CHAPITRE VI
CHATEAUBRIAND — René
C'est la marque de René, d'être, comme Werther, tourmenté de souffrances qu'il s'est données. L'individualisme avait été pour Rousseau le grand remède à tous les malaises qui prennent les âmes faussées par la vie sociale; en retrouvant son être véritable, l'homme rencontre aussi, selon lui, les grandes notions sur lesquelles se fonde la vie morale : les questions troublantes cessent de se poser, l'utilité ni la beauté de l'existence humaine ne sont plus mises en doute, tout s'éclaire d'une corliiude qui ne peut plus manquer, car elle ne dépend pas d'une construction de l'esprit. Bien loin de se sentir '^^eul en lui-même lorsqu'il s'y recueille, et de se devenir bientôt à charge, le vrai disciple de Rousseau, s'il en pouvait être un parfait, se débarrasserait de ce que le perpétuel souci de soi-même, de l'avenir, de l'attitude à prendre au milieu d'un monde mal ordonné et tyrannique, a d'accablant pour l'homme ordinaire. L'amour de soi, bien entendu, que Rousseau distingue bien de l'amour-propre, se confond avec l'amour de toutes choses pour soi, hors des fins utiUtaires ; c'est un acte de confiance universelle. Ce qui manque à René pour connaître ces joies, c'esl la foi. Le monde qu'il découvre en lui n'a rien qui le rassérène, c'est une source de nouvelles peines, c'est plutôt la révélation de la souffrance même, puisque René n'a jamais connu les chagrins qui naissent à l'occasion des événements extérieurs. Le repliement sur soi, qui
était l'attitude élue de Rousseau sur la lin de sa vie, c'est celle de René dès qu'il commence à se sentir vivre.
Aussi dit-il bien qu'il n'a pas à raconter « les aventures de sa vie puisqu'il n'en a point éprouvé ». Gomme il « ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même », son histoire se borne « à celle de ses pensées et de ses sentiments. » René répond donc exactement au souhait de NP* de Staël, lorsqu'elle demande une œuvre d'où soit exclu « tout événement romanesque ». 11 s'agit d'ouvrir les yeux sur une vie intérieure où les choses n'ont jamais marqué de violentes empreintes, et ce monde est cependant agité, troublé, plein d'une force vague qui ne sait à quoi se prendre, qui se tourne en angoisse et en mépris de tous les objets offerts en séduction aux énergies vulgaires. C'est l'ennui, et l'impuissance à guérir l'ennui, l'immensité du désir, qui n'a jamais été mis à l'épreuve ni réduit aux mesures de la réalité, et qui s'étonne si le monde extérieur, malgré sa variété, vient s'anéantir en lui dès la première prise. La volonté saine, celle qui accepte une tâche limitée et se règle elle-même, est absente. Mais René, comme Werther, veut avidement saisir tout ce que lui présente de prestigieux et de fascinant sa fantaisie ou la nature contemplée, et s'en rendre maître. Il voudrait se donner un témoignage absolu de sa puissance créatrice, et que le Ilot des sensations innombrables, bien loin de le rendre oublieux de soi-même en dissolvant sa force d'attention, exalte sa faculté de connaissance intime. Et quand il a cru se contenter, en variant à l'infini les richesses d'une sensibilité qui devant rien ne se réserve et donne à tout son empreinte propre, il s'aperçoit que le sentiment dominant demeure encore en lui d'une absence inexprimable, d'une tristesse que nulle activité, si tumultueuse fût-elle, ne saurait distraire. Ainsi, le règne intérieur d'une faculté régulatrice, qui met l'harmonie entre nos tendances et nous guide à travers nous-mêmes, cet équilibre obtenu par un perpétuel échange entre le dehors, — qui nous rend la notion d'une réalité féconde toujours prête à nous renouveler, — et la conscience qui s'affirme
dans la pleine possession de soi, ce double mouveuîcnt d'expansion et de recueillement qui lait la vie normale de tous les êtres, manque à René, et lui manque parce que le souci du moi Tencombre et fausse en lui toute perception. Dans cette âme inquiète, qui s'émeut tout entière au moindre ébranlement, il n'est pas d'émotion qui ne se propage infiniment et ne s'amplitie hors de toute mesure; il n'en est pas non plus qui ne laisse apiès elle un goût de néant. Il voudrait accomplir un acte dans l'absolu, qui fût d'une incomparable valeur, et conmie il sait que ce ne peut être un acte positif, il se donne le change, en mettant ses forces à l'essai dans une épreuve qui est la négation même de la volonté. Si la vie monastique, en effet, séduit un moment René, c'est qu'elle est l'extrême renoncement, le refus total de tout ce qui est fini, et l'amour de la mort en ce qu'elle a d'absolu et d'irrévocable. Faire de la vie une méditation solitaire et incessante de la mort, c'est déjà n'être plus soumis au règne du relatif.
René ne s'arrête pas là cependant, parce qu'il est, comme Werther aussi, un artiste, et qu'il lui suftil, pour reprendre goût à la vie, d'être un moment rempli par une sensation forte. Sur cette décision, il ne s'explique pas longuement. Les pensées qu'il exprime, et qui sont le terme apparent d'un profond développement intérieur, échappent à l'analyse; il lui plaît qu'il y ait du mystère à leurs origines; ses peines ne sont pas de celles dont on peut dire les causes : u Nous tenions cela de Dieu ou de notre mère ». C'est une disposition innée, que les choses n'ont pas faite, mais qui réagit sur toutes choses : î âme se détermine par ses raisons, qui ne valent rien pour une raison étrangère, et qui lui sont impénétrables. Aussi pourrait-on dire qu'en cette confession la part de la psychologie est nulle, si l'on prenait le mot au vieux sens classique, comme un effort pour découvrir l'invariable logique du sentiment, et pour fixer les traits universels par où se ressemblent tous les hommes. « Personne n'a souffert comme toi », dit Charlotte à Werther, et pour René aussi, c'est le seul fait digne d'attention; il n'y a
pas deux sortes semblables d'émotions, et les siennes
vont au-dessus de toutes celles que puisse jamais recevoir une sensibilité humaine. Le résultat immédiat c'est le lyrisme; exprimer ses sentiments, ce n'est plus pour René les rendre clairs, en distinguer les mobiles et les elTets, c'est leur laisser prendre l'une après l'autre toutes les lurmcs qui peuvent les rendre plus faciles à communiquer, c'est donner, par les images et les symboles, une sensation aussi prochainement que possible équivalente à rimpression intime dont il veut rendre la force plutôt que d'en définir l'exacte ligure; le classique cherclie un équivalent intellectuel, le lyrisme transpose l'émotion, du cœur où elle demeure inaccessible, à l'imagination qui en offre au moins le mirage, et cela nous donne l'idée de choses infmiment précieuses, que loute expression dégrade un peu.
K'y-a-t-il pas cependant de l'analyse dans le récit de la jeunesse de Chateaubriand ? n'a-t-il pas noté quelques événements dont l'influence fut sur lui définitive, par exemple la mort de son père, et plus généralement l'empreinte constante de ce milieu monotone où s'est lentement et pour toujours modelée son âme ? Méfions-nous d'attribuer à Chateaubriand une tournure d'esprit qui est à nous, et d'imaginer qu'il nous offre lui-même la méthode selon laquelle nous sommes tentés d'étudier son œuvre. Il est bien vrai que, dans René, il apparaissait pour la première fois que les choses les plus habituelles, les plus méconnues par l'observation superhcielle, sont en réalité les causes les plus profondes du caractère, que rindividu pris abstraitement est une simple conception de l'esprit, et que si la science de l'âme consiste bien à poser les lois générales des sentiments, ces lois sont beaucoup plus obscures et irrégulières que les raisonneurs ne l'imaginent; il apparaissait qu'il existe des liens invisibles, des ressemblances impossibles à déduire ou
formuler logiquement, mais saisissables à l'intuition, entre les milieux et les individus, et que les sentiments forts et invincibles, destinés à donner leur nuance commune à toutes nos émotions, sont faits d'une niasse
innombrables d'infiniment petits, que nous sommes dépendants d'un passé tenace et de mille souvenirs à peme conscients, mêlés au fond de nous et recevant Tun de Tautre, dans notre volonté que ne peut réformer l'analyse, une puissance insurmontable. Mais si c'est là de la psychologie, c'en est une toute nouvelle; elle tend à détruire son propre objet, qui est l'individu; elle l'éludie comme un produit, comme le point de passage d'influences actives qui se réfléchissent et s'accordent dans une harmonie éphémère, ou se heurtent en des conflits d'où ne peut émaner rien de ferme. Est-ce bien là ce que voulait Chateaubriand? l'individualisme à outrance peutil aller avec cette négation de l'individu ?
Chateaubriand ne s'est pas posé la question. Il ne s'aperçoit pas que plus il étend sa conscience à des onjets divers et se fait voir comme un résumé de l'univers qu'il contemple, plus il met en doute son existence comme individu indépendant et libre. Il croit à ce qu'il tient « de Dieu », bien plus qu'aux sentiments acquis parmi les choses. Il a été créé avec une âme grande; avant toute épreuve cette âme, à cause de sa nature même, étafl, faite pour recevoir plus de douleur qu'une petite. Voilà le fond. L'immense intérêt et l'admiration sans critique qu'il a pour lui-même le dispensent une fois pour toutes de s'inquiéter s'il existe. Il nous est loisible d'expliquer Chateaubriand par son milieu, et de penser que son exemple même nous y engage, — Chateaubriand répondra toujours que son propre génie a réagi contre ce milieu d'une manière inexplicable, et que s'il a souffert de la plus merveilleuse des douleurs, c'est pour être né avec le signe de la douleur.
Mais il ne se contente pas que son mal soit individuel; il veut qu'on reconnaisse en lui le symbole de sa génération. Il était élu pour en donner l'expression la plus profonde. Seulement, ce n'est pas la douleur humaine en général dont il contemple l'image en lui, c'est l'angoisse intellectuelle, résultat, nous dit-il, de la philosophie du XVIIP siècle : « De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs, tout était subite-
iiit^nt descendu à la souplesse de Tespril, à l'impiété, à la corruption ». René, disposé par sa nature déj^ et son éducation aux plus dissolvantes tristesses, ne peut se ressaisir et so régénérer dans la société. Il n'y rencontre plus cet ordre solennel, ces croyances solides, ce majestueux ensemble de certitudes et de devoirs qui imposaient à la volonté une direction, et ne lui laissaient plus le temps de douter de sa force propre. Il n'acquiert dans la compagnie des livres du temps que plus de facilité à émettre des idées contradictoires; mais il n'a pas la hardiesse de l'esprit qui aime à courir l'aventure de tous les doutes; il n'a pas non plus la patience de la recherche indéfinie, qui se trouve heureuse si elle a reconnu sa méthode, et ne s'irrite pas des résultats lents à venir ; enfin les intérêts médiocres engagés dans l'action journalière 0^ suffisent pas non plus à occuper sa volonté. La foi uW^ lui a laissé un besoin de perfection en tout qui d'avance le dégoûte de tout. Dès que la certitude lui manque, de vivre en contact avec la vérité absolue, tout lui semble inutile. La perfectibilité est à trop lointaine échéance, et c'est une conjecture trop faible pour y rien fonder, si la règle de la vie parfaite vient à nous faire défaut. De même, le rêve du futur bonheur universel, réalisé par une meilleure organisation des relations humaines, n'est qu'une prétention fragile, si elle dépend d'une erreur intellectuelle.
René a donc horreur des théories, il est avide de vie et de sécurité dans la vie. Et pourtant, il a gardé de son temps des exigences d'esprit qui paralysent ses élans d'imagination : « Mon cœur aimait Dieu et mon esprit le méconnaissait ». Tl se promène à travers les races vivantes, il recherche les artistes et les peuples qui ont une tradition religieuse ; il sera guéri quand il aura pu accorder ses instincts d'artiste avec son goût de vérité ; Mais pendant longtemps la mésentente régnera. « Qu'avais-je appris alors avec tant de fatigue ? rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes ». Le jour où l'émotion esthétique lui aura paru contenir autant de certitude qu'une idée pure, il pourra
écrire le Génie du Christianisme; jiisgue-là il s'occupe h chercher un objet de passion. Comme Obermann, il veut se renouveler, et il ne trouve d'autre solution que de s'isoler. Il a, comme Obermann encore, le double sentiment de donner aux hommes beaucoup plus qu'il n'en reçoit, et de » dévorer des siècles » en quelques moments de vie intérieure. Obermann se contente, il est vrai, de dévorer des années. C'est peut-être qu'il ne sait ni demander ni recevoir ce qu'on lui offre; quiconque ne veut pas vivre en soi et de soi seul lui paraît sans vie. C'est comme si cette force créatrice qu'il sent en lui « capable de créer des mondes » lui était démontrée, chaque fois qu'il aborde ses semblables, manifestement impuissante. Il s'est rendu impropre à l'existence sociale parce qu'il ne sait pas se prêter à cette confiance mutuelle, où tout est mis provisoirement en commun, où chacun ne veut plus se souvenir de ce qui lui appartient, et où ses biens personnels lui reviennent multipliés de ce commerce fraternel. René est trop prévenu de la frivolité et de la pauvreté de ses semblables. Il veut se suffire et il compte se passer désormais de l'expérience humaine; Rousseau, lui aussi, disait dans ses Rêveries qu'elle ne lui avait rien appris, mais c'était après l'avoir longuement subie; et si l'épreuve des caractères ne lui avait rien révélé, au moins avait-elle été pour lui une occasion continue d'expérience intime, qui portait sur la fm de sa vie son fruit inattendu. Mais René n'a pas plus qu'Obermann fait cette critique défavorable à ses ambitions. Quand la vie en lui surabonde, il n'est pas nécessaire que les choses extérieures l'aient sollicitée pour qu'elle se répande tumultueusement. René épuise en un moment de clairvoyance et de désespoir, en pure perte, avec une prodigalité splendide, des ressources d'esprit et de cœur qu'il aurait dédaigné de répartir sur des années de labeur inutile. Pour mieux s'affirmer lui-même, il voudrait lutter contre Thostilité des choses; il aime à être hanté par son « fantôme imaginaire », par la vision d'un monde en cataclysme ; il entre « avec ravissement dans le mois des tempêtes ». Il invoque l'inconnu et se mesure avec lui : « Levez-vous
vile, oragos désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ». Devant « les scènes grandioses des éléments en désordre », il s'exalte dans un sentiment emphatique et illimité de sa force ; ce n'est pas la seule fois où Chateaubriand ait fait ce rêve déclamatoire d'ensevelir dans sa propre ruine l'univers vaincu par le poids de sa destinée accablante; et le délire romantique en a repris le thème, avec une richesse ou une violence d'expression, qui n'en efface pas le ridicule. Rousseau ne demandait qu'à s'abîmer dans la nature, à perdre conscience en elle : l'âme saturée de sa beauté tranquille, il lui rendait grAces de se sentir à peine distinct d'elle. René se pose enjace d'elle, l'interroge et la régit du haut de son génie arbitraire et tendu; la passion de créer et celle de détruire vont ensemble chez lui, sans qu'on puisse savoir laquelle marque le plus, à son gré, sa supériorité.
Faut-il s'étonner, qu'après avoir joui « de cet état d'indigence et de pauvreté » il s'en lasse, et que l'ennui réireigne de nouveau. Il pense à se tuer, mais « comme un enfant, il ne demande qu'à être consolé ». Sa sœur vient auprès de lui, et il peut s'imaginer qu'ensemble ils vont mener cette vie de douces habitudes qui trompe le besoin d'infmi. Mais ce serait là une fm bien bourgeoise, et de trop bonne heure. Que resterait-il de l'artiste, après cette conversion au calme des existences unies et monotones? l'admirable désenchantement de René, ce dédain qui lui faisait tenir le monde réel pour néant au prix de ses imaginations, cette tristesse cultivée et parée avec délices va-t-elle se guérir par l'oubli ? Il ne peut arriver rien de banal dans ce destin obscur et superbe; il attire les grands malheurs: une catastrophe morale s'impose, ^ et c'est ]h l'extraordinaire histoire d'Amélie, que Chateaubriand a jugée digne du passé de son héros : « On jouit de ce qui n'est pas commun, môme quand cette chose est un malheur ». C'est la vraie moralité de René; le Père Rou^l en tire une autre, plus sévère, sans pitié : « Je vois un jeune homme entêté de chimères, soustrait
aux charges sociales ». ^i^Jjg^i^i frappa les contemporains, le sentiment où s^rornp^t^ avec Chateaubriand lui-même, la légion de ceux que devait atteindre le mal du siècle, c'était la passion de la douleur sans bornes, de l'infmi possédé au moins en elle : « Je trouvais même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin, et je m'aperçus avec un secret mouvement de joie, que la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir )). Voilà pourquoi, sans doute, René, au lieu de se tuer comme Werther, continue à vivre pour s'adorer ; voilà pourquoi il poursuivra ses aventures sentimentales, en répandant partout l'idée qu'il porte en lui une incurable douleur, sa suprême séduction et le charme dont lui-même il s'enchante. L'égoïsme de René n'est pas une imitation de Werther ni de Rousseau. Il est voluptueux et tourmenté, et ses disciples, dont il s'est plaint amèrement, n'admettent plus, à son image, qu'il puisse y avoir aucune mesure commune entre les petites lois de la morale humaine et les magnifiques énergies d'une nature déchaînée. Ils ont poussé la logique à bout ; n'estimant plus que la violence, dans les passions ou dans les douleurs, ils ont élevé au-dessus de tous les jugements, comme des objets d'admiration absolue, les consciences révoltées Cette postérité audacieuse, nous la trouverions parmi les héros byroniens, mais aussi dans le Jean Sbogar de Nodier. Le souci équivoque de la « vertu », le sentiment d'innocence intime que Rousseau voulait sauver, ne s'exprimeront plus de la même manière; mais ils demeureront au fond de tous ces « méchants », selon le sens vulgaire, jusqu'au jour lointain où le surhomme renoncera au vocabulaire qui rappelle d'anciennes servilités, et restera serein dans ses négations. L'ardeur naïve et inquiète de la destruction s'apaisera; on franchira vite l'étape du désespoir. Mais les auteurs d'autobiographies n'ont pas tiré de René ce sens excessif, et c'est en eux seuls que nous voulons reconnaître sa présence, presque toujours voilée et atténuée.