ROUSSEAU ET LE WERTHERISME
Deux grands noms s'imposent maintenant dans l'histoire du roman autobiographique : Rousseau et Gœthe. La Nouvelle Héloïse et Werther sont deux événements dont il faut, autant que possible, mesurer l'action; Rousseau et Gœthe sont bien les personnahtés puissantes qui créent un genre nouveau, tout en gardant la forme httéraire à la mode; parmi les innombrables romans épistolaires du temps, la Nouvelle lléloïse se détache comme une œuvre qui ne ressemble à rien, absolument originale par l'intensité de l'émotion et le lyrisme débordant. Werther s'en rapproche, et, au point de vue de l'autobiographie, il marque une étape nouvelle, puisqu'il intéresse exclusivement à une destinée; il représente l'état d'une âme pour qui toutes les proportions normales du sentiment sont supprimées, et qui, s'exagérant ce qu'elle éprouve par une méditation constante, perd toute notion de l'objectif, juge la vie et le monde selon les accidents de sa propre sensibilité : c'est l'individualisme outré. La Nouvelle Héloïse et Werther font entrer décidément la métaphysique dans le roman. Nous les étudions parallèlement, pour mieux faire ressortir leur caractère original, celui par lequel ils ont pu agir sur l'histoire du roman, et le diriger vers l'autobiographie; et nous joignons à la Nouvelle Héloïse les Rêveries d'un promeneur solitaire, parce que c'est l'œuvre où le mysticisme de Rousseau atteint son expression complète. Il a fallu que le moi métaphysique fût glorifié dans ces apothéoses
-inanesques, pour que le roman autobiographique tel que nous l'avons défini dans ses principaux éléments, (îovînt possible : sans elles, tout ce qu'il y a de mysté- 'ux dans Tânie était méconnu, en même temps que uisparaissait la foi religieuse. Le matérialisme aurait pris la haute main sur la psychologie, et il en aurait eu raison; elles Font sauvée et elles lui ont ouvert l'immense domaine du moi métaphysique, autrefois réservé à la ligion. D'autre part, elles ont prouvé qu'il était pos- •le dans une môme œuvre d'unir l'étude de ce moi la peinture de la vie commune : les grandes âmes, les belles âmes sont prises maintenant dans des conditions moyennes, et observées au milieu d'événements vulgaires. Mais elles dominent et transforment le milieu où elles vivent, par le prestige de leur imagination : ce que le roman d'analyse, manié par des' intelhgences féminines et mondaines, n'avait pas même entrepris, ces grandes œuvres, où le moi humain répand toutes ses richesses, l'ont accompli du premier coup : elles ont libéré le roman de toute loi, de toute convention, parce qu'elles affranchissaient le moi, qui est décidément sa matière, de toute contrainte. Désormais, il ne sera plus de pensée que le roman ne puisse porter, plus de problème qu'il n'ose aborder; il sera le refuge de toutes les audaces et de toutes les tristesses, et ce qu'il serait trop hardi d'avancer dans un essai théorique, passera sans scandale dans le roman : immunité suprême que le roman gardera, sans doute, du vieux préjugé selon lequel un roman « ne compte pas m. Il sera le rendez-vous, le centre de toutes les idées excessives. Ce sont des vies et des systèmes qu'il représentera, intimement unis, se déterminant réciproquement et s'éclairant d'une vérité mutuelle.
Gœlhe écrit, dans ses Mémoires, qu'à travers toute son existence, il voulut « transformer en poèmes tous les '^"jets de ses émotions et se mettre là-dessus en règle
•'C lui-même, soit afin de rectifier ses idées sur les l'jets extérieurs, soit pour se mettre l'esprit en repos à ce
sujet ». Et plus loin, il dit qu'après avoir écrit Werther, il se sentit libre et joyeux comme après une confession générale; il lui semblait qu'il eût acquis le droit de recommencer à vivre. Werther marque donc la fin d'un « état d'âme », un véritable affranchissement de l'esprit, longtemps maintenu sous la hantise de ses mélancolies. Donner à une émotion la forme poétique, en faire œuvre d'art, c*est la dominer, c'est y renoncer aussi, après en avoir transformé toute l'énergie en volonté efficace de vivre. Ce serait une erreur, Gœthe nous en avertit, d'aller, selon la mode des contemporains, demander à ce roman ce qu'il prétend enseigner; à vouloir prendre comme un conseil le suicide final de Werther, on fait passer de force la poésie dans le domaine pratique, et c'est la plus fâcheuse déchéance qu'on puisse infliger à une œuvre purement intellectuelle; c'est de quoi Gœthe se plaint encore, sur un ton de badinage et de dépit. Pour comprendre Werther, il aurait fallu le lire dans les dispositions où Gœthe Ta conçu, n'y pas chercher des sentiments inconnus, ne pas s'y exalter en adorant des peines semblables aux siennes, ni s'adonner de bonne foi au désespoir, mais y prendre une claire conscience de ses tourments obscurs, et par \h en avoir raison, en faire des objets de contemplation sereine sous le lucide regard de la pensée. Il faut enfin se mettre en cette disposition que Gœthe appelle ironique, « qui s'élève audessus des choses, bonheur et malheur, bien et mal, mort et vie, et qui arrive ainsi à la possession d'un monde vraiment poétique ».
C'est le souvenir du Vicaire de Wakefield que Gœthe évoque à ce propos, et l'on peut se demander pourquoi ce ne fut pas aussi bien celui de la Nouvelle Héloïse. Rousseau n'a-t-il pas, lui aussi, laissé entrer dans sa vie, après s'être attardé parmi les hommes réels, ce goût d'ironie supérieure qui, nous détachant de nos impressions, nous donne assez de force pour n'en pas être accablés, et nous rend la conscience du don créateur que nous portons en nous ? N'a-t-il pas vécu intérieurement avec des êtres formés selon son cœur ? Quand Gœthe,
•lis rinfliience de son aventure avec M"* de Laroche, mêle à ses souvenirs récents la mémoire plus lointaine de Charlotte, quand il élabore les lettres de Werther dans des conversations imaginaires avec des personnages disparus que sa fantaisie ranime, n'est-il pas semblable à Rousseau composant la Nouvelle Iléloïse ? A vrai dire, celte analogie si apparente est le signe de beaucoup de ressemblances que Gœthe ne s'est pas soucié, dirait-on, de faire ressortir; ce n'est pas qu'il ait négligé de parler de Rousseau à plusieurs reprises; mais il a toujours eu soin de ne pas trop marquer ce qu'il lui devait; en parlant du XVIIP siècle français, il aime mieux insister surce qu'il en a rejeté, sur « le vide de ce triste et nébuleux athéisme ». Il rappelle qu'il n'avait aucun désir d'êtîe éclairé en philosophie, qu'il ne voyait guère dans le? conflits de la pensée nouvelle avec la tradition que des querelles entre poètes et gens d'école : mais par ce dédain môme, il ressemble encore à Rousseau. Au moins. lui a-t-il rendu grâce, en même temps qu'à Diderot, d'avoir été un grand guide en art, pour avoir su « produire par l'apparence l'illusion d'une réalité supérieure ». Et, en effet, c'est ainsi que Rousseau aurait aimé à être loué. Gœthe, en véritable idéaliste, ne veut voir en l'existence réelle qu'une occasion perpétuelle de se développer et de s'ennoblir au dedans de soi-même; il faut nous désintéresser dans nos émotions. Il voit qu'à se laisser prendre tout entier par les choses et les événements arrivés, à permettre que tout son être en dépende, l'homme s*épuise et se perd lui-même; mais d'autre part, il voit qu'il n'est rien de négligeable absolument dans la vie, que ime peut tout vivifier à la condition d'être attentive, que [)ar une attention fidèle on peut tirer quelque chose de • ut ».A^oilà pourquoi il ne cherche pas une conception du monde le long des chemins de la philosophie. Il se questionne lui-môme, comme faisait Rousseau. Ce n'est pas 'le solution générale qu'il poursuit, à travers des fornles bonnes à tous les esprits: il étend ses propres notions aussi loin qu'elles peuvent aller, il y jette toutes •s forces, il veut mettre tout son sort sur un instant de
douleur ou de joie. Seulement Gœthe-Werther débute dans la vie : il y a de la suggestion littéraire dans son livre; c'est une âme qui veut mesurer toute sa puissance, et qui se plaît à imaginer le point où la mort deviendrait le terme nécessaire de l'émotion. Rousseau, déjà vieilli quand il écrit la Nouvelle Héloïse, retiré de l'existence et concentré en lui-même quand il écrit les Conlessions et les Rêveries, ayant connu la réalité dans toutes ses brutalités et sous les aspects les plus crus, est d'imagination purement optimiste, avec une pensée désolée : c'est de la plénitude du bonheur qu'il rêve, et non de la perfection du désespoir.
Cependant, il est possible de marquer précisément par où Gœthe se distingue de Rousseau et ce qu'il lui doit. Rousseau écrit un roman moral. Julie renonce par devoir à Saint-Preux, elle aime Wolmar par devoir. C'est une maîtresse femme; elle est au fait de beaucoup de choses que les jeunes filles ne connaissent pas d'ordinaire; elle raisonne ses actions, elle en calcule l'effet avec une hardiesse de décision qui n'est pas sans risque. On pourrait, par instants, la prendre pour une rouée, tant elle sait mettre dans ses démarches de froide raison, et ménager les chances de sa passion. Mais, à vrai dire, la passion n'est pas tout pour elle, et elle ne lui accorde pas tous les droits. Avant tout c'est une conscience, elle sait découvrir les conceptions morales qui lui présentent clairement et impérieusement ses obligations, et qui les lui rendent acceptables; et elle dispose suffisamment d'elle-même pour n'être jamais dépourvue de sentiments en harmonie avec toutes les situations, même les plus difficiles. Elle se domine, elle sait prendre de l'ascendant sur ceux qui l'approchent. Au contraire, Charlotte n'est qu'une toute jeune fille; elle a beaucoup de vraie naïveté, d'ignorance de soi; elle se laisse dépasser par les événements. Au lieu de refaire et de diriger la volonté de Werther, comme fait Julie de celle de Saint-Preux, elle ne sait que la désespérer; elle aime Albert de toute son âme, elle voudrait d'abord marier Werther, et puis elle s'aperçoit qu'elle aime mieux le garder auprès d'elle, non par goût
u entretenir des sentiments compliqués; c'est pure naïveté. Vers la fin, ses efforts pour ramener Werther et le réconcilier avec la vie simple et le bonheur facile, sont d'une gaucherie candide; elle sent bien vaguement qu'un sentiment comme celui de Werther est irréductible, qu'il ne peut se transformer, mais il n'y a pas en elle assez de vigueur ni de résolution pour imposer à cet amant malheureux le traitement qui le guérirait. Aussi est-ce bientôt elle-même qui est fascinée. Avec sa parfaite honnêteté, son manque absolu de méfiance, elle n'éprouve sur elle-même aucune inquiétude, et tout ce qu'elle accorde à Werther de pitié ne fait tort de rien dans son cœur à son mari. Ils lisent ensemble Ossian, ils pleurent l'un auprès de Tautre, mais jamais Charlotte n'est saisie d'un scrupule; elle n'imagine pas le mal : mais aussi elle abandonne toute l'autorité qu'aurait pu prendre sur Werther sa volonté mieux avertie. Elle le sent pris dans un cercle de malheur, d'où elle ne peut plus le faire sortir; elle prévoit le dénouement, elle se le représente avec beaucoup de clairvoyance, elle reconnaît au passage toutes les circonstances qui le préparent, elle se voit y jouer elle-même un rôle actif, lorsqu'elle fait remettre à Werther les pistolets d'Albert, et à aucun moment elle n'est capable de se reprendre. Elle ne fait pas un geste pour détourner la destinée; elle agit machinalement, sans s'arrêter pour réfléchir sur sa responsabilité, trop timide pour s'expliquer avec Albert de ces mille petites choses qui semblent insignifiantes et qui prennent pour elle un sens effrayant et limpide.
Au contraire, Julie a conscience, tout le temps, de
. volonté, comme force agissante et responsable. C'est vraiment la conquête de leur volonté que poursuivent (^Hïxs la Nouvelle Héloïse les deux amants. Ils veulent
-saisir, derrière le moi qui se passionne au milieu a objets sans harmonie, et qui sans cesse se dissout et se reforme dans un accord précaire, l'autre moi sacré et inaltérable, oij demeurent, au-dessus des accidents dp. la réalité, et dans un concert inaltérable, les senti-
•'Hts que peut éprouver une âme richement douée.
Julie parle, en effet, selon les cas, de deux consciences, Tune qui « se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l'inconstance et la variété des préjugés », conscience purement empirique; c'est celle aussi qui est le champ de luttes de toutes les passions ordinaires, celle oii se posent les conflits entre les passions et les devoirs, oii s'éternisent et se compliquent à l'infmi les débats qui troublent les âmes communes; l'autre, dit-elle, incapable de jamais tromper une âme qui la consulte sincèrement, conscience métaphysique, absolue, semblable à celle dont parlera Kant, tout imprégné qu'il est de Rousseau, et par laquelle nous choisissons librement, une fois pour toutes, notre personnalité profonde : « On reprend quelquefois, dit Julie, son caractère primitif, et Von devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. » Et notons bien que c'est Julie qui dégage la doctrine, qui montre le but à Saint-Preux, qui résiste après son mariage, et le maintient dans sa docilité : elle est son précepteur d'idéal. Avec quelle netteté fait-elle à chaque sentiment sa part, et comme elle déduit d'abord logiquement ce mysticisme amoureux qui pourra, dans la suite, se permettre le galimatias. Elle revient de l'église après avoir épousé Wolmar : « Je vis que je n'avais plus besoin, pour penser à vous, d'oublier que j'étais la femme d'un autre... Je sentis que je vous aimais autant et plus peut-être que je n'avais jamais fait, mais je le sentis sans rougir. En me disant combien vous m'étiez cher, mon cœur était ému, mais ma conscience et mes sens étaient tranquilles, et je connus dès ce moment que j'étais réellement changée... Pour nous aimer toujours, il faut renoncer l'un à l'autre (ne dirait-on pas qu'elle a lu Corneille); oublions tout le reste et soyez l'amant de mon âme. »
Pour remplir ce rôle auquel Julie convie Saint-Preux, il faut assurément la foi aux renouvellements moraux, la foi aux initiations, et ce vigoureux optimisme qui préserve de jamais regarder la vie comme une lente usure des forces intérieures. Il n'y a nulle complaisance
dans le désespoir à travers ce roman, et le découragement y est tenu pour la marque d'une âme superficielle, bien loin d'être le signe d'une élite. Le véritable héroïsme est de s'en guérir. Saint-Preux et Julie font là-dessus constamment leur examen de conscience; et Julie ne passe rien à Saint-Preux; dans ses chutes, elle ne le laisse pas s'alanguir à ce mépris de soi-même où risquent de s'engendrer des mélancolies déprimantes, et se préparer de nouvelles fautes. Elle le relève d'un geste franc; elle sait que le mal existe, que personne n'en est indenme, et elle n'a pas pour lui cette dureté des gens candides, qui ne savent pas toujours continuer à estimer celui qui en a été une fois touché; elle est en morale, très réahste ; comme Rousseau, dont elle a tout l'esprit, la sensualité, le sens moral très clair et nullpment altéré par les plus dangereuses expériences, elle sait condamner la faute et n'en pas faire moins de cas de l'homme. Elle sait que la perfection s'acquiert, et elle apprécie l'effort pour y atteindre. Au contraire, dans le roman de Gœthe, tous les êtres sont idéalement parfaits, non seulement d'intention, mais de fait. Werther parle bien le langage de la sensuahté qu'il a appris dans la Nouvelle Iléloïse: « Ce n'est pas angoisse, ce n'est point désir, c'est une rage intérieure, inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui me suffoque. » Mais il y a encore là un souci de la décence; ce sont aussi bien les expressions de l'enthousiasme et du délire poétique; ce n'est pas Werther qui parlerait de baisers « ûcres », des baisers « qui brûlent ». Tl y a dans Rousseau quelque chose de dévoilé qui n'a
is son équivalent dans Gœthe. Les personnages sont naïfs, ils n'ont pas à lutter contre des penchants inférieurs, ni à conquérir la pureté; ils respirent l'éther, et l'ivresse dont ils se grisent est toujours sublime. C'est pourquoi le désespoir de Werther aussi est sans remède :
ir il est sans mesure commune avec aucun autre senti-
^;nt qui p )urrait se développer contre lui et le réduire, croît et se dilate dans un monde d'émotions oii ne se
ucontre nulle résistance; Charlotte ne peut rien sur
Werther, parce qu'elle n'a rien à lui reprocher, et nous verrons qu'il sait se rendre intéressant et déconcertant au suprême degré, parce que l'amour malheureux éveille en lui toutes sortes de souffrances métaphysiques, débordant les conceptions habituelles de l'esprit ou de la conscience.
A vrai dire, la question morale ne se pose même plus pour lui. Il serait plaisant de lui demander s'il a le droit d'ainsi souffrir sans limites, et s'il ne croit pas que l'immensité de son désespoir soit une erreur digne de blâme. L'égoïsme métaphysique, chez lui, ne reçoit nulle contrainte. Là-dessus encore, Julie ne transigeait pas; voici comment elle refuse l'hospitalité que lord Bomston lui offre en Angleterre : « Il ne s'agit pas de savoir si fai le droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si fen puis disposer sans les affliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. » Ainsi l'être moral peut avoir le sentiment intime de se suffire à lui-même, où qu'il aille, mais il ne s'arrête pas à ce sentiment; Julie garde le bon sens moral, la santé de cœur qui sauve la volonté du lyrisme impulsif; ehe n'adore pas son moi, elle ne se figure pas se manquer à elle-même, parce qu'elle se reconnaît librement enchaînée à des obligations naturelles. Le devoir est pour elle une chose claire, et qu'elle accomplit sans un doute. Werther en est bien loin. Ce n'est pas qu'il ne dise lui aussi que le meilleur usage de la vie est de faire souffrir les autres le moins possible; mais c'est le mot d'un homme qui a renoncé à toute joie, tandis que JuUe conserve sa foi au bonheur, assuré à force de volonté. Il ne croit guère au bien qu'il pourrait faire; il regarde la souffrance comme un fait primordial, inévitable, il veut bien se prêter à en faire l'économie; au besoin il se grise de pitié en parlant, et l'on sent que cette pitié, dont il détourne un moment le cours sur ses voisins de misère, a sa source dans une compassion intime pour lui-même, épanchée à toute émotion qui la solUcite. Et nous savons qu'enfm au heu de se traduire, comme chez Juhe, par des actes positifs, ses pensées d'altruisme demeurent en
lui un refuge où s'enchante et s'ennoblit encore sa tristesse; elles ne lui apparaissent jamais comme un devoir qui s'impose. Werther ne réalise pas une de ces actions par lesquelles la volonté démontre son existence, et qui renouvellent l'être intérieur, surpris de sa vigueur renaissante. Il luiit par se tuer, parce qu'il se croit le devoir, vis-à-vis de lui-même, de mourir dans la plénitude de la ^ uleur.
Mais Rousseau nous a laissé un admirable exemple de rêverie, et si Werther n'a pas puisé dans la Nouvelle ttéloïse des préceptes d'égoïsme métaphysiques il en aurait pu recueillir, et de très précis, dans les Rêveries du promeneur solitaire. Seulement il est douteux que ni lui ni personne en eût accepté la pacifiante influence.
C'est en vain que le XVIIP siècle finissant tentera d'établir le dogme de l'identité entre le bonheur et la vertu : pure équivoque, où l'un est toujours immolé à l'autre. Et c'est en vain aussi qu'on voudrait interrompre cette recherche. Tant que Ton avait considéré l'aspiration au bonheur comme un instinct tout humain, et l'amour du bien comme une révélation et un ordre imposé du dehors, on avait tenu le conflit pour inévitable et l'espérance d'un accord absolu avait été reposée sur une vie supérieure. Mais si l'on cesse de croire à la double nature de l'homme, si l'on trouve à ses sensations « une origine toute céleste », et si l'on pense qu'il n'est pas pour lui de bonheur plus intense ni plus élevé que de jouir de ses passions, comment ne pourrait-on pas s'apphquer à mêler dans une équivoque la conscience et la passion ? Mais notre esprit a besoin de clarté : l'équivoque sera toujours finalement dénoncée, et les mensonges ingénieux des âmes qui s'y réfugient seront l'objet d'une psychologie vengeresse. Nos romans demeureront des examens de conscience et des confessions, bien longtemps avant de devenir, ce qu'ils ne sont pas restés, des manifestes d'égoïsme. Nous voulons vivre dans le clair, dussions-nous en souffrir cruellement. Et c'est toujours la conscience et la société que nous choisirons contre l'instinct et le moi.
Ainsi donc, s'il fallait conclure ici, nous dirions que Rousseau maintient le roman français dans les limites du genre moral, et dans les préceptes de la morale ordinaire : et cela est bien vrai. Revenu des extases de la passion, Rousseau n'en rapporte pas le moins du monde le sentiment d'avoir acquis un droit supérieur aux règles reconnues de la conduite humaine. Julie fait de la casuistique, et Saint-Preux, de bonne foi et avec docilité, l'admire. On ne voit pas dans la Nouvelle Héloïse, comme dans Werther, un homme fasciné par sa destinée et fascinant ceux qui l'approchent : la volonté demeure l'objet suprême de l'étude, et il en sera de même toujours dans nos romans. La sensibilité ne la supprimera jamais, et jamais on ne sera tenté de la traiter, par comparaison, comme une faculté brutale : elle aura à se résoudre, au milieu d'éléments de plus en plus nombreux; ses doutes se comphqueront; il lui faudra faire un effort tenace pour s'assimiler et réduire tant d'impulsions qui viennent du cœur, enivré par la fierté de ses passions, ou de la pensée, ouverte à toute idée émouvante qui passe; mais sa noblesse sera toujours à triompher, et non à se laisser vaincre; le regret et le remords seront à toutes les pages de nos romans autobiographiques, et quel témoignage plus sûr de la volonté persistante ? Il restera toujours chez nous un abîme entre la rêverie et la conduite.
Mais ces deux termes que jusqu'à Rousseau les Epicuriens avaient essayé de tenir aussi rapprochés que possible, en faisant de la rêverie un délassement spirituel, et en permettant à la conduite des distractions, des digressions facilement oubliées, un abîme maintenant s'ouvre entre eux, et voilà ce que la Nouvelle Héloïse rendit sensible. Elle exalte à la fois le sens moral, l'amour de la perfection, l'horreur des compromis et de l'hypocrisie quotidienne : elle « invente » la vertu : bien vivre n'est pas une concession que nous faisons à nos compagnons de vie, c'est un devoir austère à remplir vis-à-vis de nous-mêmes. Et en même temps elle peint la volupté de la rêverie; il semble que nulle âme ne puisse plus se connaître ni se posséder dans.
toutes ses puissances si elle ne sait rêver. Ce ne sont plus des conllits particuliers qui risquent de s'élever dans les 'consciences entre Tinstinct du bonheur et celui du de- •ir : on dirait que nous portons en nous une immense et permanente contradicti(»n, dont les deux termes sont également sacrés. Est-il possible au moins d'imaginer, toute volonté et toute nécessité d'agir et de vivre parmi nos semblables étant supprimée par nous, une situation, •purement artificielle, où ces deux termes se réconcilieraient sans sacrilice ni souffrance. Telle est la question qui désormais se posera toujours, et qui, fmalement, sera toujours résolue par un non, après un essai plus ou moins long et délicat, et contre la rêverie. Une morale lUS obligation, toute extérieure à la société, et qui tourne i l'adoration du moi, une morale contemplative, si ces •ieux mots ne se nient pas l'un l'autre, voilà l'entreprise paradoxale de Rousseau dans les Rêveries. Et il est d'autant plus important de l'examiner, que nous la retrourons à la source d'Obermann.
C'est là, en effet, que se trouve d'abord la théorie de la
înté essentiellement distincte de la vertu, celle-ci
n'étant que l'accommodement plus ou moins gauche de
notre caractère natif aux circonstances sociales parmi
lesquelles il est tombé. La vertu adaptée par les philo-
«^ophes à l'œuvre de conservation d'un certain ordre soî-
isant nécessaire, peut amener l'irrémédiable altération
' l'oubli de la bonté; le système où l'on veut enfermer
'US les actes moraux se trouve alors prévaloir sur le
'Titable objet de la bonté, qui est l'exercice confiant et
!»ontané de la conscience expansive. C'est là que l'on voit
'iusseau éprouver une telle horreur pour tout ce qui
!»lige par des liens matériels et donne à l'activité un
iractère régulier, qu'il renonce à accomplir de bonnes
tions, de peur de s'assujettir à la logique du bien en-
epris; cette logique, pense-t-il, est trop impérieusement
aniée par des gens habiles à faire naître, à propos de
■ur indiscrète gratitude, des exigences indéfinies. Entrer
Il relations suivies avec les hommes, c'est se mettre
1 ms une dépendance absolue. Si Rousseau s'interdit de
se former pour son usage un dogmatisme moral, c'est que ce serait encore une chaîne; la morale ne peut devenir un asservissement à des lois difficiles et constantes, elle doit nous affranchir, supprimer en nous le sentiment pénible de l'agitation, et de la lutte. Il faut se concentrer dans la croyance en son existence intime, au heu de se fatiguer vainement à conserver parmi les disparates de la réalité une harmonie et une unité de conduite artificielle. La continuité de nos émotions est facilement bri-, sée, si nous nous laissons passionner par les accidents qui atteignent à la fois nos pareils et nous; au lieu de regarder les autres comme des forces morales avec lesquelles il devrait compter, Rousseau, rebuté par leur fausseté, ou leur perversité, les traitera comme de simples nécessités mécaniques; le sage, retiré dans la contemplation de son bonheur et de sa perfection intimes, n'a pas plus d'obligation morale envers un homme que visà-vis d'un phénomène de la nature brute; les dispositions intérieures de cet homme seront non avenues pour lui, et il se considérera, Rousseau le dit, comme le seul esprit existant au monde; il « se suffit comme Dieu » lui-même. Il reste bien en lui quelque chose par instants qui proteste; c'est le cœur qui se souvient, pétri de rancunes, gâté d'amour-propre, qui est le contraire et le rival du tranquille et souverain amour de soi. Mais Rousseau n'y trouve rien qui soit de nature à le rapprocher de l'humanité; il est trop plein d'amertume inguérissable. Le pur amour de la justice, qui se rend au sanctuaire des consciences, ne doit pas se confondre avec l'orgueil d'un petit individu qui poursuivrait âprement sa justification devant le monde. « Dieu veut que je souffre, et il sait que je suis innocent. » Gela tient lieu à Rousseau de tout le reste.
Il évite d'ailleurs de donner à ces pensées une portée universelle, il sait qu'elles valent seulement pour lui; c'est la bizarrerie de sa destinée qui l'a forcé d'adopter une si étrange attitude : tous les motifs qui pourraient l'engager à descendre dans le monde où l'on agit seraient aussitôt interprétés contre lui par une conspiration uni-
rselle de malveillance, et revêtus d'apparences trompeuses; il se réfugie donc dans une abstention qui, de tout autre, serait coupable. La vie lui a tendu un piège : pendant quarante ans, il n'a trouvé que des hommes de bonne foi, tout à coup il ne rencontre plus que des fourbes; aussitôt, son opinion sur les hommes change. « Je m'aime trop moi-même, dit-il, pour pouvoir haïr qui que ce soit », mais il s'éloigne. Et dans l'isolement, sa personnahté grandit hors de toute mesure; aucun rôle humain n'est plus à sa taille; il rêve de remplir une fonction divine. « Si j'eusse été invisible et tout puissant comme Dieu, j'aurais été bienfaisant comme lui. » Il rêve pour ne pas réflécliir, puisque la réflexion l'attriste; et ne le ramènerait-elle pas nécessairement aux pensées banales, à celles que les hommes échangent ou se passent entre eux comme des recettes? Rousseau le dit en propres termes : « Rien de communiqué ne peut se prolonger en lui. )) Pour « jouir de lui-même en dépit d'eux », puur atteindre à l'état de félicité permanente, il rêve; mais à sa rêverie se mêle le regret du temps où il souhaitait de se consacrer au bonheur public; son égoïsme métaphysique n'est donc qu'un remède; il veut rendre aussi ténue que possible la hmite qu? le sépare des choses, garder à peine un léger sentiment de son existence, et savourer la volupté de ne plus savoir si c'est la nature qui naît de son fond perpétuellement, et s'écouie comme un flot, indéfmiment élargi, de sensations que nuance son imagination créatrice, ou si c'est lui qui en reçoit passivement tous les reflets, et s'en laisse effleurer sans rien vouloir en '•^tenir. C'est ainsi qu'il arrive à cette sérénité, à ces « ra-
ssements en soi » qu'il a merveilleusement rendus, sans essayer d'une interprétation mystique, comme de purs phénomènes intérieurs, aisés à provoquer par un régime de vie monotone et simple. Jamais avant lui l'indépendance du moi, l'enthousiasme de porter en soi un monde infini et libre, et d'avoir encore sous la main l'immensité de la nature à modeler selon le rêve intérieur, la joie calme et profonde de l'âme initiée par la souffrance à
^er tout de soi, n'avaient été exprimés avec un accent
aussi émouvant de sincérité, ni d'une manière aussi complète. Seulement cette joie, à bien en suivre le développement, garde encore quelque chose du défi, le souvenir du malheur.
Les mêmes pensées, chez Werther, ne sont pas le fruit d'une vie lassée. Il s'en est grisé à l'âge où la volonté impatiente veut tout saisir. Aussi son égoïsme sera plus systématique, et la doctrine de paix, en lui, soulèvera l'inquiétude. Werther voudrait réahser actuellement l'infini; et c'est de sentir les limites de la nature qui le désespère. Au lieu d'aimer ses aspirations pour elles-mêmes, sans leur demander compte des déceptions qu'ehes lui laissent, au lieu de s'avouer reconnaissant pour la sérénité qu'il puise en elles, il s'irrite de voir sans cesse la même invincible disproportion entre sa volonté et les choses. Il imagine des émotions si étendues que ses forces devraient s'y avouer défaillantes. C'est qu'il ne se contenterait pas d'un sentiment obscur, d'une impression de plénitude et de repos, qui pourrait encore s'expUquer par l'étroitesse et la débilité de sa nature; son intelligence ne veut pas être trompée; et cette avidité intellectuelle, cette ambition de tout embrasser, d'être la conscience et le cœur du monde à un instafit de sa durée, l'irrite et le fatigue, le rend dédaigneux des simples joies humaines. Le spectacle de la vie tranquille, des habitudes douces ne lui procure qu'une brève distraction; il est aussitôt repris par une vision du monde si violente qu'il y succombe; la joie de l'artiste qui mène « l'ardente et céleste fantaisie », qui se souvient d'Homère, et qui croit remplir tous ses désirs en contemplant l'univers paisible, l'enthousiasme du poète créateur qui se sent « déifié luimême », tandis que « les formes splendides de la création infinie s'agitent, vivantes, dans son âme »; ce ne sont que des contentements précaires, de rudes efforts qui ne donnent pas longtemps le change à l'inquiétude de Werther. Il ne se perd ni ne s'oublie dans la nature; au contraire, placé devant elle, il prend de lui-même une conscience exaltée; le conflit de la nature tyrannique et opprimante et de l'humanité pleine de désirs hardis et
dins, l'inachevé de tous les sentiments où l'homme voudrait réaliser rinfini, et que Tordre naturel interrompt sans égards, récrasement de l'individu et Tinutilité de la Julie, voilà qui ne ressemble guère à l'abandon de Rousseau ni à sa paix. Werther parle de la nature comme d' « un monstre qui dévore et rumine éternellement. » Rousseau n'aurait pas aimé ce ton d'halluciné, cette manière dramatique et tendue de se figurer la vie univerlle.
La lugubre métaphysique de Werther, ce pessimisme imagination, celte désespérance qui vient de se représenter trop vivement Funiverselle et indifférente activité des choses, et la cruauté foncière du monde, ne lui sont pas venus de Rousseau. Gela est de Young, ou de Shakespeare. Sainte-Beuve a très bien dit : « Werther se tuerait, quand même il n'aimerait pas Charlotte; il se tuerait pour l'infini, pour l'absolu, pour la nature. » Et, en effet, au moment où il va se tuer, c'est la nature qu'il invoque; seulement, au suprême instant où il nie la volonté de vivre, où il tranche le tourment de « tout son moi frissonnant entre l'être et le non-être », il a besoin Taffirmer non plus le néant définitif où tout être vivant ibîme, mais la nature maternelle et accueillante : a Pleure, ô nature, t-n fils, ton bien-aimé meurt. » Schopenhauer condamnera le suicide, comme une autre manière de poser sa volonté qui ne saurait convenir au sage; c*est précisément comme telle que le défend Werther; il y voit « la suprême exaltation de l'effort ». Se tuer, c'est se dégager des limites qui pressent l'âme de toutes parts; l'affirmation la plus haute de la volonté consiste se détruire dans les formes passagères où elle ne peut o exercer sans déchirements, pour aborder à une existence purement harmonieuse. Werther écrit à Charlotte : « Devant la face de l'Eternel, je resterai uni à toi dans un éternel embrassement. » Voilà l'enthousiasme du suicide; •'St ce qui, en Werther, a séduit les contemporains; ils ont vu l'héroïsme le plus noble et le plus poétique, impuissance à vivre à force de souhaiter l'idéal. Ils n'ont is goûté le sens tout différent, d'un moralisme plus
terre à terre, mais plus pratique, juxtaposé par Gœthe à ce sens ambitieux et délirant; ils ont dédaigné, comme un peu plat et bourgeois, sans doute, le remords qu'éprouve à plusieurs reprises, et le dernier jour encore» le héros au frac bleu et au gilet jaune, en pensant qu'il a détruit la paix d'un ami, que sa mort est vaine, et qu'il ne peut se sacrifier, au fond, pour personne. Et surtout personne ne s'est douté que l'auteur de Werther, bien loin de rendre sa vie sujette d'une telle doctrine, cherchait sur la terre le plus riche développement et l'épanouissement de toutes les facultés qui donnent les joies précieuses; que bien loin de se démontrer la justesse des aspirations transcendantes en se dégoûtant successivement de toutes les réalités offertes par la vie, il prenait de mieux en mieux conscience de la force intime, par laquelle le monde une fois perçu se transforme en nous, et y naît à une nouvelle existence dont nous sommes les maîtres et les souverains artistes : « Il semble, devait écrire Gœthe dans ses Mémoires, que la nature humaine possède une sorte de ténacité et de multiformité, qui fait qu'elle surmonte tout ce qui vient à elle ou qu'elle l'absorbe, et que, si elle ne peut se l'assimiler, du moins elle le neutraUse. » Ainsi donc, la réflexion, l'enchaînement des idées et l'observation des faits rempUssaient Rousseau de tristesse. Au contraire, l'intelligence olympienne de Gœthe l'affranchit de toute mélancolie, et en fait un dominateur. Toute vertu se transformera pour lui en une joie et un bien-être intellectuels ; il regardera comme une sottise de traiter en vice l'ingratitude; car notre vie se maintient par une coopération si complexe, si difficile à analyser, qu'on perdrait sa peine et son temps à vouloir être reconnaissant, et que le souci de ne pas détendre le lien du passé empêcherait de s'enrichir de nouveaux dons; mais la reconnaissance ne peut être qu'une plus profonde clairvoyance de l'esprit, la conscience élargie de sa propre existence, une manière plus parfaite de jouir de tout soi-même; « par là nous voyons ce qui environne notre vie dans un enchaînement intellectuel gracieux, génétique. »
Voilà comment Gœthe se représente dans ses Mé- 'ires, et Werther tient déjà de ce caractère. Il recherche - joies de l'esprit de préférence à toutes les autres; il parle « d'aspirer de son cœur et de faire monter à son cerveau » tous les motifs d'émotion; seulement, il ne conduit pas encore en maître sa sensibilité, pas plus qu'il ne sait régir son intelligence et jouir de la contemplation pure. Il y a chez lui une griserie métaphysique, un désir immense de comprendre l'inintelligible, et en même temps une passion de tout ressentir à la fois, de dilater son cœur au delà des limites normales. Chez Rousseau, il y a bien des théories, mais elles viennent pour justifier les instincts, et jamais l'ambition d'éprouver la justesse abstraite d'une conception ne met l'inquiétude en lui; ce n'est pas la conscience intense de son existence que veut retenir le promeneur solitaire, il ne rêve que de se perdre dans les choses; il apprend à se donner méthodiquement l'extase. Le sentiment du sublime vient selon Kant, de ce que nous percevons la disproportion de notre petitesse physique à l'immensité de l'esprit ; voilà bien pourquoi le sublime chez Werther est aussi le désespoir; sa sensibilité surmenée ne suffit plus à l'ampleur de ses visions intellectuelles; la tendance de l'esprit est à pousser toujours plus loin devant lui, la sensibilité s'épuise à le vouloir suivre. Il lui faut, à elle, la douceur des habitudes, des émotions limitées; une fois qu'elle s'est éprise d'ambitions démesurées, elle se croit anéantie parce qu'elle se voit des forces réduites. De même Werther voudrait dominer, il voudrait vouloir infiniment; et quand il s'aperçoit que son énergie, nécessairement, s'exerce sur un domaine étroit, qu'elle ne peut aller jusqu'où s'imagine atteindre l'intelligence, il conclut de bonne foi que la vie lui échappe. Werther ne sait pas être heureux par imagination, par la persuasion de sa liberté intérieure; dès qu'il s'est heurté à un mondé hostile à ses pensées, il perd « la force active et sainte qui créait un monde en lui. » Au contraire, c'est après s'être longuement senti rebuter par les choses que Rous- "^au avait découvert en lui cette force. Dès qu'il a fait fl
— sodé l'esprit, il a possédé l'infini du sentiment; dédaignant de comparer la certitude qu'il nous donne dans le présent avec l'immense domaine que nous donne à soupçonner l'intelligence superficielle, il appelle infinie l'impression de profondeur et de plénitude, qui lui vient de se laisser pénétrer par l'afflux harmonieux des sensations. Werther est un esprit inassouvi, il a vraiment donné le grand exemple de l'inquiétude intellectuelle, de l'aspiration mystique sans la foi, que nous retrouverons, à quelque degré, dans toutes les grandes autobiographies.
Rappelons-nous maintenant le mot de Jean-Jacques au début de ses Conjessions : « C'est une pièce de compa raison pour l'étude du cœur humain, et c'est la seule qui existe. » N'y a-t-il pas là un appel qui devait susciter un jour de nouvelles « monographies » des cœurs ? Les Confessions ont été déterminantes : elles ont appris aux écrivains à mettre dans leurs œuvres leurs u mois » intimes, et elles ont provoqué avec scandale, chez le public, le désir de connaître dans leur vie réelle les hommes supérieurs par l'esprit.
Personne ne discute sur le point de la sincérité de Rousseau dans ses Con[essions; il n'est pas nécessaire, ici, de compter et d'apprécier les erreurs voulues qu'il a commises. Ce qu'il en faut retenir, c'est son incapacité de traiter sa propre vie comme un objet d'étude désintéressée, son impuissance à « s'abstenir » de lui-même, à s'abstraire du passé qu'il contemple. S'il a fait de l'his toire de sa vie un roman, c'est qu'il a véritablement vécu un roman intérieur, ou, si l'on veut, romancé sa vie, au jour le jour. De même que la Nouvelle Héloïse nous offre, mêlé aux états passionnels les plus exaltés, tout ce que pourra jamais contenir de morale le roman autobiographique, de même que les Rêveries énoncent, sous sa forme extrême, la religion du moi, les Confessions nous font voir, avec une naïveté désarmante, tout ce qu'il peut y avoir d'ingéniosité à se déguiser, pour le public sans doute, mais plus encore pour soi-même, dans une âme qui se console d'avoir vécu en causant avec elle-même de toute sa vie; jamais plus nous n'en trouverons une
aussi candide. Les successeurs de Rousseau seront avertis; aussi bien nous préviennent-ils qu'il ne s'agit plus pour eux de mémoires authentiques. Ils ne seront pas également dupes de leur imagination; mais ils le seront tous h quelque degré. Faut-il y joindre un souci esthétique de la composition ? Est-ce encore par discrétion, par pudeur, ou par scrupule d'art, qu'ils ont non seulement transposé leurs aventures, mais qu'ils les ont voilées, interverties, condensées si elles avaient été trop lentes, achevées, si elles s'étaient brusquement interrompues : nous essaierons de le savoir. Mais c'est aussi parce que, dans la réalité de leur vie, ils ont été romanesques; quand il s'agissait de mesurer l'importance d'un événement, d'apprécier la qualité d'un sentiment, ils l'ont fait très arbitrairement. Il ne faudra pas voir toujours une duplicité méthodique, un souci très vif de se rendre justice et de se réhabiliter, là où il y a souvent un instinct de déformation originelle, immédiate. Et les Confessions, avec leurs mouvements de sincérité brutale, crue, cynique, qui viennent moins de fanfaronnade que du besoin de se démontrer son impartialité, ont donné à ceux qui les ont lues passionnément l'habitude de confondre l'examen de soi-même et l'effusion lyrique. Vivre lyriquement, et négliger toutes les circonstances qui rabattraient le lyrisme, traiter les choses, mais surtout les êtres comme de simples occasions de sentir, et liquider peu à peu sa vie sans plus penser à l'irrémédiable que l'on a pu laisser derrière soi, ne goûter dans sa vie propre que les états pleins et parfaits de joie ou de douleur, y supprimer même tous les états indécis, et n'en faire qu'un état continu d'exaltation oij l'enivrement de la vie fait tout accepter et tout passer, ce sont là certainement de grandes chances d'erreur, mais d'erreur quotidienne, ininterrompue. C'est l'entrée de la littérature dans la vie. De même que, pour le croyant, tout accident de la vie prend un sens religieux, des événements négligeables deviennent les signes d'une présence providentielle, et la volonté même, dans ses décisions, suit l'attrait de la •îité qu'elle a cru entrevoir, s'emploie elle-même, serait-
ce contre ses intérêts, à finir le dessein dont elle distingue les premiers linéaments; de même l'adepte de la religion du moi prend les visions de son esprit pour une réalité qui veut et qui doit nécessairement naître : tout ce qui le contredit n'existe plus, et il ajoute aux choses ce qui leur manque pour être conformes à l'idéal qu'il a conçu. Rousseau est le plus frappant exemple qui ait paru d'une suggestion de cette espèce. Ceux qui l'ont suivi en ont été très différents, parce que, tous, ils ont uni l'observation des autres à l'examen intime. Les moralistes classiques et la vie mondaine ont contribué, en même temps que Rousseau, à leur donner la connaissance du cœur; et ils avaient au fond d'eux-mêmes, par tradition, l'idée que tous les cœurs se ressemblent; mais des pensées contradictoires peuvent subsister dans le même esprit en bonne intelligence, et ils en sont bien la preuve; ils ont couvé leur moi tout en gardant les yeux ouverts sur leurs semblables. Nous aurons à en étudier les résultats, et à nous demander si le mal de l'analyse, ce mal relativement si récent et qui n'est pas dans Rousseau, doit être plus attribué au culte du moi, ou à l'habitude de l'observation psychologique.
La curiosité morale, dans le public, change aussi de nature : un livre à clefs, roman ou recueil de portraits, n'est plus pour le tenter; on n'y prend qu'un plaisir de médisance. Mais il aime à être sûr que certains sentiments supérieurs ont été vraiment éprouvés. L'humanité s'aime elle-même de plus en plus; l'héroïsme tragique ou romanesque a quelque chose de tendu, de hors nature, qui ennuie et qu'on ne sait plus ni ne veut admirer. Ils correspondent à une notion de l'âme, à une conception morale qui ne sont plus; on veut du simple, du réel et du certain; or, le certain n'est plus dans un système abstrait, dans une théorie toute idéale à laquelle on tente, par un effort très rude, d'égaler sa vie; la plus grande certitude est dans une sensation, une impression profonde. Non seulement la vie d'un homme, mais un moment de cette vie peuvent prendre oine-^valeur infinie. Il n'aura donc pas de plus noble don à faire à ses sem-
blables, ni qui soit mieux accueilli, que le récit d'un -' émouvant de sa destinée. On le lira par un acte c humaine; et Ton y prendra une conscience de sui-nième plus attentive. Si c'est un besoin pour les auteurs d'autobiographie de se raconter, il suffit qu'ils aient publié leurs œuvres pour que le lecteur s'aperçoive qu'il lui manquait quelque chose. Ils deviennent aussitôt des types, des symboles; on ne souffre pas qu'ils restent des individus. Si bien qu'au lieu d'être, selon le souhait apparent de Rousseau, de simples pièces de comparaison, les autobiographies nous apparaîtront comme des résumés, des conclusions sur un état d'esprit général. Il y aura du système dans leur psychologie; à chaque fois, l'enquête que Rousseau avait ouverte semblera close, jusqu'au jour où quelqu'un l'aura rouverte. C'est ainsi que le roman autobiographique restera dans la ligne de la littérature française, qui se plaît aux choses intelligibles pour tous et définies. Le document tout sec et l'exceptionnel n'y ont pas leur place; ils ne peuvent devenir œuvres d'art.