III
(2) ni, 1 9.
1C5 âmes rapprochées dans leur destinée provisoire n'ont pas le temps de se pénétrer, et qu'elles doivent rester unies après la mort par de mystiques relations où s'élabore leur accord profond. A cette métaphysique, Léonce répond par le mot de Millon : « Dieu est ta loi, tu es la mienne ». Tout ce qu'il a de métaphysique dans l'âme se ramène au goût, très païen, de mêler à l'idée de l'amour celle de la mort; il a le désir emphatique d'épuiser la passion d'un coup en touchant aux limites de la vie. Léonce est un impulsif, il recherche les sensations violentes, il a des réactions incohérentes. Et tel qu'il est, il mène à sa fantaisie la raisonnante Delphine. C'est sa propre considération dans le monde qu'il préserve (D, en veillant jalousement autour d'elle. Devant la coalition des gens du monde, qui ne sont jamais moraux qu'aux dépens de quelqu'un, autant Delphine reste sereine, autant il s'inquiète. Il est aux aguets d'un commentaire et toujours sur le point d'une décision violente. Contre î'égoïsme, l'ennemi du dedans, il n'est pas averti, mais il s'irrite contre les dangers du dehors : il les braverait bien, car il y a une manière de briser avec les bienséances qui est encore une façon correcte d'en prendre congé, en s'y ménageant une rentrée. Tout éclat se pardonne à un homme; une femme ne peut se grandir devant l'opinion en la méprisant. Et c'est pourquoi la vie intérieure, chez elle, est plus profonde.
Tout est fait ici pour attester la supériorité du cœur féminin. Si nous oublions, des lettres de Delphine, ce qui date, et cette ardeur outrée que la Nouvelle Héloïse avait mise à la mode, nous y sentons la tendresse féminine en ce qu'elle a de fort (2), de protecteur et de clairvoyant, d'ingénieux aussi à faire durer l'enchantement du cœur, malgré la brusquerie masculine qui le briserait à tout propos : « Notre bonheur innocent et pur ne vous suffit plus... ». Delphine n'a pas de peine à s'assurer du point où débute pour Léonce le sentiment de l'im-
possible. Elle ne Ten estime pas moins; elle a avoué qu( son ami pour elle reste mystérieux. Au moins, sera-l-ell( indéfiniment heureuse d'un si fragile bonheur ? Il fau drait qu'elle fût bien habile à se contraindre, et elle recon naît qu'elle s'y sent bien faible (i). Une éducation moiak est donc nécessaire, une élaboration du sentiment, poui demeurer sur les hauteurs du dévouement ? « Rien er moi ne m'avertit qu'aimer est un crime ». Mais en fera t-elle une vertu toujours ?
Par une adresse très pathétique, Delphine demande la réponse à cette Thérèse d'Ervins que l'amour a rendue si misérable. C'est une scène d'une réelle beauté morale l'impression de vérité est d'autant plus forte que Del phine éprouve, à force de raisonner pour se justifier. une gêne intime, un vague malaise, contraire à la fran chise accoutumée du bonheur. Thérèse, Delphine, Léonce sont là pour régler leurs rapports moraux; nous sommes dans une atmosphère de grâce oià les mots de réparation, conversion résonnent jusque dans le fond des consciences : « Il faut vous séparer... Vous ne pourrez trouver que dans l'exaltation d'un grand sacrifice des forces contre l'amour ». Parce que la religion est une passion, sublimise la douleur, émeut au centre de la vie un drame héroïque et tourmenté, Delphine va subir le prestige de la dévotion romanesque. Elle y voit toujours clair en elle : « J'invoque une terreur, un fanatisme... ». Mais sans être dupe de son illusion de foi, elle se console en elle.
Seulement son catholicisme est bien dépouillé, et semblable à un piétisme dur. La délicieuse puérilité, les causeries avec Dieu, le sentiment d'enfance qui est chez les saints et qui renaît dans la vie des cloîtres, toute cette fraîcheur spirituelle s'évanouit sous la violence de son âme. Et puis, quand il faudrait du silence (2), tous les
(2) La scène de la prise de voile de Thérèse d'Ervins, si peu discrète et si peu sobre, rappelle une scène analogue du roman û'Eugenio et Virginia, 1800. C'est une mode encore, de faire des scènes de passion dans les églises. Cf. la fin dé René.
lersonnages gardent la superstition de la parole. Quand »1™* de Staël nous parlait de sentiments inconnus, de vie ntérieure à découvrir, nous pensions qu'elle mettrait son irt à faire deviner sans analyses alambiquées toutes ces inesses cachées, inexprimables aux formules abstraites. jes commentaires infinis qui soulignent chaque « mou- ;enient du cœur » ne sont pas le bon moyen de •endre les âmes mutuellement pénétrables. Jamais les 'hoses ne s'animent autour de ces souffrances d'une vie sympathique, pitoyable ou consolante. Le dialogue est ;.rès rarement lyrique et toujours d'assez courte haleine; îu fond ce ne sont que des raisonnements déhés, de "ette dialectique où il n'y aurait pas moyen, dirait Sainte- Beuve, de « passer la lame ». La forme épistolaire ne s'y prête que trop, mais sur le coup même de l'émotion tous ne cessent de s'exprimer; on se demande quand ils ont pu réfléchir k tout ce qu'ils disent. Ils se connaissent assez bien pour se juger et parler d'eux comme s'ils s'étaient étrangers. Et en luême temps, comme il ne faut ■pas que le sentiment se refroidisse dans le compte rendu, on sent l'effort verbal, le désordre voulu de la phrase, le tunuilte concerté de l'émotion. Nulle part ceci n'est plus sensible que dans ce souci de l'esthétique de son attitude où chacun des héros se Kaisse constamment aller fi) : u Je reconnus ma lettre qu'elle regardait encore: j'allais m'en saisir pour la déchirer lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avança vers moi, et tenant ma lettre dans Tune de ses mains, elle lève l'autre vers le ciel: jamais je ne l'avais vue si ravissante... )>. ^ Est-ce à dire que l'art de M"* de Staël soit tout objectif, et par suite contraire à ce subjectivisme que nous avons regardé comme l'essence de l'autobiographie ? Pour le iCF'fiire. il faudrait penser qu'il y ait contradiction nécessaire entre se regarder vivre et vivre avec une sincérité de preniiei- mouvement. M""* de Stnël aimait à jouer la tragédie, et ceux qui l'ont vue disent qu'elle la jouait assez mal: elle la jouait mieux dans la vie réelle, mais sans perdre
rr, n. D^i^Use s» agit tcn4oim regardée.
jamais conscience de ses moyens d'émotion, de ses gestes des mouvements de sa physionomie. Il ne lui a manqu' que d'être réellement artiste, que d'être au-dessus de clichés du style Empire pour ne pas nous choquer, dan ses romans, par le soin de ses attitudes. Et si l'aulobic graphie, qui est un effort pour contempler sa vie ei résumé, devient un jour une sorte de besoin intellectuel n'est-ce pas qu'à chaque instant de la vie réelle déj le dédoublement se faisait et la distinction se continuai entre le moi passionné et le moi observateur ? Noton bien ce trait, il est essentiel : chez René l'effusion lyriqu est si emportée et l'adoration du moi si parfaite que 1 tourment de l'analyse appliquée à soi-même n'existe pas une telle puissance d'égoïsme inconscient rend le dédoi blement impossible. Chez Obermann, à cause du tou d'esprit critique, l'opposition de la volonté lyrique, infm ment ambitieuse, et du sentiment du possible est partou évidente; mais on imagine qu'Obermann puisse se guérh il suffira qu'il se plie à une besogne limitée et qu'il viv moins seul; le mal de l'analyse ne l'a pas atteint au cœui Ce mal naît dans Delphine, et nous le verrons clie Adolphe au dernier degré; il naît d'un esprit mondair rempli d'observations, et qui applique normalement une âme d'ailleurs lyrique, très riche de vie, sa méthod habituelle d'analyse et de discussion. Delphine et Léonce natures généreuses, débordantes, faites pour l'isolemer où elles se suffiraient, et persistant à vivre de la vie d salon, sont portés à comparer constamment les deu êtres que chacun d'eux porte en soi, à douter du meilleui à sacrifier à leur moi mondain leur seul moi réel; c'es? un conflit minutieux, qui trouble toutes leurs émotioni à se voir sans cesse agir et parler dans le miroir tro clair de leur conscience critique, ils se paralysen perdent toute foi en eux, se sentent prisonniers d'eu> mêmes et n'ont plus ce don de renouvellement que le âmes uniquement lyriques gardent toujours : les étal simples ne sont plus chez eux que des crises.
Suivrons-nous le roman dans tous ses incidents ? Mai ce qui nous y intéresse, c'est de voir comment le me
e Tanalyse est gradué jusqu'au désespoir. Après un 3rrible accès d'où la volonté de Delphine échappe par niracle, elle se retrouve comme auparavant; c'est une onvalescence d'âme pleine de charme; il ne lui semble )lus que la vie soit une chose si certaine. De même }. Constant se demandait quelquefois s'il était vraiment m être réel. Le parti que lui conseillait M"* d'Ervins est rop dur : avec Léonce, elle choisit pour arbitre de son levoir M"' d'Albémar qui montre, en effet, plus de coniescendance; elle pense qu'il y a des vertus intempestives. Et Delphine recommence à s'offrir aux critiques ît à l'admiration, Léonce à promener ses airs ténébreux. Leur souci à tous deux est celui-ci : qu'est devenu notre être d'opinion ? Pour la première fois la confiante Delphine voit la société comme un pouvoir hostile (i) qui <( la menace de ses armes » si elle le provoque. Et voici l'aventure de M. de Valorbe, éperdûment amoureux, aigri, capable d'atrocités, des scènes affreuses où il y a du sang et des pâmoisons : mélange de clichés classiques et de pathétique renouvelé de Richardson. Delphine, malheureusement, y apprend l'usage de l'équivoque; il y a des situations qu'il faut sauver; on peut être obligé de dissimuler pour être bon, et si la feinte est maladroite le monde a le droit de vous calomnier. Il n'y manque pas; on retrouve là tout ce que M™* de Staël a dû souffrir de la compassion insinuante des âmes aux aguets du scandale. Pour inventer des ressources contre le monde, il faut un homme qui le connaisse et le méprise : ce sera M. de Lebensei.
Il introduit, assez gauchement, un plaidoyer en faveur du divorce. Aujourd'hui, quand un romancier a une thèse sur le divorce, il raconte l'histoire d'un divorce. Au temps de M"* de Staël, le roman, surchargé d'idées de toutes sortes, les présente sous forme de dissertations, de petits traités, intercalés, sans plus d'art, dans le récit. Réquisitoire en règle, agressif contre l'opinion hostile, panégryrique de l'idée nouvelle, la lettre de M. de Lebensei