type : il a eu des enthousiasmes, de la verve, une imagination fantastique, brillante, peu profonde. Nulle part les souvenirs d'enfance n'ont eu plus de charme que dans ses Nouvelles : et ce serait un travail intéressant, mais qui sort de notre plan, de suivre à travers ses œuvres, d'une si capricieuse inspiration, la trace de sa vie réelle. Son action littéraire se place en 1820, quand il est nommé bibliothécaire de l'Arsenal, et quand le premier cénacle se forme autour de lui. Mais, tout en remarquant que l'imitation des littératures étrangères, l'art du pastiche ont tenu chez lui plus de place que les émotions vraies, il faut le nommer parmi les initiateurs de la littérature personnelle, ne serait-ce que pour faire
(1) Voir quelques observations pour servir à l'iiistoire de la nouvelle école littéraire, préface des Dernières aventures du jeune d'Olban, repubUées en 1835.
î-essortir une fois de plus combien l'intensité du caractère
-t un élément nécessaire de l'autobiographie qui crée les types.
Les Proscrits sont de 1802, le Peintre de Salzhourg est (le 1803. C'est dans les Tristes i^) qu'il a exprimé son ulmiration pour Oberniunn.
Sa vie n'a pas été si tragique que le pourrait faire
roire le livre des Prosc7i,ts. Il avait, en effet, conspiré
un lie le premier Consul, et il avait fait de la prison. Mais il prenait les événements avec esprit, légèrement; <e qui nous intéresse maintenant dans cette nouvelle,
est le rellet des faits contemporains sur un esprit distingué, élégant, monté par des lectures, sur un homme jeune, ayant le goût de l'action et de l'aventure, obligé :'cir un régime autoritaire à contenir une énergie qui se
loit piolonde un moment parce qu'elle est contredite; ■l nous y voyons aussi pourquoi sa confidence, et toutes celles de même nature, devaient demeurer sans écho : (( J'ai fait un livre avec mon cœur. Ne le lisez point, géné- ' atiun d'heureux qui allez parcourir une carrière. » No-
iier n'était donc pas dupe: il sentait que l'ambition faisait tort aux peines cachées, et il parlait pour quelques âmes fi'oissées par la violence des temps, par la brutalité vul- Jd'ive que tant de gloire dissimulait. Parmi elles était Sou lié, qui devait, vingt ans plus tard, devenir l'ami de Nodier, et qui Usait son roman à Bordeaux, en 1802, avec
■nthousiasme.
Les livres du Proscrit, c'est Shakespeare (2)^ la Bible, le Messie de Klopstock, Montaigne, Richardson, Rousseau, Sterne et Werther surtout : son ami Franz^ le fou iucide, en garde un exemplaire dans une boîte d'ébène • nveloppée de crêpe, et Stella, son amante, l'a toujours avec elle. Il affecte une sensibihté démesurée : « Je ne pouvais pas suffire à toutes mes sensations..., mon cœur éprouvait cette espèce d'étreinte qui le resserre sans le blesser. » Depuis qu'il a ouvert « le livre fatal », il croit
(1) Mélanges tirés des Tablettes d'un suicidé, 1806.
(2) En 1801, Nodier publiait à Besançon des Pensées extraites de Shakespeare.
être « vêtu de la robe de Nessus. » Il est religieux avec passion, bien qu'il puisse voir un athée sans horreur; il croit dans les harmonies morales. Les satires de Werther contre la société formaUste deviennent chez lui d'emphatiques provocations aux « fiers dominateurs du monde ». Il se lance dans le pamphlet politique. En amour, quand il ne se laisse pas aller à la douceur un peu molle, à l'enchantement enfantin que Nodier a su le mieux peindre, il aime le tumultueux, l'orageux; les scènes de passion s'écoulent au milieu des éclairs, a Mon imagination se reposait de ses tempêtes dans celles de la nature. » Il fait son réquisitoire contre le mariage, tout comme Obermann et avant lui: mais il convient que c'est un paradoxe, ayant trop d'esprit pour être lyrique à fond. De même il a trop d'idylle dans le cœur pour être jamais tragique : il fait penser toujours à un enfant qui jouerait aux sentiments gigantesques. Quant à la psychologie, elle n'existe pas ici : il est impossible de comprendre comment Stella, étant ce qu'elle est, a pu trahir pour le proscrit son mari, banni lui-même et se consolant dans son amour : elle absout son complice, elle se condamne, et lui ne trouve qu'un mot à lui répondre : « Stella ! » On est bien surpris d'apprendre par la Lettre du Solitaire qu'il était utile, en des jours de corruption, de faire « le tableau des malheurs qui ont suivi une passion illégitime ». L'œuvre nous semble de moindre portée. Ce sont les essais sans lien, pleins de réminiscence, d'un jeune homme, grand liseur et épris des littératures du Nord. Le Peintre de Salzbourg, journal des émotions d'un cœur souffrant, nous fait la même impression : c'est un pastiche de Werther, « du roman allemand, dit plus généralement Nodier; inspiré surtout par le Chant de Schwartzbourg, de Ptamond. » C'est sous ce dernier titre qu'avaient été imprimées en 1789 les Aventures du jeune dVlban. Son héros, selon la préface de 1840 (i), est l'homme avec lequel il s'était identifié à vingt ans : il ne cache pas que c'était de la pure suggestion littéraire;
(1) Le peintre de Salzbourg a été réédité en 1820, 1832 et 1840.
nais il laiL du^si remarquer qu'au temps où son livre )arut, temps peu sentimental, où les idées de fortune iiinaient, il avait « un mérite de révélation ou d'insl qui n'était pas encore comnmn. » L'empire de « cette merveilleuse Allemagne » ne s'étendait alors que sur quelques jeunes gens exaltés et quelques femmes nerveuses. I! s'agit bien encore ici d'un proscrit, mais dompté. Il fait songer d'avance à ce Maxime Odin, où xNodier s'est peint beaucoup plus tard dans ses souvenirs de jeunesse, à l'un de ces romanesques qui arrivent a dépaysés dans le monde, étrangers à la langue qu'on y parle, à la loi des nécessités qu'on y subit..., d'une sensibilité crédule », et qui se font une vie d'illusions. C'est un « averti »; il a reçu de bonne heure la révélation qu'il n'aurait rien à attendre de la société, et qu'il lui faudrait s'en retirer, sous peine de devenir l'artisan de son malheur; il offre donc avec Obermann de très précises affinités. Il aime comme lui l'analyse raisonneuse : l'observation est volontiers subordonnée à la preuve de quelque vérité morale : « Dans ces bouleversements qui désolent la création, il y a un baume pour les plaies du cœur, parce que nos afflictions sont absorbées par des afflictions si augustes, et que notre compassion est obligée de se répartir sur un monde. Tout à l'heure, par exemple, je m'ideniiflai avec cette nature souffrante, et je l'embrassais tout entière de ma pitié. J'ai essayé de me maintenir dans cet état; mais depuis que je souffre seul, il a bien fallu que ma pitié réagît sur moi-même. » C'est un effort de volonté et de logique. Ailleurs, se souvenant comme Obermann de Cabanis, il dira que toutes nos sympathies sont des conséquences de notre organisation physique. Comme lui encore il lance l'anathème ironique contre les hommes civilisés qui croient avoir tout apprécié, mesuré, prévu, mais qui ignorent tout de la vie intime où les rapports factices, les proportions convenues sont abolies; il se révolte contre les préjugés sociaux en matière d'amour. Il aime, comme Obermann, la nature froide, désolée, sévère, celle du Nord. Et quand il s'écrie : « Je souris de pitié aux soins que les hommes
se donnent... Mon cœur veut des émotions inégales et distraites, une manière d'être diverse et fortuite parce qu'il a observé qu'il gagnait plus sur ce qu'il laissait au hasard que sur ce qu'il donnait à la prévoyance »; il fait encore penser à Obermann dans ses accès d'épicurisme. Mais sa théorie du suicide est de Werther; il « ne peut tomber sans entraîner toute une création dans sa chute, et le dernier soupir qu'il exhale met en deuil toute la nature ». Et il défend, enfin, le cloître par les mêmes raisons qui poussent Obermann à désirer la solitude: la manie de la perfectibilité sociale en est exclue, et les impressions primitives s'y conservent : « Cette génération se lève et vous demande des cloîtres. » C'est là qu'elle peut trouver encore un sens à sa vie, sous un gouvernement qui ne laisse rien au hasard, et qui fixe l'avenir à cette génération « nourrie de la moelle des Hons », spectatrice en sa jeunesse des plus grands événements politiques. Mais ce n'est pas au cloître qu'est allé Nodier; il est resté dans le monde et s'y est fait, vers la trentième année, un bonheur paisible et durable. Il n'avait pas attendu si longtemps pour se défendre contre la maturité précoce, pour éloigner de lui délibérément les épreuves qui approfondissent et désenchantent l'âme, flétrissent le cœur, ou lui rendent, s'il en sait triompher, une vigueur plus belle que celle de la jeunesse : « Je n'avais pas vingt ans (en 1800), devait-il dire dans Séraphine, que je résolus de mettre un clou à ma roue, comme dit Montaigne, et de ne plus vieillir d'un moment. Je m'en suis assez bien trouvé; mais j'aurais mieux fait de m'arrêter à douze. » Et dans Clémentine il dira qu'il a les portraits en horreur. Il n'a donc songé, ni à développer en lui par la culture et l'attention un être d'une vérité supérieure, ni à se peindre jamais dans l'attitude définitive de sa vie. Voilà pourquoi ses Nouvelles^ si pleines qu'elles soient de ses souvenirs, n'entrent pas dans le cadre de l'étude que nous poursuivons. Regardons les Proscrits, Le Peintre de Salzbourg comme de curieux divertissements littéraires, qui datent; ne les mettons pas parmi ces
u livres qu'un grand penseur ou un poète comme Oberniiiun tire de la substance la plus vhante de son âme (D. lient' était connu quand parut Obermann^ et aussi Valérie, qui est de décembre 1803, et Delphine, qui est de 1802. En étudiant d'abord Obevniann, nous avons vu tout de suite la forme absolue que peut prendre l'autobiographie, en tournant au journal philosophique. Nous analyserons l'une après l'autre les deux monographies sentimentales de René et de Valérie. Nous passerons ensuite à Delpliine, que nous rattacherons à Corinne; il y a entre ces deux œuvres une telle continuité qu'on ne peut les séparer; Adolphe leur est aussi trop uni par iinspiration originelle, pour ([iie nous n'en abordions pas l'étude aussitôt après.
Nous réserverons les œuvres de M""^ de Souza, pour montrer qu'elle a maintenu de 1793 à 1808 la tradition du roman d'analyse ou du roman intime, et l'a menée jusqu'à M™* de Duras qui la reprendra. Quant à M™® de Gharrière, nous choisirons dans son œuvre assez étendue quelques pages parmi les plus expressives, quand nous chercherons à déterminer son influence sur Benj. Constant. Enfin nous verrons chemin faisant quelle action, favorable ou contraire, put avoir sur le roman autobiographique la production littéraire contemporaine.
1) Nodier avait 22 ans en 1802; en 180'!, Sénancour en avait 34.