VII
y a beaucoup d'émotion sentimentale et qui tient fort peu de l'impassible expression artistique. A s'enivrer d'admiration, elle sent qu'elle dépend moins de sa douleur; sans pouvoir la quitter elle la regarde d'un esprit lucide et ce bref dédoublement lui rend le goût de la vie, l'illusion de la liberté. Au contraire Oswald, incapable d'admettre le bienfait moral qui se puise aux œuvres ennoblies par la passion méditative, n'y voit qu'une tentation, une duperie; il ne songe qu'à « sauver » Corinne. Tous deux s'exaltent ainsi dans un apostolat contraire. L'amour s'offre ici conmie une lutte entre deux caractères qui mesurent leur puissance. Nous prévoyons déjà que Corinne vaincra, mais comment ? Oswald est désorienté dans cette morale méridionale qui n'impose aucun lien; quel pays que celui où une femme ne peut se compromettre, où un homme ne peut se faire, de l'épouser, un devoir d'honneur ! Sa vie intérieure est un débat continuel entre des forces hostiles, remords et désirs, aux- • {uelles il donne, comme tous les êtres faibles, une réalité de même sorte qu'à des forces extérieures; d'une part l'image de son père, vis-à-vis duquel il s'exagère les torts de son passé, de l'autre l'ascendant de Corinne. Il raffme ^nr la conscience de ses discordes intimes, et comme il ifa rien à révéler à cette femme de génie, c'est elle qui lui ouvre des trésors spirituels méconnus. Même en comprenant quelle «richesse de misère» a su rendre l'art chrétien, même en s'éprenant des « idées Qnes » que les âmes « mal à l'aise » ont senties. Corinne veut atteindre à l'enthousiasme ardent ou tranquille qui seul invente pour l'apothéose de la vie des formes nouvelles. Elle reproche à son ami de dramatiser fart et de ne pas savoir en goûter la paix. Et cependant, par les bizarreries mêmes et les disparates de son humeur, c'est lui qui la domine; avec lit de supériorité, elle nime à être dominée par lui. Plus -wald est fuyant, plus elle s'attache et se soumet à lui. >ut ce qu'elle a de souple intelligence du bonheur, fma- Icment. va être vaincu par cette préférence obstinée du malheur, ce parti pris pathétique d'Oswald, qui lui fait accueillir avec de tragiques retours vers le passé toutes
les impressions sereines que sa volonté n'a pas choisies. (( Ne touchons pas à la destinée », dit-elle, avec cet instinct de discrétion qui éloigne le chagrin en limitant la conscience, et Oswald ne voit là qu'indifférence, reniement ou prudence qui l'inquiète. « La vie religieuse est un combat et non pas un hymne ». Il veut des règlements où elle demande de l'enthousiasme. Elle le tient sous le charme, et quand il faut prendre une décision elle vient de lui. Corinne quitte Rome, sa vie harmonieuse et variée, pour vivre en compagnie de ce mélancolique, si (( fier d'emmener sa conquête (D ».
Ici se place la confession d'Oswald : tout un roman dans le goût du XVIIP siècle, avec une coquette froide qui conduit les relations du cœur comme une opération diplomatique. Le jargon philosophique gâte le récit; le père d'Oswald, dans la plus sincère douleur, accuse les enfants de se croire à eux seuls « un point de vue historique »; mais l'intéressant, c'est qu'on y retrouve bien des pensées familières à B. Constant. C'est un Oswald tout nouveau, un psychologue revenu de toutes les superstitions aisément accueilUes par une imagination frappée ou une conscience exténuée de scrupules. Il y a chez lui un soin, qui rappelle Adolphe, de revenir sur des impressions à peine saisies dans leur premier moment, et plus tard nettement détachées sur le fond diversement éclairé de la mémoire : « Les pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même qu'on ne s'est pas encore tout à fait avoué... La fatalité, c'està-dire peut-être la faiblesse de mon caractère... Il y a des situations dans la vie où même en se sacrifiant on ne sait pas encore comment remplir tous ses devoirs ». On devine ici quel sentiment d'admiration, d'indulgence passionnée, de protection et de pitié liait M""® de Staël à Benjamin. Ce qu'il y avait en elle de loyale aspiration au bonheur se révoltait devant sa pusillanimité et ses insuffisances de cœur. Mais quand il s'analysait pour
elle, avec cette acuité si habile à faire valoir l'excuse en marquant le tort, elle subissait l'enchantement de cette intelligence subtile, de ce caractère qui se retournait contre lui-mtMne au moment où il se dérobait, et qui donnait à l'instabilité l'apparence de la sincérité minutieuse. Il y a chez Oswald un sentiment de sa propre complexité, un aveu d'impuissance à s'exprimer tout entier, qui sont bien de B. Constant : lui aussi, il aimait à parler d'une nature que toute âme recèle et ne livre jamais, si loin qu'elle soit creusée. Enfin c'est chez tous les deux le renoncement k toute joie franche, le cœur passionné et pourtant méfiant, et lent à l'appel des sentim.ents affectueux (D : « La destinée, dit Oswald, m'a fait tant de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus grand bien, je me défie encore d'elle ». Et Benjamin à Fauriel, le 9 mai 1802 : » Il y a dans mon cœur trop de découragement, dans mon âme trop de sentiments divere, mon imagination est trop décolorée pour que je puisse, moi, faire le bonheur de personne ».
Au contraire, de la confession de Corinne se dégage une résolution de trouver à la vie un sens encourageant et noble. Cette croyante a connu la faillite intérieure, son âme a fléchi sous les préjugés et sous la médiocrité oppressive de l'opinion: elle s'est demandé si le parti d*une oisiveté semblable h la mort ne pouvait pas être aussi bien défendu que celui de la vie. Mais elle a une vocation d'héroïsme, et elle demeure belle joueuse avec la destinée. Elle se voit comme une géante parmi les pygmées: le sort impersonnel, immense, agissant par des ressorts imprévus est le seul adversaire qu'elle veuille conipter. Elle n'accepte pas d'être diminuée par le malheur. Mieux elle croit recoimaître hor-s d'elle une force qui la dirige vers les passages inévitables de son existence, mieux elle entend réagir par sa vie intérieure. Dnns « le sanctuaire le plus intime et le plus secret d'elle-même » elle refait et modèle constamment la réalité selon ses pensées. Elle continue de faire sa syn-
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thèse intérieure; les épreuves ne lui enlèvent rien; elle gagne en profondeur sans perdre en imagination. Elle évite les ruptures, les détachements. Nulle âpreté de logique, nulle révolte en cette indépendante. Elle ne se raidit pas dans ses droits solitaires : mêlée au monde, elle tâche de se sauver en se rendant claire pour tous. Elle n'ajoute pas à son désir d'une perfection développée l'idée d'un impérieux et dur devoir. Elle n'outrageait pas, quand elle quittait l'Angleterre, la société triomphante. Elle y serait restée si elle y avait trouvé un mari qui l'eût comprise. Elle ne prend pas sa décision contre le public, par principe, avec un fanatisme froid, mais par coup de tête, après une scène et avec des grands mots : « Je partis dans un de ces moments où l'on se livre à sa destinée ». Et aussitôt elle s'aperçoit qu'elle a besoin d'appui, qu'elle n'est pas la femme forte et sans tendresse, réservée aux seules joies de l'esprit. Elle se rappelle avec complaisance cette bonté fière, ce naturel expansif qui surprennent dans les lettres de M'"^ de Staël à ses amis: un jour c'est à Gerando : « Ah, croyez-vous que le cœur puisse jamais se relever de ce qui m'est arrivé ? Les trois hommes que j'aimais le plus, que j'aimais depuis l'âge de dix-neuf et vingt ans, c'étaient N(arbonne), T(alleyrand) et M(athieu de Montmorency) : le premier est une forme pleine de grâce, le deuxième n'a plus même de forme, le troisième est altéré dans tous ses agréments... )). Un autre jour, à G. Jordan : « Je n'aime pas trop, j'en conviens, que mes amis se marient... Mais, si je vois M""® Gamille, je serai aussi coquette pour elle que je l'ai été pour vous... Groyez à mon attachement, d'autant plus vrai qu'il fut toujours réservé dans ses expressions ». Et au poète Monti : « Innocemment vous m'avez brisé le cœur... Je vous dis trop combien je vous aime; est-ce ainsi qu'on captive. Mon âme se répand au dehors et je ne puis cacher ce que j'éprouve ». Elle convenait après cela que le goût de la vie, chez elle, survivait à toutes les tristesses. Et telle est bien la fm de sa confession : si vous me quittez, peut-être j'en mourrai, mais j'ai tant de ressources que je risque de n'en pas mourir,
jugez : « Eloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir ».
Dès lors, toute l'histoire de cet ainour troublé, pendant laquelle, avec un art de vivre supérieur, Corinne garde au milieu des angoisses l'air de la personne du monde la plus naturelle, est faite, visiblement, sur des souvenirs intimes. Seulement les deux caractères sont modifiés, et celui de B. Constant est simplifié. Sa confidence terminée, malgré cette allure brisée, cette peur de faire souffrir qui ne va jamais jusqu'à inspirer de la fermeté, malgré ces scrupules offensants de respectabilité et cette faiblesse sous l'ascendant d'un grand amour, Oswald n'est pas tout Benjamin; il n'en a pas le fond d'esprit et de désinvolture, ni cet égoïsme gémissant, ce mélange de contrainte et de franchise, qui se résolvait par dépit en boutades de paroles ou d'action. Peut-être M™® de Staël, qui était une belle âme, ne l'a-t-elle jamais jugé. Ce produit, comme dit Chênedollé « d'un siècle philosophique et du dernier terme de la civilisation » voulait pour être compris un réalisme de psychologie où Adolphe excellera; à M""^ de Staël il faut des types : elle méprise ou elle exalte. Chez Oswald, après tous les efforts de M"* de Stciël pour le compliquer, il reste une régularité de jugement, une naïveté qui sont d'elle et non de lui. Par contre, Corinne a bien l'implacable douceur qui l'irritait : « Je me regrette, et voilà tout... Je ne vous accuse pas... Vous souffrez de ma peine, je le vois; j'ai aussi pitié do vous ». Et ses efforts pour se distraire en causant, ses impressions soudaines de néant intellectuel, ses doutes renaissants sur elle-même répondent encore à ce (|uc nous savons de M"* de Staël. Voici un commentaire du Journal intime de B. Constant (D : « Il était bien malheureux. Son àme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires. Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée (ceci n'a pas toujours été vrai, si nniis en croyons les petits traits dont parle B. Constant