‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 14 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

Tcivail voulu, elle en aurait su faire un homme supérieur. Il suffit de voir comment sont dessinés les portraits de second plan. Mais les épreuves les plus défavorables le laissent intact aux yeux de Delphine; c'est une règle que dans les romans d'amour Tun des héros nous ennuie à force d'insignifiance, et peut-être serait-ce chez l'auteur un signe de sincérité. Ce qui nous paraît de plus net chez Léonce, ce sont de merveilleuses qualités non de causeur, mais d'auditeur (D. Il est de ceux auprès de qui M""® de Staël remportait de grands succès de parole : « Avec quelle promptitude il m'entendait... Les succès de Tamour-propre changés en jouissances du cœur, oh ! quels heureux moments! Et la vie en serait dépouillée! » Aussi bien Delphine ne veut pas d'une perfection surhumaine, et il lui suffit, pour l'aimer, qu'il soit passionné. Mais comme elle lui demeure supérieure ! Ce n'est pas elle qui voudrait jamais chercher des responsables à ses malheurs; le triomphe de sa générosité (2) est de ne voir que des égaux dans la souffrance en tous ceux qu'a rapprochés une destinée inéluctable. Léonce, faible de volonté, la conscience fascinée par les préjugés, incapable d'agir par ses propres raisons, mais non de se reprendre, trop tard, après qu'est accompU l'irréparable, s'occupe sans cesse, au contraire, d'attribuer à d'autres la faute de leurs communes disgrâces. Et c'est lui aussi qui revendique, avec une vaine âpreté, le droit au bonheur qu'il n'a pas la hardiesse de prendre; c'est lui qui fait fi le plus aisément du monde des devoirs conjugaux, que lui a nécessairement apportés une résolution acceptée par lassitude. Il se met très vite en cet état lyrique où il semble que tout le passé, si fortement que l'on y soit engagé, puisse être supprimé par l'effort du désir. Il écrit à Delphine : « Ton véritable devoir, c'est de m'aimer ». Mais elle aperçoit une chose supérieure à l'amour, et justement c'est le sacrifice de l'amour au devoir. Elle regarde le bonheur des autres comme plus

1 I. 1 23; II, l. 8.

{•2j III, 1. 1.

sacré que le sien, elle accepte qu'il y ait dans sa vie des discordances et des malentendus qui ne s'arrangent plus. Même à qui l'aborde loyalement, le monde n'est pas simple, et la vertu lui apparaît maintenant non plus comme l'effusion de l'âme, mais déjà comme une contrainte sur soi. Comme Julie, elle se raidit dans sa raison, au lieu de céder à fa séduction du bonheur; l'accueillir trop aisément, ce serait une déchéance. Elle tient à garder intactes « ses idées sur la vertu » et en le voulant, elle les étend : « Tu t'endurcis, lui dit Léonce déconcerté, tu perds cette bonté parfaite ». Et elle-même ne serait pas loin de succomber à la « pitié d'amour ». Mais elle se ressaisit dans un geste de fierté où il entre aussi, pour la première fois un peu de méfiance désabusée (D : « Les sacrifices que j'aurais faits à notre amour me flétriraient à vos yeux mêmes ».

Le réalisme psychologique, qui étudie les sentiments en ce qu'ils ont de relatif et de changeant, sauve perpétuellement le roman de la fadeur. C'est vainement que Delphine essaie de transformer l'amour en amitié passionnée, ce marivaudage échoue rapidement, comme s'affaisse l'exaltation sentimentale qui les met l'un et l'autre, pour un moment dans un état exceptionnel de force et d'audace. Delphine peut bien dire (2) : « Je me mets avec fierté, comme avec joie, dans la dépendance absolue de votre volonté ». Ce n'est pas le moi métaphysique ni la volonté pure qui sont au premier plan, mais le caractère, tel que l'ont modelé les conditions précaires de la vie. Le miracle de l'amour n'a pas transformé Léonce : dès qu'il retombe sur la terre il est jaloux, il souffre de ne pouvoir empêcher que d'autres hommes admirent Delphine; le premier il parle de ses sacrifices, il est mécontent. Ses scrupules sur les jugements mondains le tourmentent et il faut que Delphine lui envoie une longue dissertation sur l'honneur. Le plus clair en est qu'il n'y a que des commencements sur terre, que

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