‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 13 sur 36 · M- DE STAËL · texte numérisé non relu

M- DE STAËL

M™" de Staël s'est confessée toute sa vie, elle en avait le goût et elle y mettait une franchise qui parut quelquefois, par manque d'à-propos, de Tindiscrétion. Il lui arrivait de professer devant témoins les sentiments les plus intimes, sans crainte d'être mal comprise; elle se commentait, elle forçait l'indifférence par le ton enthousiaste qu'elle avait toujours. Nul n'a eu moins qu'elle la notion du ridicule en matière de confidences. Toute enfant, éprise d'admiration pour son père, elle regrette que leurs destinées n'aient pas été unies, elle s'écrie : « Si le sort nous avait créés contemporains ! » Et elle ajoute que sa mère était heureusement bien plus digne qu'elle de devenir la femme d'un tel homme. M™® de Bouffîers, qui la voit à ses débuts dans le monde, trouve qu'elle n'a aucun usage des convenances; elle est « si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque; elle s'exalte l'imagination, se représente d'avance des souffrances impossibles » et, à travers mille saillies qui trahissent le fond de cette sensibilité précocement éveillée, elle « montre plus d'esprit que de bon sens et de tact ». Elle pensera toujours qu'on met autant de complaisance à l'écouter qu'elle en prodigue à parler d'elle. .Cette habitude de tout dire sans discernement la fera juger plus tard encore très sévèrement. Rosalie de Constant dira qu'elle manque de dignité, et en effet,

si la dignité consiste à cacher ses déceptions, à ne pas souffrir la pitié, à éviter tout ce que rattendrissement consenti permet aux autres d'humiliante supériorité, M"' de Staël n'en a guère eu; elle a toujours suivi le premier mouvement de son cœur; elle n'a pas fréquenté le refuge de Tironie, et le détachement spirituel de ses propres peines lui aurait paru simplement un déguisement ou de l'amertume mal tempérée. Schiller aussi, qui la vit en Allemagne, qui l'admira et qui en fut étourdi, avoue s'être senti mal à l'aise devant cette femme qui livrait, sans y prendre garde, dans une conversation ouverte, les plus personnelles de ses impressions. Quand des idées générales étaient mises en discussion, c'est à ses expériences fntimes qu'elle en appelait souvent, et elle ne ressentait pas de honte à se raconter devant des curieux qui n'étaient pas toujours disposés à s'instruire, qu'elle arrivait quelquefois à distraire, souvent à ennuyer et à gêner. Les Français ont un art léger de se mettre en scène, moitié badinage et moitié sincérité. Ils jouent leur personnage de fantaisie et cette façon de parler de soi n'est la plupart du temps qu'une manière de piquer l'attention en se dérobant. Les Allemands réservent pour les amitiés profondes les épanchements du cœur. Aux uns et aux autres. M"® de Staël semble pécher contre les bienséances, mondaines ou sentimentales. Mais avec ce défaut, et malgré ce qu'il a d'irritant pour les observateurs chez qui les scrupules du goût l'emportent sur les délicates indulgences de la sympathie, NP® de Staël passionna tous ceux qui l'entendirent ou qui la lurent. Dans toutes ses œuvres et même dans celles qui ne semblaient pas prêter aux effusions d'âme, sa personne transparaissait. Depuis Rousseau, on aime à reconnaître rhomme dans le livre. La conviction naît moins du sysme que du naturel intime et de la vérité vécue de la "nsée. Multiplier ses expériences intérieures, se donner la communauté morale qui est le public, c'est pour I™* de Staël la tâche qui justifie l'écrivain. Elle n'y a lilli dans aucune de ses œuvres : à ce compte, toutes 'iraient autobiographiques. Mais nous nous bornons à

étudier, avant ses deux romans, celles qui aident à les comprendre, et qui les contiennent déjà en théorie : les Nouvelles^ le Traité de VInfluence des Passions et V Essai sur les Fictions.

Les Nouvelles

Les Nouvelles elles-mêmes s'éclairent, comme toute la suite, si on les rapproche des Lettres sur Rousseau. M™* de Staël y soutient, en parfaite raisonneuse, que l'amour est le seul thème passionnant, le plus vertueux aussi : « Quan'd on s'est une fois entièrement détaché de soi, on ne peut s'y méprendre et la piété succède à Vamour; c'est là Vhistoire la plus vraisemblable du cœur ». Elle n'en est pas à dire que l'amour puisse faire de la vertu avec du mal; ce mysticisme trouble ne lui plairait pas, elle aime les idées distinctes. Elle garde son indépendance devant Rousseau : Julie, à son goût, met trop de méthode dans sa passion, elle n'est pas assez une : « Quand on renonce aux charmes de la vertu, il faut au moins avoir tous ceux que l'abandon du cœur peut donner ». Gomme tous les êtres sains et spontanés, M™^ de Staël devine l'artificiel; c'est bien d'elle que plus tard Schiller dira : « Tout en elle est d'une pièce, elle n'a aucun trait étranger et faux, ni pathologique ». La forte morale bourgeoise la préserve, elle sait que la bonté foncière ne suffit pas, et que pour être vertueux il a manqué à Rousseau de mettre « de la suite » dans ses actions. De même elle ne veut pas qu'on l'appelle fou, mais elle consent qu'il l'ait été presque, à force de supériorité; elle voit bien qu'il eut « moins que personne le divin pouvoir de lire dans les cœurs ». Ceci est un lieu commun déjà : Hume l'avait dit, M""® de Genhs le répétera (D et Rousseau même n'en disconvient pas. Enfin, elle note que Rousseau n'aurait pu subsister en

(1) Mémoires, I, p. 214.

dehors de la communauté humaine; le moi, dans Tisolemeni absolu, ne survivrait pas : « II avait besoin de se sentir aimé pour ne pas se croire haïssable ». Pour M"' de Staël, l'instinct de sociabilité et le culte du moi au lieu de s'opposer seront solidaires.

Les Nouvelles (i) montrent dans quel ordre de sentiments elle se préparait à passer sa vie. Dans Mirza, on trouve la conception de l'homme faible, innocemment cruel, immoral avec candeur : c'est le type traditionnel; mais la femme ne se contente pas d'être héroïque silencieusement, elle est philosophe, poète, lyrique et inspirée dans sa vie, passionnée de sacrifice. Dans Adélaïde et Théodore, c'est le type accompli du gentilhomme, qui donne à sa frivolité des dehors de philosophie, c'est le d'Erfeuil de Corinne; puis c'est une femme chimérique et d'une dévotion exaltée; enfm c'est, selon la convention romanesque, une jeune fille de seize ans mariée avec un « vieillard » de soixante. Mais au lieu de se plaire, comme le fera NP® de Souza, à peindre des nuances, M"' de Staël se hâte vers la crise. Adélaïde, indulgente autant que vertueuse, favorise imprudemment chez elle les rendez-vous d'une amie, comme plus tard Delphine. Et Théodore de Rostain, esprit gai et cœur mélancolique, tout à coup se révèle plus profond que nous ne le pensions : il s'éloigne, avec cette « avidité du malheur » qui sera le signe fatal des héros de Delphine et de Corinne. Volontiers je croirais que ce Théodore est une première épreuve de Léonce, copiée sur M. de Narbonne, épreuve indécise encore, presque double, hésitante entre la res-

inblance exacte du modèle et la déformation romaiiesciue. Théodore finit en exalté; malgré la certitude qu'il croit avoir d'une trahison d'Adélaïde, il proclame que (( son âme est pure ». Et il meurt, consumé par un poison lent. Adélaïde assiste à cette scène d'un dramatique effrayant, — mais, avec un stoïcisme étrange, sans

1] On n'en sait pas la date, mais ce sont des œuvres de première inesse.

que « rien de sensible lui échappe », elle se tue de sangfroid, après la naissance de leur enfant.

L'histoire de Pauline nous offre un nouveau Théodore qui se prend pour un chef-d'œuvre de corruption spirituelle. Il enveloppe dans ses trames une âme très jeune, PauUne se donne, elle est abandonnée et l'opinion la proscrit, tandis qu'il passe pour le plus honnête homme du monde. Là-dessus apparaît un traître abominable, la réplique encore noircie du premier; il égare Pauline dans les dédales de sa conscience, elle tombe encore une fois. Pour plus de vraisemblance, tout cela se passe « sous le ciel ardent de la ligne ». Il fallait de l'exotisme. La nature féminine, ici, est débile, cherchant partout l'appui : « Chargez-vous donc de ma destinée ». Pour la seconde fois cette victime lamentable est abandonnée. Heureusement son vieil époux meurt à temps et le traître, dans un bon mouvement, consentirait au mariage. Mais une amie lui est dépêchée par Théodore mourant et repentant, l'enlève, lui rend foi en elle-même et la persuade de se reprendre à la vie. Et voici seulement le vrai roman qui commence. Comment cette fennne désemparée, mais d'un sens moral très pur, pourra-t-elle redevenir digne d'un grand amour ? Pendant quatre ans elle vit comme une recluse auprès de l'amie. Enfm paraît Edouard de Cernez, la première incarnation totale de Léonce, austère de mœurs, sensible, rigoureux en honneur, endurci dans les préjugés de son sexe. L'antithèse est encore forcée dans ces premières œuvres et le sens des romans futurs ne se dégage pas; NP® de Staël croit encore que les âmes profondes doivent à leur faute quelque chose de plus grave encore et de plus pénétrant. Delphine n'aura pas vécu, avant l'épreuve dont ehe mourra; Corinne aura vécu, mais son passé n'aura pas de tache; Pauline, qui a plus de scrupules que si elle était d'une vertu immaculée, reçoit avec tremblement les épanchements de M. de Cernez; elle y répond froidement, et l'énigme dont elle s'enveloppe la rend plus séduisante, irrite et attache l'amant mal initié. De lyrisme, il n'y en a pas un mot en tout cela; toute l'attention est portée

sur cette question de pure psychologie : deux êtres si différents par leur passé peuvent-ils s'aimer et être heureux ? Est-ce pour cette raison que Schiller, sévèrement, condamnait les Nouvelles : n Elles caractérisent parfaitement cette nature nerveuse, raisonneuse, antipoétique, ou plutôt cette absence de nature chez un esprit si riche ». Pauline, en effet, vit en pleine prose : elle n'est pas née avec une âme qui justifie tout et transforme tout. Quand M"* de Staël étudie une situation, elle cherche ce qu'elle peut amener dans l'état présent des conventions mondaines et des sentiments reçus. L'œuvre de l'imagination se confme dans la donnée, le reste ne se déduit pas comme une série d'élévations morales, mais s'arrange selon les vraisemblances. Cependant ces premiers essais laissent voir déjà la tendance au développement méthodique, le récit où chaque événement arrive à point comme un argument ou une conclusion. Mais c'est la logique de l'opinion, celle de la réalité, qui réglera le plan de Delphine, — encore une fois ce n'est pas celle du sentiment tout seul. De même ici l'amour idéal n'habite pas un pays merveilileux : c'est un amour régulier. Romantique, Edouard ne demanderait pas de pouvoir estimer et admirer sa femme avant de l'aimer. Il l'aimerait d'abord, et d'autant plus qu'il lui en aurait coûté plus cher. Mais chez les hommes vrais tout est logique, hiérarchie des sentiments, souci de ce que la tradition et la société autorisent; un sentiment ne peut absorber l'àme et lui donner la force de se créer pour son usage une idée de l'honneur et du bonheur.

L'entretien d'Edouard et de Pauline avec l'amie est très agréable de ton, délié, pénétrant, d'une psychologie mgénieuse; c'est du bon roman intime. L'homme se croit dans la droite raison parce qu'il est Ué de préjugés; Pauline, par tendresse, par ménagement timide pour «m bonheur dont elle n'ose s'imposer maîtresse, decure faible avec toute sa bonté passionnée. L'amie seule, plus hardie puisqu'elle est désintéressée, veut faire le mariage, et elle y réussit à force d'expédients. Je passe des scènes romanesques à souhait : la harpe, la romance,

la menace de suicide. Le passé sera tu et le mariage s'escamote; l'amie prendra soin des illusions d'Edouard. Pauline devient mère, et nous commençons à penser qu'un bonheur neuf et un malheur consolé peuvent fort bien s'accommoder l'un de l'autre, — quand le traître qui veillait vient tout dire. Toute la suite est faite pour approfondir le sentiment de l'irréparable. C'est la tristesse définitive de deux existences désunies. Le dénouement est franchement romantique, Edouard absout sa femme : « Le temps et l'amour ont épuré ton âme ». Mais ces hautes vérités ne sont entrevues, hélas ! qu'à l'article de la mort. Si ces deux êtres recommençaient à vivre, ils seraient tourmentés de jalousie et d'inquiétude. Ainsi M™* de Staël marquait déjà la distinction de l'ordre moral supérieur et du bonheur possible; elle pensait qu'on ne peut redescendre des régions claires de l'imagination lyrique à l'expérience traînante. Pauline meurt, et l'amie coupable d'avoir cru à la facilité des bonheurs refaits la suit de très près.

Zulma devait tenir la place du chapitre de l'amour dans le Traité des Pas'sions : « Cet écrit, plus que tout autre, appartient à mon âme », disait M™* de Staël. Et dans le conte même, il s'agit de peindre l'énergie de l'amour « dans une âme sauvage et un esprit cultivé ». Ainsi Zulma, jeune sauvagesse perfectionnée par le plus noble des précepteurs, s'éprenant de lui et le tuant parce qu'elle l'a trouvé aux pieds d'une rivale c'est, toute réserve gardée, M""* de Staël (D. C'est elle du moins qui présente sa défense : « Aucun tribunal, aucune nation, le ciel même » ne peuvent juger entre elle et son amant. L'amour est « la vérité... l'idée première du monde moral ». Zulma ne se plaint pas de l'ingratitude du volage, mais il lui semblait avoir au fond de son âme « une puissance d'amour qui devait le dominer ». Voilà bien la conscience de ce terrible ascendant, de cette tyrannie que M""® de Staël devait exercer sur B. Constant, et à

(1) Zulma est de 1794. Voir Correspondance avec Meister, p. 107. A cette date son amitié pour Mathieu de Montmorency était très vive.

^quelle il ne put se dérober sans des crises affreuses : « Mon âme, dit-elle encore par la bouche de Zulma, avait passé dans la sienne, et devant moi, ce n'était pas de ses actions, mais de ses sentiments qu'il avait besoin ».

Le Traité de l'influence des passions ^i> L'Essai sur les fictions

Il met en système toutes ces idées; écrit plus tard, sous l'impression de la Révolution et sous le coup de chagrins personnels, il ressemble encore à une confidence. Contrairement à Obermann, M"* de Staël regarde la passion conmie le fait premier. Mais, à mesure qu'on la suit dans sa vie, on s'aperçoit aussi que son idée du bonheur se résout dans celle de la souffrance bien accueillie, avec la volonté de se réparer en elle. Dès maintenant, au heu

Vdiiler une théorie philosophique du bonheur, elle dit i e que révèle l'expérience ou l'essai du bonheur. Son livre raconte la tristesse d'une femme qui a passé l'âge où le caractère se cherche, qui sent sa destinée fixée, et se voit jugée par ceux dont elle avait séduit la curiosité. FJle n'a garde de vouloir rendre la condition féminine .M inblable à celle de l'homme. Elle accepte, selon la tradition du siècle, les opinions masculines. M™* de Staël

Mi. dans ses années plus mûres, devait appeler la gloire un deuil éclatant du bonheur ». accepte sans mauvaise grâce l'antipathie des hommes pour une femme engagée dans un destin d'orgueil et d'ambition. C'est d'ailleurs pour mieux convenir que « l'origine de toutes ' - fcnnnes est céleste », qu'elles doivent « tout leur

iiipire » aux « dons de la nature » et qu'elles se feraient tort en prétendant afnrmcr par l'action leur personnaHté. Files ont une destinée purement sentimentale; de là 1 '( inévitable malheur des femmes supérieures » que M"* de Striël avait commencé d'éprouver. Les adorateurs

1 II est de 1796; y Essai sur les pxtions est de 1795.

d'une femme distinguée peuvent s'exalter jusqu'à prendre pour de l'amour leur rivalité d'empressement : le premier qui se retire atteint le charme de l'idole. L'essence d'une âme féminine c'est la douleur; elle résume en elle toute souffrance, puisqu'aux raisons spéculatives qu'a tout être pensant d'être malheureux, il s'en ajoute pour elle de positives. A vrai dire, c'est sur les dernières surtout que NP' de Staël attire l'attention. Lélia ressentira le désespoir de sa condition humaine, plus encore que l'amertume d'appartenir à un sexe sacrifié, dont elle s'est affranchie. M""® de Staël prétend n'être qu'une femme avec un cerveau viril; elle veut avoir les plus délicates humilités du cœur, mais elle y garde aussi une tristesse énergique; elle commente Werther en philosophe, elle croit que l'amour est de toutes les passions celle où il entre le moins d'égoïsme, et que pour tenter le bonheur d'aimer, il faut être capable de se tuer. Pour un homme l'amour peut n'être qu'un accident, un épisode; pour une femme il est toute la vie. Et cette inégalité la désole: n'est-elle pas partout, d'ailleurs ? Pour ne la plus ressentir il faudrait s'être enfermé dans « le trésor intarissable » de son propre cœur, se résoudre à aimer gratuitement et chasser de soi cette âpre exigence du retour qui détruit « le seul don céleste fait à l'homme ». La vie conjugale est affreuse quand il n'y a pas entre deux cœurs une correspondance parfaite; ce n'est qu'un perpétuel exercice de vertu. Mais M™® de Staël ne se décourage pas encore si cette forme de la vie heureuse est difficile à mettre en pratique. Elle voudrait, comme Rousseau, ne plus se laisser ravir à elle-même par les objets où se prennent ses passions, maîtriser ses effusions, tout en souffrant que le trop-plein intérieur déborde en énergie agissante. Car il y a une douleur qui naît de la force intime trop condensée. La religion n'est pas le dérivatif qu'elle recherche. Elle a là-dessus les idées utilitaires de son père (D, qui avait si fort scandalisé les Allemands: peut-être a-t-elle lu, avec Fontenelle, quelques pages de

(1) Sur l'Utilité des idées religieuses, de Necker.

aint-Evreniond : « que la dévotion est le dernier de nos aniouFS ». Mais elle voit surtout ce que le christianisme codillé peut développer d'anti-naturel en supprimant l'effort moral et en amortissant la sensibilité. Quelles seront donc pour elle ces « ressources qu'on trouve en

FOi ? ))

l'e sera encore la passion; après l'avoir accusée de luus ses maux, elle la réhabilite: elle n'en a pas l'idée chrétienne qui la représente avide, calculatrice et dure : elle y trouve l'unique principe de générosité. A vrai dire, elle ne dit pas comment le désintéressement absolu de l'amour s'accorde avec l'impérieux besoin de réciprocité qu'elle signalait naguère. Tout est relatif : elle se croyait généreuse quand elle permettait à ses amis de se faire leur vie. On lui pardonne, et on lui trouve, après Chateaubriand, une originalité simple et toute humaine, parce qu'elle exprime une tristesse sans parure. Elle ne connaît pas la mélancolie voluptueuse; en elle c'est un sentiment de défaite « sombre, desséchant l'émotion », que la pensée avive et étend. Son remède fait songer à Schopenhauer (D : il faut abandonner l'illusion du bonheur et concevoir la vie passivement; alors se recueillent les joies renoncées, comme un fruit inattendu. La disposition philo.^ophique corrige la passion : au lieu de se soumettre à l'empire d'une idée fixe, elle aime d'un amour détaché les biens dispersés, qui ne demandent qu'à se laisser aimer. Ainsi nous participons « au calme universel » et nous estimons plus en nous « la faculté de penser que celle de souffrir ». Notre cœur sera toujours trahi, mais notre intelligence nous sera toujours fidèle. Nous cesserons de vouloir nos sentiments comme un absolu, ce qui est le propre de l'aspiration romanliane: nous leur reconnaîtrons une valeur relative :

.1 méditation de l'homme passionné enfante des ' 'niçfrr<^. celle du savant crée des prodiges ». Ce mot

n avait pour elle une grrande admiration; en lisant une phrase de Mlemajrne. » en 1814, sur la volonté et la vie, il s'écria : C'est une pr.uve â l'appui de mon système. On trouve dans ses papiers des Extraits du Traité du suicide de M" de Stafil.

n'est déjà plus celui de la pure passivité. Et en effet, NP® de Staël garde en elle le bon sens de ces Voltairiens parmi lesquels s'était écoulée son enfance. Elle veut une bonté active, non surchargée de principes métaphysiques, débarrassée de superstitions, une bonté qui aurait tous les caractères de la passion, sauf le besoin du retour : « 11 faut que l'existence, dit-elle abstraitement, parte de soi au lieu d'y revenir et que, sans jamais être le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre destinée ». Voltaire n'aurait pas écrit cette formule, où le culte du moi volontaire est fortement résumé, mais il aurait écrit celle-ci : « Il faut descendre la vie en regardant le rivage plutôt que le but ».

U Essai sur les Fictions développait déjà les dernières pages du Traité sur les Passions. Si la pitié seule nous rend pénétrants et nourrit indéfmiment notre besoin de connaître l'homme, si notre espèce est une mutualité (( de misères et d'indulgence », l'arithmétique morale des Anglais, la « précision métaphysique » ne vaudront jamais un sentiment. Et par « métaphysique » M™® de Staël entend bien le système d'A. Smith, mais aussi l'anatomie du cœur qui est dans les maximes de La Rochefoucauld, chez M'"* de Lambert, M'"^ du Deffand, M""® de Staal-Delaunay. Leur méthode tendait toujours à démontrer l'automatisme du sentiment : on découvre une passion élémentaire qui règle les autres. Toute émotion serait un fait limité, entièrement réalisé; on peut le détacher, mesurer son effet après l'avoir examiné comme un résultat. On peut mettre le sentiment en syllogisme et le redresser au besoin. Pour IVP® de Staël, la raison seule s'exerce sur des choses définies. Le sentiment, Gœthe l'avait bien dit, n'est pas un acte réalisé en perfection et où se contemple la vie dans sa plénitude, c'est une virtualité qui veut s'exprimer sous une forme accomplie, t-end à l'absolu, et, ne rencontrant jamais que des formes imparfaites, est sans cesse ramenée à s'abîmer en soi, pour s'offrir encore à d'inutiles épreuves : « Il n'y a sur cette terre que des commencements ». Expansion, concentration, c'est le rythme nécessaire de la vie morale.

Les idées morales, selon M™" de Staël, ne résident donc pas dans la raison, mais dans Vimagination, ancienne maîtresse d'erreurs, aujourd'hui souveraine de vérité. Seule elle dispose aux intuitions profondes, elle anime le cœur. Sans doute il y aurait aussi une métaphysique du cœur à découvrir, mais notre raison n'a pas la force d'y aller, et si elle s'obstinait, elle ne ferait que se tromper avec l'objet qu'elle se donnerait elle-même. Ainsi, pour Pascal, une raison divine réduirait à sa loi l'ordre de la charité, mais notre faiblesse présente doit se contenter des lueurs du cœur. Le roman n'aura donc nulle prétention à l'analyse intellectuelle; il sera une œuvre de sympathie, de tendresse humaine. Et comme la meilleure observation est celle qui se fait du dedans, l'étude du cœur débutera toujours par un examen intime et une confidence.

Ainsi, ni roman philosophique, ni roman romanesque. Il faut mettre en relief « la toute puissance du caractère ». Caractère c'est volonté, et volonté c'est passion. Tout s'explique par « un enchaînement de causes morales ». L'imagination du psychologue ne sera pas exactement, comme le prétendra Fiévée d), celle du savant qui expérimente, créant des cas pour les observer; elle se confond avec notre faculté de créer des âmes à notre image; nous ne connaissons que nous et nous n'entrons en relations avec les autres que par sympathie. Dès que nous sortons de nous, nous quittons le réel; mais tout ce que nous savons de nous est le réel.

Or. pour M"" de Staël, le fait constant de l'expérience intime, c'est la douleur. Le génie créateur, qui sait seulement voir ce qui est, atteindrait donc toujours, par delà les nuances d'indifférence ou de gaieté qui se jouent au dehors des choses, la tristesse foncière. Ce serait une trahison que d'exprimer la tristesse morale en symboles physiques. L^imagination sentimentale doit se suffire. L'âme n'a-t-elle pas ses sensations d'ailleurs et, comme le dit M"* de Staël, ses plaisirs physiques ? Traduire ses émotions en images ne serait-ce pas laisser croire qu'on

I; Préface de la Dot de Suzette.

ne les a pas ressenties dans leur force ? C'est se donner aisément le change, quand les mots viennent à défaillir, que de résoudre les idées qui sont le fruit rare d'une âme, en vagues symboles d'où s'en écoule la plus précieuse essence. Ame antipoétique, disent les Allemands, que M°'^de Staël; non, mais âme mystique, comme celle de Rousseau. Et il faut avoir le parti pris de M. de Bonald pour l'accuser de matérialisme, à cause de la violence avec laquelle elle a senti son âme.

OEuvre d'art, œuvre morale, le roman sera une peinture de la vie réelle, tout en nuances comme elle, sans événements violents ou surprenants; c'est l'attitude intérieure qui donne aux incidents simples une valeur dramatique et une expression intense. Le théâtre n'est pas fait pour les choses délicates, au goût de M^^ de Staël, il s'adresse trop aux yeux, il professe trop aussi. Chaque âme s'est à soi-même son propre milieu; le roman est le domaine réservé de l'analyse personnelle. Et la vérité profonde de la vie ne serait pas saisie par la littérature si le roman, affadi par la préciosité, dégradé par le faux réahsme qui le mène à peindre les mauvaises mœurs, n'était relevé par les grands maîtres que veut suivre M""* de Staël. Ce sont, ne l'oubhons pas, les auteurs de Tom Jones, de Paul et Virginie; c'est Sterne, M""® Riccoboni et même M™® de Montoheu, qui dans ce .temps-là adaptait les histoires allemandes de La Fontaine et de Claurens. Mais elle les prenait comme des initiateurs, elle ne les imitait pas. C'est dans sa vie qu'elle a puisé.

UEssai sur les Fictions, comme le Traité sur les Passions, était un effort pour se reprendre à autre chose qu'au sentiment tyrannique de l'amour. Comme Obermann, comme Sainte-Beuve, elle a rêvé le roman qu'elle n'a pas plus réalisé qu'eux-mêmes : le roman de l'ambition. L'amour n'a pas cessé, depuis Corneille, d'être traité dans notre littérature comme une passion « trop chargée de faiblesse ». Dominer par l'action, c'est l'emploi vraiment noble de la vie. La vertu enthousiaste et active, elle est d'ailleurs, pour M""* de Staël, maîtresse de presque toutes les situations de l'existence; les années

ne s'écoulent pas sur un fond neutre où se détacheraient quelques moments expressifs : la vie est un perpétuel sentiment, une dépense continue de force; la sagesse est de nous donner toujours, sans demander compte aux choses de ce qu'elles nous rendent. Et c'est à peine s'il est nécessaire de dire que cette théorie, qui nous promet des œuvres si animées, traduit le tempérament de M™* de Staël.

Attendons-nous à une permanente impression de il lu, de tension extrême et, en dépit des principes ue l'auteur, à peu de simplicité. Sénancour, lisant Tom Jones, y voit une preuve que la poursuite des vertus liéroïques nous égare; i\P* de Slaël y apprend la supériorité des qualités naturelles sur les mérites d'opinion. Elle espère atteindre et réveiller le public, elle le croit attentif aux individus plus qu'aux nécessités supérieures de Tordre. Elle troublera les cœurs, elle leur fera sentir ce qui leur manque. Elle ne serait pas satisfaite comme Rousseau écrivant la Nouvelle Héloïse, de suspendre chez ses pareils l'action commune des passions en y substituant (( des jouissances indépendantes »; elle fait œuvre d'apostolat. Et son roman fut traité comme un acte d'opposition.

Delphine

IfelpJiine, en grande partie, est un roman de mœurs, -i nous pensions, sur les théories de M""* de Staël, qu'elle oût mis seulement des êtres selon son cœur, nous serions vite détrompas. L'autobiographie y tient une grande place; la progression morale de Delphine c'est bien celle qu'a suivie l'auteur, mais l'étude de la vie mondaine y est très développée. Seulement, là-même, l'esprit supérieur et la personnalité intense de M""" de ^taël sont sensibles : tous les personnages, au lieu de -sembler à une galerie de portraits, sont harmonieusement groupés pour faire ressortir la haute valeur de Delphine. Elle n'invente pas une forme nouvelle, elle

prend celle des romans par lettres de M""® de Beaumont et de M""* Riccoboni. Mais elle montre tout ce qui s'y peut mettre de vie profonde, et d'un genre qui, par le ton, confmait encore à la comédie, elle t'ait un genre tragique.

Elle aimait trop le monde et elle vécut trop de la vie mondaine pour imaginer, comme Obermann et René, un roman à un seul personnage. Elle pensait en causant, et le sujet qu'elle a choisi comme le plus pressant, celui où se condensent tous ses soucis moraux, doit se passer dans les salons. C'est la faillite d'une âme qui a voulu être absolument sincère; une femme ne peut s'imposer aux préjugés traditionnels d'une vieille société'. De ce fait constaté, Delphine passe à un jugement : celle que sa supériorité rend maladroite dans la vie réelle a tort: la règle morale ayant pour caractère de valoir pour tous et dans tous les cas, c'est une faute de s'en remettre pour se conduire à la seule voix de sa conscience; on peut être innocent dans le fond de son cœur et être coupable dans ses actes. IM""* de Staël écrit donc Delphine au moment où elle se dégage des influences qu'elle a su])ies, où elle examine ses premiers enthousiasmes. Elle n'a jamais refusé d'accueillir une leçon, mais jamais elle n'a éprouvé l'ingrate allégresse du renouvellement; jamais elle ne s'est méconnue dans son passé. La religion du souvenir est un sentiment général chez un auteur d'autobiographie : pour se bien comprendre, il ne faut pas commencer par se renier. Mais Al""® de Staël, en s'attristant des vérités qu'elle a dû apprendre, ne désespère jamais d'en posséder le sens rassénérant. .

Pourquoi a-t-elle choisi une époque si éloignée pour y placer son roman? Dix ans avant 1802 c'était bien plus que dix ans : la Révolution avait passé, Delphine est un roman d'ancien régime. Il y a deux raisons : les mœurs n'étaient pas rigoureuses en 1802, la société du Directoire et du Consulat n'aurait pas excommunié Delphine. Là thèse, en somme, était en retard; je sais bien que la restauration morale allait son train, mais que de libertés n'atteignait-elle pas ! De plus, s'il y eut jamais pour M"® de Staël un temps où sa situation dans la société

fut difficile, c'est bien en 1791. Sans doute il y a bien dans Delphine des traits d'expérience acquise depuis moins longtemps, toute récente et peut-être même actuelle. Mais la crise morale remonte à 1791; à ce point de vue Corinne^ écrite en pleine crise, est différente de Delphine. M"* de Staël était mal vue à la cour, il courait des bruits sur ses relations avec Narbonne, qui lui furent plus tard reprochées en Angleterre, en même temps que son jacobinisme. On publiait une comédie : Intrigues de A/"* de S., à Voccasion du départ de ili*"® de France; Paris au boudoir de M""® de S. En 1790, Rivarol lui avait dédié son Petit Dictionnaire des Grands Honiines. Sénac de iMeilhand) assure qu a ce moment son caractère évolua très vit€, qu'elle prit l'habitude de l'enthousiasme. Elle • bordait du besoin d'apostolat qui perdra Delphine. Est-il possible de dire aussi pourquoi elle se résolut écrire en 1801 cette autobiographie ? Elle était exilée, elle était obligée à une oisiveté relative; elle lisait beaucoup, et des romans aUemands; le même jour, 10 septembre 1800, elle demandait à Aleister de lui envoyer \(fnès de Lilieni^), Donaniar, et le Saint Julien de Lantaine. Le même Meister, à qui elle demandait des renseignements précis pour situer certaines scènes, lui parlait des nouvelles morales qu'il préparait : elles avaient un caractère de confidence elles aussi. Elle s'agi- »'iit beaucoup pour rendre service à ses amis, les mettre Il sûreté, et elle était obligée de vivre assez repliée; c'est ')ur elle une époque de calme relatif, où elle peut t'Héchir à loisir; les grands orages de sa passion pour ;. Constant n'ont pas commencé. Elle est dans les dis- , ')sitions les meilleures pour revoir sa vie.

La vérité vécue de son roman, il ne faut pas la chercher 'lans la série des événements. Et quant à l'ordonnance

1) Cf. 1 ouvrage de lady Blennerhasset, Madame de Staël et son temps.

I, p. 9. J'y al puisé la plupart des renseignements biographiques sur 1"* de Staël.

i'2) Par M"* de Wolzogen, Berlin, 1798. — Donamar est de Bouterweek,

générale, M""® de Staël ne s'est pas mise en frais d'ima- ' gination : une jeune veuve conseillée par une vieille femme très bonne, des hommes légers et durs, un héros qui prend ses faiblesses devant l'opinion pour de la fermeté et ne sait vouloir que par éclats, une intrigante sachant le monde à fond, des âmes « atroces » mêlées à tout cela; tous ces personnages nous donnent l'impression d'avoir été déjà vus. Mais lisons attentivement l'histoire : nous y verrons, idéalisée, aussi passionnée mais plus vertueuse qu'elle ne le fut jamais, l'âme profondément vivante de M""* de Staël, comme nous verrons en Léonce une sorte de portrait composite des hommes qu'elle a connus, qui l'ont aimée et quittée, et dans les comparses, bien des personnes qui l'avaient entourée ou l'entouraient encore, et dont elle forçait le trait le plus expressif pour en faire des types. Et chacune d'elles fera ressortir le caractère de l'héroïne. Le souci de la thèse, pour nous, nuit à l'œuvre, y met trop de système : n'oublions pas que, pour M*"® de Staël, vivre c'est soutenir une thèse. Le sens logique et sentimental de son caractère, au point où elle était parvenue de sa vie en 1802, c'est vraiment ce qui se dégage de Delphine.

Tous ses malheurs viennent de sa confiance; veuve de bonne heure, selon la tradition, d'un vieux mari qui fut excellent, elle croit reconnaître le bien partout. Elle voit ce que la culture sociale a donné de faux et de contourné à certains êtres, mais elle pense que le meilleur moyen de les rétablir dans leur vérité c'est de les traiter déjà comme s'ils y étaient rentrés. Tombée dans le milieu le plus mondain, le plus convenu qui soit, elle est forte de ses longs recueillements et de sa divine ignorance; elle juge avec calme toutes ces âmes trompées, et la vue de leurs erreurs lui est un prétexte à perpétuel retour sur l'intangible bonheur où elle vit. Elle sait ce qu'elle vaut, et dans sa naïveté d'apostolat elle explique à tout venant sa conscience et son cœur. D'ailleurs elle a dans sa morale, si « particulière » et si solidement fondée en principes, les meilleures délicatesses. Elle ne veut pas faire de sa conduite une prédication ostensible, elle a

norreur du pédantisine et de la réclame morale. Elle a la pudeur de son ascendant, et si elle oblige quelqu'un, elle n'entend pas que ce soit pour elle une occasion de prosélytisme et de direction. La pitié est tout : elle croit qu'il faut d'abord relever les hommes de l'humiliation où les a jetés leur faute et que le redressement de l'erreur se fait seul, par surcroît. C'est un naturel vigoureux que la philosophie du vicaire savoyard a confirmé : « J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse (1)... ». Pourquoi ne serait-elle pas heureuse ?

C'est qu'elle va être prise dans un lacis d'intrigues où elle commettra, malgré les clartés de sa conscience, d'héroïques et touchantes imprudences. Elle n'a pas auprès d'elle, comme la princesse de Clèves à la cour de Henri II, une mère qui l'avertisse du monde et d'elle-même. M"* d'Albémar, sa belle-sœur âgée et très sage, est pourtant bien de son siècle optimiste; elle la laisse aller et ne croit pas qu'il y ait de danger à subir sans être prévenu certaines expériences. Et Delphine ne serait pas d'humeur à recevoir un précepte de méfiance. Elle est, avec cela, curieuse des cœurs compliqués; les contradictions l'attirent. Elle sent que la vie peut défaire les caractères sans leur retirer l'élément naturel d^ bonté; ne peut-on s'imaginer qu'on assiste, en septembre 1794, au premier entretien de M"^ de Staël et de B. Constant, en lisant ces paroles échangées entre Delphine et M. de Serbellane : « Il y a dans votre conversation un singulier mélange d'exaltation et de froideur. — ... Sans vous occuper trop longtemps de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme la plupart des jeunes gens de mon âge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde..., et qu'il m'est resté, de toutes les peines que j'ai éprouvées, assez de calme dans mes propres impressions, mais un profond respect pour la destinée des personnes qui, de quelque manière, dépendent de moi... Je n'ai rien de mieux à faire de

moi que d'épargner de la douleur à ceuxqui m'aimentW ». Delphine se risque à recevoir toutes les confidences et la pitié entraîne, comme une passion, sa volonté au delà du but : voulant arranger par de sages conseils la destinée de Thérèse d'Ervins, bouleversée par son aventure avec Serbellane (2), elle se trouve devenir la protectrice de leur intrigue et laisse échapper toute direction. C'est surtout pour elle une occasion de voir combien une àme élevée dans le catholicisme est faible devant le sentiment. La religion romaine est à ses yeux un fanatisme, ajoutant aux passions naturelles d'autres passions très propres à maintenir le cœur dans un état de douleur et d'inquiétude scrupuleuse qui ruine la volonté. M""® d'Ervins n'est pas assez individualiste : « Elle n'a pas reçu l'éducation qui porte à réfléchir sur soi ». Si le catholicisme, au lieu d'une âme ardente, rencontre une raison froide, il produit des caractères formalistes, secs, sans abandon, prévenus contre toute impulsion originale du cœur, obstinés à réduire aux cadres d'une correction impérieuse non seulement les actions, mais les sentiments, s'endurcissant, s'ils souffrent, dans un héroïsme dur aux autres et cruel à soi-même; telle sera Alathilde de Vernon, rivale à son insu de Delphine, dont elle fait valoir par contraste la grâce naturelle.

C'est une surprise encore pour Delphine que le caractère de Léonce de Mondoville, bientôt l'époux de Mathilde, — cet Emile, revenu d'Espagne, pour obéir à une mode romanesque, et affublé d'un précepteur à la Rousseau, homme sensible, mais enchaîné aux opinions de son sexe, étroit dans ses jugements et passant sa vie à étouffer ses enthousiasmes sous les artifices d'un honneur dur et formahste. Il a un cœur digne de Delphine : son esprit n'est pas affranchi, il pense en homme civilisé; il a pour les bienséances un respect craintif qui l'empêche de sentir en quelles harmonies morales s'écoule la vie de Delphine; il les soupçonne, il en est séduit, mais il

(2) Cf. les Nouvelles.

. :: lait de les nier une vertu méritoire. On désignait (D Narbonne comme Toriginal de ce portrait; pour la brutalité des procédés, malgré des sentiments chevaleresques, il le valait en effet. Mais Léonce n'est ni léger ni spirituel. La thèse ressort mieux s'il est aussi parfait qu'homme au monde le puisse être.

Après ces expériences morales, Delphine n'est pas ébranlée; sans défi ni bravade, au moment oii la société tient ses assises cérémonieuses, elle continue d'agir selon sa morale, sans peur d'être excommuniée; elle se classe définitivement parmi les femmes indulgentes en allant chercher dans son isolement, toute rougissante de l'affront qui lui est fait, une certaine M""® de R., assez inconséquente. Mais une révélation l'édifie sur la profondeur de l'hypocrisie mondaine, sur la cruauté qui peut se déguiser sous une élégance charmante et sous un air de détachement du meilleur ton. M™° de Vernon, la mère de Mathilde, prête à mourir, se confesse à elle; elle s'est jouée de Delphine. Par intrigue et par ruse, pour assurer à sa fille un bel établissement, elle a rendu sans espoir l'amour de Delphine et gâté sa vie à jamais; elle l'a calomniée après avoir tiré d'elle tout ce qu'elle en pouvait attendre. Et cependant Delphine, dont la beauté morale rayonne sur toutes les bassesses mondaines, lui pardonne, admire la sublimité de son aveu et donne à cette femme, sceptique à fond, victime d'une société corrompue qui exalte la vanité et dégrade la conscience, un peu de « ce noble enthousiasme » sur lequel elle-même vit, et qui aide M"^ de Vernon à mourir. Talleyrand (2) avait donné à M"** de Staël l'idée de ce caractère, qu'elle a peint d'une touche ferme et fine; le fameux « n'ayez pas de zèle » y est. Désormais Delphine sait qu'il peut y avoir des êtres captivants dont la vie ne soit qu'une comédie, le caractère qu'un artifice entretenu à force de rouerie, dont le cœur est plein de mépris avec les apparences les

(1) Voir Correspoîidance littéraire de Meister, « sous certains rapports. » (9) En 1794 elle écrivait à Meister : « C'est un caractère méconnu. » Elle disait que son cœur valait mieux encore que son esprit. Elle a peint le charme de M"* de Vernon, comme si elle avait su oublier sa déception.

plus affectueuses et chez qui le souci du rang nourrit une activité opiniâtre et souple. Elle se retirerait volontiers du monde après ce coup, mais une amie lui rappelle à temps qu'elle ne peut se passer de la société de Paris, et elle reste.

Peu après elle apprend que derrière ce monde en façade des vies indépendantes peuvent se cacher. M""® de Lebensei, mal mariée en premières noces, a divorcé pour épouser Henri de Lebensei, en qui l'on a voulu reconnaître Benj. Constant. Ce n'est pas un portrait complet; mais ce que dit Delphine de sa froideur en société, des trésors d'esprit et de pensée qu'il laisse voir dans l'intimité et de la mauvaise opinion qu'il a de l'humanité tout en restant bienveillant s'apphque très bien à Benj. Constant, tel que le pouvait voir en 1801 une amie observatrice, toute prête à l'en croire s'il prenait la peine de s'exphquer. On pense à lui encore quand on voit M. de Lebensei mal vu pour s'être montré du parti de la Révolution; comme lui c'est un caractère « froid et calomnié ». Enfm j'entrevois le secret de l'ascendant sous lequel il s'est débattu pendant si longtemps quand je lis ces paroles de sa femme : « S'il formait une nouvelle liaison, il serait obligé d'entrer dans des explications sur luimême, sur ses défauts, sur ses qualités » et son indolence, au moins autant que sa dignité, aurait à en souffrir.

Voilà donc toute la science de Delphine, depuis que son grand amour pour Léonce l'oblige à chercher un idéal hors des voies régulières. Nous sommes à un diapason de sensibilité très élevé; à la plus légère impulsion, tout s'ébranle dans ces âmes où la logique de l'esprit, au heu de mettre une digue à l'impétueuse logique des passions, lui rend des forces. Mais que peut-il survenir entre Delphine et ce Léonce, ce timoré qui s'est laissé marier le désespoir et le doute au cœur et qui ne saura jamais saisir le bonheur. Singulière chose que cette médiocrité continue; sans doute, si M™® de Staël

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