‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 22 sur 36 · LE ROMAN D'ANALYSE DE 1804 A · texte numérisé non relu

LE ROMAN D'ANALYSE DE 1804 A

Pendant que ces grandes œuvres se produisaient, que devenait le roman d'analyse ? Ce sont des femmes qui le représentent avec éclat : M'"^ de Souza et M"^ de Genlis sous TEmpire; M""^ de Duras sous la Restauration. Et nous allons voir, ainsi que nous l'avons indiqué, que leur caractère comnmn est d'accorder au sens social la prédominance sur le sens individuel. Seulement^ de môme que nous avons vu dans les romans individualistes le souci du devoir social subsister, nous verrons maintenant la valeur des revendications individualistes reconnue, par ceux mêmes qui sont le plus résolus à faire prévaloir le sens social : si bien qu'à distance et à première impression, ces œuvres nous paraissent toutes de la même famille. Mais les contemporains ne s'y sont pas trompés.

Ces œuvres féminines elles-mêmes ressortent sur un fond d'œuvres oubliées. Et pour expliquer le développement de l'autobiographie et ses caractères à partir de 1830, il faut chercher à étabUr le rapport du roman d'analyse au roman de mœurs, historique ou satirique, ou bien aux autres genres littéraires et surtout à la poésie lyrique, à partir de 1804. Ce n'est que par une description de la littérature romanesque où nous donnerons à quelques œuvres l'attention, très inégale, qu'elles méritent, que nous pourrons faire sentir l'intérêt de ce renouvellement du roman autobiographique, qui donne

une riche production au début du siècle, et qui reste presque stérile jusqu'en 1830.

L'autobiographie n'est pas encore et ne peut devenir un genre; ici la personnalité de l'auteur est tout. Il n'y a pas de forme traditionnelle, qui soutienne les inspiralions médiocres. Chacun est porté à mettre de soi dans son œuvre, mais très rares sont ceux dont le moi est assez original et intense pour retenir toute l'attention. Ceux qui voudront parler d'eux par mode tomberont dans la platitude et l'ennui.

Le grand écueil du roman d'analyse, à partir de 1804, c'est de prétendre servir à quelque chose : les grandes autobiographies que nous étudions ont toutes un sens moral, mais elles valent surtout comme œuvres d'art, elles n'affichent pas leur intention prédicante. Elles ont provoqué, par réaction ou par imitation, une grande abondance de romans moraux, à prétentions éducatives. Les romans sévissent en tel nombre, que ce serait toute une étude, et sans récompense, de les analyser. Je me bornerai à en donner des types, — comme à citer quelques exemples, parmi les plus expressifs, des romans de mœurs, à tendance intime, de la même époque.

En 1804, c'est la Lina de Joseph Droz : on y voit un caractère d'une frénésie furibonde, un autre qui tient à la fois de Lovelace et du Valmont des Liaisons dangereuses. La Décade reconnaît Droz trop honnête homme pour savoir peindre des êtres de cette trempe, mais elle le loue d'avoir du goût pour la vertu : c'est l'éternel éloge. La même année, paraît une Etude du cœur humain, suivie du Journal des Pyrénées : c'est un petit roman descriptif et sentimental, où l'on voit mise en action une doctrine contemplative, sociale et religieuse. Les Souvenirs du Solitaire de la montagne (1805) ne sont intéressants que par le titre, qui trompe : c'est un mélange de réflexions, d'anecdotes bizarres, d'érudition saugrenue et scandaleuse. Mais l'enseigne, à elle seule, témoigne de la mode.

Entre temps, des romans satiriques, qui tous ont la prétention d'imiter Lesage : Heur et malheur ou Trois mois de la vie d'un fol et de celle d'un sage, Voyages aux faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marcel. Le goût ne se portait pas plus de ce côté-là que vers les romans historiques de Regnault Warin : on leur reprochait d'être un genre faux, qu'il fût traité par un écrivain de second ordre ou par M"^ de Genlis. Les romans de NP® Gottin, au contraire, sont des événements. Mathilde, en 1805, fut regardée par beaucoup de gens comme une erreur : tout en la rapprochant de l'épisode de Clémentine dans Grandisson, des Mémoires du comte de Comminges et de la Princesse de Clèves, on trouvait ses héros trop discoureurs, et que l'auteur renchérissait sur leur faconde; elle dit toujours de quel air, de quel ton ils parlent. Elle emploie trop les idées et les paroles religieuses. Mais en 1806, Elisabeth ou les Exilés de Sibérie obtiennent un vrai succès : les journaux avaient raconté l'histoire vraie d'une jeune paysanne venue du fond de la Russie pour se jeter aux pieds du tzar et en obtenir la grâce de son père. iVP« Gottin en faisait la fille d'un grand seigneur polonais; tous les personnages étaient vertueux, pas un méchant.

Si nous voulons avoir la note d'un esprit moyen et cultivé de ce temps, il nous faut nous reporter à VEssai sur l'art d'être heureux, de J. Droz (1806). Dans son chapitre sur la solitude et la mélancolie, il dit que la mélancolie n'a rien de commun avec les ouvrages lugubres qu'on a voulu mettre à la mode : « Eh quoi ! cette grande figure, hâve et décharnée, qui s'enveloppe d'un linceul, c'est là selon vous la mélancolie ! Détrompez-vous : ses traits sont ceux de l'innocence; de douces rêveries l'occupent, elle a des larmes dans les yeux et le sourire est sur ses lèvres. » G'est là qu'il parle aussi de « l'effervescence légère » que prend l'imagination dans la sohtude. Mais cette façon mesurée d'accepter la vie, cet épicurisme tranquille, qui avait pour représentant au même moment le vieux chevalier de Boufflers, n'étaient qu'une vaine protestation. On adorait la passion; en 1807, une nouvelle édition des Lettres portugaises fut enlevée. Dans cette

inèiiie année et dans les suivantes, jusqu'en 1811, on publia ou on réédita un très grand nombre de correspondances ou de Mémoires du XVIP et du XVIIP siècles : les lettres de NP^ du Ghâtelet et du comte d'Argental; celles de iM""^" de Motteville, de Montmorency, de Montpensier, de M"* Dupré, de M""" de Lambert, de Ghaulieu, de M"* de Scudéry, de M"" Descartes, de M"'^ de Ghâteauroux; j'en passe, mais je cite encore les lettres du prince de Ligne, publiées par M""^ de Staël en 1809. Labondcince en fut telle que, dans le Mercure de 1809, Esménard prit vivement à parti les éditeurs. Il partait du mot de Chamfort : « Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes. » Et il se plaignait qu'on eût indignement dérobé à M"® de Lespinasse ses Lettres, publiées une première fois sans nom, une seconde fois à découvert par la veuve de M. de Guibert. Il montrait la disproportion des grands événements historiques contemporains à ces n pastels », à ces miniatures sur lesquelles on prétendait retenir l'attention. N'est-ce pas la partie la plus indécente des confessions, la plus universellement condamnée, en dépit de l'ingénieuse défense des Confessions de Rousseau par Ginguené, qui est partout imitée, et surtout dans les romans licencieux : « Des écrits pareils corrompent les sentiments les plus doux, alarment les liaisons les plus intimes, calomnient le caractère des gens de lettres, et les présentent à l'opinion, si facile à s'armer contre eux, comme la terreur et les fléaux de la société. »

L'année 1808 avait vu paraître, avec un réédition de La l'i-incesse de Clèves, suivie des lettres de la marquise de *** sur ce roman (attribuées au P. Bouhours et en réalité de M. de Valincourt) et de la comtesse de Tende, bien des lettres apocryphes : les Lettres de tendresse et d'amour de Julie à Ovide, par M""^ de Legay Marnesia; les Lettres d'amour d'une dame philosophe, que son mari finit par séquestrer; les Lettres de la présidente de Ferrand au baron de Breteuil : un ambitieux et une femme trop raisonnable pour être sensible. On redonnait les Lettres galantes d'une chanoinesse portugaise, la Correspondance d'Héloise et d'Abélard, Et il paraissait aussi

un roman digne de Laclos : Elisabeth Laivje ou le jouet des événements : Thistoire d'une jeune fille qui épouse un jeune homme de quinze ans après s'être laissé fortement compromettre; elle est malheureuse en ménage parce qu'elle se figure qu'il l'a épousée par convenance. Il meurt et elle épouse un certain M. de Surville par la grâce de qui elle devient riche. Gela serait assez plat, malgré des analyses délicates, si nous n'apprenions que la mère du jeune homme, qu'on nous représente comme vaine, mais bonne et généreuse, a été la cause et l'organisatrice de tout. C'est elle qui, pour faire échapper son fils aux (( sirènes » de la capitale, l'avait fait coucher dans la chambre d'Elisabeth Lange sous prétexte de son âge, trop jeune pour être périlleux; elle confie cette intrigue à son mari par lettres. Et finalement, elle fait épouser la jeune veuve à son propre amant pour se débarrasser de tous les deux.

Mais de cette même année 1808 est Eugène de Rothelin, de M™* de Souza. M. de Boufflers, dans le Mercure, en dit ce qu'il en fallait dire : pas de tumulte dans celte œuvre exquise, ni de merveilleux, ni d'impossible; les caractères bien conservés, gardant leur nuance jusque dans les situations qui risqueraient le plus de les faire manquer à leur naturel. Ce n'est pas ici, en effet, que les personnages semblent toujours s'inquiéter, comme dans les romans de M""^ de Staël, d'être à la hauteur des événements. xMais l'auteur, avec un art de « miniaturiste », comme dit M. de Boufflers, nous fait « mettre une grande importance aux moindres particularités ». Quant au style « il semble entendre un son de voix doux et clair, ni trop fort ni trop faible, avec une prononciation nette, des tons justes, des inflexions faciles ». C'est le vrai et pur roman d'ancien régime; et si nous avons attendu ce moment pour parler de M°^^ de Souza, qui commence à écrire en 1793, c'est pour rendre plus sensible le contraste de ses romans avec ceux qui se groupent entre 1802 et 1807 dans le genre proprement autobiographique. Ames de salon, dira-t-on, que celles qu'elle a étudiées : sans doute; mais âmes profondes cependant, âmes vraies, bonnes,

sctii.> rgoïsiue. Elles ont peu de niétapliysique, mais elles ne déclcinient pas; elles aiment la délicatesse plus que la force : n'en sont-elles pas plus humaines ? Aussi bien nous n'en sommes pas encore au temps où l'homme se glorihera d'être une force de la nature; et la force de la personnalité, dans les autobiographies que nous avons lues jusqu'ici, n'est tenue pour supérieui'e ni au devoir, ni à (le simples égards de tendresse. La politesse demeure la marque de toute aristocratie.

M™' de Souza

M™" de Souza a moins de profondeur que M""" Riccob'jni et que M"® de Beaumont, et l'on ne trouve pas dans ses romans un accent personnel aussi fort ni une semblable expérience. La réflexion ne prend pas chez elle aisément le ton grave. On sait cependant qu'elle subit répreuve d'un vrai malheur : son premier mari, M. de Flahaut, de beaucoup plus âgé qu'elle, était mort sur Féchafaud; elle avait vécu plusieurs années, malade et gènéc. en Angleterre, en Suisse et en Allemagne; mais elle avait la gaieté d'esprit du XVIIP siècle, et ses chagrins personnels ne la découragèrent jamais de regarder autour d'elle; elle n'en laissa pas non plus l'ombre se répandre sur son passé heureux. Sa première œuvre, Adèle de Sénange^ publiée à Londres en 1793, « commencée, dit-elle, dans un teuips qui semblait imposer à une femme, à une mère, le besoin de s'éloigner de tout ce qui était réel, de ne guère réfléchir, et même d'écarter la prévoyance », est en effet écrite dans l'enchantement des souvenirs mondains. Au lieu de se plaindre, elle se I replace dans le milieu élégant, pai'mi les sentiments fins et les événements tout unis où se sont écoulées ses années récentes. Elle ne cherche pas à rendre le temps d'autrefois plus pathétique qu'il ne lui était app'aru. Elle était encore très jeune quand elle épousa M. de Flahaut, qui avait cinquante-sept ans, et sans doute elle a mis

beaucoup d'elle et de lui, j'aime à le croire, en forçant seulement un peu les âges des deux côtés, dans l'aventure d'Adèle de Sénange, mariée à un vieillard excellent, e1 s'éprenant, sous ses yeux, d'un jeune homme qui plus tard sera son mari. Cette romanesque histoire, qui pou vait prêter à bien des dissertations sur la tyrannie des mœurs, et sur la cruauté ou l'inconvenance des situations où elles peuvent placer une créature entièrement dépendante, est ici racontée avec une bonne grâce toute simple. Des gens d'esprit et de bon ton se tirent de tout : des déclamations contre la société, cela est bien peuple. Oe s'aperçoit donc tout de suite que la jeune M""® de Flahaul avait eu la bonne fortune de rencontrer des amis qui n'étaient pas des pédants de vertu ni d'ennuyeux théoriciens de discipline, qui ne se faisaient pas forts de représenter l'exactitude et l'austérité des convenances, et qui se sentaient suffisamment affranchis par leur goût et leur humeur, supérieure à la fortune, pour porter légèrement les exigences de la condition mondaine. Son éducation l'avait préservée des indignations qu: sentent leur petite origine. Gela ne l'empêche pas, au moins, de juger ce qu'il y a de défectueux dans le trair dont va la vie; elle voit clairement que les intérêts de famille, le souci de garder son rang et d'assurer l'avenu sans déchoir, amènent à négliger des convenances plus profondes : mais qu'y faire ? Cela est ainsi, et se traiter en victime est une sottise, quand l'esprit peut arranger les positions les moins naturelles. L'esprit, ici, est fail de bonté, de connaissance intime du cœur et du monde, de résignation aimable, de sagesse et d'effacement. Les personnages observés n'ont aucune prétention aux sentiments héroïques, ils ne mettent pas leurs actions en maximes : tout a l'air de se réduire pour eux au savoirvivre : (( le grand moi » disparaît : la discrétion, au vieux et juste sens du mot, résume toutes les vertus, et, sans qu'on y prenne garde, elle renferme les plus délicates, mais aussi les plus solides' d'entre elles; le bonheur apparaît comme la chose du m.onde la plus naturelle et

ui plus positive, la moins discutable, et à tout prendre la mieux partagée, et comme tous en ont reçu leur lot, mêlé de tristesse, personne ne ressent la moindre jalousie, de celui qui revient à ses remplaçants : volontiers, ils les aident à leur succéder, avec une si parfaite aisance qu'il n'en coûte rien à leur amour-propre ni à leur dignité. M. de Sénanges est le plus accueillant de ces sages. Ajoutez qu'en leur temps ils ont tous été sentimentaux : ils sont allés en Angleterre, et ils y ont subi leur crise mélancolique, d'où vient peut-être, mêlée à leur franchise toute française, cette teinte d'indulgence désintéressée qui adoucit leurs paroles, atténue leur volonté au moment même où elle se rend ce qu'elle se doit, et qui s'abstient d'aller jusqu'au renoncement. Ainsi est toujours dépeinte par M"' de Souza la vieille génération, et la jeune, bien loin de briser avec elle, de se plaire à établir des antagonismes, reçoit d'elle avec soumission tout ce qu'elle lui apporte. Les jeunes gens se décident à vivre vraiment, après quelques difficultés qui les ont rendus plus graves, qui leur font mieux aimer leur bonheur, pour en avoir douté, mais l'aimer d'un optimisme sans exaltation. Ce ne sont pas de grands passionnés; ils auront toutes sortes de qualités honnêtes, et les vertus de la famille.

C'est dans quelques réflexions, dans quelques situalions choisies, que se laisse deviner la confidence intime, sans jamais s'attarder; car M*"* de Souza aime le dialogue rapide, tel qu'il va entre gens qui se passent d'idées abstraites, et n'ont pas de raisons de se méfier les uns des autres; ils ne perdent pas de temps non plus à s'étonner devant les événements, à en contempler l'étrangeté, et à rechercher, pour y faire face, une vigueur réfléchie; ils sont tout de suite au fait, et se meuvent comme dans leur atmosphère naturelle au milieu de circonstances qui réclament d'eux un toucher exquis. Cette simplicité dans le rare est la suprême élégance de M""" de Souza. La fatalité non plus, qui existe dans ses nouvelles, n'y prend pas des airs effrayants, si ce n'est dans Emilie et Alphonse, où nous trouvons des déchaînements tout

espagnols de passion, et des rigueurs de fortune décon certantes. D'ordinaire, tout s'arrange, et aussi tout se paye : c'est une destinée qui marivaude bien un peu elle s'amuse à éloigner d'abord ceux qu'elle veut réunir, par des disconvenances ou des malentendus, et toujours la constance du cœur, la pureté de l'intention triomphent Les méchants qui se sont mis à la traverse, et il y en a. presque de l'école de Laclos, — le chevalier de Fiesque et lyjme d'Artigue, d'Emilie et Alphonse, — finissent par êtn enveloppés dans cette conspiration d'honnêteté, qu'une seule âme, ignorante et pure, suffit à mener. Mettez le mal auprès du bien, c'est la contagion du bien qui est le plus forte. Toutes ces âmes bien nées vivent normale ment dans le romanesque sensible; mais M™^ de Souza. en les faisant agir, laisse bien voir qu'en des circonstances semblables à celles oii elles s'engagent, elle-mêm( a vu le conseil à entendre, le parti sérieux à tirer, la modification nécessaire du caractère qui doit se perfectionner, se préciser et se définir dans sa nuance propre le moi n'est pas encombrant ici, il se concentre sans rier d'offensant pour les autres et se donne sans s'imposer mais il existe et se fortifie. M™® de Souza, elle aussi, e son silence intérieur, elle est dans la bonne tradition de la culture personnelle, elle écoute parler la persuasior des petites choses et des grandes; elle a « sa paresse m, comme disait à sa fille M"'^ de Sévigné, où elle se recueille et, je crois bien, ne laisse entrer personne, de peur de ne plus si bien s'y reconnaître parmi le mien e1 le tien. Dans la préface d'Adèle, elle nous prévieni qu' « elle a voulu seulement montrer de la vie ce qu'on n'y regarde pas... Des jours, des années, dont le souvenii est effacé, ont été remplis d'émotions, de sentiments, de petits intérêts, de nuances fines et délicates. Chaque moment a son occupation, et chaque occupation a son ressort moral. » Il y a ici un peu de modestie de femme du monde qui ne prétend pas à l'auteur; et d'ailleurs, Adèle est peut-être, de toutes les œuvres de M""^ de Souza, celle qui répond le mieux à cette définition; mais dans les autres encore, et jusque dans ce roman d'Emilie et

Alphonse, où la part du romanesque pur est le plus développée, le récit présente bien cette continuité de la vie réelle; il n'en néglige pas les intervalles insignifiants; il n'isole pas les accidents qui la scandent, et où se révèle brusquement tout le don de souffrance que chacun porte en soi; lorsqu'un événement s'est passé qui peut amener des suites graves et de douloureuses complications, on ne voit pas les personnages vouloir leur malheur et se précipiter vers lui; ils gardent la réserve, et c'est au lent travail des émotions habituelles, contre lesquelles la lutte est menée avec un courage simple, et qui n'en poursuivent pas moins leur tâche intérieure, que nous assistons comme des témoins familiers.

Tout n'est pas pour le mieux, d'ailleurs, en ces hisluires. Le monde qui nous est dépeint, c'est celui où Delphine observera tant de préjugés cruels bientôt, de caractères faussés ou dégradés, de médisances et d'injustices recouvertes par une apparence de moralité. Emilie et Alphonse, qui est de 1799, c'est-à-dire antérieur à Delphine de trois ans, offre le tableau d'une société raffinée et pervertie, où toutes les conventions sont établies au mépris des intérêts les plus respectables de l'individu, et à laquelle l'individu ne s'adapte plus, comme dans Adèle, à force d'esprit et de bonté; l'aigreur et la rancune d'un bonheur manqué, d'un droit méconnu développent en eux des complications de méchanceté, à la longue, étranges : ils recherchent des compensations et des revanches dans des sentiments analogues à ceux des personnages de Laclos. Nous trouvons ici, telle que la pouvait donner un esprit indulgent et sain, l'explication de ces caractères pétris de vanité, blasés^ mettant leur point d'honneur à faire le mal avec adresse, à se jouer froidement, avec une ironie où il semble que la pitié ne doive s'ajouter jamais, de tous les sentiments qu'ils ne peuvent plus éprouver. Mais c'est bien ici qu'il apparaît clairement, comme il apparaîtra dans M""" de Vernon de Delphine, peut-être comparable sur certains points à la maréchale d'Estouteville d'Eugène de Rothe-

lin, que ces méchants sont d'anciennes victimes, de: passionnés eux aussi, des sentimentaux méconnus, mai: chez qui la déception, au ileu de se tourner en attendris sèment et désespoir inactif, a exalté une énergie et un» âpreté voilée sous des formes mondaines. Ce sont le: mœurs, c'est le public, la société qu'il faut désigne comme responsables. Et la preuve, c'est qu'ils fmissen par se convertir; nous nous intéressons à eux, presqu< autant qu'à la candeur égarée parmi eux, et dont le spec tacle troublera l'assurance de leur universel mépris M""® de Souza l'a voulu ainsi. Si nous laissons de côté dans Emilie et Alphonse, le personnage d'Alphonse, qu répond aussi peu que possible à la manière propre d( M"* de Souza, héros de drame anglais, marqué par 1( sceau du malheur, terriblement emphatique, menaçan tout le monde de sa destinée, et se faisant voir la nuit ai fond d'une caverne éclairée par l'orage, — il reste um intrigue de deux roués, Fiesque et M""® d'Artigue, où s( trouve prise une jeune femme ignorante du monde, épousée malgré elle, et sur la volonté maternelle, par ur homme vaniteux et brutal, qui a quitté pour la prendre M™* d'Artigue. Fiesque n'est pas le plus à craindre : i s'est fait un système, il imite; il a pour maxime de « veiller à sa tranquillité, de se tenir détaché de toutes choses et de n'assister aux différentes scènes du monde que comme à des spectacles dont les acteurs jouent pour sor plaisir, mais lui sont étrangers. » Et il trouve que la société s'y prête merveilleusement; mais il n'a pas de prétentions à la profondeur : s'il réfléchissait, il serait forcé de devenir bon, et la bonté oblige à une conduite attentive qui l'ennuierait. C'est un dandy sans mélancolie : « Il entre dans mon système de ne rien approfondir, et c'esl en vivant en paix avec mes faiblesses, comme avec celle des autres, que je jouis de la tranquillité. » Au besoin, l'intérêt qu'il prend à Emilie, et dont il s'excuse comme s'il était naïf et froissant pour son amour-propre d'aimer au risque de souffrir, lui rend le sentiment de sa responsabilité envers elle, et l'inquiétude de l'avoir oubliée : il s'étonne de sentir une émotion qui ne soit pas de pure

M)sité. Cliez cet liuiiime frivule, qui fait le mal par llanlisme, et parce qu'il ne croit pas sérieusement à ia souffrance, la première vue d'une douleur vraie fait naître un remords, au moins un remords d'esprit : celui de n'avoir pas eu un jeu assez habile pour économiser les peines des autres. Il regrette d'avoir cédé à l'envie de s'amuser, d'avoir piqué la fatuité d'un homme sans prévoir sur ijui porterait l'épreuve : « Je crois même, dit-il, que dans ma folie, je me regardais comme un grand philosophe, qui se jouait de la faiblesse humaine. » Il est trop léger pour avoir l'âme noire; le voici qui devient sympathique : il se transforme en une sorte d'ami des femmes, qui les estime du jour où il en a pu voir une malheureuse du fait d'un homme, et qui se récompense de sa compassion par des satisfactions de curiosité dont il se sait gré : il est hardi et discret à la fois, il fmit par tout savoir; il procède en même temps d'autorité et de douceur (1). La science de l'homme ne l'a pas corrompu : ne s'avise-t-il pas d'aimer tout bonnement Emilie, de se sentir au cœur une « fraîcheur délicieuse », de souffrir parce qu'Emilie méprise sa passion, et finalement de se convertir : « Une jeune femme sans expérience, sans secours, entourée de séductions et de chagrins, échapper à la fois à la sagacité de M*"" d'Arligue et à la pénétration d'un homme qui cherche à lui plaire; une jeune personne toute naturelle, vaincre ses goûts, surmonter son aversion : cela surpasse mon intelligence et mes calculs. »

M"" d'Arligue, qui fut plus coupable, qui a longtemps épié Emilie pour assister à sa chute, et qui, sur la première et trompeuse apparence de légèreté, s'inquiète de <:ivoir « si elle n'a pas lu quelque traité de morale », de lale dangereuse sans doute et propre à servir les plans ae méchanceté qu'on a tirés sur elle; M"* d'Arligue a I aussi une conversion plus éclatante; le fond resté bon de nature, l'instinct féminin du dévouement, en celle

; M"* de Genlls (Mémoires, t. I, p. 404) nous parle de plusieurs de ces ... ndains qui se faisaient volontiers, après quelques épreuves, les directeurs de conscience des femmes à la mode : le marquis de Lusignan, le marquis d'Estréhan.

femme d'abord inconsidérée par système, pour se mettre à l'unisson du monde, et que la vanité blessée, après la tendresse méconnue, a menée à se venger à son tour de ses amertumes et de ses déboires sur l'innocence immolée, se fait voir à l'ardeur avec laquelle elle se consacre à la réparation : « Obligée de fuir la société qui nous condamne toutes deux, puisqu'elle me rend responsable des fautes apparentes et du malheur d'Emilie, je lui consacrerai mes soins; l'amitié de sa rivale prouvera combien elle mérite d'affection. Peut-être aussi fera-t-elle penser que, si j'eusse été élevée d'après d'autres principes, et placée dans un autre monde, je serais restée digne d'estime; que si du moins j'avais été aimée de l'homme qui a cherché à me séduire, j'aurais conservé toutes les vertus qui peuvent survivre à une première faute. » Finalement, la soUdarité féminine triomphe encore; tout le mal revient à l'homme. Et l'homme se sauve où la femme s'enlise.

La moralité du roman est bien que chacun est le meilleur juge de son bonheur, et que les vieilles gens, s'ils se mêlent d'arranger à leur façon celui des jeunes, s'ils se prévalent de l'expérience pour leur choisir une félicité plus durable que celle vers laquelle les incline un penchant caressé, risquent d'être causes de grands malheurs. Avec toute sa connaissance de la vie, du cœur et des tristesses d'une femme, avec toute sa sagesse, empreinte de bonté déçue, M"'^ de Poix agit envers sa fille comme une mère tyran. Elle peut se flatter que la mélancolie des premiers chagrins « contribuera peut-être à rendre le cours de sa vie plus tranquille » ; elle peut lui rappeler avec une fermeté affectueuse d'intention, et cruelle en effet, que « la valeur des biens d'opinion », négligée dans la jeunesse, s'impose plus tard, et qu'on risque souvent la chance d'un amer regret, pour avoir engagé sa vie sans se soucier d'eux. La mélancolie mènera sa fille, bonne, sincère, mariée à un mari indigne, non pas à considérer toutes ses disgrâces d'un haut air de calme et d'esprit, mais à les éprouver jusqu'au désespoir. Au temps de M"'* de Souza, on ne contestait pas

ics bienfaits d'iine certaine exaltation et d'un certain enthousiîisnie; on se bornait à traiter quelquefois d'immorales les œuvres oij leur étaient sacrifiées de parti pris toutes les facultés raisonnables; on les regardait comme propres à inspirer des moments de la vie dont il y avait à garder un fortifiant souvenir, par où il était bon d'avoir passé, à condition de les dominer. Mais ceux qui se font forts ici de mener les sentiments des autres ne voient pas qu'une fois le cœur lancé nulle puissance ne l'arrête; quel échec pour les prétendus éducateurs qui font métier de les manier à leur gré, d'extraire la pure essence de toutes les passions; quel appoint pour ceux qui en veulent demeurer ou revenir à la vieille maxime, de tout faire par devoir ! Si le couvent (ne disons pas la religion, il n'en est pas question dans le reste du roman, et c'est ici que Ton voit bien comment la religion tendait à devenir de plus en plus la ressource extérieure et toujours à portée, mais où l'on venait le plus tard possible, la doctrine selon laquelle la vie ne pouvait s'ordonner, mais où une vie manquée pouvait se réfugier et, tant bien que mal, se refaire), si le couvent n'était pas là pour recueillir les misères du monde, et si d'ailleurs Emilie ne donnait pas comme objet à ses jours restants l'éducation (marque des temps) d'une fille du romanesque Alphonse, la thèse qui resterait non pas à tirer du roman, où nulle part n'est prononcée une revendication nette et générale, mais à lui adapter, ce serait que l'individu n'est pas fait pour une société exigeante autant qu'imparfaite, et qu'il a le droit. — ne parlons pas encore de devoir, — de choisir son destin. Mais M™^ de Souza ne l'a pas voulu : suite do nfalcjiances, imprévu contraire aux desseins en apparence les meilleurs, on peut se demander en finissant le livre si dans n'importe ([uelle société la fortune n'aurait pas de ces coups. Et faut-il s'étonner que M"" de Souza n'ait pas porté une condamnation des lois du monde, alors que Delphine même y hésitera, au terme de ses malheurs, et recherchera sa part de responsabilité propre dans tout son passé.

Eugène de Rothelin n'offre pas de si lamentables destinées; mais on y peut encore voir comment le manque d'égards envers les besoins du cœur, voulu par certaines mœurs traditionnelles, faisait naître couramment à cette époque des allures d'esprit légères et indifférentes déguisant un chagrin plus ou moins profond. Sur une bonne nature, très jeune et bien entourée, le résultat s'arrête au risque d'une frivolité, qui peut dégénérer en sécheresse et dureté pour les autres, à la longue, si le hasard ne se montre pas clément, si les interprétations malveillantes du monde provoquent une exagération d'indifférence, une révolte, un défi; chez une nature mêlée de mal, ce sont des complications de cœur, et bientôt une corruption véritable, comme nous l'avons observé en xM™® d'Artigue. Ici tout arrive enfm pour le mieux; ce n'est pas que le public n'y soit bien tyran, mais peut-être n'est-il pas si sot, comme disait M"® de Sévigné; et par sa morale à ras de terre, qui tient pour déplacés et inconvenants môme certains procédés de générosité, il empêche peut-être la candeur de se dévouer pour qui ne le mériterait guère. Il y a bien encore un père d'ancien régime, qui se souvient impérieusement de ses malheurs et qui pense ménager à son fils une vie paisible en lui infligeant d'autorité les leçons qu'il a trop tard reconnues; mais, mieux avisé que M""® de Foix, il cède à temps pour ne pas le pousser au désespoir. Le monde aussi s'est singulièrement amélioré. M. de Tavanne est un psychologue mondain, qui prend ses infortunes avec philosophie, et se console en se mêlant aux secrets des cœurs; mais il n'a pas de mauvais desseins. L'intérêt du roman est dans le personnage de M""* de Rieux, qu'un mariage de convenances, à quatorze ans, avec un jeune gandin qui s'en est allé aussitôt sans la regarder, et dont elle est débarrassée à temps par un artifice heureux, avait failli gâter et rendre froidement coquette; elle a la bonne fortune de redresser sur la vie les idées d'Eugène, qui en avait d'assez moroses, elle le rend à son instinct primitif de confiance; ces deux êtres excellents se corrigent l'un l'autre, en s'aimant, du faux tour que menaçait de leur

liuuiH 1 réducatioii uu leur destinée mondaine. Le rôle de Tascendant appartient naturellement à la fennne; elle est, elle aussi, une jolie prêcheuse, elle est indépendante, avec un peu de bravade d'abord, tout simplement quand elle tient un rang bien défini; elle a en horreur la galerie. Abandonnée de son mari, elle n'avait d'autre souci que de ne pas se faire plaindre pour un malheur qu'elle ne ressentait pas; elle sait jusqu'à quel point et comment une fennne peut se permettre d'avoir raison, sans en faire étalage. Elle se méfie de ce qu'il y a de déclamatoire dans la passion, de l'attente d'une joie qui bouleverserait la vie; elle conduit au mariage Eugène, qui est plein de fougue, avec une discrétion et une siireté d'ascendant qui est charmante. On comprend que le public qui goûtait ce charme ait pensé que Delphine, survenue six ans avant M"* de Rieux, n'était pas une femme.

Roman moral, où le bon sens garde la prééminence; iVP* de Souza a pu quelquefois céder à la mode et se laisser aller, en certains détails de ses œuvres, à des imitations que ses tendances propres désavouaient; elle a eu la superstition de la puissance et du dramatique : elle s'est toujours retrouvée. Elle eut tout juste assez d'esprit novateur pour intéresser encore après M™* de Staël, assez d'esprit conservateur pour qu'en elle on retrouve la tradition de la « politesse » française et de l'ancien régime.

Je ne sais si l'on a jamais fait de ses œuvres une critique aussi suggestive que celle d'Henri Patin dans la Revue encyclopédique de 1823. Après un éloge plein de goût, il ajoute qu'elle a donné dans la mode « spéculative », si générale depuis elle. C'est la mode en effet que tous les passionnés soient des rêveurs, mais Patin l'entend au sens du marivaudage : « Ils semblent ne voir dans leurs affections qu'un sujet de recherches morales et d'expériences psychologiques; on dirait que s'ils aiment, s'ils désirent... c'est uniquement par curiosité philosophique... Les héros de ses romans sont généralement un peu doctrinaires en fait de sentiments... Quoique fort jeunes pour la plupart, ils ont sur les femmes, sur l'amour, sur le bonheur, des opinions arrêtées, des théories complètes,

qui peuvent bien être le fruit de l'expérience, mais qui ne sauraient la précéder ». Est-ce une raison pour que les romans de M™® de Souza soient plus littéraires que réels ? Patin lui-même répond que leur caractère tieni à l'esprit u éminemment critique » de l'époque. Le roman d'analyse suppose des natures affinées et prévenues, qui aiment à se regarder vivre, des natures un peu artificielles assurément, à la fois précoces par l'imagination sentimentale et préservées, par leur connaissance contemplative de la vie, de ce qu'il y a de froissant et de brutal dans certaines expériences directes et trop soudaines. Et les personnages d'autobiographie, qui présentent, en plus profond, les mêmes traits que ceux des romans d'analyse, ne sont-ils pas surprenants, tous, par un mélange de candeur, d'ignorance personnelle, d'ingénuité dans l'égoïsme qui désarme, et de science acquise par la méditation ou la lecture. Il semble qu'ils aient hérité en naissant de tout ce qu'il y eut de tristesses éprouvées, de fautes commises avant eux. L'expérience individuelle, telle que l'entend le bon sens, prolongée et patiemment subie, ils en font fi; quelques moments de recueillement peuvent en apprendre plus long que des années de vie extérieure. De même qu'en morale, ils tendent à penser que le sentiment vaut mieux que les œuvres, en connaissance du monde ils estiment que la méditation concentrée en découvre plus que beaucoup d'épreuves docilement attendues. Ils brûlent la vie et ils gardent aussi la certitude de leur innocence intime, d'un moi inaltérable qu'ils portent en eux et qui peut toujours se recouvrer après les plus périlleuses distractions, par un effort intime de la volonté. Tel est le dogme extrême de l'autobiographie, que M™® de Souza n'a jamais posé, parce que sa raison bien équilibrée y répugnait.

Sur la persistance de cet esprit conservateur et classique, M™* de Genlis nous donne, dans ses Mémoires, de précieux renseignements. Napoléon était heureux de voir

revivre les sentiments par lesquels peut se maintenir devant les nations un gouvernement fondé sur l'autorité. Depuis longtemps, Al™® de Genlis avait entrepris de réformer l'instinct de discipline sociale. Elle avait remporté avant la Révolution, en 1782, un succès de scandale qu'elle aime à grossir, en publiant son roman d'Adèle et Théodore : « Pour espérer d'autres mœurs, écrivait à propos de lui i\P* de Gréqui, il faut revenir à la religion, uni«iue moyen de les rendre bonnes, à la conscience éclairée par ses lumières et à la pratique des devoirs de noire état, qui ne seront jamais ni connus, ni sentis, ni pratiqués sans cette base fondamentale ». C'est de M"* de Créqui que Sénac de Meilhan disait : « La religion semble être pour elle une pure conviction de l'esprit, qui n'échauffe point son imagination et ne donne point à son cœur des sentiments extrêmes ». Elle n'était pas seule à sentir ainsi : la morale du pur sentiment fut discréditée, à peine essayée. Toute cette génération commence par l'effusion et Unit, de bonne heure souvent, par le stoïcisme. N'est-ce pas M""® de Gharrière qui écrivait à quinze ans, dans un accès de tristesse (i) : « Ne vaudrait-il pas mieux faire tout par devoir, par raison, par charité, et rien par sentiment ? ». Et, au début de l'époque où nous sommes, Fiévée, distinguant l'ordre des sentiments de celui des devoirs (2), déclare que « le triomphe de la société est d'avoir érigé en obligations, dont l'observance devient vertu, des sentiments qui, dans l'état naturel, se seraient affaiblis par l'effet seul du temps ».

M"* de Genlis dans Adèle et Théodore, critiquait surtout 1 affectation sentimentale chez les femmes; elle leur apprenait que la littérature du temps ne leur était pas destinée : Un homme, pensait-elle, a besoin pour réussir d'un « grand degré » d'exaltation, mais une femme se doit d'éviter tout excès d'imagination. Rousseau, qui s'est

'D Lettre citée par Sainte-Beuve, Portraits de femmes. 2) Préface de la Dot de Suzette.

d'ailleurs trompé en disant que les hommes naissent bons, aimait les femmes, mais ne les estimait pas :« Toute personne raisonnable, quelque sensible qu'elle puisse être, n'aura jamais de passion. Aussi avez-vous vu que Richardson s'est bien gardé de faire Clarisse passionnée; même dans le temps qu'elle s'abuse sur Lovelace, elle n'a pour lui qu'un très léger mouvement de préférence ». M""® de Gréqui n'en jugea pas moins l'ouvrage immoral, malgré la vertu a étalée à faire peur », les sentiments apprêtés, recherchés; mais la vérité du ton, pour l'époque, était si parfaite, que l'on s'imagina d'y reconnaître des caractères peints d'après nature; on se disputa les portraits avec une coquetterie aussi vaine et aussi aigre qu'on l'avait fait à Neuchâtel et à Lausanne de ceux de NP* de Gharrière. La cour, à l'en croire, fut pour M™^ de Genlis.

Spirituelle et remuante, elle intriguait constamment autour de Bonaparte. Elle le séduisait par un esprit français qui ne manquait pas une occasion de se faire valoir. C'était son ancienne idée, comme c'était celle de Fiévée, que le réalisme des Anglais, introduit chez nous, est de la dépravation, que notre gaieté est plus profonde que leurs airs taciturnes, et que nous médisons trop vite de nous, par bonhomie d'abord, puis par engouement. Elle poussait si loin la méfiance du cosmopolitisme qu'elle s'indignait contre « le mauvais air d'aller chez les autres chercher des lumières et des talents », et qu'elle proposait à l'empereur, dans sa correspondance mensuelle, de supprimer les dépenses faites inutilement pour envoyer en Italie les peintres et les musiciens. Elle lui faisait lire, avec de grands éloges, les articles de Bonald dans le Mercure. Mais il arrivait que le but fût dépassé : M*"® de Maintenon, en 1806, eut un tel succès et l'admiration pour le grand siècle parut telle, qu'un ordre de police interdit à tous les marchands » d'étaler ou de vendre » les gravures de l'ouvrage séditieux, et celles de ;¥"* de la Vallière, sur qui avait pleuré le Premier Consul en 1804. Mauvaise année pour M"® de Genli-^;

c'est en 1800 que se livi'e une polénii(]ii(^ sur riinnioralilé de son roman dWlphonsine ou V Education malernellc. iW"« de Clnmout (18()2) et Alphonse (1809) nous intéressent spécialement. La piemière de ces nouvelles raconte une aventure analogue à celle qui fera le sujet de V Edouard de M™* de Duras et de beaucoup d'autres romans à la suite. La question posée est celle-ci : une mésalliance est-elle permise ? Elle se développe dans un cadre historique et parmi des personnages de haut rang : M. de Melun, qui s'est fait, par ses airs taciturnes et le sérieux de sa vie, une sorte de réputation comme misanthrope, a été distingué par M"^ de Clermont, princesse de sang royal, pour « sa raison », pour la droiture de son caractère et sa parfaite maîtrise de lui-même. Elle Taime parc^ qu'elle l'estime : « Pour les femmes honnêtes et sensibles, le véritable amour n'est autre chose qu'une amitié exaltée ». Malgré son visible effort pour pasticher le XVIP siècle, M™* de Genlis, cédant à la mode de son siècle, nous peint deux amants qui s'essaient à traduire dans la langue de l'ancienne galanterie, chevaleresque et idéaliste, les sentiments les plus tumultueux. Après deux ans « d'héroïsme vertueux » M. de Melun s'abandonne à ses transports, et c'est M"® de Clermont qui voit clair, tout de suite, dans la situation : « Il n'est plus temps de nous tromper nous-mêmes en projetant des sacrifices impossibles ». Et elle se décide au mariage, « union légitime aux ijeux de Dieu, mais clandestine, et que la loi réprouvait » « Dans ce moinent, la religion était pour elle un refuge et la sauvegarde du mépris ». Le mariage s'accomplit, et M""® de Genlis aurait sans doute été trop embarrassée de nous dire ce qu'il serait advenu le jour où il eût été publié; M. de Melun meurt I d'un accident de chasse.

En 1809, Alphonse, que nous pouvons rapprocher du l'irdéric de Fiévée (D et de VEmile que nous rencontreus bientôt, traite de la question du fils naturel : « En

(1) Voir plus haut.

vérité, dit Auger dans la Revue philosophique, il semble que M'"'' de Genlis aille maintenant chercher ses sujets dans les écrous de la Conciergerie et sur le registre des enfants trouvés ». Et il démontre fort bien que le roman est manqué. Alphonse, très jeune encore et sortant de la retraite où il a été tenu, prend d'abord un ton de misanthropie caustique et amère « très convenable à une victime innocente des institutions sociales ». On croirait que ses dispositions vont se fortifler dans le monde grâce à des expériences précises, et qu'il va « rompre de vigoureuses lances » avec tant d'hommes inférieurs qui doivent leurs avantages sur lui au hasard de leur naissance : « Point du tout, tout cela s'évapore au grand air; notre farouche adolescent s'apprivoise en un clin d'œil ». Et Auger d'imaginer ce qu'aurait pu être ce jeune homme « jeté au sein d'une société qui le repousse, enveloppant de sa haine, confondant dans sa fureur les lois les plus saintes et les préjugés les plus misérables ». M™® de Genlis n'a eu là qu'une velléité de roman; son esquisse nous semble terne, parce qu'elle a été dominée par le souci de tirer une moralité. Edifier par des conversions nécessaires et prévues, cela n'est pas faire œuvre d'art. M""* de Genlis a beau médire couramment de l'exaltation, ses œuvres en sont pleines, et elle n'a corrigé la passion que par une morale pédantesque, qui ne fait pas corps avec l'étude psychologique. Elle a fait du « galimatias » autant que M™® de Staël, à qui elle reprochait si durement le sien; ceux qui essayèrent de réagir durent s'avouer vaincus. Je n'en veux pour témoin que M. de Villers, le moins suspect d'étroitesse des hommes de ce temps; ses articles, dans le Spectateur du Nord (1798- 1799) sont très instructifs; il fait le plus grand éloge de la Dot de Suzette, de Fiévée; il se félicite que la tradition française soit enfin retrouvée, il prend à partie les romans à spectres, sorciers, moines et diables de M""^ Radcliff. Malgré son désir d'importer en France la littérature allemande, il tient à ne pas altérer le caractère national; il désigne les romans de La Fontaine comme les plus propres à être adaptés — M""® de Montolieu s'en charge

— et il ajoute (juillet 1798) qu'on n'en pourrait pas dire niant des romans, du reste u pleins de mérite et d'orimalilé » de Gœtiie et de Ricliter; la connaissance du 'cur humain ne lui paraît pas sufflre : c'est le naturel qui est nécessaire, et il note que le gros public allemand ;i poui' les aventures compliquées et effiayantes un goût très vif, dont il faut épargner la contagion à la France; il traite le goût connue une institution sociale, centralisée i Paris : « Connue le Parisien sentait vivement, sentait neaucoup et cherchait à sentir sans cesse pour mieux ioiiir, il suit de là que les sentiments, que tous les moucnients les plus déliés du cœur humain doivent être it(dijsés et peints fortement dans les ouvrages ». Il prél(''rait la psychologie au lyrisme : la muse allemande n'analyse pas et elle fait « grand cas de l'individualité »; la muse française généralise les idées, elle veut des types intelligibles. Et cependant, rendant compte en janvier 1799 du discours sur la littérature de M. de Boufflers, ù il était dit que la clarté est le principe de Vémotion, t que « beaucoup de rayons rassemblés enflamment plus ilrement que la foudre », M. de Villers citait fort à {H'upos ces mots de Malebranche : « Le galimatias qui persuade par impression est mieux reçu que de purs raisonnements qui ne peuvent persuader que par leur évi- ■ lence ».

Kt en effet le pathos de M""* Gottin faisait couler les |)leurs. Mais c'est en vain qu'on y chercherait l'analyse, on en chercherait aussi vainement dans un petit roman de Louis-Aimé Martin, qui parut en 1812 et qui me paraît le type de ce que pouvait donner René imité par des • 'sprits médiocres à prétentions morales. Il est intitulé Haijmond.

Notre littérature vit de lieux conununs; la force d'une personnalité n'est pas pour nous dans l'exceptionnel, mais dans la clarté et l'intensité que prennent en elle des tendances obscures et diffuses. Elève de Bernardin de Saint-Pierre, et grand défenseur de l'optimisme flnaliste, auteur des Lettres à Sophie, sur la physique et la chimie,

annotateur du traité de Pénelon sur l'existence de Dieu, L.-A. Martin raconte dans la préface de son roman qu'au milieu de ses études son cœur « n'était pas toujours tranquille ». Il parle de ses enthousiasmes sans cause, de ses larmes, d'un charme de tristesse et d'un vague passionné qu'il ressentait précisément comme les ont peints saint Augustin, Jean-Jacques, Bernardin et Chateaubriand. Et voici le fm mot : « J'ai essayé de peindre cette inf^uiétude secrète qui nous éloigne de nos parents et nous enlrahio dans les plus grands malheurs ». Dans ce Mémorial des sensations de sa jeunesse^ il n'a d'ailleurs pas voulu mettre une autobiographie : « Une aventure véritable m'a fourni le fond de cet ouvrage, elle est consignée dans une brochure allemande... J'ai traduit presque littéralement les huit ou dix premières pages... Le dénouement m'appartient ainsi que la conception dramatique ». Et il s'accuse de s'être rencontré avec « deux célèbres écrivains de nos jours, qui sont Gœthe et Chateaubriand; en effet il a peint un amoureux aussi digne d'être aimé que Werther, mais qui se rend compte que la supériorité du caractère rend son rival, Albert, plus séduisant; et il s'est inspiré de Chateaubriand dans sa peinture des paysages américains. Enfin il a décrit des amours d'enfance qui rappellent de près Paul et Virginie.

Il ne faut pas se dépayser, il ne faut pas se déclasser, il faut demeurer auprès des « seuls amis » que la nature donne à chaque homme, et vouloir remplir de bonne foi sa destinée normale, qui est d'être heureux, voilà ce que nous enseigne ce fade ouvrage, en nous racontant successivement les tribulations de quatre maniaques du voyage. En lisant une chose aussi médiocre, en suivant l'essai à peine indiqué et si mollement suivi de l'auteur, qui cherche à expliquer l'ascendant d'un esprit amer, douleur universel et tourmenté du désir de croire, sur une belle âme pure encore mais toute prête à se troubler, en constatant son effort si gauche et si didactique pour montrer les divers moments de l'inquiétude depuis l'adolescence confiante jusqu'aux amertumes de l'âge mûr et à la sérénité retrouvée d'une vieillesse soumise au prix

' bien des maux, on sent par comparaison le prix d'une œuvre comme René. liaymoini qui se passe presque tout en entretiens, est une séiie iramplifications sur Tamoui', la nature, Texpérience de la vie, l'ennui; mais on n'y saisit aucune unité, les sentiments au lieu de se fondre dans un accord profond, et de nous apparaître tous en même tempscomuie les facesd'une môme passion intime, servent d'objet à des dissertations successives. Quant à la conclusion, elle n'est pas seulement la plus plate et la plus vague qui soit, mais elle paraît bien prétentieuse, après de si pauvres idées : « Le bonheur est dans un état médiocre, mais l'ignorance n'a pas seule le droit d'y prétendre... Ce n'est pas la pensée, c'est son abus qui détruit le repos ».

Au contraire, il y a de très fines parties d'analyse dans la Léonie de Montbreuse de xM™® Sophie Gay, qui est de 1813. Dès 1802, elle s'était fait connaître par Laure d'Estelle, qui fut louée sans mesure ou dénigrée avec excès : une jeune femme croyait son mari mort à l'armée, elle se retirait à la campagne chez sa belle-mère; et là, elle était aimée d'un beau-frère jeune et étourdi, et d'un Anglais d'une mélancolie sans cause apparente, dont elle s'éprenait elle-même. Au moment où l'aveu lui échappait, elle apprenait qu'il était le meurtrier de son mari et qu'il l'avait tué par jalousie, le soupçonnant de lui avoir enlevé une femme qu'il aimait. Elle en mourait, après que l'Anglais s'était tué sur le tombeau de l'époux; à cette intrigue, malheureusement trop romanesque, se mêlait un abbé d'une obscure scélératesse. Avec sa Léonie, M"" Sophie Gay se classe dans l'école de M"* de Souza;elle défend fort d'être mise à la suite de M""* de Genlis, dont !e goûte peu les romans prétendus religieux et histolues. Mais il lui plaît d'être mise auprès des moralistes, lelle a beaucoup médités, et elle fait servir sa connaistuce de la vie à mettre « les jeunes personnes en garde fitre les dangers d'un premier choix en amour ». Le Muan d'éducation l'attire. Nous n'avons pas à la suivre ce côté, nous remarquerons une fois de plus qu'il n'est

rien de plus contraire à l'œuvre d'art que le souci du profit immédiat.

Je ne citerai que pour mémoire ici un exemple de littérature werthérienne : le Lépreux de la cité d'Aoste^ qui est de 1811, et le Jean Sbogar de Nodier qu'il a bien spirituellement revendiqué pour sien par l'inspiration, — ue type échappé des Brigands de Schiller. Par ses dimensions excessives il appartient uniquement à l'école romantique l'analyse est complètement sacrifiée au lyrisme violent. Jusqu'en 1820, il y a disette de romans bons ou simple ment attachants; on continue à tirer beaucoup de l'Aile magne, de l'Angleterre, et les ouvrages se multiplient don1 les auteurs affirment qu'ils racontent une histoire vraie er tout ou en partie, que le fond des sentiments est vrai si l8 forme est inventée, qu'ils ont seulement voulu ajoutei « à la terrible réalité les charmes d'une fiction vraie e1 ; attachante (D ». L'opinion générale est restée, que le roman soit laissé aux femmes; les hommes se doiveni d'exercer leurs talents à des œuvres moins frivoles, e1 d'ailleurs elles seules savent, « en peignant une passion, développer tous les replis du cœur humaines) ». Or' réédite la collection complète des romans et nouvelles de M""* de Montolieu. NP^ d'Hautpoul, qui avait donné Lilia en 1796, Séverine en 1808, en lisant la Correspondance de trois jemmes avec Vabhé de La Tour, par M""® de Charrière, a l'idée d'écrire par contre-partie une nouvelle pour montrer « combien la légèreté et surtout l'égoïsme peuvent avoir de suites funestes ». C'est Alexis et Constantin ou les Habitants de VUkraine. Faut-il faire avancei encore, comme témoins de cette universelle tendance du roman d'analyse à finir en roman d'éducation ou è thèses banales, les œuvres de Pougens, membre de l'Académie des Inscriptions et survivant de la philosophie du XVIIP siècle ? Ce sont les Lettres d'un Chartreux, oii il prouve, comme La Harpe dans son Camaldule (3), que

(1) Le réfugié espagnol, 2 vol. 1819.

(2) Revue encyclopédique, 1820; à propos des « Héros comiques » de M"' de Sénancour.

(3) A la suite de Mêlante.

— toiles âmes faibles et tendres retrouvent dans leurs cellules reniicnii iju'elles ont lui : Taniour. C'est Abel, où nous apprenons qu'il ne faut pas punir trop durement les fautes de la jeunesse, et (jue la législation criminelle est laite pour endurcir les coupal)les; nous voyons mourir sur réchafaud la victime de la rigueur des préjugés et des lois, et l'auteur se demande ce qu'il serait advenu de Kousseau dans une société (lui n'eût rien pardonné.

La première œuvre intéressante que je rencontre, c'est \ Edouard de M™* de Duras.

M'"^ de Duras

La tradition du roman d'ancien régime devait se continuer gnlce à elle au delà de l'Empire, sous la Restauration. Pendant l'Empire, toute une société s'était maintenue à Paris, qui conservait les habitudes de la vieille aristocratie, de la meilleui'e et de la plus honnête, de celle (]ue nous connaissons déjà sous quelques aspects par les romans de M™^ de Beaumont et de M*"* de Souza et qui, tout en se prêtant à ce qu'il y avait de généreux dans les idées nouvelles, prétendait défendre son rang et sa mission dans la société. Sismondi, après avoir longtemps subi l'enchantement des entretiens de M""® de Staël, vint à Paris en 1813, et les impressions qu'il eut dans cette compagnie sont précieuses. Il avait été frappé, dès les premiers regards jetés sur le monde parisien, de l'affectation générale dans les sentiments et les idées, puis il avait éprouvé de l'étourdissement et de la fatigue; les hommes ne l'intéressaient pas, plus ils étaient jeunes, moins ils étaient instruits et polis, plus ils étaient dominés par la passion d'arriver; la politique les prenait et les corrompait. La mode, dans l'opinion, était à protéger la morale; d'ailleurs, Sismondi voyait partout l'espionnage

comme une chose commune (i). Les femmes le consolaient; il avait trouvé dans leur société un charme d'autant plus grand qu'elles étaient plus âgées : c'était M™^ de Boufflers, assez jeune encore, M""^ de Saint-Julien, qui avait quatre-vingt-un ans, M™® de Groslier, qui en avait soixante-dix, et autour de laquelle gravitaient les dévots admirateurs de Chateaubriand, M"® de Tessé; Morellet se trouvait là encore. Mais surtout on avait eu « la bonté de l'admettre dans la coterie tout à fait intime de M"®* de Duras, de Lévi, de Béranger, et c'est là surtout, écrit-il à la comtesse d'Albany, que j'ai appris tout le charme de l'amabilité française, lorsqu'elle n'était plus empêtrée par V étalage des salons ^^) ». NP® de Duras n'avait pas alors quarante ans, c'est quelques années plus tard que par hasard elle devint auteur (3).

Le roman d'Edouard est très intéressant, parce qu'il montre, dans une même conscience, la résistance que pouvaient opposer les vieilles mœurs aux idées romantiques : l'individu ne vaut-il vraiment que par soi ? Fautil ne tenir nul compte, en aucune circonstance, de son rang social? La contrainte imposée par le sentiment clair de ce qu'interdit ou permet à chacun son état dans le monde produit-elle des vertus élevées, de la beauté morale, et cette beauté compense-t-elle la souffrance qu'assurément elle amène ? La discussion semble présentée d'abord avec impartialité; dans toute la suite on peut sentir le soin très discret de l'auteur à faire le départ entre l'excessive rigueur des préjugés, qui s'offrent sous le jour le plus favorable, et l'exaltation de l'individualisme; on s'aperçoit bien que iVP® de Duras, de plus en plus, penche du côté de la moindre souffrance, mais elle ne prend un parti net à aucun moment, et la conclusion

(1) Lettre du 18 janvier à la comtesse d'Albany. Lettre du 1" mars. Cf. les Mé)u. (VIT, p. 20) de M"' de Genlis, qui ne pouvait plus parler politique qu'avec Fiévée.

(2) De retour à Genève, il avouait que Paris lui avait tourné la tête, 8 juillet 1813.

(3) Edouard n'a été rendu public qu'en 1825.

niôine, tout en laissant voir sa préférence, nous permet de deviner l'intention sans nous l'imposer. Le maréchal d'Olonne « disait souvent qu'il s'était trompé en croyant qu'il y avait dans la vie deux manières d'être heureux ». Entendez que la seule est de suivre en tout l'inclination du cœur.

L'ancienne génération est ferme sur les principes et d'un optimisme social absolu. Le père d'Edouard, avocat, appartenant à la haute bourgeoisie très cultivée et au fait des idées nouvelles, parle des institutions et des mœurs comparées comme Montesquieu en personne <i). Et le maréchal d'Olonne, son ancien obligé devenu son ami ^ 'Hi. est un caractère parfait de dignité, de sérieuse bonté,

ttachement aux traditions, pour les devoirs auxquels elles obligent autant que pour les droits qu'elles donnent. Tous les deux pensent que si chacun développe en soi, sans complaisance à l'égard des impulsions sentimentales, les sentiments correspondants à sa classe et à sa fonction exacte, tout ira pour le mieux dans la meilleure des sociétés; les devoirs d'état sont donc supérieurs à tous les autres, et c'est par leur exacte observation que s'équilibre la conscience, à tous les degrés; le mélange <î«'s conditions ne menacerait pas seulement de rompre

idre établi, il troublerait les individus dans les sentiments habituels et héréditaires qui font leur force. Gela n'empêche pas que des sentiments d'estime et d'affection profonds n'unissent deux personnes d'un rang fort inégal, mais il y a un point que ni l'un ni l'autre ne pourrait dépasser sans altérer la tradition de famille qui doit être maintenue; les amitiés sont permises, l'amour serait une inconvenance^ et, si l'on y cédait pour se marier d'inclination au mépris des usages, une faute équivalente à la perte de l'honneur. La fille du maréchal, veuve à vingt ans, mariée depuis l'âge de douze ans au duc de Nevers qu'elle a seulement vu à l'autel, n'a rien fait là qui contredise aux règles reçues; mais elle

1 Nous ayons là une Idée de ce crue pouvait être la conversation dans ir salon de la maréchale de Beauvau, que celui de M"* de Duras con- Unue.

manquerait à sa « gloire », comme on disait au temps de Corneille, en épousant librement le fils d'un ami ancien et intime de son père, traité par lui comme un enfant, et qu'elle aime.

Il est assez délicat de distinguer ce qui pouvait appartenir déjà, dans le caractère d'Edouard, à la jeune génération d'avant la Révolution, ou à celle qui s'enticha de René, et découvrit en elle le don de la même souffrance. Il est du moins certain que nulle part, avant René, on ne trouve une expression aussi désespérée de la tristesse chez un homme que sa destinée rend étranger partout. Mais ici nous savons pour quelles raisons très positives le héros souffre; René aimait à dire que c'était un penchant inné au malheur, et il aurait cru se dégrader en expliquant ses chagrins autrement que par une supériorité d'essence et de nature; c'est nous qui l'appelons un désœuvré, un errant, — nous, ou le Père Souëi, avec sa moralité plaquée, — et qui par là, sans méconnaître le caractère irréductible et original de son génie, essayons de donner un commentaire approché de la forme particulière que sa sensibilité a prise. Edouard est nettement un déclassé; il est sorti de son cercle; sa mère l'avait prévu, avec ce pressentiment plus fln des femmes. Il ne peut plus se plaire parmi les siens et il ne peut être tout à fait, en ce qui lui tient le plus au cœur, de ceux qui lui ressemblent par l'esprit, le tact et les manières.

Cependant M"^® de Duras veut qu'il soit né, lui aussi, avec un caractère tout fait et qui le prédestine; l'éducation est sans prise sur un tempérament rêveur : « Ce travail aride, qui aurait dû fixer mon esprit, me laissa tel que la nature m'avait créé, et tel sans doute que je dois mourir ». Il se concentre, il s'isole, et ceci lui est encore venu de nature, mais au moins faut-il noter que le système de ses parents l'a favorisé; il dit qu'il a été élevé « comme un sauvage », il a mené une enfance très préservée auprès d'un père et d'une mère qui sont des êtres excellents; on ne lui a « montré » les convenances sociales que le jour où son caractère était formé, et son esprit plié à ne juger des choses et des gens que par leur valeur propre. Ses

infortunes sont donc aussi le fruit d'une éducation spéidle; c'est Rousseau qui avait mis à la mode ces essais uriginaux, ces initiatives paternelles, cette attention, iinpiudente à force de soins, à couver l'enfant en l'isolant de la vie générale. Au lieu de l'habituer lentement, par les frottements quotidiens, aux à peu près de la vie l'éelle, au lieu de laisser se former, à travers les risques de Texislence vraie, sa manière propre de réagir, on cherche à en faire un être parfaitement dioit et intelligent, puis on lui révèle bi'usciuement la vie sociale, connue s'il devait et pouvait l'affronter sans souffrance, y mêler sans erreurs et manques d'à-propos. Adolphe tnssi est, à sa manière, la victime d'une éducation spéciale. Le premier effet de celle qu'a subie Edouard, c'est de le rendre aristocrate d'instinct; jamais il n'aura dans ses épreuves un accent de vulgarité W : « Ce que j'enviai le plus, dit-il, dans une position élevée, c'est le repos que je me figurai qu'on devait y éprouver, c'était de ne compter avec personne et d'être à sa place partout ». Ce n'est pas lui qui aurait le mauvais goût de revendiquer les droits de sa caste (2); n lui suffit d'être lui-même, î il souffre justement de rester, malgré lui, lié par sa naissance. Il est tout plein de cette pensée que la valeur personnelle est tout; il ne voit nulle part que des « âmes » et il sent que la sienne peut frayer avec les plus nobles. Il apprendra cruellement qu'au regard de l'honneur mondain la hiérarchie sociale peut rendre les âmes profondément étrangères entre elles, empêcher certains rapports de s'établir des unes aux autres, le jour où le duc d'Enrichemont refusera de se battre avec lui parce qu'il n'est pas noble; dans un milieu supérieur au sien, son honneur n'est pas un être reconnu. S'il était une âme

U) Un seul mouvement, presque insensible et vite réprimé, que M"" de Duras signale par scrupule du psychologue : « Des sentiments indignes de mol. et que Je n'ose rappeler, se glissaient dans mon cœur. Hélas! 11

-t bien difficile d'être Juste dans un rang inférieur de la société. »

2) Il n'a rien, cela va sans dire, de J. Sorel et de sa passion d'arriver. Cf. la hiérarchie des âmes, selon les conditions où elles sont nées, dans Corneille.

de condition commune (D, il trouverait facilement, en vertu des compromis sociaux, à tenir sa place d'une manière avantageuse pour sa vanité; il a ses entrées, en effet, chez les parvenus riches, dont le monde est allié au sien, et grâce à son argent, il pourrait entretenir des relations de camaraderie avec les jeunes gens les plus titrés, à certaines heures et en certains milieux, s'en faire des obligés, prétendre même à des succès et à des bonnes fortunes, pourvu qu'il ne se mette pas en la fantaisie de se classer par un mariage auprès de ses égaux dans le plaisir et la vie masculine. Mais ce qu'il aime dans la véritable aristocratie, c'est la finesse héréditaire, l'idéalisme naturel, le goût des choses pures et élevées, que les femmes entretiennent, et la faculté de vivre en leur compagnie comme un artiste, contemplant la vie sans jamais s'y engager à fond. JVl™^ de Nevers lit VAstrée, d'Honoré d'Urfé, elle lui demande si ses descriptions de paysages sont bien vraies. Plus tard, quand ils se seront avoué leur amour, leurs conversations seront celles de la galanterie chevaleresque et platonique; ils lisent le Tasse : « Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime; rien ne nous étonnait, et Vidéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos cœurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux ». Edouard fait songer, par le langage qu'il parle quelquefois, à un contemporain de Corneille, quelquefois même à un héros amoureux : « Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien, mais l'honneur ! il faut le conserver; vous m'ôteriez votre amour si j'étais déshonoré ». Sa conscience est toujours éclairée; il a le sentiment de sa responsabilité croissante; le superbe égoïsme romantique n'est pas en lui; ce qu'on sent bien qu'il estime le plus dans son âme et qu'il garde avec une jalouse inquiétude, c'est le don du scrupule moral et de la souffrance délicate : « Le

(1) Ce duc rappelle, notamment dans cette anecdote, le Prince de la Bohême de Balzac. D'ailleurs, Balzac et Musset surtout, ont pu prendre ici, ou dans les romans mondains précédents, l'idée de bien des types. Cf. ici l'abbé-meuble

' mords entrait dans mon àme avec Tidée qu'elle pouvait ni'aimer ». En même temps il apprécie très sainement sa situation devant le public, il se rend compte avec lucidité que ses sentiments Tisolent dans une attitude inconcerable. que nulle part il ne trouvera de pitié ni de complaisance, et qu'enfm il se rendra simplement I idicule. Il a tout contre lui.

Mais aussi c'est un passionné et il lui échappe, connue il échappait à M. de Nemours, de s'irriter plusieurs fois • outre le «( fantôme de devoir » qui s'oppose à son boniK'ur. II est homme, il le dit et s'en accuse : a Gomment un désir coupable m'aurait-il atteint près d'elle? Elle était le sanctuaire de tout ce qui était pur, mais loin d'elle, hélas, je redevenais homme et j'aurais voulu la posséder n mourir ». Il est tour ù tour tout à sa passion, à ce

hien-étre ineffable » qu'elle donne au plus fort du chagrin, cai' elle est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même, et tout à ses remords; il passe de l'extase h l'horreur de soi-même, — cela sent bien son Rousseau. Tant que la religion austère avait prévalu sur les consciences, on s'en remettait à ses règles pour se juger et pour se déterminer en sens contraire aux impulsions du cœur; si la nature est mauvaise, il faut une bonne fois se défaire de la superstition du bonheur et ne pas craindre d'aller du côté d'où vient la souffrance. Au XMIP siècle, où l'on demande à Dieu de « s'aimer dans l'innocence <i) », on éprouve le désespoir et le trouble de se sentir, en l'intimité de soi-même, parfai-

uient bon, — et mauvais cependant, si l'on se résolvait à iiciduire ses sentiments en action; on ne sait plus prendre, de peur de lèse-nature, de ces décisions qui brisent tout. L'ojgueil du saciifice ne soutient plus les volontés, qui ne sivcnt plus davantage se recueillir dans l'humilité passionnée. On vit ainsi dans l'inintelligible, on se révolte "'.ntre l'absurde, d'un emportement tout platonique,

I la douleur s'irrite et qui lui rend plus ciuelle la

rtitude de sa vanité. Il est vrai que M""* de Nevers

l) Edouard

ne facilite pas à Edouard l'accomplissement de son devoir : « Il se peut, lui dit-elle, que j'offense en vous aimant les convenances sociales, mais je n'offense aucune des lois divines, je suis libre, vous l'êtes aussi... ». Elle le décourage d'un côté et l'exalte de l'autre. Elle ne songe pas aussi tôt que lui aux difficultés que la vie réelle dresse contre leur volonté de bonheur, qui lui apparaît comme la chose la plus sacrée et la plus forte; elle ne cesse de le persuader que leur sort est entre leurs mains et qu'ils seraient heureux s'ils consentaient seulement à vivre toujours comme ils ont vécu quelque temps sur cette terre de Faverange, où tous deux ont suivi le maréchal exilé. — étrangers au monde extérieur, sinon supérieurs à ses jugements. Ici, comme dans toutes les œuvres du temps, c'est la femme qui veut; elle est individualiste sans remords parce que c'est elle qui sacrifie ce que le monde estime, et c'est l'homme sur qui pèse la tyrannie de l'honneur, c'est lui qui tient plus à la considération qu'au bonheur indépendant : « Vous m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas du mépris du monde. — J'oublierai tout à vos pieds, lui disais-je, hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas vous sauver... De quel nom ne flétrirait-on pas le sentiment qui nous lie ?... Ah ! n'acceptons pas le bonheur au prix de l'infamie ! ». Aussi, dès que M""® de Nevers a bien compris que l'héroïsme masculin, autant par méfiance et crainte de l'opinion que par faiblesse devant la passion, n'ira jamais jusqu'à se contenter du bonheur purement idéal dont elle avait rêvé, sa décision est prise, elle offre le mariage comme la solution nécessaire et seule possible : (( Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparei'. Nous séparer ? crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne savais bien que l'effet en est impossible ? Que peux-tu m'opposer ? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien... Pour une femme, y a-t-il une autre gloire que d'être aimée, un autre rang que d'être aimée ? Nous forcerons mon père d'être heureux... par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous admettra à Faverange..., là il sera père dans V ordre de la nature et non

KifUis V ordre des convenances ». Décidément Rousseau l'emporte. Et l'on voit bien comment le roman finirait, si le maréchal, représentant sympathique mais absolu de la discipline des rangs, n'envoyait Edouard bien loin de M"' de Nevers (pii meurt de langueur. Edouard meurt 'Missi, à la guene.

Le livre parut n quelques-uns un anachronisme. On observa (i) qu'il s'agissait là d'un préjugé vaincu. Aujourd'hui « l'amour est républicain ». On eut même des traits de satiF'e contre F]douard, avec « son air de petit garçon qui craint d'être grondé ». Le succès d'Edouard, sensiblement, blesse la fibre démocratique de certains clu-oniqueurs. Des rapprochements furent faits entre Edouard et un petit roman qui parut vers le même temps, Ei^eUne. « gracieuse esquisse » attribuée un moment à M"® de Broglie et qui était l'œuvre, disait-on, d'une « très jeune personne ». Là, au moins, l'auteur avait eu le tact de laisser dans l'ombre l'amant plébéien, en ne l'introduisant qu'à la fin, au lieu de lui donner une attitude équivoque, embarrassée, niaise : « Un des deux écrivains (M"* de Duras) trouve fâcheux, à la vérité, mais déplacé, qu'une grand dame aime un roturier et réciproquement, tandis que l'autre a voulu montrer que cet amour entre personnes d'un rang inférieur n'a de tristes conséquences que par nos défauts, et qu'après tout nous ferions bien de sacrifier nos préjugés à notre bonheur ». Enfin, en 1828, dans son article nécrologique (2) sur M™* de Duras, P. de Barante disait d'elle en la plaçant auprès de \I"'* de Lafayette et de M"* Cottin : « Elle a représenté les barrières sociales comme une fatalité contre laquelle viennent se briseï* les élans du cœur ». D'autre part cette jeune génération démocratique, férue de Byron et de René, trouvait bien froides les aspirations d'Edouard à la mort; le chroniqueur de la Revue encyclopédique rapporte un fragment de conversation entendu sur Edouard : « On veut se perdre aujourd'hui dans des voluptés dont

Revue encyclopédlrjue, article signé Q.

Mercure du XIX* siècle.

la mort semble la seule issue, puisqu'il n'y a rien au delà de la vie ».

La même revue annonçait avec un air de mystèie et sans bienveillance, avec une brutalité de « carabin », le 12 novembre 1825, VOlivier\ de M"® de Duras : « Ce ne seront pas, cette fois, des titres de noblesse qui lui manqueraient pour épouser une duchesse, mais je ne sais quoi de plus naturellement noble, bien que la société aristocratique n'ait pas la réputation d'avoir de privilèges à cet égard... Il laissera à sa fennne toute l'innocence et la pureté qu'il a pu supposer en elle et s'affranchira avec un peu de poudre à canon de l'ancien supplice de Tantale ». « L'auteur d'Anatole^ disait-elle encore, qui est aussi une dame, nous a intéressé avec beaucoup d'art et de charme au sort d'un amoureux sourd et muet ». Le livre fut imprimé à I^ondres en 1825; tout indiquait « que l'écrivain anonyme avait craint de confier aux presses parisiennes la première édition d'un nouveau chef-d'œuvre ». La lecture en avait été essayée dans quelques salons, devant «dix ou quinze personnes». C'est l'histoire d'une jeune fenmie, veuve à dix-sept ans d'un vieillard et remariée; son jeune époux a disparu à peine le mariage célébré. On ne donne aucune explication au monde; elle vit pendant quelque temps retirée auprès de sa mère; restée seule, elle vient à Paris, auprès d'une tante très entourée; elle est assaillie d'adorateurs, dix ans se passent, sans que personne ait percé le mystère. Survient la Révolution; la petite société se dissout, et quand l'ami qui fait ce récit revoit M"* de R., il trouve à ses côtés un homme qu'on appelle Monsieur, l'air noble, vêtu avec une extrême simplicité, tout blanc, mais vieux par l.es chagrins plus que par les années. Il disparaît sans plus d'explications qu'il n'est venu. Au bout de quelque temps, M™^ de R. prend le deuil et meurt, en laissant à l'ami, sous la promesse d'une absolue discrétion, une cassette contenant toutes les pièces de son histoire. Un procès, malheureusement, l'a obhgé à se dessaisir de quelques-unes d'entre elles, qui circulent sous forme d'extraits arrangées et déformés. Il publie

Olivier pour rétablir la vérité. On entrevoit une méchante femme, à l'âme « atroce » encore, qu'Olivier voulait empêcher d'épouser un de ses amis; elle l'a épousé malgré lui, et sa rancune, servie par un secret qu'elle détient, se venge de telle façon qu'il est obligé de quitter sa femme sans lui rien dire pour se retirer dans un ordre religieux et militaire.

L'année précédente, en 1824, avait paru Ourika, histoire d'une victime sociale. Olivier appartient au genre du roman mondain, qui est écrit pour servir de conclusion à des bavardages de salon et qu'on fait circuler discrètement entre gens de la même compagnie. Ourika a une

igine semblable, mais avec plus de portée. C'est une jt^une négresse, élevée avec affection par la maréchale de Beauvau. parée de toutes les grâces de l'esprit et de la plus fine éducation, grandissant auprès d'elle sans penser à « sa couleur » et s'en apercevant pour souffrir cruellement le jour où elle aime un ami d'enfance. Elle avait, de bonne heure encore, surpris des propos tenus à la maréchale par une certaine marquise,

personne d'une raison froide, positive jusqu'à la sécherL\sse », bonne d'ailleurs à sa manière : « Ourika n'a pas rempli sa destinée, elle s'est placée dans la société sans sa permission, la société se vengera m. La même •^larquise, pour la consoler, lui dira : « Est-il possible,

PC Vesprit que vous avez, que vous ne sachiez pas tirer un meilleur parti de votre situation ». Mais Ourika répondra que l'esprit ne sert qu'à augmenter les maux; on

i privée des joies du cœur, celles de Tintelligence ne mi .sont plus de rien. En résumé, il y a ici méconnaissance d'une loi, d'un préjugé qui se venge, et que M™** de Duras n'a pas songé à combattre. Si quelque chose est ;'» conclure de cette très jolie nouvelle, c'est que la reli-

>n est là, à point, pour corriger les inévitables rigueurs Uft la société, ses torts nécessaires, ses préjugés, sur lesquels reposent son institution, et qui offrent aux belles

nés qu'ils oppriment l'occasion précieuse de développer

tous leurs mérites. Vienne à disparaître la notion du mérite, et cette morale sera sans prise (i).

D'Edouard, qui est une œuvre très aristocratique, je rapprocherai les Vingt-quatre heures d'une femme sensible, petite étude psychologique très classique de ton, sans galimatias, qui fut publiée en 1824 et rééditée en 1825. C'est la jalousie observée non dans ses fureurs, mais dans les tortures intimes qu'elle inflige secrètement à une âme sensible. C'est une femme malheureuse « par l'énergie des facultés qu'elle a reçues pour aimer et pour être aimée ». L'auteur était la princesse de Salm. Mais surtout je citerai Sainte Périne, de Valéry, et Aloijs, de M""® de Custine.

Sainte Périne (2), souvenirs contemporains, c'est l'aventure de deux personnes faites l'une pour l'autre, et que le destin n'a réunies que dans leur vieillesse. Elle a été mariée à un homme qui n'a pas su l'apprécier, lui a été trompé par de froides coquettes; ils ont toujours vécu froissés et mécontents, ils se rencontrent, et c'est comme une reconnaissance : ils s'épousent. Beaucoup de fmesse dans l'analyse, avec une sorte de réserve, un art des demi-tons qui convenait au sujet, de la mélancolie sans emphase, une philosophie du bonheur douce et sans orgueil donnent un vrai charme à cet ouvrage, que Sainte- Beuve aimait. La nuance « mystique » y était, et les démocrates, avec leur goût d'outrance et de brutalité, y auraient trouvé à redire si Valéry n'avait mêlé à son roman la Révolution, l'émigration en Angleterre, la vie à Londres.

Si l'on mettait généralement Sainte Périne dans la même classe qu'Edouard, on regardait Aloys comme issu

(1) Zoloé, en 1826, et Gunima, en 1824, racontent des histoires analogues à celle 6'Ourika.

(2) C'est le nom d'une maison de retraite, d'un hôpital de bonne compagnie où les deux amants se sont réunis.

0 l'école rêveuse de Renéi^). En 1828, ce roman tout L' cœur semblait étrange parmi tant de compositions» épiques », comme on disait, de l'Angleterre et des idts-Unis, parmi les romans de W. Scott et de Fenimore (oper. Aloijs est bizarre, sans prévoyance, et pourtant n'est pas léger; sa nature compliquée est « le centre de tous les contraires ». Il peut tromper, mais par excès 'le mobilité, non par fausseté; il est « calme et témélire », « véhément et doux »; il s'éloigne du monde 01 il s'en rapproche par désœuvrement; il est saisi d'un profond attachement pour une femme dont il doit épouser la Allé; il écrit à cette femme, il apprend qu'elle partage sa passion. Et pour échapper à une destinée cii- :inelle, il se réfugie au couvent du Saint-Bernard. Il est Dien encore de la génération qui demande des cloîtres. Enlin on attachait souvent à l'école philosophique de Connue et de Delphine, la Gertrude de M""® Hortense AUart de Thérase (2), qui n'est plus une nouvehe, mais Il gros roman. Ses héros ont de l'élévation, du génie; ut-être cherchent-ils trop à en avoir. Un de ses perunages odieux disait quelque part : « C'est une préiition que ce pouvoir de sentir et de souffrir que quelques gens s'attribuent ». Un critiquées) l'engage à méditer cette parole : « Une sensibilité vive n'est un élément de supériorité qu'autant qu'elle est dominée pai- une raison plus forte ». Léonor, jeune fille douce, lulre et poète, épouse un homme de quarante ans qui :i aucun de ses goûts. Elle l'aime cependant, lui et ses ifants, jusqu'au jour où un jeune poète allemand jette le trouble dans son cœ.ur. Elle ne fait pas d'effort contre elle, mais court avouer son penchant à son mari, et après cela elle souffre que le divorce la jette entre les bras de son séducteur. Gela est trop facile de mœurs pour

(1) Je ne sais si c'est le souvenir de René qui a donné au comte de **• l'Idée d'écrire les ridicules Souvenirs d'une relâche ou Joséphine. Une sœur aime son frère d'un amour incestueux; Jetés seuls sur une île déserte, ils fondent une famille. Ils meurent l'un et l'autre, après avoir été bénis par un prêtre qu'une tempête a Jeté sur la même île.

•?) Florence, 1827; Paris. 1828, 4 vol. ln-12.

3) Bévue encyclopédique, 1828, 3* trlmestro.

— âi4 —

être profond. Gertrude a bien plus de dignité; pourtant, sans plus de raison que Léonor, elle s'éprend d'un homme qui n'a pour lui qu'une jolie mine; le mariage la guérit de son amour. Cette femme d'un esprit si élevé, si dédaigneux, trouve un caractère qui vaut le sien dans la personne d'un jeune héros américain, Rodrigue de Valdivia. Ce héros oppose à sa passion pour Gertrude une vive résistance; là-dessus intervient, sans être nullement amenée, l'histoire de la comédienne JuUane, âme noble, de la famille de Galiste, obligée de lutter avec sa position sociale et entraînée à un avilissement qui n'a d'autre remède que le désespoir. Le roman de Gertrude est, plutôt qu'un roman, une série d'histoires où l'on voit des natures qui prétendent toutes à la force, se comporter fort inégalement devant les étranges hasards de la vie. On y trouve du romanesque et du réalisme, de la psychologie et du lyrisme dissertant; au total il passe pour l'œuvre d'un remarquable talent.

Ge sont là des œuvres typiques, ehes témoignent toutes d'un goût aristocratique de l'analyse psychologique. J'en pourrais citer d'autres exemples : en 1821, ce seraient, du comte Golowkin, les Lettres de Blanche, pi incesse d'Amalfi, à Adalbert de San-Severo, avec cette épigraphe : « On est toujours maître de ses actions, on l'est rarement de ses sentiments ». Ehes furent écrites par gageure, à la suite d'une discussion de salon sur un opéra italien : la Princesse d'Amalji. Ge sont les lettres d'une princesse qu'on va marier et qui s'inquiète de ce changement de sort, à un petit page amoureux dont elle ignore l'amour; de l'amitié confidente elle incline à l'amour; elle peint le sentiment qu'elle éprouve à son insu : trouble, dépit, tendresse, rien n'y manque. Ge pourrait être aussi bien ïAveu, de M"® Gleonis G., en 1828, situation délicate, traitée avec une rare délicatesse : une jeune fille a commis une faute, on la marie avec un homme accompli, ehe veut se confesser à lui parce qu'elle a reconnu en lui de beaux sentiments, mais de plus elle veut lui faire admettre qu'elle entend rester fidèle à l'autre. Il accepte et ils vivent ainsi l'un près de l'autre,

liers de leur héroïsme; ils viennent à s'aimer bientôt, seulement aucun d'eux ne veut risquer de parler de son amour de peur de n'être pas compris. Et toutes leurs sensations sont nuancées d'une manière exquise. C'est du très bon roman intime. Enfin, il faudrait faire une place à Ferdinand Denis, qui a écrit André le Voyageur, histoire d'un marin (D; André, très supérieur au Raymond de L.-A. Martin, est aussi de l'école de René; il est inquiet, sujet à de vagues malaises moraux, il a le besoin de tout voir, la nostalgie d'on ne sait quoi d'inconnu et d'infini. Il cède tour à tour à un double penchant qui, tantôt le porte vers les lointains pays, tantôt le ramène à son foyer, où il a laissé un bonheur tout préparé dont plus tard il retrouvera rien. C'est un René simple, de bonne foi, ..a peu embourgeoisé.

Le mérite de ces analyses, où les souvenirs personnels abondent etoù l'on saisit aussi perpétuellement l'influence des œuvres littéraires antérieures sur la vie même de leurs auteurs, c'est de faire prévaloir l'étude psychologique sur l'intention moralisante, et par suite de laisser ressortir la leçon morale de l'analyse même, dans laquelle elle est intimement fondue. Il paraissait en même temps des œuvres, très inégales de valeur et de caractère, mais tendant toutes, par des méthodes variées, à réagir sans complaisance contre les sentiments romantiques, soit en décrivant leurs effets dans la vie réelle, soit en leur opposant des êtres bien équilibrés, positifs. En 1821, pendant la même année qui voyait le Solitaire, de d'Arlincourt, hvre débordant « d'amour, de repentir et de douleur », imité en 1822 par la comtesse d'Oglon dans Vlllustre coupable ou VHomme de la douleur, était publié le Château de Valmire ou Pauline et Théodore.

C'est la vie d'un homme jaloux sans amour. « Cette agitation délicieuse où se trouvait son àme, ces plaisirs qui doublaient de prix alors qu'ils étaient loin de lui, ce bonheur idéal, tout cela n'étail-il pas, en effet, le véritable état où son cœur avait besoin de se trouver pour être heureux ! ». Et un critique (D faisait observer que ce n'est pas là un caractère romanesque, mais que la société en peut offrir de semblables. Théedore, qui a souhaité l'infidélité de Pauline, se tue parce qu'elle s'éprend d'un ami qu'il lui présente. On loua ce roman « d'inspirer une terreur salutaire à ceux qui se sentiraient des dispositions à ce vague d'idées et de sentiments, [ruit d'une éducation mal dirigée ». En 1822, Marie de Courtenay (2)^ roman tout en aperçus fins, en nuances et en incidents simples, nous offre l'étude de deux femmes également malheureuses, l'une parce qu'elle voit partout des devoirs, même dans la tendresse qu'elle a pour son mari, l'autre parce qu'elle ne veut obéir jamais qu'à la passion; la conclusion est qu'entre « la mysticité allemande » et l'austérité religieuse, il faut trouver « un juste milieu ». On appréciait cette œuvre jolie, un peu fade, à cette époque où il était pourtant de vérité courante que s'il faut dans un roman de l'esprit d'observation, il y faut aussi le goût des effets tragiques, l'invention de situations sombres. Don Manuel, anecdote espagnole de M. de Roujoux, dans un roman historique sur l'oppression de l'Espagne par Napoléon, montrait, en 1821, un malheureux promené par sa destinée dans les climats lointains, à travers les accidents de fortune les plus variables : « Toutes ses actions ressemblent aux mouvements pénibles d'un homme accablé par un breuvage assoupissant, dont l'imagination est constamment assiégée par des fantômes... Une pensée délicieuse, une image chérie l'arrachent quelquefois à ses tourments... ». Mais en 1823, empruntant la même forme historique, sans aucun scrupule d'exactitude d'ailleurs. Picard, l'auteur

(1) Heréau. dans la Revue encyclopédique.

(2) Par M~ S.

dramatique, avec Droz, l'auteur de VEssai sur Vart d'être heureux^ donnait les Mémoires de Jacques Fauvel^ qu'il présentait connue une œuvre classique, de bonne humeur et de bon ton; il y enseignait que l'insouciance, la fermeté et la résignation, correspondent à chacun des trois âges de la vie. Il donnait encore en 1823, seul, ïEjcalté ou Jiistoiie de Gabriel Désordnj^ où il mettait sous une forme .lr;iinatique l'ouvrage de son ami Droz, De la philosophie

raie ou des difierents systèmes sur la science de la vie. "11 y voit un honmie exalté tour à tour en religion, en politique, en philosophie, fécond en projets ambitieux, et bien heureux à la lin d'être recueilli par ses sœurs et son bon beau-frère, tous gens positifs. Enfm, en 1824, il donnait le Gil Blas de la Révolution ou les Confessions de Laurent Giffard. Ce sont autant de romans de mœurs, souvent satiriques, mais tous empruntant la forme autobiographique. Il est bien établi que nul ne peut mieux faire pour moraliser que de peindre une vie vécue,

comme on ne confesse jamais personne aussi bien «iiie soi-même, il est de convention, pour recevoir plus de créance, que c'est l'intéressé qui parle : pour le moins, on a recueilli ses paroles, et la préface dit comment ii).

Nous verrions la même convention reconnue dans le eidud nombre de romans historiques parus entre 1820 et 1830. Ce serait le Renégat, de d'Arlincourt (1820), la Julia Severa, de Sismondi (1827), le Camisard, de Dinocourt (1823), VHéritière corse, de M'"^ de Bradi (1823), qui passe pour rappeler en même temps W. Scott et Chateaubriand et qui obtient beaucoup de vogue, ou encore, en 1825, le Pénitent de Luxeuil, roman historique tiré d'un manuscrit inédit du VIP siècle, par de Glugny. Je ne pourrais les énumérer tous; il suffit de constater que les recherches érudites elles aussi menaient à transposer

1 1 Je cite encore les Ermites en prison (suite de l'Ermite de la Chausséed'Antinj de Jay et Jouy. Tableaux de mœurs qui eurent du succès. Ou dit (lue c'était un nouvel Addlson. En 1829, un certain Delacroix, Juge honoraire, encouragé à ses débuts par Voltaire, publia un Réveil du Spectateur français.

dans des mœurs disparues les états sentimentaux con temporains. C'est encore le cas de Robert et Léontine. histoire du XVP siècle, par Ladoucette. De même encon dans le Novice^ de M"® de Bawr (femme en premières noces de Saint-Simon), paru en 1830, on voit, au tempï de Duguesclin, un jeune religieux rendu au siècle, au> passions, se distinguer par ses exploits et ses aventures, et après toutes les épreuves d'un amour malheureux, S6 renfermer de plein gré au couvent. Et tous concluent, à la manière des romans de mœurs contemporaines, comme Jacques Fauvel et VExalté, auxquels on promettait alors de ne pas périr, à adopter une règle de conduite au milieu des hommes, au lieu de les juger toujours selon la droiture trop exigeante de son propre cœur. G'esl la renaissance, en littérature, d'une vérité de bon sens que le culte du moi selon Rousseau tendait à éclipser : l'expérience intime ne peut se substituer à la connaissance pratique de la vie. Qui petit dire aujourd'hui ce qu'il > a d'autobiographie morale en ces innombrables romans 1 La meilleure preuve peut-être qu'il y en ait, c'est que très souvent ils sont les œuvres d'hommes qui ne faisaient pas profession de romancier. Entre 1820 et 1830, on donnait un roman dans le monde comme au XVIP siècle on faisait un portrait ou des maximes.

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