‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 17 sur 36 · VI · texte numérisé non relu

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tence morale est difficile à traîner jusqu'à son terme ». Mais elle ne s'avoue jamais brisée, elle persiste à lutter et elle ne cesse de reconnaître dans la souffrance la plus profonde réalité.

Une nouvelle figure de Delphine se dégage au milieu des expériences morales qui s'offrent de toutes parts à sa recherche inquiète et des épreuves dramatiques dont elle se trouve assaillie. Le destin s'arrange pour lui présenter des êtres affolés par toutes les passions de la vie, et d'autres pacifiés par le renoncement; elle se débat avec les premiers; avec les seconds elle ne peut se tenir de discuter. Elle fait face à tout. M""® de Staël n'a pas voulu montrer la retraite du monde autour d'elle; jamais elle n'a découvert dans son voisinage tant d'âmes attentives ou dignes de curiosité, que dans cette abbaye du Paradis (D où elle a tenu à s'enfermer, comme en un Coppet ecclésiastique. Par hasard, l'abbesse est tante de Léonce, et les rôles sont si vite retournés que Delphine reçoit d'elle la confession de sa vie; comme tous ceux qui paraissent maintenant, elle est prise du goût de se raconter. Tous sont revenus d'eux-mêmes et cela n'empêche pas qu'ils ne restent ce qu'ils sont. Une fois de plus on a l'impression de cet esclavage du caractère, toujours identique à luimême, malgré la diversité des milieux où l'on souhaiterait de voir dompter son irréductible originalité. NP® de Vernon, faisant de la tristesse, après une vie mondaine et désenchantée, 1' « unique occupation » de sa vie, me fait penser à M""® du Deffand pour qui, disait M""* Necker, la mort même n'était qu' « une pensée triste, mais superficielle ». M™^ de Gerlèbe, qui parle de son père de telle manière qu'on ne peut y méconnaître un portrait de M. Necker, donne à Delphine une meilleure formule de vie : elle ressemble à celle que nous avons relevée dans VEssai sur les Fictions^ et puisque l'analogie du nom fait reconnaître en cette femme intelligente et bonne M""® Zeerleder, amie sage de M""® de Staël, on peut croire

(1) Sur les renseignements qu'elle a demandés à Melster pour situer cette partie du roman, voir sa correspondance avec lui, pp. 72-74.

que celle-ci lui dut cette heureuse trouvaille : « Je suis au centre de la vie, et loin d'être agitée par le mouvement universel, je le vois tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre ». Entre ces deux conseillères, Delphine reste observatrice indépendante. Enfin elle se décide à entrer au couvent parce qu'elle ne sait comment conduire sa destinée. Il n'est pas une seule de ses peines dont elle « ne doive s'accuser » : « l'action de vivre l'agite trop ». D'ailleurs son sacrifice n'a rien de religieux, il lui deviendrait odieux si elle pensait obéir à une puissance cruelle; c'est l'expression suprême du regret : « Je t'offre, dit-elle à Dieu, tout ce que je ferai jamais de bon, d'humain, de raisonnable, mais ce que le désespoir m'inspire, ce sont les passions du cœur qui l'ont obtenu de moi ».

Laissons-la ici; ce qu'il y a d'autobiographie intime en Delphine, nous le savons maintenant; relevons seulement que la fm, d'un romanesque si lent et si outré, est encore un indice de la nature morale de M""* de Staël. La conclusion du livre n'est pas de laisser ces deux âmes, celles de Léonce et de Delphine, isolées du monde par l'attention profonde qu'elles portent sur leurs seules destinées, cheminer chacune dans sa voie et se refaire peu à peu. Gela .ne serait pas une Un; c'est NP* de Staël qui reprochait à M"' de Charrière de ne pas fmir; il faut ici un événement qui d'un seul coup tranche deux vies. Au fond, elle n'a pas conçu encore qu'une destinée puisse être purement intérieure; elle était trop tournée vers le dehors et sa propre existence avait été traversée trop souvent par des forces hostiles, pour imaginer que deux existences s'achèvent, durent l'une par l'autre ou tombent, sans que l'imprévu qui surgit des choses leur impose un dénouement factice. La princesse de Clèves a flni son roman quand elle est entrée au couvent; elle le veut ainsi, et la fortune, de qui elle n'a pas accueilli le présent humihant, ne peut rien ajouter à sa décision. Delphine n'achève le sien qu'à bout de forces, son agonie théâtrale se prolonge à travers des

•tnes atroces, et elle meurt dans une apothéose.

La critique fut dure. On prit plaisir à donner tort à Delphine et à prouver que le monde avait raison. Le Journal des Débats annonça une réfutation en huit cents pages. Fiévée, déconcerté et choqué, accusa Delphine de parler « de Tamour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, de la morale comme un sophiste ». M""® de Genlis ne voulut voir en elle qu'une apologiste du suicide. D'une manière générale on trouvait qu'elle était l'ennemie de la restauration morale. Et personne n'alla chercher ces lignes de Chamfort : « Les idées du public ne sauraient manquer d'être toujours viles et basses... Ses jugements sont déterminés à l'avance par le grand nombre de cas où il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations que ce qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens c'est de lui échapper ».

Chateaubriand déplorait que M"'*' de Staël demeurât philosophe et anticatholique. Seuls le Publiciste et la Décade prirent sa défense, le premier par la plume de Hochet, la seconde par celle de Ginguené. Encore Ginguené fit-il des réserves : il marqua le moment où Delphine cesse de blesser l'opinion et blesse le devoir; c'est quand elle consent à recevoir Léonce tous les soirs. Il reconnaît que les deux personnages principaux sont « emportés par un tourbillon, par une espèce d'ouragan », et qu'une personne un peu sensée se garerait de tels événements. Et derrière Delphine il atteint spirituellement M™® de Staël : « Une femme qui joue ce rôle dans le monde quitte réellement celui que la nature et la société imposent également à son sexe... C'est une comète qui tourbillonne et dérange tout le système... Si les planètes le pouvaient, elles se ligueraient contre les comètes ».

M'"^ Sophie Gay, dans Laure d'Estelle, fit de M'"® de Staël un portrait fort malveillant; elle la montrait comme une savantasse qui a des opinions sur tout; la Décade releva ses mots acres, ses appréciations injurieuses et l'engagea à négliger ces « ressources équivoques ». Il parut aussi une Delphinette ou le Mépris de

ii>ininon publique, par J.-B. Dubois, dédiée à M°** de Slaël-Holslein. Certains journaux en firent grand cas; c'était cependant bien médiocre. Une jeune fille, dont l'amant a tous les préjugés sociaux, demande conseil à l'auteur de Delphine^ qui ne peut mieux faire que de lui envoyer son ouvrage. Delphinette le critique point par point en montrant qu'il ne peut lui convenir.

M™* de Staël fut douce devant ces attaques et ne s'en prit qu'à elle-même. Elle poursuivait dans sa vie réelle les idées qu'elle avait indiquées. Son séjour en Allemagne, et notamment son initiation à la philosophie de Kant, achevèrent de détruire en elle la superstition du bonheur comme but de l'effort; de plus en plus elle recherche l'art de la vie dans une intelligence exacte du devoir. Elle veut que ses enfants profitent des épreuves de son existence imparfaite : elle se rapproche d'eux, se met en relations d'égalité avec sa fille; c'est le temps où Schlegel entre chez elle comme précepteur. C'est celui encore où elle souffre tant par B. Constant et le fait tant souffrir. Elle reste aussi expansive, causeuse, logicienne que jamais, déclarant à son maître de philosophie allemand que ce qu'elle ne comprend pas n'existe pas, suppliant Fichte de lui exposer son système en un quart d'heure, fatiguant Schiller, de qui^elle éloignait toute inspiration poétique, avec sa turbulente curiosité de voyageuse, parlant en société, disait Gœthe, de « choses qui doivent être entre Dieu et l'individu ». Elle se passionne pour le mysticisme, et nous verrons que Benjamin l'y poussait, pour la distraire peut-être et s'en débarrasser. Enfin elle voit l'Italie, Rome, que personne ne la croyait capable de comprendre. Et jamais elle ne s'oublie ni ne se quitte elle-même; plus que jamais attentive aux secrets de l'âme, de la sienne, qui la touchent mille fois plus, écrit-elle à Monti, que les plus belles statues, tout lui devient prétexte à s'analyser : « Il y a quelque chose de bien misérable dans la douleur, qui se renouvelle par l'aspect des lieux, mais j'ai cette faiblesse, et ma mobilité naturelle me cause et de la distraction et un amer

repentir de cette distraction même ». Toute Corinne est dans ces mots.

Corinne

Dès l'époque du Traité sur Vinjluence des Passions, en 1796, NP® de Staël était hantée par Tidée religieuse. Ce ne sont pas les accès mystiques de son mari qui la faisaient réfléchir; les hommes dont elle estimait le plus l'esprit, Mirabeau, Narbonne, Talleyrand et pendant longtemps B. Constant, étaient des éclectiques épicuriens. Mais son père, par l'exemple, l'inclinait à être pieuse; elle le comparait à Fénelon, qui fut le grand maître spirituel de cette génération, quand le voltairianisme ne lui suffit plus. A Coppet, en 1802, Lacretelle dit qu'elle se prépare à a aborder le terrible tête à tête avec Dieu ». Son goût de réalité claire, son amour de la vie la mettaient en défiance devant toute idée transcendante; à Weimar, elle disait à Gœthe qu'au heu de subtiliser sur des formules d'école ou de « se plonger dans les profondeurs avec M""® Guyon » il aurait bien mieux valu « chercher à connaître les limites de l'humanité ». Mais à mesyre qu'elle vivait, ces hmites mêmes lui apparaissaient comme plus lointaines, plus indécises aussi, et elle comprenait qu'une âme exercée par la douleur eût la sensation d'une réaUté encore mal connue : « Le culte de la douleur, dit Corinne, le christianisme contient le vrai secret du passage de l'homme sur la terre ». Sans doute elle attendait tout de la vie bien interrogée; elle pensait que nous trouvons en nous tout ce qu'il nous faut pour vivre, et que le sens des choses ne nous vient pas d'un monde supérieur aux choses : mais encore fallait-il savoir les aborder selon leur sens. Après la mort de son père (1804), au milieu de toutes sortes de tourments sentimentaux et de persécutions politiques, elle essayait encore d'expliquer, avec bien des détours, le malaise intérieur où elle se débattait : « Naître Française,

écrivait-elle à Fréd. Brun, avec un caractère étranger, avoir le goût et les habitudes françaises, et les idées et les sentiments du Nord, c'est un contraste qui abînie la vie ». Elle ne souffre pas que l'on soit sceptique sur les troubles qu'elle ressent; elle prie Camille Jordan de n'en pas douter; elle invoquera Coruine pour lui prouver qu'un chagrin doit toujours intéresser, surtout « lorsqu'il coûte beaucoup de larmes et pas une platitude ». Elle a écrit Corinne pour subir moins durement les contrastes, les manques d'harmonie qui la froissent dans sa destinée réelle; de plus en plus elle se persuade que la poursuite du bonheur est vaine; Bonstetten reçoit cette confidence, où l'on sent que la philosophie d'Outre-Rhin a passé : « L'on ne peut rien sur le soi puisque le soi est tout, et qu'on n'a rien qui ne soit pas soi pour agir sur soi ». Et elle ajoute cette restriction bien expressive : « Quand je dis qu'on ne peut rien, je parle du bonheur, car les actions sont V œuvre immédiate d'une volonté, et c'est pour cela qu'il y a une morale ». La voilà donc bien dégagée de la religion du sentiment. Quelle preuve plus frappante en donner que celle-ci : parmi les œuvres allemandes, celles qui gardaient l'inlluence de Rousseau lui plurent le moins; elle trouvait que Jacobi, dans son roman de Woldemar, avait créé des « natures bien antinaturelles ». Elle s'attache à un système de vie où la douleur soit la vérité par excellence : « J'ai bien l'idée que je suis née pour souffrir et je me suis fait un système religieux sur cela ». Guill. Schlegel nous dit qu'à la même époque elle ne cessait de lire Fénelon (1802-1810) et le voltairien Bonstetten (D, malgré son horreur de la philosophie allemande (( une vieille coquette impérieuse qu'il faut bien se garder de mettre en déshabillé », le même Bonstetten qui se moquait de M"* de Krudener et de Werner, loue M™* de Staël, dans sa compagnie de martinistes, de mystiques, de catholiques et de bohèmes, de rester aimante et bonne et de se réduire à Fénelon toujours et à l'/mi-

(1) Lettre à la comtesse d'Albany, 4 avril 1810.

talion U) en dépit de Schlegel qui inclinait au mysticisme de M*"* de Krûdener et s'engouait de Saint-Martin (2). Elle sait en effet se tenir loin des illuminés et des extatiques, tout comme elle se défend contre le catholicisme social de J. de Maistre et de Bonald (3), qu'elle avait rencontrés en 1800 chez M""® de Beaumont. La religion reste pour elle une règle de culture intime et de conduite pratique.

Corinne est un document d'autobiographie morale qui fait suite à Delphine, et c'est comme tel que je veux seulement l'étudier; je ne négligerai pas par système la partie descriptive, mais je ne l'analyserai que pour y trouver un signe moral.

L'imagination de IVP® de Staël est toute dans son cœur : c'est là qu'elle se crée un monde. Ses yeux et ses oreilles sont de bons outils d'expérience, elle s'en sert pour étendre ses théories. Elle est très préoccupée de garder, du monde et d'elle-même, une formule claire; son cosmopolitisme, qui va s'enrichir encore, ne favorise nullement en elle un nonchalant scepticisme. Elle surveille l'unité de son caractère, elle prétend que ses découvertes sur les manières de sentir étrangères s'y puissent assimiler, sans l'altérer en ce qu'il offre de bien défmi. Et d'autre part, elle songe à réaliser le type humain dans son excellence en unissant la nature du Nord et celle du Midi. Tandis qu'Obermann, pour réparer son intelligence, s'obstine à vivre seul, M""® de Staël court le monde pour y recueillir tous les éléments de sa perfection; au fond elle conserve l'idée, issue du XVIIP siècle, de l'identité morale du genre humain. Elle ne peut admettre que la fin du développement des races soit de constituer, sous des influences variables, des types à jamais distincts. Elle ne veut donc ni demeurer contemplative devant la variété du spectacle humain, ni s'élancer d'un bref en-

(1) Lettres du 12 octobre 1809.

(2) Ses œuvres avaient été traduites en allemand en même temps que certains traités de Fénelon; Schlegel, à ce moment, était séduit par le catholicisme.

(3) « Le philosophe de l'antlphilosophle, ce oui ne peut mener loin. »

iimuMabiiK' hors de son naturel pour vivre de Tillusion d'une vie étrangère : cette virtuosité détruirait le caractère. Elle veut tout comprendre pour mieux être toute ellemême. Corinne W sera louée d'unir l'imagination du Midi au sens intime du Nord. Ainsi s'élargit, sans rien perdre en netteté, la notion de l'individu. M""® de Staël ne se croit pas limitée par son originalité même; Corinne, « rejeton du passé, prophétie de l'avenir », symbole de deux natures extrêmes, représente une humanité supérieure, absolue: « On sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire (2) ».

Corinne est métaphysicienne, plus encore que Delphine; il y a du surhomme en elle; elle semble vraiment souveraine de la vie, mais elle demeure morale. Le moralisme, ici encore, aura raison de l'esthétisme; il l'absorbe. Ce qui frappe le plus Corinne dans l'imagination, ce sont les vertus qu'elle développe (3), la bonhomie, la largeur du jugement et ce laisser-aller indulgent qu'elle oppose au sens du ridicule. L'émotion artistique chez elle n'est jamais pure, elle est prise comme une consolation morale (*) : « Les revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel univers ». Elle défmit la poésie d'une manière qui se ressent des entretiens de M""® de Staël avec Villers et les Allemands : « Je suis poète lorsque j'admire, lorsque je méprise, non par des sentiments personnels, mais pour la dignité de l'espèce humaine ». C'est la transposition dans l'art du devoir kantien.

Le génie de Corinne, c'est celui de Delphine passant d'une société artificielle dans un milieu où tout est permis pour la beauté de la vie; sa souffrance, c'est celle de Delphine, accrue de tout ce qu'une âme affranchie acquiert de nouvelles puissances pour souffrir; M™® de Staël trouve un charme à rêver d'un personnage idéal où se seraient

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épanouis ses talents, elle qui pleurera bientôt de les perdre, où toutes ses douleurs auraient vécu sous la plus pure image, et qui serait mort dans l'innocence du génie. Elle était préoccupée de l'effet qu'elle produisait devant l'opinion européenne; il lui fallait l'adoration, la gloire à tout prix; se composer une attitude devant le cercle de ses amis ne lui aurait pas suffi : u Dieu m'a fait la grâce de penser que je donne un noble exemple à mon siècle (1) ». Elle souffre de penser qu'elle mourra sans avoir produit tous ses dons à l'éclat du jour (2) : « Je sens en moi des puissances supérieures qui n'ont point encore été développées ». Elle éprouvait que tout est ébauche ou recommencement, elle a voulu peindre en Corinne un malheur et un génie achevés, passés à l'acte. Oswald, c'est encore Léonce, mais plus mûr, réfléchi, atteint dans les forces vives du bonheur. C'est un portraittype de la nature masculine et souvent c'est précisément Benj. Constant, — qui avait refusé d'accompagner M""® de Staël en Italie (3). Ne pouvait-il se reconnaître ici : « Son esprit jugeait tout d'avance, sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur ». Oswald transformé par Corinne, c'est Benjamin tel que l'eût voulu M""* de Staël, tel que peut-être elle l'aurait épousé. Si elle l'a fait anglais, selon une tradition romanesque qui remonte au XVIIP siècle, c'est pour mieux faire ressortir le contraste d'une sensibilité naturelle et des préjugés acquis où le cœur se resserre et s'endurcit. Chez tous les deux, il y a quelque chose qui ne se livre pas, le « je ne sais quoi » de contenu et de voilé qui fait leur force. Et Corinne en est avertie par un ami zélé, le prince de Castelforte, en qui Guill. Schlegel tenait à se faire reconnaître, pour rappeler le rôle de conseiller qu'il avait joué à Coppet auprès de M""^ de Staël. Mais il y a un goût et une séduction du mystère que justement Corinne néglige, et faute desquels son ascendant irrite et ne

(1) A G. Jordan, 3 octobre 1811.

(2) A M"* Récamier, octobre 1812

(3) Plus tard, faisant le voyage avec sa femme, il s'ennuiera et aura des regrets.

charme pas. Elle est trop franche, elle ne sait pas user de son expéiience sans la montrer : « Vous avez beaucoup rélléchi sur le sentiment » lui dit Oswald, et plus elle veut s'expliquer, dès le début, plus s'approfondit le malentendu. Tous dc\ix ont un passé, Oswald en est esclave et Corinne met toute sa volonté à s'en affranchir. C'est bien là le roman d'une femme qui se sent vieillir et s'essaie à faire de sa vie une jeunesse victorieuse. Elle aura des élans de lyrisme un peu concertés, des illusions mi-voulues, des essors vers le bonheur d'autant plus fervents qu'elle a plus de déceptions dans la mémoire du cœur (1). Auprès d'elle, Oswald représente-t-il l'ascétisme morale ou la sécheresse de l'esprit ? Les effets de l'un et de l'autre se ressemblent. Aussi connue elle reconnaît vite le malheur, à peine est-il survenu, — quand, le voyant insensible en face du Golisée, elle se sent cependant saisie par la passion « cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent ». Toujours la tristesse se dégage de leurs entretiens; Oswald est une âme minée, et Corinne a déjà plus de regrets que de désirs (2) : a Qu'il est digne d'envie, ditelle, le sort de la fennne qui peut conserver la plus parfaite unité dans sa destinée ».

Aussi n'est-elle pas sans esprit de calcul. Elle ménage le bonheur, l'attire adroitement, hésite à le saisir tout d'un coup, et ne l'accepte que sous mille réserves et conditions. Elle dit bien 13) qu'elle veut être tout au présent, mais cette sagesse imprévoyante et silencieuse n'est pas dans sa nature; elle aime à poser des questions. C'est elle qui s'inquiète la première de ce qu'Oswald, absorbé dans son adoration triste, n'ait rien dit encore de l'avenir. Elle craint la douleur avant son arrivée et en l'attendant elle s'étourdit, elle rend Oswald jaloux, elle se brouille avec lui à propos d'un panégyrique du mariage où il mettait des comparaisons, désobligeantes pour l'Italie, entre elle et l'Angleterre. Elle se réconcilie, et sa lettre

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