‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 20 sur 36 · XV · texte numérisé non relu

XV

dans sa correspondance, les contrats devant Topinio que M""* de Staël voulait passer en faveur de so amour-propre, et les scènes qu'elle vint lui faire pe de temps après son mariage); elle s'exaltait à traver ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisa et par la généreuse imprudence de son cœur, tandi qu'Osw^ald, responsable du sort d'une autre, prena à chaque instant de nouveaux liens sans acquéri la possibilité de s'y abandonner et ne pouvait jouir ni d son amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'uî et l'autre que par leurs combats ». Ce que Corinne sai garder dans ses tempêtes sentimentales, c'est un sen de l'harmonie que M""® de Staël semble avoir aisémen méconnu (i).

Elle conserve une apparence de sérénité qui enchant Oswald, et ne l'oublions pas, c'est l'élément mijstiqu de l'amour qui est cultivé dans le roman avec prédilec tion : « C'est pour les esprits distingués surtout que j' conçois le besoin d'une protection surnaturelle ». Eli ne dit pas esprit par hasard; contrairement à Château briand qui disait que plus on a d'idées, moins on a d< sentiments, elle croit que l'abondance des pensées ser à mieux éprouver la force de la souffrance et de la joie Elle perçoit l'intervention continuelle des puissance: transcendantes dans la vie des âmes exaltées par l'amour il semble que ce soit quelque chose de divin « qui pens( et sent en nous ». Signe de faiblesse, disent les ennemie du romantisme, que cette conscience d'une dominatior intime, qui nous déposséderait de nous-mêmes; maiï pour Corinne, en aboutissant à l'affirmation religieuse. la passion donne au moi la faculté de sortir de lui-même (( Il y a là, parmi les étoiles, un amour éternel qui peul seul suffire à l'immensité de nos vœux ». Oswald s'étonne qu'avec sa faculté d'observation elle soit encore si spontanée; en effet, le sens du subjectif devient chez elle de plus en plus vif : « Chacun, dit-elle, conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît ». Mais nous

(1) Voir les Lettres de Rosalie de Constant.

trouvons aussi que malgré cette spontanéité qu'elle conserve par une habile suggestion, elle laisse trop voir l'habitude de l'observation. Elle s'apprête, ses actes sont combinés sous le regard d'une conscience vigilante; elle vit méthodiquement dans l'extraordinaire. Et le hasard Ty aide : elle apparaît toujours dans des décors nocturnes et nuageux.

Ce qui est réel, c'est le déchaînement de passion mélodramatique, dans la scèneoù Corinne apprend qu'Oswald, profilant d'une détente, a ménagé son départ. Ces êtres cultivés à l'excès ont les mêmes transports que des êtres naïfs. Que nous voici loin de l'aristocratie d'esprit et de conduite comme la voulait La Rochefoucauld, de cette générosité qui faisait rinielligence plus perçante et calme que jamais dans les doutes du cœur, de cette constance inaltérable du jugement ! EUénore sera plus sobre que Corinne. Ici ce n'est plus dans une nuance nouvelle du sentiment que i\P* de Staël saisit la vérité psychologique, on dirait qu'il peut devenir indéfmiment plus intense, sans se moditier. Tout ce qui se peut imaginer de plus délirant dans la violence, nous l'avons. L'excès de la souffrance ne transforme pas ces âmes qui font face à toutes les situations les plus outrées; les événements longtemps redoutés et enfm survenus ne s'offrent pas avec une figure imprévue : toute sagesse est abolie. Est-ce Adolphe qui parle, ou bien Oswald, quand celui-ci avoue que la douleur d'une femme obtient tout de lui, mais qu'aussitôt il commence à ne plus l'aimer I De même la glorification des peines du cœur, l'expression désolée de la langueur et du vide succédant aux prières et à l'élan mystique, appartiennent bien à NP® de Staël.

L'amour de Corinne avait élevé Oswald au-dessus de lui-même; rentré en Angleterre, il croit recouvrer l'indépendance parce qu'il éprouve de nouveau l'harmonie ancienne entre ses émotions et leur milieu naturel : il appelle maîtrise de soi la docilité aux influences un moment méconnues qui ont une fois pour toutes déterminé son caractère. Corinne n'est plus qu'un obstacle au développement normal et continu de sa volonté. Ainsi

l'absolu dévouement d'Ellénore ne pourra faire oublie ' à Adolphe qu'elle entrave sa vie : cette empreinte d'u; seul être sur toute une vie, cette tyrannie qui ne laiss pas s'égarer sur d'autres objets les plus fugitives inten tions d'une âme qu'elle a rendu sienne, est intolérabl à celui qui veut « diriger sa vie selon son gré ». Le 1er détachement d'Oswald est admirablement observé. Li cile, la jeune fille très pure qu'il va aimer, ne ressembl pas point par point à la femme de Benjamin, mais so: Journal intime montre pourtant qu'il s'était épris de 1 candeur, de la simplicité céleste de Charlotte, et qu'] . croyait son cœur rajeuni par un tel amour. M*"® de Staê semble s'être souvenue ici qu'elle était mère; il n'était pa possible de comparer avec plus de délicatesse, avec plu d'humilité et de tendresse attentive et intelligente, le promesses de bonheur qu'offrent une jeune fille comin Lucile ou une femme comme Corinne. D'ailleurs Corinn n'a plus sur elle-même les doutes qui torturaient De] phine; elle sait tout ce qu'elle vaut; elle laisse dire Oswald ce qu'elle pense en secret : « Puisque cette a mable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il fau enfin pénétrer dans son âme..., la candeur qui survit cette découverte ne vaut-elle pas mieux que la candeu qui la précède ».

C'est sur ce mot qu'il faut nous arrêter : conserver un âme neuve dans la vie la plus tourmentée, ce fut l'idée de M™® de Staël. Mais pour l'atteindre il faut le mérite par l'épreuve salutaire de la douleur. La peinture de Ce rinne malheureuse est peut-être la partie la plus étudié du livre. Elle n'est plus sensible aux idées que par leur effets torturants; elle sait qu'elle ne peut isoler son me devant sa conscience pour l'examiner et le guérir, qu'ell est tout entière et sans réserve en sa souffrance, et e même temps elle est devant elle comme une étrangère elle se sent dépossédée d'elle-même. Elle apprend qu le malheur épuise; et, dégoûtée de la science fictive d la vie que les poètes lui avaient donnée, Corinne regard non seulement la douleur, mais le châtiment comme 1 sens de sa vie; Oswald devient tout d'un coup un ang

largé de la punir. Seulement, malgré quelques accès dramatiques, elle garde dans sa peine un naturel qui la dispose à moins souffrir; Gastelforte, son directeur de conscience, a pris des leçons de Fénelon : « Il vaut mieux fatiguer l'âme de pleurs que de l'obliger à se concentrer sur elle-même ». Ayant beaucoup pleuré, elle sera réhabilitée et elle aura la force de juger Oswald. Dans les dernières démarches de cet amant sans volonté, il y a beaucoup encore de la nature ondoyante de B. Constant. Kt finalement, Oswald défait, revenant vers Corinne après ses expériences de bonheur manquées, injuste d'ailleurs pour tous ceux qui avaient suivi son inconstant destin, plein de récriminations et trop orgueilleux pour avouer qu'il a besoin d'un pardon, — n'est-ce pas du même air, au cours de cette vie troublée oij s'ébauchait le roman d'Adolphe, que M""* de Staël dut s'imaginer un jour le retour souhaité de Benjamin, affaibli par les déceptions, brisé dans son orgueil et débordant de l'aveu de ses torts. Elle s'attendrit à concevoir un dénouement qui donnerait à son héroïsme une belle attitude d'indulgence. Elle rêvait complaisamment à ce contraste, entre la sérénité de ses années suprêmes et les transes de l'amant, qu'elle ti'aitalt avec une compassion un peu hautaine. L'épreuve ne l'a rendu, pas plus qu'Adolphe, pénétrant ni maître de ses impulsions. Quand il revient des lies, après quatre ans, pour reprendre entre sa bellemère et sa femme la vie commune, le tourment de ces trois personnes qui se contraignent mutuellement et n'osent affronter une explication, la jalousie de Lucile, voilée d'une constante douceur, mais d'une douceur froide, hostile, sa sympathie instinctive pour Corinne, sa fierté triste et silencieuse et l'incuriosité définitive d'Oswald devant cette âme qu'il a froissée et qu'il ne veut pas même aider à se connaître et s'épancher, tout cela probablement, malgré la diversité des nuances, s'inspire des essais déçus, repris et encore quittés de B. Constant, pour jouir d'un bonheur simple, médiocre et pur. Cet Oswald inquiet et affreusement égoïste, est-ce bien le

•'me qui nous fut jadis donné pour une forte nature

morale ? Benjamin seul, le vrai, est là qui se lamenU des peines dont il a été l'occasion tout au plus, à Ter croire, et non le responsable : « A quoi sert donc nie vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi ? » Il ne peut, en écrivant à Corinne, bien humblement que faire l'aveu de sa passivité, rappeler, avec quelle candeur déconcertante, que la complication de la vie n( permet pas la simplicité du cœur. Adolphe aussi invo quera pour s'excuser, comme un caractère général au quel il ne pouvait être une exception, la bizarrerie di sort humain. Mais tandis qu'Ellénore mourra de sor désespoir sans avoir condamné Adolphe, Corinne com mence par déduire tout un système de vie nouvelle : If bonheur n'est pas dans l'enthousiasme, don fragile e changeant, nourrissant la tristesse plus que la joie, n dans l'ivresse des hautes facultés, mais dans l'œuvre pa tiente du perfectionnement intérieur. ^

Alors seulement, sans l'avoir revu, après avoir donn^ à Lucile ses derniers conseils, comme si elle lui parlai déjà d'un au delà où les convenances terrestres du sen timent ne seraient plus que des limitations misérables après avoir prononcé ces étranges paroles, qui achèven d'empreindre son souvenir comnie un sceau sur la vi( d'Oswald : « Mon seul désir personnel est qu'Oswalc ne puisse avoir une jouissance de sentiment sans se rap peler Corinne »; elle peut mourir, béatifiée, théâtrak jusqu'au bout; il ne lui suffirait pas de laisser d'elle-même*: une image douce, un peu effacée; elle entend demeureii constamment présente, et d'autant plus souveraine, une fois morte, sur la conscience d'Oswald.

Corinne eut un succès européen (D, en dépit de M""® d( Genlis qui prétend que ce ne fut qu'un succès de débit (2) M'^® de Genlis avait la manie de trouver partout des pla giats de ses œuvres : la scène où Corinne désespérée rentre chez elle tremblante et glacée en est un, — mai^ M""* de Genlis note qu'elle avait mis la scène en hiver e

(1) V. Lady Blennerhasset, Madame de Staël et son temps, III, 193 et sqq

(2) Mémoires, V, 348. Dorothée Schlegel, presqu 'aussitôt, fit une tra duction allemande.

.l'à Naples elle évoque l'idée (rune bacchante. Elle se scandalise du trait de Corinne allant prier la sainte Vierge « parce qu'une feiinne doit êtie compatissante pour les peines du cœur ». Benj. Gonstant(i) concluait son article en disant qu'entre un génie révolté et la société la lutte est inégale, et qu'un être ardent, sensible et profond, doit savoir vivre seul, souffrir et mépriser; c'était un conseil intéressé. La Décade ('^) trouvait que Corinne avait trop d'impétuosité dans son amour. Elle distinguait d'ailleurs le roman du voyage, et disait que le président Dupaty (3) avait mis à la mode le ton enthousiaste sur lequel Corinne parlait des arts. Corinne lui semblait un personnage fantastique, qui passerait, tandis que la princesse de Clèves 1 Ferait. Elle regrettait que M"' de Staël, au lieu de [ évéler le secret des passions, des préjugés, des inté- Is du monde » eût retracé un monde « imaginaire ou du moins particulier » dont elle fût le centre. Elle expliquait ce tort par la souveraineté que l'auteur exerçait sur son cercle : « Elle a beaucoup plus parlé que réfléchi, beaucoup plus pensé qu'appris comment pensaient les autres ».

La critique n'était pas mauvaise, mais elle ne se plaçait pas au seul point de vue d'où l'œuvre ait été et demeure encore vraiment intéressante, et la preuve c'est qu'en 'f^levant le côté religieux de Corinne elle n'y voyait que l'ingrédient nécessaire du jour ». Nous avons vu que ce roman était vraiment une autobiographie morale. Le génie combatif de M™* de Staël et sa tendance critique l'ont empêché de faire de Delphine ni de Corinne de pures confidences; ils n'en sont pas moins des documents précieux pour qui veut la connaître. Je crois que si Delphine et surtout Corinne ne sont pas restés des types, c'est d'abord que les héroïnes de G. Sand les ont reléguées dans l'ombre, mais c'est surtout que l'attention est distraite par trop de choses quand on ht leur histoire.

(1) Cf. Mélanges de littérature et de politique, p. 172.

f2) Article slgrné G.

(3) Œuvres publiées en 1785. en 1788 et en 1824.

Dans les années qui suivirent l'apparition de Corinm ' parut (1812) un roman de Durdent, qui méritait d'êtr< tiré de la foule et qui montre bien le genre d'influenc» immédiate qu'elle pouvait avoir. C'est Adriana ou le. Passions d'une Italienne. Adriana est une âme exaltée elle fait contraste avec Emmeline, jeune fille u douce modeste et sensible »; toutes deux sont rivales; Adriam se retire, elle craint d'avoir enlevé à Emmeline un cœu) qu'Emmeline seule peut rendre heureux. Cette moralité est bien loin du sens de Corinne. On n'admettait paj qu'une femme supérieure par les talents eût le droit df , se développer en dehors des préjugés sociaux et contre^ eux; le génie est une marque fatale qui éloigne le bon heur; Corinne l'avait bien senti, mais elle n'avait pa^ eu l'abnégation simple de cette héroïne de second ordre qui s'en va doucement et laisse les gens ordinaires £ leurs joies.

Il existe, de Sénancour (D, un curieux « dialogue » des morts entre Corinne dltalie et Thérèse d'Avila. Corinne se plaint de la langueur de l'Elysée : « Plus de louanges, plus d'entraînements, l'estime même sera silencieuse ». La conversation devient philosophique; Thérèse convenant qu'elle a fait quelque chose pour « la superstition », Corinne répond qu'elle-même aurait fait bien des sacrifices pour propager les « vérités essentielles », mais que les (( prestiges de l'imagination » l'ont entraînée vers d'autres voies ; à quoi sainte Thérèse repartit que Corinne a suivi ses voies « franchement et non sans dignité (2) ». Ces vérités essentielles c'est, pour Sénancour, le naturel dans la vie, la sympathie expansive réglée par la raison. Quant à la passion de Corinne, que Balzac admirait et trouvait étrangement émouvante (3), Sénancour la regarde comme l'infirmité de sa nature.

Pour nous, c'est elle cependant, c'est le don de la souffrance, c'est l'instinct moral avec le besoin d'unité et de

(1) Mercure du XIX* siècle.

(2) Sénancour rappelle que Corinne possédait la Vie de sainte Thérèse par elle-même, et une copie de son portrait par Jean de la Misère.

(3) Voir le Lys dans la Vallée.

. clique dans la vie que nous aimons dans ces deux livres. Il n'a manqué à Delphine et à Corinne que d'être retirées du tumulte de la société, d'avoir dans leur vie une note plus secrète, d'être enfin des solitaires, pour être des types parfaits d'autobiographie. Leur milieu n'est pas assez circonscrit. Le roman autobiographique, tel que Tentend M"" de Staël, demeure engagé dans le roman de mœurs. Mais nous avons vu aussi qu'il en change toutes les conditions, en montrant comment un milieu riche et ordonné provoque la réaction d'une individualité forte, et l'amène à se déterminer par un acte propre de sa volonté. La personne morale supérieure est désormais Tobjet sur lequel se concentre l'attention. Corinne et Delphine ne sont pas les résultats passifs de la société; elles sont ce que deviennent dans le monde comme il est, et parmi les hommes comme ils sont, deux créatures limées d'un haut idéal de vie intérieure.

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