CHAPITRE IX
BENJAMIN CONSTANT — Adolphe
Gomment, à la même époque W, Benj. Constant racontait-il son cœur ? Il n'a pas eu la pensée de créer un type idéal. Ici les sentiments cessent d'être les dispositions permanentes de l'âme : ils ne traduisent pas son instinct de perfection, sa volonté d'harmonie; la vie sentimentale se compose d'une masse confuse et mobile d'émotions, qui viennent et s'en vont par des causes insaisissables, et qu'une usure lente atténue peu à peu dans le cœur inattentif. La logique du cœur ne se modèle plus sur celle de la raison. supérieure : ce n'est pas l'essence pure de l'âme qui s'élabore dans les douleurs de la vie; elle pourra se replier sur elle-même, se retourner de mille façons; elle se complique, mais jusqu'à la fm, malgré les crises illusoires, elle reste semblable à elle-même.
Adolphe est une confession surtout, mais c'est aussi une apologie; B. Constant l'a écrit en un moment où il ressentait le iDesoin de sa propre estime; il était à Paris, faisant des démarches pour M""® de Staël, écrivant sur Corinne des articles pleins de conseils indirects. Il n'était plus jeune : il voulait fixer sa vie, rompre une liaison ancienne et lourde, épouser Charlotte de Hardenberg. Son journal intime témoigne que personne n'a été moins
(1) Adolphe est écrit en 1807. ■
dupe de soi, ni inoins séduit au plaisir de s'humilier. Son intelligence, incisive et froide, prévient les entraînements d'un repentir à la Rousseau. Avec un souci constant d'examiner son passé, il s'applique sans complaisance les maximes que lui a données son expérience des autres hommes : une désinvolture spirituelle, une habitude de mépris qu'il porte sans effort contre lui, mais aussi l'envie de se ranger, de rendre sa vie respectable, autant par préjugé mondain d'ailleurs que pour recouvrer à ses yeux une dignité compromise, voilà B. Constant en 1807. Il s'y joint la certitude qu'il n'a pas à répondre de son caractère : s'il s'est fait une réputation d'homme mauvais et dangereux, c'est par horreur de la misérable moralité de ses pareils. Ce n'est pas un cœur insensible, mais un cœur crispé, que la vue de la médiocrité universelle a découragé sans ressource. Il s'est gaspillé et gâté. Son instinct de justification se traduit partout. Parle-t-il dans son journal d' « une existence agitée, qui a vieilli sans s'asseoir, et qui n'a pas la dignité de son âge ? » Il songe aussitôt à lui et il écrit : « Prenons garde que ce ne soit ma propre sentence. » Mais un peu plus loin il se décerne ce témoignage, qu'il a « toujours eu tort dans les formes, avec la délicatesse des actions et la justice des sentiments ». A vrai dire, il a toujours cherché à sauver par la finesse des procédés des actions brutales. Il a le sentiment le plus propre à ceux qui se confessent : le dégoût de sa vie présente; il ne sait ni fuir sa souffrance ni la prendre corps à corps. Il se voit devenir insociable : « Ma sensibilité est toujours blessée de la démonstration de celle des autres. » Il y a chez lui à la fois un âpre désir d'échapper, comme Rousseau et Sénancour, à l'influence du dehors, et le goiH d'affronter le monde, de le défier ou de le conquérir par stratégie. On reconnaît l'homme qui n'a cessé de se débattre parmi les complications de la vie, et l'amant littéraire de l'isolement, de la nature. Et avec cela, il a des maximes qui seraient du XVIIP siècle le plus perverti, qui marquent le volontaire aussi : « La meilleure qualité que le Ciel m'ait donnée, c'est celle de
m'amuser de moi-même... (i) Il faut ruser avec la vie ei les hommes pour leur échapper autant que pour s'er faire des instruments » (2). Cela ne l'empêche pas de fairt valoir ses traits de galant homme, et de tenir à ne pra fesser que des opinions morales; il prend en horreui l'athéisme dogmatique, il rejette sur la philosophie l'avi lissement des consciences. Dans cette physionomie indé cise, on reconnaît les traits de la nature ancienne, et ceu? d'un caractère nouveau qui veut se dégager, et qui gard( toujours l'air d'un masque.
Il parle de sa conscience, comme si elle était cosmo polite. Et en effet la culture allemande, à la longue, a ei prise sur lui. Il appelle un « défaut français » celui don^ il s'est prévalu jadis de a plaisanter sur ses propres opinions ». Il est trop avisé pour donner dans le Werthé risme; Gœthe, dont il écrivait le 26 pluviôse an XII, qu'i était (( le moins bon homme qu'il eût connu », l'en aurai découragé; Gœthe disait que Werther était dangereu? (( pour avoir peint de la faiblesse comme de la force ». et il ajoutait : (( Tant pis pour les sots à qui la lecture er tourne mal. » Mais il a admiré le génie allemand à sor heure, après s'en être moqué largement du temps où i: pensait d'après M"® de Charrière. Il admire Herder, l'érudition germanique; lui-même a des milliers de fiches, pour son grand ouvrage des religions; Chateaubriand esi (( stupide » auprès des savants d'outre-Rhin. Par contre. Faust vaut bien moins que Candide; et les fiches, d'ail leurs, servent à quoi l'on veut. B. Constant comprend e use vite les idées. Il en est une qui creuse en lui : c'esl celle de son malheur. Petit à petit, il prend une attitude dramatique : « Que de liens j'ai rompus ! Personne ne se doute de l'espèce de folie qui inonde et dévaste me vie. » René ne parlerait pas autrement de son inconstance. Eprouver la cruauté des ruptures, c'est la forme que prend chez lui le tourment du moi; pour compléter l'état d'esprit qui précède l'autobiographie, il faut le sen-
fl) Journal intime, p. 70.
(2) Id., p. 75.
liment d'être quand même et toujours à soi; le voici : (( Ma vie n*est pas là. Je la laisse prendre, mais le dedans n'est qu'à moi. » Il est passionné d'indépendance, comme Jean-Jacques, avec des superstitions d'homme bien né; son individualisme élégant n'en aura pas moins d'âpreté : Mira plus dur, parce qu'il se déguisera.
B. Constant a traité, selon la méthode classique, un cas très moderne. Ecrire pour deux ou trois amis, par gageure, un roman à deux personnages, cela est bien dans la ligne de l'autobiographie; mais aussi cela va rejoindre l'art de Racine, qui est de « faire quelque chose de rien ». Le vague de l'âme ne subsiste que pour les esprits incapables d'analyse : l'art doit tendre au clair et non à l'obscur, au simple et non au complexe; il doit illuminer le fond inaccessible des cœurs par le relief qu'il donne à quelques sentiments choisis, au lieu de noyer dans un fond mystérieux les sentiments qui ressortent sur la trame de la vie. La situation, d'un bout à l'autre du roman, ne change pas; toute circonstance accidentelle est éliminée; les deux héros sont isolés, la société n'agissant sur eux que de loin, pour qu'ils exercent l'un sur l'autre un empire sans partage. Tout arrive par leur volonté, en événements intérieurs. Le lyrisme est sobre, la psychologie concise. Il faut lire tout Adolphe pour y suivre l'autobiographie de B. Constant.
Il rappelle d'abord son éducation. Deux personnes l'ont dirigée : son père, et une femme âgée, — qui est M°" de Charrière.
De son père, Sismondi écrivait à M"'*' d'Albany que B. Constant avait fait un portrait peu flatté. Ce qu'il en dit, en réalité, se borne à un ou deux caractères dont l'action sur lui put être forte. C'est d'ailleurs une loi de l'autobiographie, de ne peindre les personnages de rencontre que pour expliquer leur influence sur le héros central. Ce père n'avait jamais laissé souffrir son fils des suites de ses fautes, comme pour détruire en lui le sentiment de sa responsabilité. Il s'est préoccupé de sa fortune dans le monde, et comme il était d'un siècle léger,
il l'a habitué à porter lestement les scrupules qui peuvent gêner l'allure d'un homme d'esprit. De plus, il fut un père ironique, « plus généreux que tendre », répondant aux épanchements d'un fils né sensible par les témoignages concis d'une expérience desséchante. Adolphe consent qu'il y ait bien eu de sa faute, si la confiance ne s'est pas établie entre eux; mais il lui laisse le tort initial. B. Constant a été, en effet, un fils contraint, correct, semble-t-il, mais sans nulle spontanéité de cœur. Il s'est plaint, auprès de Rosalie de Constant, du ton d'amertume que son père avait avec lui, de ses paroles blessantes; il lui prêtait un système d'attitudes contre lequel il ne savait quelle défense adopter : « Il écrit sur moi comme si j'avais les plus grands torts, et toujours en parlant de son indulgence. » Il l'avait défendu de toutes ses forces dans une affaire où son honneur était en jeu; il lui donnait, après son second mariage et la naissance d'un fils, des preuves de désintéressement; et cependant, après sa mort, il se reprocha « de n'avoir pas fait à tout prix ce qu'il désirait ». Il semble que l'exemple de piété filiale, exaltée jusqu'à la passion, que lui donnait M""* de Staël, n'ait pas été pour rien dans ses derniers sentiments : Il méditait douloureusement devant cette tombe « où sont venus s'abîmer tant de projets, tant d'agitation, quelquefois de l'injustice, mais qui est en même temps une éternelle barrière entre tous mes efforts et une affection que j'aurais peut-être reconquise. » Voilà son cœur : à travers une vie ardente et triste, seule la notion de l'irréparable, qu'il eut vive et permanente, lui rendait une énergie de regret qui fait l'unité et la profondeur de son âme. En somme, il a tracé de son père, dans Adolphe^ un court portrait qui me semble équitable, sans aigreur; mais il n'a pas voulu s'expliquer tout au long des sentiments complexes qu'il lui inspirait.
D'après Adolphe, l'influence de M""® de Charrière aurait concordé avec celle de son père. Sa propre ironie, Adolphe l'explique par une sensibilité rentrée : avec cette femme d'une tournure d'esprit « remarquable et bizarre », il gagne une expérience artificielle et prématu-
rée, une tendance à juger la vie comme s'il s'en était déjà retiré, à l'âge où il la connaît à peine, malgré une enfance peu gardée, semble-t-il, et une adolescence peu réservée. En réalité, outre que Benjamin, du temps oii il vient à Colombier, est déjà un « Chérubin bien endommagé » <i); il n'a pas toujours accusé M™' de Charrière d'avoir altéré en lui le goût sain et la franche curiosité de la vie. Il la juge, en 1807, avec les idées qu'il a reçues de M"* de Staël. Depuis qu'il était entré à Coppet, l'enthousiasme de la châtelaine l'avait gagné : et il avait commencé de trouver bien désenchantante la philosophie de sa vieille amie, qui résumait l'esprit du XVIIP siècle incrédule. Se plaindi'e d'elle, c'était donner à qui l'entendait l'idée qu'il n'avait pas eu le loisir ni la faveur d'être aussi bon qu'il y tendait. C'est pourtant la même femme à qui, peu d'années avant, il écrivait : « Vous m'avez fait connaître les deux plus doux sentiments du cœur humain : la reconnaissance et l'amitié. Vous avez repeuplé de désirs et cV espérances un monde qui, depuis longtemps, n'était pour moi qu'un désert. » En enfant gâté qu'il était, il aimait qu'on s'attendrît sur lui; il lui arrivait de se figurer bonnement qu'il avait aimé la vie avec fougue; à force de s'ennuyer de luimême, de ne pas réussir lui-même à s'aimer, comme disait un peu cruellen.ent M"* de Beaumont, il s'imaginait qu'il avait changé. Il en voulait, je crois, à NP* de Charrière de s'être trop livré à elle, et de ne pouvoir plus jouer devant elle la comédie d'une belle âme méconnue. Il lui écrit en homme qui n'a plus rien à cacher, et qui ne se rendrait pas plus précieux en affectant le sentiment. Un jour il plaisante sur un amour mort qui « se tue à ressusciter ». Une autre fois il exhale sa haine contre sa femme, il s'étonne et se repent d'en avoir eu pitié (1793). Il met i\l°* de Charrière au courant de toutes ses manœuvres (1794) pour ménager sa dignité contre la sottise des Bnmswickois. Et c'est le moment où il défend contre sa confidente l'impératif catégorique de Kant, dont il
(1) Expression ûo M. Ph. Godet iHïst. Utt. de la Suisse française).
s'entiche. Il ne faut pas s'étonner si, rencontrant quelques mois plus tard, à Lausanne, M"'^ de Staël, il se sentit tout de suite attiré vers elle. De tout temps il s'était plaint à M""^ de Gharrière de la voir dure quand il était tendre, ou sensible, quand il se raidissait; elle se justifiait nettement, avec les ménagements spirituels que demandait sa susceptibilité. Mais il restait toujours dans son accent une pitié badine ou railleuse; le désir de plaire à Benjamin ne l'a jamais convertie à une sentimentalité qu'elle n'avait pas de nature. Elle savait ce que durait ses crises; elle le connaissait par une étude ancienne et continue, trop bien pour ne pas décourager ses desseins de renouvellement, et comme elle disait de « récréation » : témoin gênant, et qui n'oubliait pas assez. Benjamin lui en tenait rigueur.
Je ne veux pas refaire jour par jour l'histoire de leurs relations, où Sainte-Beuve me semble n'avoir guère laissé à reprendre (i). Mais il faut saisir l'occasion de contempler en Benjamin Constant, dont la sensibilité et l'esprit étaient très plastiques, le conflit de deux influences féminines, qui est celui de deux cultures opposées. En jugeant après tant d'années une femme dont la présence et les pensées avaient rempli sa première jeunesse, il se rappelait des idées comme celles-ci, empreintes encore de werthérisme, qu'elle n'avait pas su consoler : « Je sens plus que jamais le néant de tout..., combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. » C'était une « jérémiade », ou bien du « galimatias »; il lui racontait des sentiments bizarres et compliqués, et quand, en 1807, il songeait à tout ce passé, il en voulait à sa confidente comme si elle avait toujours éconduit et rebuté, par une habitude de dénigrement, les tristesses maladives d'un cœur auquel il fallait donner le courage du bonheur. Au moins restait-il alors franc de toute attache; il regrettera dix ans plus tard de craindre jusqu'au sentiment de la pleine indépendance, trop pareille à la solitude : « Gomme
(1) Un livre est en préparation, en Suisse, sur M"' de Charrlère.
je me sentais en pleine propriété de la vie... Je tremble de renoncer à quoi que ce soit. »
C'est qu'à vrai dire, M"® de Gharrière n'était pas si déçue de tout qu'il le fait entendre. Sa droiture lui servait de sauvegarde contre les risques de l'analyse à outrance; elle n'avait pas ces vertiges d'esprit qui prenaient Benj. Constant. Elle avait un fond de gaieté, de santé intellectuelle qui résistait au désenchantement : les Lettres Neuchâteloises (1784), Caliste (1786), les Trois Femmes (1797), sont bien là pour le prouver. Ce sont des romans d'analyse qui se passent presque tout entiers en conversations entre gens délicats, dont les uns ont vécu et les autres entrent dans la vie avec confiance. La morale n'en est pas vulgaire, encore qu'elle paraisse un peu facile. Des tableaux de vie intime, des situations simples, des jeunes filles sans « bégueulerie », sachant déjà plus qu'il ne convient aux ingénues de la vie des jeunes gens, et leur montrant leur devoir clairement, dans des difficultés qu'elles pourraient feindre d'ignorer; des histoires qui ne finissent pas, parce qu'il n'est pas d'usage que tout finisse dans la réalité, et parce qu'une conclusion amenée à point est bien lourde; des hommes coquets et enchaînés aux préjugés mondains, qui ont causé sans méchanceté de profonds malheurs, des femmes de bon sens qui réduisent le devoir à être économe de la souffrance d'autrui, un propos délibéré de ne pas mêler la métaphysique à la morale, mais de tenir toujours à une distinction nette du bien et du mal, le goût des procédés corrects, simples, voilà ce qu'on trouve dans ces œuvres à tout prendre charmantes, pleines d'une philosophie douce, mondaine au meilleur sens, et absolument honnêtes. Cependant, je ne puis me résoudre à condamner Benjamin de ne s'être pas tenu fermement aux maximes de M™^ de Charrière. Telle sagesse semble consolante à qui n'attend plus rien de la vie, qui devient irritante et corrosive dans une âme passionnée et mal réglée. La peur d'être sot engageait surtout Benjamin à suivre les conseils de sa vieille amie, et c'est un sentiment dont il arrive qu'on ait honte. Il lui fallait aussi des ressources de volonté. Il ne se con-
tentait plus de cet esprit facile et brillant qui jette à bas de grandes conceptions, avec quelques mots d'expérience. Les Allemands le retenaient décidément par leur sérieux et leur profondeur. Sachant mieux que personne manier l'esprit, il ne veut pas s'en faire décidément un jeu.
On s'est moqué de ses accès de mysticisme, au temps de son grand amour pour M""® Récamier; mais l'adresse chez lui n'exclut pas la sincérité. Ce n'était pas une pure comédie. Lorsqu'en 1807 déjà, avec le chevalier de Langallerie, à Lausanne, il s'essayait au mysticisme, ce n'était pas seulement par curiosité de dilettante, mais par inquiétude, besoin de recherche en tous sens. Je sais bien qu'il appelait le chevalier « un homme d'infiniment d'esprit » et qu'il comptait s'en servir pour consoler M"Me Staël (1); mais il ajoute : « Moi-même, je me sens assez frappé de cet ordre nouveau d'idées. » Il ne voyait aucun mal à exploiter un sentiment vague, pour hâter une évolution trop lente à son gré. Si l'on veut le comprendre, il faut lui passer cela. Son libertinage d'esprit ne doit pas nous faire illusion; il n'en était pas dupe : « Il y a des lieux communs en esprit comme en bêtise. » L'intelligence et le cœur étaient en ruines chez lui, dès sa jeunesse: sa vie s'est passée à vouloir réparer l'une et l'autre.
Il s'exerçait dans son journal à une sincérité minutieuse; après avoir parlé de ses violences « théâtrales », il avoue qu'il ne peut se défaire de l'habitude de parler pour la galerie, et que, môme parlant à lui seul, il s'y est quelquefois oublié. De même, dans son roman, sa merveilleuse lucidité, qui ne se trouble dans aucun égarement, ne l'a pas préservé de se rendre séduisant aux dépens de l'exactitude, quitte à renchérir plus loin sur le mal dont il se repent. Ses dépits d'amour-propre, ses colères d'égoïsme, c'est la réaction de la « nature » contre la « vanité » et 1' « affectation » humaines. Adolphe fait tout pour qu'on soupçonne sa noblesse native; pour ne pas se plier aux bons sentiments de convention, son
(1) Journal, 1807, p. 123.
âme s'est guindée dans le mépris. Il acquiert ainsi, devant lui, tout comme Rousseau, le droit de se juger seul. Il a trop de goût et un sens trop précis du ridicule pour s'afficher en méconnu : et d'autre part sa carrière mondaine et sociale l'intéresse trop pour qu'il se retranche dans une existence artificielle : il désire simplement que personne ne le prenne pour un homme trompé, comme les autres. Il n'a pas, il s'en défend, la maladie du moi; il s'intéresse « faiblement » à sa destinée, j'entends celle de son âme; à force de déceptions prévues et presque recherchées, il est en même temps plein de désenchantements et de curiosités. Mais sous cette personnalité d'emprunt, et en dépit de la contagion sociale, il prétend que son moi vrai et naturel ait subsisté. Rosalie de Constant disait : « Son caractère est celui d'un enfant malin qui est toujours guidé par le moment et sur lequel on ne peut jamais compter. » C'est Adolphe vu du dehors ; mais lui-même ne cesse de parler de son intime besoin d'être seul, de « ne plus rentrer dans la vie active, de ne plus être solidaire de personne », de « prendre racine », comme ses arbres. Devant le monde, il garde sa pose : qu'on le plaigne un peu, ses effusions surprennent. La force, toute négative, la profondeur de son caractère, elles viennent d'un « sentiment intime de la brièveté de la vie », qui est à chaque page du Journal intime. Cette permanente pensée de la mort mène bien à faire peu cas de sa propre souffrance; mais elle s'entend aussi avec la facile sagesse qui ne s'embarrasse guère des liens contractés, et qui ferait du caprice la manière la plus vraie de saisir la vie. La faiblesse d'Adolphe devant les maux irréparables qu'il a causés, c'est, autant qu'un regret moral, une défaillance devant l'expression physique du chagrin. Il aime dans son idée païenne de la mort une conseillère de paresse, qui détend la rigueur de toute obligation. Elle remplit tous ses instants de ce goût du néant, qui devient une passion. Elle peut, comme chez Obermann, exciter un enthousiasme sombre pour l'invisible et universelle destruction, ou pour les cataclysmes grandioses où l'on souhaiterait de voir s'abîmer le monde,
comme chez René. Elle peut être sèche, analytique : c'est le dandysme byronien, c'est Adolphe. De toute Toeuvre l'impression de l'inutilité générale émane. L'illusion de la vie n'y est jamais aimée.
Ellénore ne ressemble d'abord que de loin à M""® de Staël. Les contemporains (i) reconnurent en elle une certaine M™® Lindsay, « fille de bonne compagnie, moitié française, moitié anglaise », que des aventuriers avaient jetée dans la carrière galante. Des souvenirs d'origines très diverses se sont mêlés dans l'imagination de Benj. Constant. Mais si déjà l'on peut retrouver en Corinne quelques traits de la Caliste de M^^^ de Gharrière, l'abondance des talents, la générosité, la dignité d'une vie qui se tient en marge de la société ou qui sort du moins des habitudes reçues, la ressemblance est bien plus frappante entre Ellénore et Gahste. Elle s'est passée des « barrières » du respect social; elle s'est protégée seule, à force de ne rien demander au monde, de s'effacer pour lui, et de ne lui laisser aucune prise. Et pourtant sa vie si calme, si posée en apparence, est une lutte : elle sent qu'il dépendrait d'un incident qu'elle y fût vaincue. D'ailleurs Ellénore est mère et Gahste ni Gorinne ne le sont; Galiste est plus compromise qu'Ellénore, et elle n'a pas derrière ehe d'aussi longues années de parfaite respectabilité : elle commet des imprudences dont EHénore se garde. Mais le fond est bien le même, surtout quand toutes deux, après n'avoir longtemps éprouvé qu'une tendresse reconnaissante pour celui qui leur a donné la considération, viennent à aimer d'un véritable amour. Elles craignent, devant l'élu de leur cœur un peu vieilli, de n'avoir pas son respect; elles en auraient besoin surtout, et ehes n'osent dire qu'elles le méritent : « Quelle situation que la mienne, dit Gahste...; au moindre oubli de la plus sévère décence, effrayée, humiliée, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai été. » Ellénore a plus de maturité dans l'esprit, elle ne s'épanche pas sur ce
(1) Lettres de Charles et de Rosalie de Constant, juillet 1816.
;iii la tourmente; mais Adolphe dit d'un mot que « tous ses préjugés étaient en sens inverse de ses intérêts ». Dans ce premier portrait d'Ellénore, voici tout ce qui peut s'appliquer à M"" de Staël : « Souvent elle était rêveuse et taciturne, quelquefois elle parlait avec impétuosité... On rexaniinait avec intérêt et curiosité comme
n bel orage. »
Kt le premier Adolphe, le roué, le froid observateur, est hien aussi un de ces hommes « légers, égoïstes, exigeants, vaporeux », dont il est question dans Caliste. Mais sa pratique du dédoublement va être mise en défaut. Sa volonté n'est pas dans la dépendance de son •-^prit; elle se passionne, quand il ne songeait qu'à mener
bien une expérience de fatuité. Tout en préparant son manège, il est timide comme à sa première école. Il a du dépit de se trouver le cœur plus jeune qu'il ne le souhaite; et cependant il accueille, avec la crainte d'y regagner quelque naïveté, des émotions qui sont contre l'ennui la meilleure recette. L'obstacle inattendu fait qu'une •nexprimable souffrance se développe en lui; tout en re-
(unaissant qu'il appelle à son secours, dans sa lettre à Ellénore, toutes les suggestions littéraires, il ne conçoit rien « à la douleur violente, indomptable qui déchirait
in cœur ». Sans les dissertations métaphysiques où excellait M"** de Staël, sans les débordements lyriques de Rousseau, par la seule sensation immédiate de son âme, Adolphe se décrit, continûment, moment par moment, se
lissant devenir au jour le jour ce que veulent les forces inconscientes de son âme et les hasards inexpliqués de '1 vie. La sincérité n'est pour lui qu'une qualité de l'in-
lligence : elle s'altérerait si la volonté s'entêtait à réfor-
ler le caractère. Qui se force, se fausse, et nul n'est sûr M' ne pas augmenter son revenu de peines en essayant 'le réaliser un certain idéal de soi-même. Ainsi l'impa- Mmce d'Adolphe et sa peur d'une nouvelle souffrance se
.)ntredisent sans qu'il fasse un geste pour les accorder.
'is une réflexion sur le devoir n'intervient. Tout ce qu'il
[)rouve, c'est qu'il y a un infini de la douleur : mais cela n'est pas et cela ne peut devenir chez lui, comme chez
\|me ^Q Staël, une foi; il ne se hâte pas de l'interpréter en promesse métaphysique. Il ne pense qu'à noter, brièvement, une émotion passagère. Il s'observe comme un patient.
C'est bien dire qu'il n'essaie pas de faire durer un sentiment; quand il se lamente sur son passé et déclare son sort intolérable, il est de bonne foi : car à ce moment il n'a d'autre sensation que celle de son désespoir. Il a suffi d'une certaine disposition des souvenirs pour la produire et l'étendre. Il y tient, d'ailleurs, avec le même tremblement de la perdre que s'il l'avait accueillie d'une âme naïve. L'instant où il s'aperçoit qu'il n'est pas maître de ce qu'il sent est pour lui le plus délicieux; quelle joie plus violente pour un blasé que de s'être tout d'un coup senti comme étranger à soi ? S'il ressent alors l'excitation de la vie, toute sa lassitude et son dédain se tournent en pitié de lui-même. Il arrive à croire que sa bonté essentielle est retrouvée; un charme se répand sur son passé, — comme s'il était attiré d'un harmonieux mouvement vers l'instant présent, où s'en révèle la lumineuse unité. Pourquoi se souvient-il alors que ces mouvements profonds doivent passer ? Il a trop d'amour-propre pour laisser croire que la passion l'ait dépossédé de son intelligence; il aime mieux professer qu'il joue de lui-même comme un montreur de marionnettes. Au fond, c'est un inquiet. Dès que la situation se prolonge sans se modifier, il croit être sous le coup d'une défaite; il n'admet pas qu'il souffre par jalousie: il veut être quitte rapidement. Un don j nanisme moitié juvénile et mi-blasé lui rend fade l'état de soupirant, et réveille en lui le désir de la conquête, le tourment de la volonté qui s'obstine à dominer. Et stimulé par ce mobile, qui emprunte sa force à des préjugés sociaux, Adolphe conduit avec virtuosité, avec une méthode et une sûreté d'arguments impeccable, tous les thèmes sensibles où l'émotion est en réserve : c'est le lyrisme composé; rien n'y manque, tout vient dans l'ordre le plus spontané, et le plus habile. Dans sa lettre suprême à Ellénore, il n'est pas une ligne qui ne soit une sensation. Il dit, avec une sobre éloquence, tout
Lt^ qui; pL'ut éprouver un disciple enthousiaste de Rousseau, et il sait aussi donner à ses épanchements un prix inlini, otïrant à croire qu'il est prédestiné à un amour immense, à celui « de la seule créature que la nature ait formée pour lui ». Dans une forme d'une pureté classique, presque sévère, il fixe des émotions qui s'étaient fait jour avant lui en flot de paroles jaillissantes, sans insister sur rien, puisque l'homme ne peut rendre le tout de rien, sans forcer les mots puisque le secret du plus grand effet est dans la propriété et dans la concision : (( Une fennne que son cœur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacré... J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénoi'e après qu'elle se fut donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais était à lui seul une jouissance... »
Il y a chez lui de l'homme de goût et de l'aristocrate tel que le voulait La Rochefoucauld : la compassion ne trouble pas la clarté de son regard sur les autres ni sur lui-même. Il ne se fait pas fort de reproduire par des mots les émotions qu'il a ressenties; mais pour en condenser le souvenir dans une formule abstraite et limpide, pour toucher d'une pointe délicate et précise l'endroit sensible, pour éveiller la méditation triste et pénétrante sur d'anciennes aspirations épuisées, il n'a son pareil ni au XVIIP siècle ni dans la génération romantique. La froideur de l'analyse s'anime ici du frémissement de l'intelligence, lorsqu'en remuant des choses qu'elle prenait pour de purs objets d'étude, la vision de la vie se lève devant elle.
Le lyrisme de Benjamin est court: « Malheur à l'homme qui dans les premiers moments d'une liaison d'amour ne croit pas que cette liaison doU être éternelle ! » Le cœur dévoué d'ElIénore voudrait au moins être récompensé par la sécurité de son amour. La première fois qu'Adolphe éprouve son empire, il se dérobe : sa vie cesserait donc d'être le chef-d'œuvre de volonté qu'il a entrepris : il se ruinerait à être généreux. Aussitôt le danger aperçu, avec l'acuité de sentiment que donne l'instinct du salut, il a
pris sa résolution, mais il sera trop faible pour la faire jamais passer à l'acte. Des nerfs irritables, Thorreur du tragique, la peur de trop donner de soi par surprise et de s'engager dans une responsabilité trop nette, sa mollesse enfin lui feront infliger à Ellénore des douleurs pires que l'abandon. Il ne refusera aucun de ses sacrifices et il s'en effraiera; il renforcera jalousement en lui le sentiment de sa liberté intérieure. Il s'échappera en brutalités, ou il restera passif : il sait que « cela finira ». Et c'est là que commence vraiment l'histoire d'Adolphe, celle de la lente rupture de B. Constant et de M""® de Staël.
Deux éléments de la réalité sont supprimés : Ellénore n'est pas de ces femmes d'esprit dont B. Constant parle en 1804 (i), « créations sociales et par conséquent artificielles )), à qui ne reste bientôt plus que le rôle « d'amie dans la retraite recevant les confidences et donnant des conseils à l'homme dont elles sont le deuxième ou troisième intérêt dans la vie ». Et l'on voit bien ce que le roman y gagne en intérêt humain, général; un inconstant qui se lasse d'un bas bleu cela pourrait faire un conte spirituel, et ce que Benjamin voulait créer^ c'était une œuvre où la désolation de la destinée fût rendue sensible à tous les cœurs passionnés. D'autre part, Adolphe n'a pas d'autres engagements; et Benjamin, dans son Journal intime, note qu'il y a là une convenance morale à sauver, que son héros serait trop odieux s'il se réservait un bonheur en trahissant Ellénore. Moral et de portée universelle, Adolphe maintient l'autobiographie dans la ligne de la littérature française.
Dès que la volonté d'Adolphe doit lutter contre une autre mieux armée, elle se recueille dans le témoignage intime de sa force, qui est toute d'inertie. Inversement, toute la force d'EUénore se dépense en actes; elle n'en réserve rien pour se défendre contre elle. Adolphe sent cette inégalité, qui donne à Ellénore une supériorité appa-
(1) Journal, 12 pluviôse an XII.
i*ente, et. prévoyant tous les chagrins qu'elle se prépare, il lui donne ce qu'il a de meilleur en lui et de plus inerte encore, la pitié contemplative. « Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur. » Dès la première scène violente, il ne voit plus dans leur amour qu'un accident qui a bouleversé leur vie sociale. Ellénore le sait aussi; mais elle obéit à la logique du malheur, au besoin d'aller à l'extrême; sans illusions, elle reste incapable de se reprendre. Elle quitte son ami, ses enfants; après une longue contrainte, elle pense ressaisir ses droits, dominer l'opinion : Adolphe accepte et se tait, de peur de la désespérer; mais comme il veut ménager chemin faisant des preuves de sa sincérité, il observe « qu'elle s'étourdissait de ses paroles » de peur de l'entendre. Ainsi toujours il laissera faire, il oubliera tout pour s'épargner la douleur d'un effort : puis il s'avisera que sa vie s'est compliquée un peu plus, et la réserve d'amertume montera dans son âme jusqu'à la prochaine défaillance. Le mot d'Oswald, lorsqu'il souhaite d'obéir, par lassitude, à un devoir impérieux, c'est celui d'Adolphe : « J'avais toujours désiré qu'une détermination irréparable me fît nn devoir de ne jamais la quitter. »
Tout ce qu'il y a en lui de vanité m.asculine et monaaine conspire contre elle. Du moment qu'il s'expose à passer pour naïf et passionné, il n'est plus de force à lutter contre l'opinion. Les joies hautaines de l'isolement, il les goûtait quand c'étaient des joies d'intelligence et de volonté négative : dès qu'il s'agit d'un défi sentimental, il en craint le ridicule. Il vit en double : amoureux auprès d'Ellénore puisque c'est le rôle qui lui coûte le moins S tenir : « Nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose », et blasé pour la galerie: il s'acquitte correctement, avec ce mépris de la vie que fait saillir le respect affecté de certaines conventions, de tous les gestes d'un galant homme; pour elle il se bat. il est blessé. Même il met sa bonne grâce, incrédule toujours, h vouloir l'aimer. Mais il a beau travailler son cœur, il éprouve
nlement que toute la volonté du monde ne peut créer
le moindre sentiment, et qu'il a le malheur d'être aimé sans aimer.
Il la quitte, et l'instant de l'adieu, ((ui l'affranchit pour quelques semaines, est celui où il croit l'aimer : « Telle est la bizarrerie de notre cœur misérable, que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir. » Le même aveu est dans les lettres de Benjamin : « Des souvenirs m'assiègent, mon cœur se ressent d'une longue habitude, et les racines qu'il faut arracher sont profondes et saignent secrètement » (1). Il voudrait adoucir, de loin, l'amour d'Ellénore en amitié résignée; mais ce maître en sentiments, qui se natte de conduire une âme avec tant de discrétion dans la fermeté, en nuançant l'équivoque, n'a aucune prise sur l'âme sincère d'Ellénore. Lui-même se trouble, il termine sur des paroles passionnées des lettres qui préparaient la rupture. La morale de ses procédés, la voici, dans une lettre datée de Goppet, 12 juillet 1808: Il parle de la dissimulation que lui « impose le désir de causer le moins de peine possible... Je suis convaincu, dit-il, que la véritable moralité est d'épargner le plus qu'on peut de la douleur et que c'est un devoir de sacrifier à ce but non seulement son propre bonheur, mais même, jusqu'à un certain degré, les apparences de l'opinion... Quand la vérité ne fait que du mal, il y a plus d'orgueil que de devoir à la dire. » \o\\h pourquoi Adolphe écrit cette lettre, qui « ne portait aucun caractère de sincérité », pour obtenir d'Ellénore un nouveau délai. La réponse est impétueuse et humble : ainsi de IVP® de Sfaël : a II y a en elle une combinaison de violence et d'affection qui m'ébranle jusqu'au fond de l'âme. » (( Violence et égoïsme d'un côté, disait Rosalie de Constant, faiblesse et bonté de l'autre. » Et lui, dans sa détresse, cherchait auprès d'elle un peu d'appui (20 juillet 1807) : « Vous me direz ce qu'en honneur, en morale, en scrupule, en délicatesse, je dois faire... J'ai besoin de votre conscience; la mienne est troublée par
(1) Lettre du 15 décembre 1808 à la comtesse de Nassau, sa tante. Cf. Lettres du 24 septembre, du 26 juillet.
tous les crimes que Ton m'impute. » Il a le souci d'éviter « un air de mauvaise foi ». Il reconnaît qu'il y a bien dans ce (]u'il éprouve beaucoup de bon et de généreux, mais bien de la faiblesse aussi, et qu'au fond « rien de lout cela n'est bon à montrer » (3 mai 1807). Et dans le Journal intime, après avoir écrit ceci : « Quelle furîe 1 Mon Dieu, délivre-nous l'un de l'autre », il dit qu'il a besoin de se rappeler tout ce qu'il a souffert de M™® de Staël pour ne pas la serrer dans ses bras et la consoler. Le 5 novembre 1808, dans une lettre à M™* de Nassau, sa tante, il assure que s'il laisse la situation se prolonger, au risque de paraître en vouloir profiter, c'est pour ne pas donner à croiie qu'on ait jamais eu des droits sur lui et qu'il y ait besoin d'une rupture. Cependant il a hâte de « se lavei' de sa longue dissimulation ». Et le 8, il parle de la bonté méconnue de son cœur. Tout cela se retrouve dans Adolphe^ jusqu'à la scène du retour, pleine d'un tragique amer et poignant : « Tout ce que la haine la plus noire avait inventé contre nous, nous nous l'appliquions mutuellement: et ces deux êtres malheureux, qui seuls se connaissaient sur la terre..., semblaient deux ennemis... acharnés à se déchirer. »
Dans ces complications, nul doute que les conditions artificielles oij vivait Benjamin n'aient été pour beaucoup. C'est une vie d'agitation intellectuelle, mais en somme oisive. Sa passion s'isole, se repaît d'elle-même, sans que la vie réelle lui dispute une parcelle d'énergie. Benjamin pouvait passer la vie en dilettante. Mais il était d'une génération ambitieuse autant que désœuvrée. N'avoir aucun rang, ne tenir aucune mission lui était un regret cuisant. Il a la maladie du siècle : il déborde de volonté en face d'une société qui n'en a que faire. L'amour, qui oblige à vivre d'une vie cachée, ne saurait t'trc sa grande affaire. La fierté de l'amour ne doit-elle pas Atre qu'il fasse de nous des conquérants hardis à s'affirmer. Le mépris même ne doit pas s'abstenir : pourquoi ne pas dominer ces hommes qui restent si loin <lf' nous valoir? Telle fut la pensée de B. Constant, jusau jour où il suppliait M"' Récamier de le sauver, de
faire qu'il pût enfin montrer quel homme il était. La rancune d'Adolphe contre Ellénore, celle de Benjamin contre Corinne, c'est la rancune d'un homme pour la femme qui lui a fait manquer sa vie. Il invoque pour la quitter la force et la sainteté des lois sociales : « Je ne puis vous retenir plus longtemps, dit Adolphe, dans une position également indigne de vous et de moi... J'aurai toujours pour vous l'affection la plus profonde... Mais l'amour..., Ellénore, je ne l'ai plus. »
Aussitôt, l'effet de ses paroles l'effraie. Il n'a réussi qu'à s'enliser plus profondément; son esclavage est d'autant plus étroit qu'EUénore est de moins en moins exigeante sur l'art qu'il veut bien mettre à la tromper : « Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée, pour y briser une opposition sourde qui la révoltait contre moi. » C'est lui qui semble la victime maintenant; il essaie de l'attendrir sur lui, il ne parvient qu'à a l'exaspérer ». Et dans ces crises, il garde une décence morale que Benjamin, d'après son Journal intime, était assez peu soucieux de conserver. Revenu à Coppet, il lit son roman, il joue la tragédie, il la joue aussi pour son compte : « Journée affreuse, d'indécision et d'angoisse... Une puissance magique me domine... Nuit convulsive... J'ai une lettre de iVP® de Staël, courte et sèche; ça va bien. »
Pour faire œuvre d'art, il a cru qu'il fallait passer sous silence les compromis, les bassesses; s'il avait montré son héros trop calculateur dans sa nonchalance, il l'eût rendu odieux. Et il fallait aussi enlever au lecteur toute envie de surprendre le moment où la faiblesse devient ridicule, où la peur de souffrir engendre une pusillanimité misérable; il fallait qu'Adolphe parût de taille à se sacrifier. Et en effet, à partir du départ pour la Pologne, qui fait songer aux tribulations de Benjamin en Allemagne, d'auberge en auberge, à la suite de M"*® de Staël persécutée, le roman s'empreint d'une beauté sombre. Adolphe se débat contre ceux qui lui veulent faire entendre le vrai de sa situation, contre son père, contre le
baron de T***, qui me semble une incarnation vieillotte de Benjamin lui-même, avec ses maximes froides, sans cœur. Ce vieux baron soutient, contre Delphine, qu'un homme même, à lui seul, ne peut remonter le flot de l'opinion. Adolphe se donne en face de lui une ferme attitude : il exalte Ellénore, âme élevée, pure, que nul, hors lui, ne peut juger. Autant de théories qu'il sait par cœur, et dont il joue à propos. Mais quand il a goûté cette satisfaction de n'avoir pas cédé, les paroles qu'il a réfutées lui reviennent; il sent sa déchéance, il voudrait se prouver qu'il vaut mieux que sa vie. Dans le Journal intime, c'est toujours l'opinion que l'on voit à la naissance de tous les scrupules moraux de Benjamin; ici, c'est elle qui excite chez lui le dépit et la honte d'échouer h tout, faute de vouloir contre son cœur. Adolphe s'attendrit sur son enfance, sur le rêve idéal et pur d'une femme qu'il aurait choisie selon toutes les convenances, comme Oswald. d'une vie paisible et unie, où ses facultés, dans une félicité régulière, auraient trouvé un emploi brillant. Il s'imagine tout autre qu'il n'est, capable de vertus sublimes, de sacrifices efficaces, s'il en trouvait quelque digne objet. Il retrouve aisément dans sa vie quelques éléments sur lesquels fonder, grâce à une interprétation adroite, de flatteuses et suffisantes vraisemblances. Il semble que chez Benjamin, au moment où il créait Adolphe, il y ait eu comme un renouveau, une fraîcheur de cœur singulière : « Que diable cela veut-il dire? s'écriet-il en pensant à Charlotte de Hardenberg, qu'il va épouser. Il y a douze ans que je n'ai rien éprouvé de pareil: c'est par trop fou... C'est un ange de douceur et de charme. » Mais à la page suivante, le charme est atteint déjà. Ses extases se relèvent d'un défi jeté à la société : « Ne croyez pas, plate société que vous êtes, que votre opinion m'empêchera de l'épouser. »
Plus tard, il a reconnu combien il avait fait souffrir M"* de Staël, et même, pour marquer le plan providentiel auquel il croyait que son existence avait été soumise à son insu, il forçait un peu la note : « Vous n'êtes qu'un instniment de ma douleur, écrivait-il à M°* Récamier,
tout comme Corinne parlant d'Oswald; je l'ai été aussi pour une autre... » Mais Adolphe n'a qu'une pensée oij se réfugier, celle 'de la mort: « Demeurons immobile, spectateur indifférent d'une existence à demi passée : qu'on s'en empare, qu'on la déchire; on n'en prolongerai pas la durée; vaut-il la peine de la disputer ? » C'est là ce qu'il appelle s'oublier lui-même pour se livrer « à des méditations désintéressées. » Cette trêve n'est pas longue; la jalousie d'Ellénore réveille ses combats intimes. Elle lui envoie une amie, dans laquelle on reconnaît d'ordinaire M""® Récamier, pour le confesser : « Avide de se tromper, dit Adolphe, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un sentiment. » C'est qu'il ne prétend plus, assurément, raconter l'histoire vraie; mais si la ressemblance est souvent trahie dans le détail de l'analyse et dans tout ce qui ferait ressortir la responsabilité et la duplicité de l'auteur, elle demeure frappante si l'on s'en tient à la physionomie intime de cette âme faible : Adolphe se sentait coupable; il ne se voit plus que malheureux parce qu'il a été plaint. L'amie interposée, qui fmit par se brouiller avec Ellénore, me rappelle Rosalie de Constant, qui s'ingénia pour conclure des arrangements entre Corinne et Benjamin. Il lui avait confié son besoin de tranquillité (août-septembre 1807), elle lui répondait, avec une franchise assez crue, « qu'en ne s'épousant pas ils s'étaient donné une preuve de mépris réciproque ». Elle racontait à son père une scène digne de Delphine, où M""" de Staël fit comparaître ses enfants, l'emportement avec lequel elle jouait Hermione, et ses propres efforts inutiles pour la ramener au bon sens : (( Son esprit et sa passion ne dirent rien de vraiment sensible, de vrai et de touchant. » Quant aux efforts d'Ellénore pour retenir Adolphe, ils rappellent beaucoup de ce que nous savons de la vie à Coppet de 1804 à 1807. M""^ de Staël réunit pour Benjamin une société nombreuse, elle le fait témoin de sa royauté intellectuelle; Rosalie disait : « Ils se tiennent par l'esprit. » Et c'est encore elle qui le montre dans son attitude pénible et gauche : « Il ne fait
sa cour à personne, il dispose de tout et grogne de temps en temps comme un enfant gâté. »
Benjamin aurait pu épargner à M"* de Staël ces lignes sur Ellénôre : elle avait » trop de fougue pour être considérée... La justesse de son esprit était dénaturée par Temportement de son caractère. » Il lui reproche de ne pas apercevoir « la ligne la plus habile..., les nuances délicates ». Durs jugements qu'il n'adoucit guère en ajoutant : « C'est moi que j'accuse, un mot de moi l'aurait calmée. » On se rappelle Benjamin épiant toute occasion de détacher de lui iM"* de Staël, on le voit se venger de la M tourbe d'adorateurs » qu'un mot d'Adolphe suffit à faire renvoyer. Redevenu seul auprès d'Ellénore, il n'a plus même l'espoir de se déUer sans apparence de trahison; il recommence à la torturer, et le récit de ces scènes diamatiques fait songer d'avance à la correspondance de 1808 et 1809 : « Je ne m'arrêtais, dit-il, que lorsque je voyais Ellénôre dans les larmes, et ses larmes mêmes nï talent qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon cœur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m arracher un désaveu. Ce fut alors que plus d'une fois je la vis se lever pâle et prophétique : « Adolphe, s'écriaite\U\ vous ne savez pas le mal que vous faites. » Et voici Benjamin qui parle d' « une sorte d'agonie qui le rend fou » (14 novembre 1809) et des moments où « des expressions de douleur déchirantes et acérées, des tableaux presque magiques, écrits dans un style qui retentit dans une âme qui a l'habitude d'y céder, reviennent déchirer son cœur et bouleverser sa tête » (9 décembre). C'est le M fatal talent » d'exprimer la souffrance oii nous avons vu que Delphine et Corinne excellaient. Et ce mot, qui est de Benjamin, dit assez ce qu'il put y avoir de littérature, inaperçue dans le roman d'Adolphe, dans cet amour qui ne pouvait finir.
Pour échapper au supplice de l'analyse mutuelle. Benjamin <( travaillait comme un furieux..., lisait ses tragédies dans les salons à s'en briser la poitrine » (i). De même
1) Journal.
Adolphe brille dans la société; et l'apaisement d'Ellénore en le voyant reprendre du calme à travers sa vie active et régulière, le voici dans le Journal intime (p. 127) : « Ma tragédie m'occupe agréablement... M"" de Staël m'est fort utile pour ma tragédie; elle se fait si douce et si bonne que si ce n'était le souvenir des violences passées, l'attachement reprendrait. » Le point délicat était la rupture; voici la vérité : « Charlotte est à Besançon désespérée... Il n'y a plus à hésiter, mon père servira de prétexte, je pars. » Adolphe cède au vieux baron, mais devant Ellénore, par peur de l'effort, il élude, il nie; il faut que M. de T***, qui en est, selon les mœurs d'ancien régime en cette matière, pour l'autorité brutale, envoie à Ellénore la lettre où Adolphe s'engage à l'abandonner.
Maintenant c'est le souvenir de M""® Talma qui se retrouve dans Ellénore. A vrai dire, au cours des derniers entretiens d'Adolphe avec Ellénore, il y a bien des mots que M""^ de Staël et B. Constant ont dû échanger. Chez Adolphe, c'est une bonne volonté passive, d'autant plus hardie à promettre qu'elle ne s'inquiète pas de tenir; et chez Ellénore, malgré beaucoup de violence, c'est une mémoire judicieuse et méfiante; sa rancune agonise en des mots désespérés; comme un jour Corinne, elle reconnaît qu'il ne fallait pas tant demander à son amant. Mais ces pages sont d'une douceur sobre, d'une tristesse simple et prenante qui manquent aux derniers instants de Corinne. Ici rien de théâtral; Corinne ne pardonnait pas, elle étalait l'opulence de son cœur. Ellénore est toute tendresse, ses paroles tombent d'une âme détachée de la vie, et leur naïveté est plus majestueuse que l'emphase de Corinne. Les mots se font de plus en plus expressifs et rares; tout ce qu'il y a de pitoyable dans les âpres tourments de deux cœurs qui s'étreignent et se délient est en cette fm d'aventure, d'une sensibilité si discrète; quelques gestes brièvement dessinés animent la scène. Un homme qui n'aurait jamais cru au sérieux de l'amour ne l'aurait pas écrite.
u L. usi ici, dit-elle, que j'ai toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon cœur; j'abjurai de nouveau tous mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles; non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content... Je lui jurai de ne jamais la quitter. Je l'ai toujours espéré, maintenant j'en suis sûre. C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre... Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps sans rien dire; elle avançait avec peine et se penchait sur moi presque tout entière. — Arrêtons-nous un instant. — Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous. Nous retombâmes dans le silence ; le ciel était serein, mais les arbres étaient sans feuilles : tout était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait sous nos pas. — Gomme tout est calme, me dit EUénore ». — Je veux que rien ne fleurisse auprès de moi, disait déjà Benjamin à \P" de Gharrière en 1788.
La peinture des progrès de la mort chez EUénore rappelle de fort près ce que Benjamin écrivait en 1804, dans son Jouirai intime^ sur les derniers jours de M""® Talma. « Elle est inquiète, minutieuse, avide. Elle si généreuse! » On peut faire presque ligne par ligne la comparaison; on ne sera pas surpris si l'analyse du vide mortel que ressent le héros du roman, à se voir seul dans « ce désert du monde qu'il avait souhaité tant de fois de traverser indépendant » a été poussé plus loin que les regrets du Journal intime. Benjamin a la prétention de s'acquitter avec un sens exquis des convenances de tous les offices de l'amitié; Adolphe se dédommage des à peu près de
ute sa vie par la perfection de sa douleur. Benjamin .-c croit assez résistant et assez subtil pour s'adapter à des situations devant lesquelles d'autres fléchissent ou se dérobent : sa tendresse profondément gardée se déduit en procédés précis et délicats; une vertu si raffinée manque de bonhomie, mais à l'en croire il n'a pas tenu qu'à lui d'en avoir. Avec un esprit sévère, il pensait avoir un cœur doux : « Oui, je juge sévèrement mes amis,
mais je les aime mieux que qui que ce soit au monde. > Mais il porte en lui un scepticisme aux aguets, et une peur de donner dans les pensées communes qui l'empêche de s'éprendre même de ses tristesses. Adolphe tra verse une crise, mais il n'aboutit pas, comme Corinne, à l'unique certitude et au culte de la douleur. L'irrépa rable seul le hante, et voilà d'où naît l'impression défini tivement triste que laisse son Uvre.
Jusqu'à la fin cependant, il tient à nous donner l'idée que son âme est bonne, malgré son esprit flétri; Ellénore le lui dit dans une lettre posthume. Faiblesse et exaltation; mélange « digne de blâme et de pitié », mais qui, en réalité, « finit toujours par la dureté », égoïsme d'une part, et de l'autre regret d'être un instrument de douleur, sans repentir effectif ni résolution d'avenir; personne à tout prendre, n'a mieux jugé Adolphe qu'Adolphe luimême.
B. Constant, en publiant son œuvre neuf ans après l'avoir écrite, affichait à son égard une certaine indifférence : comme Gœthe, comme Chateaubriand, il se souciait peu de faire école; du moins prévenait-il les amateurs de mode littéraire enclins à se comparer à lui qu'il y aurait dans leur fait plus de fatuité que de conscience morale. Il lui déplaisait que son roman devînt le miroir du premier Narcisse venu; en le donnant à la publicité, il obéissait au besoin de hquider son passé devant l'opinion, à un moment où il tenait plus que jamais, pour des raisons intimes et pour des motifs politiques, à la considération.
En fait, Adolphe est trop complexe, trop aristocratique aussi, et trop rare pour susciter des imitateurs; il n'a jamais été populaire. Sous la Restauration, il reste le type des cœurs secs, de ceux qui ne peuvent pas aimer. Il en passera quelque chose dans le Desgenais de la Confession d'un enfant du siècle^ qui a, de plus que lui, s'il faut chercher l'unité de ce caractère qui n'en a peutêtre pas, la bonté grave par instants, et, de moins que lui, la passion; il en passera beaucoup plus dans l'Olivier de Dominique; encore OUvier sera-t-il un roué beaucoup
plus décidé, capable de s'ennuyer beaucoup, mais non de souffrir par amour. Un être à la fois blasé et passionné, voilà Adolphe : quand on a peint des personnages de môme trempe, en qui se combattent l'esprit du XVIIP siècle frivole et l'aspiration romantique, on a grossi l'un des traits, on a augmenté la dose de métaphysique ou de mondanité; on y a joint, comme Musset en créant Desgenais, du pessimisme de « carabin » à la Joseph Delorme, ou du Byronisme blasphématoire et emphatique, — mais l'originalité d'Adolphe reste insaisissable. Il n'y a pas en lui cette simpUcité de traits qui rend imitables Obermann ou René. Benjamin orientait l'autobiographie dans la voie des curiosités psychologiques.
Si quelque moralité se tire de son histoire, c'est qu'il est puni de son caractère par son caractère même : il souiïre autant qu'il fait souffrir. Le bonheur pour lequel il essaie toute sa vie de se refaire une âme, ce bonheur qu'il arrive à se suggérer à force d'imagination psychologique, il ne l'a jamais atteint. Il sent qu'en face des autres son impuissance à recevoir les impressions familières de la vie le rend antipathique, qu'il semble, avec toute son ingéniosité de pensée, un homme de peu d'âme. Le caractère est tout, et il en manque. On peut connaître à fond le mécanisme du cœur, se rendre expert à disposer autour de soi le décor sentimental le plus persuasif, on ne se change pas soi-même. Tel nous avons laissé se faire notre moi, tel nous nous sommes plu nousmêmes à le former dans l'orgueil de notre esprit, tout artificiel et supérieur à la vie, pour s'en jouer sans y être pris, tel nous le subissons quand plus tard, déçus de cette vigueur factice, nous tendons vers la vie nos désirs condamnés. Tel est le sens, très moderne, semble-t-il, du roman d'Adolphe.
Deux témoignages contemporains sont particulièrement intéressants à recueillir sur Adolphe : ceux de •^i-mondi et de M"* de Rémusat.
Sismondi après avoir lu les lettres de M"^ de Lespi nasse, écrivait à la comtesse. d'Albany (23 juin 1812) « J'ai suivi dans toutes ses crises une passion presque semblable, non moins emportée, non moins malheu reuse; l'amante, de la même manière, s'obstinait à si tromper après avoir été mille fois détrompée. . . » Le 11 juillet 1816, il lui raconte le scandale que fait à Genève lorc Byron : c'est le moment où lady Caroline Lamb public les lettres qu'il lui écrivait quand elle en était éprise el quand il se moquait d'elle; il fait allusion à une scène d'amour étrange que lady Lamb fait à B. Constant lu: lisant son Adolphe. Le 9 septembre, il s'occupe encore d'Adolphe, qui a été lu à la moitié de Paris, et que Benjamin ne lui a pas encore envoyé de peur qu'il ne reconnût les ressemblances. Enfm^ le 14 octobre, ayant loué l'analyse profonde, le style vigoureux et pur, il écrit : « Jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble pas avoir la pensée de les faire aimer.... Il a voulu rendre EUénore méconnaissable; mais, à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour, on ne peut la méconnaître. » Il déclare exact le portrait du père; il reconnaît NP^ de Charriera et M""^ Récamier. Plus tard, en 1837, son évolution vers une religion libérale mais positive étant achevée, il sera très sévère pour Adolphe : « On dirait que toute sa génération, que le monde dans lequel il a vécu, avait perdu avec lui le plus précieux des sens, le sens moral. » Nous verrons qu'en ce temps-là le ton avait cessé d'être à l'indulgence. On ne parlait plus que volonté précise, restauration sociale.
M"*" de Rémusat W (20 juillet 1816), au milieu de gens dont les avis étaient très partagés, mais plutôt en faveur de la sincérité d'Adolphe, poussait l'antipathie jusqu'à l'injustice : « Ah ! la désagréable lecture et quel sec ouvrage ! Il y aura tant qu'on voudra de l'esprit et de la vérité, mais c'est de l'esprit mal employé et de la vérité
(1) Lettres de province, lievue de Paris, septembre 1902.
Lcjoiïtante... Nul repos dans cette peinture, raniour de la femme si bien en raccourci qu'on ne sait pourquoi elle meurt et qu'on ne s'en soucie nullement..., un mélange pénible pour le lecteur de locutions prises dans trois ou quatre langues différentes (Benjamin s'en prévaut dans son Journal : cela renouvelle les idées usées)..., rien de neuf à mon avis. » Enfln la situation lui semblait affreusement monotone. Il y a de la boutade dans ce jugement, et, si je ne me trompe, une méconnaissance complète des conditions propres du roman d'analyse, et surtout de l'autobiographie : la monotonie de la situation, nous nous en sommes expliqués; et est-il vrai que le caractère d'Ellénore soit sacrifié ? Nous en avons seulement le reflet dans l'âme d'Adolphe, en qui et de qui elle vit. Ni l'intime vérité psychologique, ni l'harmonie de cette œuvre d'art n'ont frappé M"* de Rémusat; mais son jugement est à retenir, en ce qu'il semble indiquer clairement qu'il ne peut être d'œuvre franchement belle, si elle ne peint un être franchement sympathique.