CHAPITRE VII
M- DE KRÙDENER — Valérie
M"'* de Krudener était une enthousiaste de Ghateau-
;iand; elle l'avait connu avant le Génie du Chrislia-
i^me, et elle avait reçu la confidence des tristesses de Henc, bien avant qu'elle n'eût été donnée au public. Mais ce n'est pas lui qui fut l'évocateur de cette âme mondaine et mystique; c'est Rousseau qui l'avait initiée aux délices 'V' la vie sentimentale, et Bernardin de Saint-Pierre fut
Il directeur spirituel. De très bonne heure, elle avait uunéet recherché ces relations de religion tendre et oxallée : le peintre des Harmonies lui apparut comme un
■nelon laïque, d'une mansuétude enveloppante, d'un
xvicalisme accueillant. Elle apportait à cette piété, toute
philosophique encore, beaucoup de naturel, un esprit
'■muant, prompt à s'éprendre et vif à se détacher, sans
'iipçon de calcul, avec un égoïsme candide et attendri Mir soi-même, de la sensualité et de l'ingénuité, et pour hiut dire un goût d'abandon, où il y avait de la coquetterie peut-être autant que de franchise W : « J'ai une âme, • M-rit-elle à Bernardin de Saint-Pierre, dont l'inaltérable besoin est d'être vraie et juste. Oui, vous trouverez toujours en moi cette candeur, cette loyauté, cette fidélité de principes qui préserve du terrible repentir de s'être
vré légèrement à l'amitié et à la confiance ». Elle se i'ique donc d'être une tête bien faite; mais surtout le
1) Cité par Eynard (M"* de Kriidner, 1849). De même pour les extraits «le lettres suivants.
cœur chez elle est exigeant, voici le brevet de bonté qu'elle s'attribue : « J'avais besoin d'être sentie, et au milieu du luxe et des vains plaisirs qui m'étourdissaient à Copenhague, je restais simple et vraie, et toujours près de la nature n. Les premiers mots inquiètent un peu, et, en effet, l'héroïsme d'un cœur solitaire lui semblait un objet si peu digne de souhait, et si mesquine la satisfaction d'un égoïsme supérieur, qu'elle tombe dans des aventures qu'elle explique à sa manière : « Il y a des langueurs de l'âme qui la rendent si mélancolique, qu'elle se jette dans une forte passion comme on se jette dans la rivière au plus fort de l'accablement d'un jour d'été ». C'est à sa liaison avec M. de Prégeville qu'elle fait ici allusion; elle invente à son usage, et pour rester en bons termes avec sa conscience, un ascétisme élégant . elle veut rester parfaite à ses yeux, et pour balancer If tort d'une telle passion, qu'elle s'avoue sans détours de casuistique, elle s'impose des devoirs; elle trouve enfin que le plus difficile, le plus méritoire, l'acte qui lui rendrait une nouvelle innocence, c'est de tout dire à son mari. M™* de Krudener va donc être une nouvelle princesse de Clèves ? Mais la princesse ne veut pas sa passion: elle supplie son mari de la défendre contre son amour et contre elle-même, avant qu'elle ait commis la moindre faute, si ce n'est dans le plus profond secret de l'intention. M"* de Krudener est l'infidèle élève de Julie: elle a été bien plus touchée des beaux sophismes de Saint-Preux dans ses élans de rébellion, que des discours philoscplies de M'"* de Wolmar : « J'avouerai ce sentiment don( rien ne peut me détacher. Je le soutiendrai avec toute V énergie de mon caractère^ même à celui qui pourrait avoir droit de me blâmer. Je lui dirai : a Toute mon amitié est à vous, toute ma vie sera donnée pour vous servir: mon cœur est à lui, ie suis fière de l'avoir pu sentir ain?i, et rien au monde ne m'y fera renoncer ». C'est à la ^ois une nature très encline au bonheur, n'aimant pas la complication, n'éprouvant de ses joies aucun remords, pour cette seule raison qu'elles sont des joies, portée d'ailleurs à la mélancolie, mais sans complaisance. Elle ne se croit
ni meilleure ni plus profonde, les jours où elle est lassée de vivre et inquiète d'un vague souci. Elle n'abdique pas aisément, pour prendre une revanche orgueilleus5e el isolée, Tambilion du bonheur parfait. A plus forte raison ne se munit-elle pas contre lui de ce dédain précoce avec lequel Chateaubriand en accueille les prémices dans son rur blasé. Après avoir bien usé de la vie, elle craindra -iu'il ne soit temps d'en revenir déjà W : « Une dévorante mélancolie, dit-elle alors, pénètre quelquefois dans le fond le plus intime de mon cœur ; les plaisirs me répugnent, je sens couler mes larmes; je ne suis plus îuée; il me semble que je dois renoncer au bonheur ». 'iiand elle se fut convertie à une religion plus positive lie celle de sa jeunesse brillante et animée, son mysti- -me exalté et sincère fut pour elle une carrière nou- '11e d'amoureuses conquêtes. Elle se fit à son tour directrice de consciences. Elle ne se confma point, elle ne se permit pas de s alanguir dans un ravissement habituel qui l'aurait séparée du monde. Ce fut un mysticisme agissant, organisateur, à grandes visées politiques. Elle en lance la mode parmi les têtes souveraines; elle en fait elle-même le succès, avec cette entente de l'opinion, cet art de réussir agilement, qu'ehe avait exercés déjà en de moindres essais, lorsque Valérie fut publiée (2).
Le roman de Valérie fut écrit pendant la crise de mé- Micolie qui précéda chez M""* de Krûdener le grand parti ■ renoncer à ses anciens moyens de suprématie, et d'en iopter de nouveaux. Il est donc vrai une fois de plus, •mme l'ont dit, de Gœthe à Sainte-Beuve, les maîtres de
1) Lettre à Madame Armand, 12 mai 1802.
■î) Pour préparer le succès de Valérie, elle prie son ami, le D' Gay, de faire écrire des vers à Sidonie, l'héroïne des Latanlers : « Je vous remercie de vos vers, Ils sont charmants. Si vous pouviez, par vos relations, en avoir encore du grand faiseur Delille?... Le monde est si bête, c'est ce
i irlatanisme qui met en évidence... Je le fais savoir à C. Jordan, que
i • de Staël aime plus que moi, car Je soupçonne la chère femme possédée
de Jalousie du .succès, surtout à présent qu'on a cru reconnaître quelques
grâces, quelques charmes de Delphine dans Sidonie ». On raconte qu'une
'"1s son livre publié. M"* de Krûdner allait partout chez les modistes
mander ■ un chapeau à la Valérie. »
Tautobiographie, qu'écrire de soi c'est déjà s'être ressaisi, et qu'une conlession est le signe d'une victoire intérieure. Avec M™* de Krudener, les sentiments allaient vite; elle ne s'attarde pas à des enchantements qu'elle sait dangereux; c'est bien elle qui disait, dans les u Pensées d'une dame étrangère » : « Ceux qui se regardent vivre verront qu'ils préparent souvent eux-mêmes les maux dont ils se plaignent ». Elle va droit au dessein moral, elle se suggère bientôt qu'elle a réalisé une œuvre d'apostolat; elle parle avec un lyrisme prophétique de ses premiers succès (1); on dirait seulement qu'elle craint de plier sous sa mission, et pourtant elle la remplira; elle se lamente ostensiblement d'être obhgée d'aller à Paris, pour surveiller la publication d'un livre qui est indispensable, et que le moment réclame. Elle renchérit ;;ur lui d'éloges : « Je crois que l'ouvrage est bon, il est pieux, moral et rempli de ce qui parle à l'imagination ». Et aussitôt après que le succès monté eut éclaté, ne s'aviset-elle pas de trouver qu'il y a là du surnaturel ? « Oui, mon ami, le ciel a voulu que ces idées, que cette morale plus pure se répandissent en France où ces idées sont moins connues ».
Le fait est qu'il y a quelque chose de singulier dans cette autobiographie. Ce n'est pas d'elle qu'elle parle, c'est des sentiments qu'elle a inspirés (2). On ne pourra pas lui en vouloir de s'être trop analysée, elle étudie le reflet de son image dans l'âme d'un jeune homme pur et passionné ; au lieu de s'ennuyer à s'observer, et de se gâter la vie en doutant de soi-même, ne vaut-il pas mieux s'adorer dans le souvenir d'un culte qu'on a jadis laissé monter vers soi avec une inexorable douceur, et édifier les gens de la beauté d'un sacrifice qu'on a de bonne
(1) M»' de Genlls (VIII, p. 32 des Mém.) dit : « Elle disait les choses les plus singulières avec un calme qui les rendait persuasives. »
(2) Benj. Constant, Journal intime, 5 ventôse an XII : « Je lis le roman de Valérie; les idées et les sentiments paraissent avoir été pris dans la vie du comte de Medern, frère de la duchesse de Courlande, mort à vingt ans de mélancolie et de consomption. Cette vie est plus intérassante que le roman, parce qu'on y trouve l'intérêt de la vérité ». B. C. se trompait de personnage.
gràce accueilli et agréé sans déchoir. Et cela même, n'estce pas la plus charmante manière de se confesser ? car on risque de se trahir souvent, à raconter une passion qui fut choyée, et M""* de Krudener nous a permis de voir .' bien des manières quelle image d'elle-même passait onslîmiment devant ses yeux, tandis qu'elle souffrait après d'elle celte adoration docile, dont mourut Alexandre Stakieff. Pour les lecteurs d'aujourd'hui, qui aiment à voir conmient le côté proprement féminin de la nature humaine peut être traité dans ses nuances les plus précises par des observateurs de l'autre bord, il doit être 'lun intérêt tout aussi vif de lire le roman d'un jeune homme écrit de la main d'une femme, et de celle qui en fut rhéroïne. C'est un exemplaire de littérature féminine sans nul pédantisme (D, sans nul souci de soutenir une ♦hèse sur son propre caractère, ni de se donner un rôle exception. C'est toute l'aisance et tout le charme des nouvelles de M*"® Riccoboni, de M""^ de Beaumont et de M'"^ de Souza, avec moins de maturité dans l'esprit et une imagination bien plus exaltée.
M""' de Krudener a voulu faire, elle aussi, un roman (le peu de personnages et sans événements : un mari • le trente-sept ans, une femme de seize ans, et un très jeune homme très bon, qui l'aime d'un amour non partagé. Les trente-sept ans du mari, bien qu'il porte moins ijue son âge, suffisent à le faire traiter en homme très 'lûr, très sage, et vénérable. Il ne fait pas exception, ailleurs, à la règle qui ne tolère au premier plan dans •s romans sentimentaux que des êtres excellents : Jouir de son cœur, aimer et faire du bonheur des litres le sien propre, voilà sa vie (2) ». Et le trait qui •rmine est exquis sous la plume de Gustave : « Aussi 1(3 gêne-t-il personne ». Lui et Valérie sont deux enfants; mais Gustave mêle à ses puérilités d'amoureux des sou-
■1) M- de Genlis, Mém.. VI. 347, parlant des héroïnes de M"" de Staël, ;it que la femme ne se déguise jamais, mais qu'elle se voile toujours; ^l"* de Krudener l'a bien pensé ainsi, son roman est de goût bien plus traditionnel que ceux de M"* de Staël.
(2) Lettre 1.
venirs de Rousseau et des réminiscences d'Ossian. La nature de Copenhague, devant laquelle se passe le début de l'histoire, est à peu près celle d'Ossian : des rivages glacés, des alcyons, des bois sombres, des nuages et des fantômes. C'est dans ces paysages du Nord, qui ne sont pas toujours peints d'une touche aussi ténébreuse, et que nous verrons s'illuminer bientôt d'une clarté riante, c'est dans « l'abîme des mers dévorantes », parmi les songes fantastiques nés sous ce ciel inconnu dans l'âme débutante de Gustave, qu'il a dessein de se régénérer : car il a les mêmes ivresses et les mêmes désespoirs d'imagination que Ptcné, et l'on croit retrouver dans une page comme celle-ci l'écho des entretiens de NP^ de Krudener avec Chateaubriand (D : « Quand tout dort autour de moi, je veille...; et dans ces nuits d'amour et de mélancolie, que le printemps exhale et remplit de tant de délices, je sens partout cette volupté cachée de la nature, si dangereuse pour l'imagination, par le voile même qui la couvre : elle m'enivre et m'abat tour à tour; elle me fait vivre et me tue; elle arrive à moi par tous les objets et me fait languir après un seul. J'entends le vent de la nuit, il s'endort sur les feuilles, et je crois ouïr encore des pas incertains et timides ; mon imagination me peint cet être idéal après lequel je soupire, et je me jette tout entier dans ce pressentiment d'amour et d'extase qui doit remplir le vague de mon cœur ».
Il croit qu'il existe des âmes spéciales, destinées à aimer, il a le don de se créer des êtres à sa ressemblance, mais il y a bien plus de littérature dans ses évocations que dans celles de Rousseau; c'est parce qu'il déborde d'émotions esthétiques et de sensations éprouvé'^s dans les livres, qu'il peut faire à sa passion un beau décor intérieur; et l'éclectisme du XVIIP siècle finissant, cette bonne volonté d'admiration qui restait aussi ferme, chez André Chénier, devant Gessner et Pope, devant Homère et Shakespeare, les Alexandrins et les Italiens, devant
(1) Lettre 2.
un IraKineiit duii marbre antique et un vers isolé de quelque poète étranger ou exotique, reparaît aussi dans le goût de Gustave : tantôt il invoque le Tasse, Péliarque, Pergolèse; ailleurs, c'est u une de ces figures gracieuses et pures dont les Grecs nous dessinèrent les formes d) ». Elle ressemble à « ses vases sacrés de l'antiquité dont la blancheur et la délicatesse étonnent les regards ». 11 est avec cela d'un idéalisme parfait, et d'une élégance de sentiment qui ne se dément pas. Il ne se croit pas dispensé d'avoir du bon sens; au contraire, il s'inquiète de n'avoir pas l'air extraordinaire (2), il a la pudeur de ses rêveries. il intellectualise son amour : pour parler de Valérie, il trouve un style d'une simplicité transparente et peut-être unique en son temps : « On dirait à la voir si délicate, si svelte, (jue c'est une pensée ». Son platonisme n'a rien de maniéré. Une pensée en effet, Valérie voudrait n'être que cela, mais sans prétentieuse gravité; elle a le charme des contrastes; si elle a eu tant d'autres amants que Gustave en France, c'est pour ce qu'elle a su garder d'esprit, de gaieté selon l'ancien ton, d'étourderie séduisante dans le sérieux et le sensible. Gœlhe regrettait qu'une femme du txilent de M"* de Krûdener eût passé à la France ; c'est une preuve que la culture française, non pas seulement la plus récente, mais celle du vieux temps, se répandait à l'étranger, et qu'une fois adoptée on ne pouvait plus s'en défaire; l'exemple de M'"^ de Charrière ne serait pas moins intéressant. Valérie a beau être vaporeuse et mélancolique, elle redescend des nuées avec le sourire le plus naturel du monde, et très vite elle se reconnaît dans la réalité. Elle se grise un peu de sa gaieté, et c'est alors que tout d'un coup elle découvre la source inattendue de la tristesse. Elle rencontre la profondeur sans y avoir pensé, et personne ne se douterait, à voir son allure désinvolte, qu'elle va de ce pas vers l'infmi. Enfant gâtée d'ailleurs, impressionnable, d'humeur inégale,
(1) Lettre 3. M" de Souza fut aussi amatrlce en art, sous la direction de Talleyrand; elle parle d'un Carlo Dolcl qui fit ses délices. BenJ. Constant, un peu sur le tard, s'y mit aussi.
(2) Lettre 4.
incapable de cacher ce qu'elle senl, et sachant tout se faire pardonner. Elle a des crises de nerfs, pendant lesquelles Gustave prend soin d'elle.
L'amour du soupirant se passe en idylle d'abord, en enfantillage, en scrupules et en petits remords, qui en font toute la douceur. Il n"y a rien du roué en lui ; la simplicité même des caractères qu'il a éprouvés découragerait la feinte; ils ont tous la charité qui ne soupçonne pas le mal. L'émotion discrète et fme de ce livre naît de choses et de paroles tout ordinaires. Il ne faut pas en vouloir à Gustave de pleurer un peu facilement : cela est du temps. Loyalement, il combat son amour, sans de grands mots qui l'irriteraient; il le soigne plutôt, en faisant appel à son honnêteté native; il sait qu'il ne faut pas s'exposer, mettre sa passion au défi ; il n'aime rien qui tente la nature. La vie s'écoule donc entre eux tout uniment, et Gustave fait tout pour ne pas introduire dans cette harmonie sereine la moindre discordance. Voici une très jolie scène W : « Nous nous étions assis, la lune s'était levée, les lumières s'éteignaient peu à peu dans le village, quelques chevaux paissaient autour de nous, et les eaux argentées et rapides d'un ruisseau nous séparaient de la prairie : « J'ai de tout temps aimé passionnément une belle nuit, dit le comte; il me semble qu'elle a toujours mille secrets à dire aux âmes sérieuses et tendres ; je crois aussi que j'ai conservé cette prédilection pour la nuit, parce qu'on me tourmentait le jour. — Vous n'étiez pas heureux dans votre enfance ? — Ni dans ma jeunesse, ma chère Valérie ». Il soupira : « Mais j'ai sauvé ce qu'il y a de si précieux à conserver, une âme qui n'a jamais désespéré du bonheur. Le passé est pour moi comme une toile rembrunie qui attend un beau tableau qui n'en ressortira que davantage. C'est maintenant votre ouvrage à tous deux, mes amis, dit-il en tendant ses bras vers nous ; c'est à vous à conduire doucement mes jours »:
(1) « G honte! ô turpitude de mon cœur abject... J'osai Invoquer le Dieu du ciel et de la vertu... J'osai le prier dans ce Heu saint, de me donner le cœur de Valérie. »
loutes sortes de détails de la vie familiale prennent un sens expressif, et s'imprègnent d'une couleur attendrie; on dirait que Fexistence peut durer toujours ainsi, et que jamais une inquiétude ou une imprudence n'y portera le trouble. On sent bien la passion latente de Gustave, mais toute véhémence d'expression, et l'élan d'une fougue prête à s'emporter un moment, s'éteignent dans ce milieu de simplicité caressante, qui persuade les essors pathétiques de leur vanité, et les console de leur chute. C'est un parti pris d'être heureux que Gustave sent autour de lui, qui l'enveloppe, qui le contient, qui le convainc aussi de ne pas se plaindre. Valérie est une nature trop droite, un cœur trop peu averti pour sentir le danger. Elle attise l'amour par son ignorance môme, mais elle le domine aussi : « Je suis triste, écrit Gustave, et ne veux pas m'occuper de ma tristesse ». La scène, d'un moralisme si naïf, où il avoue à Valérie qu'il aime à Stockholm une jeune personne, et qu'elle est mariée, est naturelle à souhait; Valérie le gronde sans rien deviner.
Mais cette scène marque un progrès dans la passion, et sans doute, ce n'est pas sans intention que M™* de Krudener a fait grandir et s'irriter la souffrance de l'amant, à mesure que du nord il descend vers le midi. C'est la petite thèse du livre, présentée sans apparat, et si simplement encore que l'inhabileté n'en est pas aperçue. M*"* de Staël et Chateaubriand avaient dû parler avec elle de l'opposition de la nature septentrionale à celle du midi, et elle en dit son mot, sans s'oublier à disserter. C'est l'ami de Gustave, au moment oii le trio quitte les régions moyennes, qui lui envoie, de son ermitage lointain, quelques paroles adoucissantes. Il fait l'éloge des tranquilles habitudes du nord, des sensations monotones ; il s'exprime en pur adepte du nirvana, et luimême se compare à certaines plantes de l'Inde, comme si les climats extrêmes produisaient, par la continuité des impressions identiques, les mêmes effets sur la sensibilité saturée : <( Change ta dévorante et délicieuse fièvre
contre plus de tranquillité ». Retenons que la morale, dans ce roman, vient toujours des pays froids.
Déjà, elle n'est plus de saison. Le tourment de Gustave s'accroît; il ne lutte plus, il est en Italie. Il se promène au milieu des ruines envahies par la végétation embaumée du printemps, et c^esl là encore une fois, dans le décor voluptueux et triste où son amour s'exalte, que Valérie, insouciante, rappelle, parmi ses souvenirs d'enfance, les paysages du Nord, rustiques et limpides, sans y mêler le moindre effort vers le grandiose ou l'écrasant. Elle se garde bien de dramatiser ses premières années. Et c'est ainsi qu'elle tient « sous son regard », quelque temps encore, Gustave, qui veut souffrir. Dès que sa présence s'efface, le charme n'agit plus, et Gustave reconmience à écouter les tunmltes de son cœur. Un amour du Nord avec ses passions fortes, transplanté dans cette Italie où le sentiment est langueur et se dissout en plaisirs, y rencontre tant de stimulants violents pour une imagination non blasée, tant de délices énervantes pour une sensibilité profonde mais habituée à de plus douces harmonies, qu'il ne peut y suffire. De nouveau l'ami essaie de lui rendre, au moins par l'enchantement de la mémoire, le milieu de son enfance, ces bouleaux qui sentent la rose, ces nuits passées à l'affût, cette existence honnête et vigoureuse à qui l'on garde une tendresse de cœur; les affections y sont loyales et pressantes; la mélancolie, dans les familles patriarcales, ne peut naître que rarement, et toujours d'une source pure. Gustave reçoit à Venise le message qui le rappelle à luimême; il n'y est pas docile plus qu'à Vienne. Il a toujours de son devoir un sentiment clair, mais il invente des sophismes pour ne pas le suivre. Il donne un peu l'impression d'un enfant qui jouerait les grandes passions, mais sans y mettre d'orgueil, ni faire du bruit de son dépit s'il ne réussit pas. Il s'instruit d'ailleurs, et il observe très justement; il reconnaît le manège inconscient de Valérie : « Elle met entre nous deux son innocence, et l'univers reste pour elle comme il est, tandis que tout est changé pour moi ». Elle a des caprices et
urs coquetteries qui, au lieu de le faire sourire comme les fantaisies d'une créature légère, le subjuguent et le désespèrent. Elle se met du rouge devant lui, avec des gestes de colombe effarouchée d'ailleurs, et il est prêt à s'évanouir; elle danse la danse du Schall, et il tombe en défaillance: il est vrai qu^elle compte trop sur son indifférence, et il a la force de remarquer qu'elle est un peu vaniteuse, en la voyant se parer devant lui de mauves bleues qu'elle môle au blond de ses cheveux. Mais ce qui lui reste enfin, c'est le sentiment de sa faiblesse, devant une femme ignorante de la souveraineté qu'elle exerce : u Je ne sais, dit-elle en riant, pourquoi vous voulez faire de moi une personne redoutable, tandis que je me borne à ne pas vouloir faire peur ». Gustave n'est déjà plus un enfant, et elle parle trop bien d'elle pour n'ôtre pas aussi un peu plus qu'une petite fille. M™" de Kriidener, qui écrivait spirituellement, quelque vingt ans après l'aventure, cette histoire d'un jeune homme qui s'était tué pour elle, a merveilleusement su imaginer à distance le charme qu'elle avait sans le savoir exercé sur lui. Elle se mire dans ses souvenirs: Dieu sait si son éclectisme lui vient en aide encore pour orner son portrait de toutes les grâces; avant de consentir à cette danse du Schall qu'elle aimait à refuser d'abord afin de mieux préparer l'admiration, elle « dessine son front » à la manière antique: on dirait voir « la Patience souriant k la Douleur » comme la peignit Shakespeare: c'est un tableau du Corrège, c'en est un de Raphaël. Enfin elle donne à la danse un caractère religieux: h l'en croire, elle « a été apportée du ciel avec les vertus..., elle trahit l'Ame en cherchant à voiler les beautés du corps ». C'est un mysticisme délicat et voluptueux, que M""' de Kriidener honore dans ses triomphes de femme h la mode. Et Gustave, qui regarde, ne fait pas là-dessus de mélaphysique: il sait analyser ses joies, les got^ter dans leur plus fine saveur, cela lui suffit: il vit avec intensité dans ses sensations présentes, il ramène tout, un moment, à l'expression, au geste qui le ravit. Bien différent de
Werther, il ne mourra, en effet, Sainte-Beuve le dit bien, que d'aimer Valérie.
N'oublions pas qu'elle a pris mission de le guérir ; mais elle est trop spontanée, elle est trop simple aussi, pour mener à bien une œuvre aussi dangereuse; elle est ravie de plaire, elle est frivole à la fois et pleine de cœur; son mari ne lui a guère appris à connaître le monde : elle n'a pas reçu cette initiation qui avait prévenu M""® de Clèves contre les intrigues de la cour et la comédie mondaine. Il est bon, mais protecteur; il la gronde; elle ne s'en moque pas moins des convenances; ce n'est pas du reste par un mépris réfléchi et raisonneur, comme Delphine; ce qu'on appelle la tenue, la bienséance lui semble ridicule, et elle ne se donne pas la peine d'en souffrir : elle la néglige, Gustave est pour elle un confident, qu'elle croit attacher et désintéresser par l'ingénuité de sa confiance. Pendant la fête qu'il lui offre, et qui rappelle encore les féeries du Nord, il la surprend pleurant, et comme il lui demande pourquoi, elle répond que c'est d'attendrissement sur son bonheur conjugal. Le mot décide Gustave, qui n'est pas riche en procédés et que la passion ne rend pas inventif, à lui peindre une seconde fois ses sentiments, comme s'ils s'adressaient à une femme inconnue. Et elle : « Il doit être affreux de faire naître une passion qui rend si malheureux ». On pense si de tels entretiens avancent la guérison: Gustave s'éthérise de plus en plus dans la contemplation de l'innocence de Valérie: ses propres remords, nés d'une conscience qui ne connaît pas la révolte et qui aime plutôt h se châtier, sont le seul poids qui le retienne à la terre. Il ne voit qu'une âme en elle, et plus elle valse, plus sa grâce devient à ses yeux la forme parfaite d'une vie spirituelle. Il l'aime en artiste et en platonicien : M"* de Krûdener a voulu 1e douer comme une fée l'aurait fait. Il écrit sur Venise une lettre qui est une simple digression, mais qui n'ennuie pas : le pittoresque des couleurs et des mœurs y est agréablement rendu; il sait aussi voir l'aspect politique, et il porte sur la vie mondaine, en allusions sobres, des jugements qui précèdent les théories de Corinne, et qui
en reposeraient. Le roman est pour M"^ de Krudener comme pour M""* de Staël un genre éclectique, il participe de la mobilité et de la variété des impressions de la vie : tout peut y entrer ; mais quelques notes brèves suffisent à Tune, où l'autre veut développer d'amples conceptions, et poser des formules défmitives. Il en est de môme pour la morale, elle est sensiblement la même que celle de Corinne; Valérie elle aussi est une inspirée, mais elle est toute instinctive, rien n'est élaboré en elle; elle n'a pas l'esprit rempli d'une science encombrante, elle ne fait pas parade de son aisance à triompher des idées les plus complexes, elle laisse rayonner sa grAce sans lui faire un théâtre. Et Gustave ne juge pas qu'il soit à propos de déclamer contre la société; il pense peu de bien du grand monde, mais il aime la compagnie de ses semblables ; il reconnaît les bienfaits de celte notion d'honneur qui garde « les avenues du cœur, et repousse les actions viles et basses », tout en convenant qu'elle ne le défend pas contre la foule des menus torts qui le faussent, contre l'ennui et l'indifférence au bien; et il conclut que pour vivre heureux, il faut de cette piété appelée exaltation par le monde. Encore n'est-il pas sans scrupules sur la nature du beau délire; fmalement il aime mieux le tourner contre lui que de s'y complaire; il y a toujours dans ses émotions un très fort élément esthétique : mais le sens moral veille, plus fort encore. Il a ceci de sympathique qu'il ne cesse de discuter contre luimême, et que s'il a de l'indulgence, c'est d'ordinaire pour les opinions et les façons d'agir à rencontre des siennes (i). Ainsi, il est quelquefois tenté de se scandaliser à propos du comte, qui est par trop homme civilisé : juand Valérie aura été plus dans le monde, dit ce mari iiriureux et impertinent, elle sera même extrêmement aimable ». Voilà pour un amant un thème d'indignation : Gustave y touche à peine, et tout de suite se demande si son amour est plus digne d'une femme et plus élevé que l'affection paisible d'un époux qui a « besoin d'elle comme
1) 10 Juin 1805. lettre à M. de Bérenger.
d'un air pur pour respirer ». Pour M"* de Krudencr comme pour M""* de Staël, l'idéal du bonheur est dans le mariage, et elle insiste sur les qualités de femme d'intérieur de sa Valérie, sur sa bonne entente du home; il n'y a que Ruskin peut-être, depuis elle, qui ait parlé avec autant d'esprit et de foi de la poésie des devoirs du foyer. Quand Valérie est mère, et qu'elle a perdu son enfant, elle reprend sur Gustave un peu d'ascendant, et luimême, témoin de son chagrin, a moins de peine à se résigner. Il y a pendant quelque temps, entre ces trois personnes, une harmonie d'émotions, un accord de tristesses, dans la splendeur adoucie d'une nature où la vie abonde, que M™® de Kriidener a racontés avec des accents très agréables; tout est calme, les êtres rencontrés ne parlent que de tranquillité; les choses se laissent aisément interpréter en symboles des vérités mystiques. Certaines scènes ont vieilli; il y a un peu d'affectation larmoyante à parler tant de « ce jeune Adolphe » qui a vécu à peine quelques heures; et il faut ajouter que, le motif épuisé, la douleur de Valérie s'efface : la situation redevient la même entre Gustave et elle. Il est victime de sa coquetterie enfantine ; toute la suite dit très bien son ennui, sa langueur quand elle est partie. Sans raffmer sur ce qu'il éprouve, il voit avec lucidité qu'il vit par elle. Par une lettre d'elle il renaît : il convient spirituellement de sa résurrection, sans souci de poser devant son confident ni devant lui-même : « Qu'est-ce qui. m'a tiré de ma stupeur ? une feuille de papier ». Cela est plein de jeunesse et de gaieté: il s'amuse d'être si amoureux, et il n'a pas peur d'y rien perdre en profondeur. Pourtant il est de convention qu'il n'en puisse plus. Il vit désormais en sa présence: tout l'évoque à ses yeux: il est possédé par l'image qu'il s'était plu à parer: ce n'est plus elle qui est son œuvre, c'est lui-même qui la suit. Il sait d'ailleurs qu'il est imprudent, il voudrait se calmer *par l'étude, il essaie de transformer sa passion en un simple attachement très soumis et très fidèle; mais un beau clair de hine défait tout ce qu'avait préparé sa volonté. Et encore une fois l'ami du Nord, ramené par le rythme de la com-
posilion, lui envoie un peu d'air rustique, un paysage de neige, en quelques brèves et saines sensations : ce n'est pas fait pour émerveiller le lecteur ; M™® de Kriidener ne se plaît pas dans les digressions; on reconnaît seulement, au passage, des gens qui s'entretiennent de choses connues depuis longtemps; un mot suffit, pour éveiller au souvenir l'esprit dominé par un présent qui s'y installe comme un intrus. Il y a là une description d'intérieur suédois, qu'on est tenté de se figurer exacte, à cause de la discrétion des effets. Toute recherche en est exclue : mœurs candides, natures loyales, jeunes gens et jeunes filles timides et francs comme des enfants, sans arrière-pensée de galanterie. M™® de Krûdener y donne sa note favorite, et quoi qu'elle en dise, naturelle. Elle écrit en femme du monde, jamais en auteur. De même, la lettre archéologique et historique du comte à Gustave est une causerie très élégante et correcte sur la terre d'Italie, mais sans prétention à une originalité arrogante et batailleuse; c'est éloquent, à la rencontre, mais sobre de ton. C'est bien la manière d'un honnête homme, qui ne se pique pas de revêtir ses émotions de conceptions ambitieuses. Il a lu d'ailleurs le Génie du Christianisme ; loin d'en rester aux diatribes de son premier maître Rousseau contre les arts, il saisit l'harmonie qui unit l'art en général au bonheur et à la vertu, mais surtout l'art chrétien. Ne lui demandons pas un développement systématique; il se contente d'aimer l'Italie comme un pays d'ascétisme et de mythologie, et comme celui où se fondent dans l'accord le plus plein ces deux symboles de la civilisation païenne et de la chrétienne. Il exprime une rancune d'amateur de goût contre Bonaparte, le nouvel Alexandre qui ravit les chefs-d'œuvre au cadre seyant où ils sont nés, et les jette au pêle-mêle barbare d'un musée. Toutes ces pensées arrivent parmi des conseils de philosophie excellents. Le comte a le talent de n'être pas poncif en restant sage. Il est jeune lui aussi; il peut quelquefois irriter Gustave parce qu'il connaît trop bien la vie. et qu'il met ensemble des maximes mondaines et de très nobles sentiments. Mais au moins sait-il
vivre en paix, et sa science repose sur une confiance avertie, sur une attente modérée de l'avenir, et le soin de découvrir dans ce qu'il a tout ce qu'il souhaite. Il reproche à Gustave de ne pas saisir à plein la vie, de se défier du bonheur. Il le rappelle au sens sérieux des choses; il ose lui dire qu'il est utile de n'être pas heureux toujours : « C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux ». Morale de bonne humeur expansive, qui s'approfondit en un mysticisme actif et bien vivant. Le comte a de belles formules, un peu abstraites, un peu allemandes à première vue, mais enchâssées dans un style si net, si rapide d'allures, contre l'absurdité de gémir sur les prétendues illusions : (( Il existe pour l'homme supérieur une réalité constante ». La douleur prend alors une signification virile; elle stimule, elle élargit notre horizon, elle nous donne le sentiment de notre force; elle est providentielle, et c'est pourquoi il faut l'accueillir sans la rechercher; l'austérité n'est qu'agitation. On croit vraiment entendre causer ensemble M""® de Kriidener, qui va son chemin d'une allure vive et sûre, et M™^ de Staël qui voit bien le sien, mais hésite à s'engager.
Et cependant Gustave n'avance pas d'une ligne. Il donne de plus en plus dans l'esthétisme, où plus tard le suivra, en virtuose consommé, l'Amaury de Sainle- Beuve. Il essaie de substituer à l'image souveraine de Valérie une image moins pure qui la dépossède, et dont il demeure aussi le maître: il se dégrade à dessein, il reprend une certaine Bianca, avec laquelle il eut jadis une courte aventure, et qui. de Valérie, a tout sauf l'âme. Mais la psychologie ingénieuse de M""* de Kriidener ne se plaît pas à raffiner sur un cas singulier, à rendre vraisemblable, par une étude précise, ces suggestions sentimentales où la volonté est plus que le cœur : elle ne s'attarde pas à de petites roueries. D'abord elle pense que la comparaison ne peut que donner à l'ancienne image une force plus obsédante : et puis, Gustave est trop hon-
.irie homme pour aller au bout de son intrigue ; il a rinstinct de traiter les êtres comme des fins, et non connue des moyens ; il voudrait rompre avec Bianca, pour ne pas la taire souffrir, mais non sans lui avoir fait chanter la romance chère à Valérie. Celte diversion n'a été qu'une variation mélancolique sur le thème de son amour, d'oià il sort amolli et irrité par le sentiment de l'impossible. 11 est excédé des joies artificielles où s'alanguit l'àme, il éprouve que le décor vénitien agit sur lui plus qu'il n'y consent ; jusqu'au dernier instant, il jouit de « l'illusion pleine de ravissantes délices » qu'il s'est arrangée. Ici encore, la thèse du Nord opposée au Midi a l'occasion de reparaître; elle ne comprend pas, cette Bianca, toute avide de vie et de plaisirs qu'elle est, coquette, superstitieuse et caressante, la passion d'être triste. Mais nulle abstraction dans la manière d'offrir une idée; tout se passe en dialogue d'un charme si naturel et si sobre, que chaque mot suffit presque à faire se lever devant l'imagination la vision d'un geste expressif, d'un paysage.
On trouve d'ailleurs que Gustave perd en naïveté, à mesure qu'il cède à l'esthétisme; il a bien le don des âmes du Nord, de se donner des extases, de vivre indéfiniment devant un petit nombre de tableaux intérieurs un peu vaporeux, tout en nuances et en lignes souples que leur fantaisie douloureuse laisse indécises; mais la rêverie est ici trop volontaire, elle est dépaysée, elle se compromet dans ce milieu italien : « Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme ». Gustave en est au point où la souffrance s'aigrit, et où reparaît le fond mauvais de la nature humaine. Il « cristallise », tout le ramène à réfléchir sur le malheur de sa passion, non seulement la vue de Valérie, I qui a l'imprudence de lire Clarisse avec lui, mais celle des choses, cjui lui semblent des symboles trop parlants, et qui s'arrangent à ses yeux en perpétuelles coïncidences, selon l'intention cachée du destin, pour lui rappeler à la fois son devoir et la violence de son amour. Il est jaloux, et il se prend en haine; il se juge mépri-
sable, non pour un acte qu'il n'a pas accompli, mais pour un sentiment contre lequel il a reconnu sa faiblesse. Il tombe malade, de scrupules autant que de passion; le comte veut le confesser : vous vous exagérez vos torts, votre mélancolie est dans votre tempérament plutôt que dans votre caractère. Il est près de lui faire son aveu; mais le comte se récuse, il n'ose toucher de trop près à sa peine, et il le renvoie à Valérie : « Ne me jugez pas ». C'est le mot de la première séparation. Et Sainte-Beuve puisera une abondante inspiration dans ces épisodes. Son chagrin cherche les décors montagneux et sauvages, mais il ne peut pas y rester; la méditation le détermine toujours à des attitudes plus détendues. Il se sent « une âme distinguée ». Il se compare tantôt à une source cachée qui ne désaltérera personne, tantôt à un amandier en fleurs au bord d'un abîme. Il a bien lui aussi, pour être tout à fait de son temps, un peu de prétention au génie; il regrette la gloire immense qu'il avait rêvée, il rejette la misérable ambition sur laquelle il pourrait se dédommager, mais c'est un thème où il se trouve sans doute assez gauche. C'est un simple amoureux qui écrit ces jolies choses, presque assez belles pour être du Chateaubriand si la mièvrerie ne s'en mêlait : « Elle s'emparait de chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique... Laisse-moi, mon Dieu, le souvenir de Valérie, comme on voit à travers les vapeurs du soir les arbres et la fontaine, et le toit auprès duquel on commence sa vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours chargés d'ennuis ». Il est lui aussi l'enfant de l'orage; seulement la préoccupation morale ne l'abandonne pas; il s'avoue responsable de ce qu'il souffre, il se souvient qu'il a pressenti sa destinée, et qu'il n'a pas eu la force de s'en écarter à l'instant décisii où il faut pour jamais obéir ou désobéir à « l'ami que nous portons tous en nous ». Il se défend contre l'idée du suicide; il s'en veut de se sentir ingrat, sombre, fan tasque, de chagriner ses amis. M""^ de Krudener étail fière de lui avoir donné tant de fermeté encore dans ses défaihances. Elle faisait valoir l'habileté de son dessein
,..;!' contraste avec les maladresses de M™* de Staël (D : « Je ne vois dans Delphine que la triste victime d'une passion forte et malheureuse, et dans ses dernières actions que les inconséquences d'une tête qui ne raisonne plus. Une femme honnête, avec une âme ardente, environnée de la perfidie du grand monde, tombe, avec toute sa candeur, dans les pièges de l'amour et du malheur... Je crois au reste par le succès de ma chérissime \alérie que la piété, l'amour pur et combattu, les touchantes affections et tout ce qui tient à la délicatesse et à la vertu émeut et touche plus en France qu'ailleurs ». l'est le moment de nous rappeler, qu'à vrai dire, viexandre de Stackieff se brûla la cervelle, de désespoir que la belle ambassadrice lui eût donné des rivaux. Lautobiographie cesse d'être exacte ici, dès qu'elle menace de nuire à la morale. Mais M™® de Krudener ne se souvient-elle pas encore d'être sincère, quand elle parle du calme de Valérie, grâce auquel Gustave s'en ira presque doucement. Elle savait sans doute qu'elle avait mis toute sa délicatesse, tout son art des nuances à ces petites manœuvres de coquetterie tempéirée de Siévérité, où de menus meiisonges et des trahisons légères prennent des airs d'indulgence et de concession, où rien n'est décisif, fait ou dit pour toujours, et où toute chose, après qu'elle semble finie, garde une chance au moins de recommencer. Ce manège féminin, de bonne foi, ne troublait pas le sentiment de son innocence; elle demeurait ange à ses yeux. Tout le charme de ces pages qui redressent d'un tour si leste des souvenirs un peu inquiétants, vient de ce que Valérie, sans mauvaise grâce ni faiblesse apparente, avec une sûreté de raison qui ménage encore le droit des sentiments flatteurs, élude sans repousser, veut ignorer et ne pas comprendre, et que Gustave n'ose jamais aller jusqu'à la parfaite expression de sa passion : par instants, ils ne semblent parler tous deux que pour se rendre maîtres de leurs émotions, au lieu de les forcer comme les héros de M™* de Staël; ils
: Tleck est cité aussi dans le roman.
parlent pour ne pas se taire. Mais tout ce qu'ils se disent a pu être dit à peu près entre une infidèle inflexible et douce, et qui ne s'en croit pas plus pécheresse, et un amant sans espoir qui se contente d'apitoyer. Des pâmoisons, de la musique, c'est encore le XVIIP siècle qui s amuse en s'attendrissant; mais la femme en sort glorifiée, éthérisée, et Gustave persuadé l'appelle sa sœur, sa meilleure amie, en se réservant un brevet de galant homme : « Je n'avais pas blessé sa délicatesse ». Il ne la blesse pas dans les scènes les plus risquées; le goût de l'époque y voulait un peu d'emphase, quelques gestes dramatiques et des attitudes forcées : des larmes inattendues sont versées encore sur le jeune Adolphe; mais ce qui est propre à M"® de Krudener, c'est le tact dans les paroles, le mouvement harmonieux et simple du récit, qui s'attarde au dernier entretien de Gustave et de Valérie, et qui sait le ramener si naturellement, après l'aveu désespéré de Gustave, au ton de l'émotion contenue. Les choses autour d'eux n'ont pas changé, mais tous les détails de la vie ordinaire et les sensations les plus communes prennent une infinie valeur expressive : « Valérie rompit enfin le silence : « Vous nous écrirez; nous saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas Gustave ? » Et elle posa sa mains sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse : « Il fait bien froid, madame, vous êtes vêtue trop légèrement ». En même temps elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger : Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié, et soupira : u Personne, dit-elle, désormais, n'aura soin, comme vous, des fleurs du Lido; cela m'attristera bien, d'y aller seule ». Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis, elle me tendit la main, j'y
portais mes lèvres : « Adieu encore un regard, un
seul, où je croirais que je ne vous retrouverais plus nulle part ». Effectivement une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire : « Adieu, Gustave, adieu ! Je ne prends pas congé de vous, j'ai
encore mille choses ù vous dire ». Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit, comme ^' l'univers se fût anéanti ».
i:t comme cette lin encore, où l'observation apparaît <i nette et la grâce des choses si finement éprouvée, est restée jolie : « Je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé, une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'Orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir ; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux... Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tète, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des -larmes : j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon cœur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient ».
Gustave réfugié à la Chartreuse, épris d'enthousiasme pour les religieux, quil ne traite pas en exaltés, à la façon d'Obermann, mais comme des âmes ardentes et tendres, et « qui s'attachent par la douleur », médite à loisir sur le néant de tout : là même, il trouve des frères en infortune, ce moine Félix fou par amour, de la plus romantique folie. Il se recueille dans sa passion « délice et fléau de la vie », il lit Racine (on ne cite guère Corneille en ce temps-là, non plus qu'on ne cite Bossuet auprès de F»''nelon), mais aussi Klopstock, et encore Gray : et
tus sa souffrance, il a des instants d'enchantement; il porte en lui « un fond intarissable de bonheur ». Il se met au régime physique et moral le plus malsain, et à travers ses insomnies, ses hallucinations, qui sont '•resque toujours aimables, il ne cherche et ne demande
Dieu qu'un moment d'innocente félicité où « le cri du désespoir ne se mêlerait pas à la voix des délices ». Il ne lui reste plus qu'à mourir, non sans avoir écrit à Valérie toute une confession : c'est la loi d'un roman achevé,
et c'est aussi pour les contemporains celle d'une vie complète, que sur la fin tous les malentendus qui subsistaient dans le passé par timidité ou manque de franchise soient résolus en une lumière définitive, que Ton s'en aille dans l'au delà après avoir bien réglé ses comptes et en laissant de soi-même une image nettement tracée, une formule bien remplie. Une vie doit être un tout qui se suffise à soi-même. Poser une question et l'abandonner, mener un héros au point où une action semble nécessaire et faire intervenir un événement, ou simplement une défaillance ou une incertitude de cœur qui annule tout, cela ressemble peut-être plus à la vie des êtres sensibles et fantasques, épris et détachés, que sont les hommes au regard d'une M""® de Charrière; mais cela ferait désespérer de l'humanité; NP^ de Staël préfère, M^^ de Krudener veut aussi que l'histoire soit bien close; voilà pourquoi les héros vraiment passionnés font leur devoir strict en mourant ; EUénore mourra quand Adolphe aura cessé de l'aimer, Adolphe continuera de vivre pour demeurer toujours dans le même cercle de chagrins, parce qu'il n'a pas la volonté héroïque par laquelle un homme affirme sa passion en dépit de tout et une fois pour toutes. Gustave a la fierté de n'être pas déchu; il défend Valérie contre ses scrupules, il veul être seul responsable de son mal. Et quand le comte reçoit les lettres de Gustave, il n'y a pas non plus dans sa conscience un moment de trouble, il reconnaît que c'est par <( vertueuse adresse » que Gustave a longtemps fait croire à sa femme qu'il aimait en Suède, et si Valérie n'a pas avoué ses craintes à son mari, c'était de peur de paraître ridicule : ce n'est donc pas seulement en vertu de cette discrétion qui engage une femme à ne pas ennuyer son mari de certains propos. Aussi vole-t-il sans aucun embarras auprès de Gustave; il sympathise à ses chagrins, sans aucun retour sur lui-même, en ami désintéressé de l'objet de tant de tourments. On ne peut dire qu'il soit héroïque, car il n'a pas besoin de s'efforcer; il est généreux sans réserves : « Je sais tout, je vous plains, je vous aime, je donnerais ma vie pour vous ». Enfin il sait rester
iiioin des ivresses consolantes de ce jeune homme, en qui s'éteint la vie avec une si intéressante lenteur. De plus en plus, c'est Gustave qui est le véritable et seul héros. Au moment de tout quitter, sa pensée prend une fermeté, une clarté, une hardiesse dans l'affirmation qu'elle n'avait pas eue depuis le jour oii il écrivait à Valérie : (( Tu es mienne par la toute puissance de ce sentiment qu'aucun être n'a pu éprouver comme moi ». Et maintenant, il se trouve heureux de mourir jeune, « de rapporter tout à l'éternité avant que rien soit flétri ». Il a lu, décidément, et retenu quelque chose des ouvrages de NP* de Staël. Il parle dans sa fièvre merveilleusement. Et pour varier l'attendrissement. M""* de KrQdener a placé ici des fragments du journal de la mère de Gustave, oii l'on voit Gustave enfant, nourri d'Ossian et de Swedenborg, conlianl et pénétrant, comme l'un de ces « avertis » qui sont dignes de mourir de bonne heure sur les plus hautes cimes. Il fallait que l'ensemble de sa destinée apparût commandé par un sentiment constant, et dès l'origine complet, de tristesse et de bonté. Les pages lugubres sont achevées, les derniers moments n'offrent plus que des images sereines. Au chevet de Gustave, un prêtre tolérant, un prêtre selon Chateaubriand, comme les Chartreux sont des moines selon lui, un prêtre qui n'a rien de l'odieuse dureté que NP® de Staël aimait à peindre, quelques versets d'Evangile mêlés à des souvenirs profanes; rien de déchirant : « Tout est réglé ». La vie de Gustave peut se clore : il sait que Valérie con-
lit son amour. Tout cela est pieusement raconté par le ijomte : les derniers soins, d'un réalisme touchant et plein de goût, sans la fadeur d'un faux idéalisme, les questions du mourant, le mieux de la fm, et les dernières paroles si chrétiennes d'accent « laissons la douleur à celui pour qui la vie est tout..., le pressentiment répond de l'immortalité » ont une douceur lamartinienne.
C'est la foi de ce livre qui a plu. Après le Génie du
Christianisme, le sens religieux de la mort était saisi et
apprécié avec attendrissement dans ces réflexions du
Je le contemplai longtemps, mais sans atten-
drissement ; il me semblait que ma douleur s'arrêtait devant une pensée auguste plus grande que la douleur; et, sur ce cercueil même, je me sentais vivant d'avenir ».
Très spirituel, suffisamment dramatique, élégant et débordant du goût des jolies choses, avec des pensées profondes naturellement épanouies en des âmes jeunes et très cultivées, l'amour de la vie et l'intelligence de l'ascétisme, rien d'effrayant dans la religion, et le privilège retenu par les âmes passionnées de mieux éprouver que les autres la tranquille croyance en une vie future, de l'observation et du lyrisme, c'était tout ce qu'il fallait pour griser les lecteurs de 1804. La vogue de Valérie fut durable parmi les esprits délicats. Il y a certainement des affmités de talent entre M"® de Krudener et Charles Nodier, comme il en est entre Gustave et Maxime Odin, et nous verrons que le roman de Saint-Beuve, Volupté, a beaucoup emprunté au plan de Valérie et à la disposition des personnages. Il n'existe pas une œuvre où soient fondus aussi harmonieusement le goût de l'ancien régime et la sensibilité romantique.
Si nous la mettons dans la série des grandes œuvres autobiographiques, c'est qu'elle répond aussi à la condition essentielle que nous avons i[)osée -.Valérie^ écrite vingt ans après l'événement, précède de très peu la conversion de M""^ de Krudener, et c'est vraiment le testament de sa vie profane, toute tournée vers la mysticité où elle devait aborder. C'est ainsi, c'est sous cette forme condensée qu'elle voulut voir son passé; elle s'est fait cette image d'elle-même, non seulement pour s'y complaire, mais pour dégager les traits de sa figure idéale, qu'elle apercevait mal autrefois et qui lui apparaît dans son vrai sens définitif, au moment où sa vie porte son fruit. Le choix qu'elle fait parmi ses souvenirs n'est pas seulement destiné à régler l'harmonie d'une œuvre d'art : Alexandre de Stakieff s'était une première fois éloigné d'elle, leur amour était demeuré platonique; quand il la revit, ce fut la passion dans toute sa force ; il se tua parce qu'elle le trahissait, et avant de mourir il écrivit à son mari une
'lire de confession. Dans la manière dont M™* de Krûdener a transposé ces souvenirs, on peut trouver de Tarti- Ufice, et un souci bien marqué d'ennoblir son propre caractère. iMais ce n'était pas froidement concerté; vingt années de vie et une grande exaltation mystique avaient fait leur œuvre, presque inconsciemment sans doute. Ce qu'il y avait eu de douteux dans ses sentiments lui semblait accidentel, hasardeux, inexistant ; avec cet indulgent quiétisme oii elle s'adonnait, survivaient seuls les sentimenis complets, clairs, à qui l'infirmité du caractère humain, les « contingences de la vie » n'avaient pas permis de se développer tout à fait,mais qui prenaient leur 'ovanche, qui se dédommageaient dans le souvenir. Se
•avenir pour les romantiques sensitifs, de Rousseau à Musset, vaut mieux que vivre, et le souvenir, même altéré, selon le langage positif de la prose, est plus vrai, plus réel aussi que la vie figée sous un regard immobile. T.f^ souvenir seul est la vie, parce qu'il change constam-
ent, parce qu'il s'adapte à toute exigence intime : il ne peut être disséqué, il s'assimile toujours le meilleur et le plus pur de nous et laisse tomber le reste comme non avenu.
CHAPITEE VIII