‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 16 sur 36 · U) IV · texte numérisé non relu

U) IV

raisonne d'ailleurs sur le cas le plus simple, où chacur de son côté a toute liberté de recommencer une vi€ presque intacte. Delphine n'acceptera pas le divorce dt Léonce, parce que naguère elle s'est donné comme prin cipe supérieur le soin du bonheur des autres et non le recherche du sien; or Mathilde, qui ne se doute de rien, n'en est pas moins là. L'amour multipUe en Delphine le don de la pitié : en rendant le sacrifice plus cruel, i donne la force de se vaincre. A ses yeux, l'optimisme de Lebensei est superficiel. La notion de bonheur esl inférieure à celle d'une douleur d'élection. Elle se résout à demeurer ce qu'elle est et, sans braver la proscriptior sociale, à avoir raison de toute « perfidie » et de toute (( sottise )) par « l'esprit » et par la « bonté ». Les deux choses ne vont pas l'une sans l'autre dans son caractère il lui faut dominer dans le monde par la suprématie du caractère.

Voilà donc ressaisies leurs espérances d'être heureux. Mais Delphine ne sait pas, ne veut pas lutter : sa bonté nuit à son esprit. Il faut, pour s'imposer, une audace ou une adresse à donner le change, qu'elle ne peut avoir, en gardant le scrupule de la perfection. Elle épie les égards qu'on lui accorde ou qu'on néglige de lui témoigner. Elle reconnaît l'empire de l'opinion, et l'inquiétude lui vient, de commettre la faute la plus grande que l'on puisse imaginer contre soi : d'altérer son caractère; elle analyse à propos de tout, elle avoue (i) et elle fait avouer à Léonce qu'ils sont malheureux; la maladie du doute la gagne et sa volonté s'épuise faute de trouver une matière d'action. Heureusement survient Mathilde. Tout le roman est d'une construction serrée; il fallait savoir jusqu'où pourrait aller chez elle, malgré ses défauts, la rectitude et la loyauté de l'âme; son suffrage, recueilli par le monde, réhabilite Delphine. Mais il fallait aussitôt que Delphine, relevée par elle, lui fît la confession de son amour : « Je ne raisonnai pas, dit-elle dans son langage physico-sentimental, mais j'éprouvai cette

"évolte du sang qui rend une action basse ou perfide u)ut à fait impossible ».

Obéissant à Alalhilde, elle part, elle consomme son i^vouement : « Laissez-moi lutter seule avec moi-même... Ln mot raisonnable et sensible pourrait me bouleverser... Ti'aitez-moi comme les mourants (i) ». Les expressions sensibles abondent sous sa plume; on comprend en la lisant combien les héritiers du XVIIP siècle purent en vouloir à Kant de supprimer la réalité des choses sensibles, et Ton se souvient de cet entretien où Garât (2) disait : « Faire sortir toutes les créations de l'entendement de nos sens, c'est leur donner une origine toute céleste ». Elle ne s'exalte pas dans la fierté de son sacrifice, mais elle tient à savoir jusqu'où elle peut souffrir et combien peut durer l'impulsion qu'elle a suivie. Delphine ne croit plus en elle; le jugement de la société qui Ta moralement exécutée l'a touchée à fond; elle en subit la suggestion, elle se sent dépossédée d'elle-même : « Je veux savoir si je me sens réellement humiliée... ». Si l'on fait ici la part d'un romanesque sombre et compliqué, il reste en ces pages une admirable expression de la douleur. B. Constant nous dira qu'on ne pouvait rébister au spectacle des souffrances de M""* de Staël. Avec des mots abstraits unis à des images physiques, elle obtient des effets intenses. Chez personne je ne vois avant elle cette attention concentrée sur la torture intime, qui altère complètement le milieu moral, atteint même le sentiment de l'existence et se termine par une sorte de dédoublement, connue si* l'excès du mal nous rendait à nousmêmes méconnaissables : « Il me semblait que c'était mon fantôme qui se promenait parmi les vivants ». Elle a rendu aussi cette étrange intuition du désespoir, où parviennent dans leur isolement deux êtres unis de loin par un sentiment profond, tandis que les faits vulgaires de la vie continuent de s'écouler doucement autour d'eux, quand des mots indifférents prononcés par des voix fami-

(2) Mém. sur Suard, 1. 5.

lières, prennent un sens accablant, quand Tâme passionnée d'attente décuple la valeur de tout ce qui vient l'atteindre. C'étaient là des régions négligées de la conscience; M""® de Staël le dit : « Personne ne se doute des souffrances cachées ». Elle peint ce qui demeure d'ordinaire sous-entendu aux sentiments qui s'analysent, parce qu'elle soupçonne d'y être la vie la plus réelle. Et son œuvre serait singulièrement plus moderne, si elle avait renoncé aux analyses dissertantes pour contempler toujours, sans souci de démonstration, ces émotions profondes qui affleurent à peine à la surface de la conscience. Il y a aussi dans son talent, cela est vrai, une sensualité développée par la lecture .de Rousseau, qui la force à revenir aux convulsions physiques de la douleur. Cette douleur, chez elle, n'en reste pas moins originale, et elle porte un fruit. René fait de lui-même un héros privilégié du malheur, Rousseau se traite en victime désignée du genre humain, mais NP^ de Staël : « Pauvre nature humaine, quelle pitié profonde je me sens pour elle ! ». C'est par là aussi qu'elle peut se relever de sa déchéance; dans son accablement elle a des élans d'enthousiasme vers Dieu, vers ses semblables aussi à cause de lui; elle a la religion de la souffrance. Mais combien profonde encore sa détresse ! Le réduit intime de sa conscience n'est plus sûr. Un sentiment de culpabilité naît en elle : « Suis-je bonne ?... ». Elle n'ose répondre. Elle se lasse de l'exaltation qui l'a soutenue. Elle s'étonne que rien n'ait changé autour d'elle depuis sa grande résolution, ni en elle-même. Son chagrin est aux prises, dans la vie réelle, avec toutes sortes de mesquineries, de détails communs. Elle n'aboutit pas; c'est qu'il est donc bien vain de vouloir prendre même la douleur comme une fin; elle est toujours imparfaite, nous ne pouvons nous isoler en elle pour l'honorer d'un culte. Ceci est de la psychologie réelle, sans nulle littérature, on le voit bien. Si la douleur n'est pas une fin, reste à penser qu'elle ait la valeur d'un moyen, qu'elle servB à quelque chose; les âmes « dévorées d'elles-mêmes », de qui la douleur est stérile, se prennent en horreur. Il faut qu'elles

« consacrent » une véiité. Et, plutôt que de déclarer la douleur injustifiable, Delphine se condamne : « C'est pour mes torts que je souffre ». Il n'y avait « rien de vil » en elle, mais elle s'est trompée dans sa conduite. Nos actes ne corrompent pas nos sentiments, mais il est bien entendu désormais que nos sentiments n'excusent pas nos actes.

On peut bien trouver à redire en cette partie du roman. Le motif philosophique nuit quelquefois à l'émotion; le propre d'une nature raisonneuse est de devancer par Tintuilion intellectuelle les transformations de la conscience, et Ton sent trop que les idées, toutes suggérées qu'elles aient été à Delphine par son expérience propre, ont été conçues sous une forme générale avant de se traduire en sentiment personnel. D'autre paît on trouve qu'elle vit en décor devant elle; même évanouie, il n'est pas un de ses gestes dont elle n'ait conscience; elle fait aussi trop attention au cadre où s'agite son désespoir trop expressif; tantôt, vêtue de blanc parmi les arbres noirs, elle entend « vanter sa beauté par des étrangers qui passent » et l'admiration qu'ils lui expriment lui inspire u une sorte de pitié » pour elle-mêUie. Voilà bien saisi sur le vif cet instinct de « pose » dans la douleur et, comme dira B. Constant, ce besoin de « la galerie ». Tantôt elle se plaît « au milieu des rafales de vent et de pluie ». Ou bien (1) sa robe se drape « comme un peintre l'aurait souhaité » et ses beaux cheveux, en tombant, parent « son visage du charme le plus attrayant ». Mais ces défauts ne gâtent pas l'originalité de ces pages remplies d'énergie morale,, débordantes d'un enthousiasme qui ne serait peut-être, dit-elle en un moment de doute, qu'un pas vers la folie. Ce n'en est pas un, parce que Delphine ne se laisse pas aller à se contempler, elle se donne un devoir I actif, positif. Sa douleur est plus virile que celle de Léonce (2) qui se laisse « dompter comme un misérable enfant ». Elle a bien un mot de lassitude : « Que l'exis-

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