LA LITTÉRATURE ROMANESQUE APRÈS ROUSSEAU
Mais encore attendrons-nous.bien longtemps avant que se développe le genre autobiographique; ce ne sera qu'après la Révolution. De roman métaphysique, où une conscience riche et intense résume sa connaissance de soi-même et de la vie, nous n'en trouvons pas un de Werther à Obermann, qui paraît près de trente ans plus tard.
L'enquête sur la nature humaine se poursuivait cependant; mais ce qui ne se dégageait pas encore, c'était le type de l'homme supérieur : l'homme sensible, dont Sénancour tentera plusieurs fois de faire le portrait, et qui sera d'ailleurs tout à fait abandonné vers la fm du siècle, n'est pas un homme supérieur, malgré tous les efforts de Sénancour pour prouver le contraire : Sénancour se servira d'un mot vieilli et suranné pour désigner une chose toute nouvelle, parce qu'il a la superstition des mots et des idées du XVIIP siècle. Il y a dans l'homme sensible un parti pris d'optimisme, de contentement facile, une bienveillance molle et un abus de l'enthousiasme moral qui ne sont pas de l'homme supérieur; sa croyance, sincère mais toute théorique, dans la perfectibilité humaine, dans la bonté de l'espèce, n'a pas été à l'épreuve d'une expérience cruelle et brutale : elle n'a pas même cette teinte de tristesse, de doute, qui fait le charme et la valeur de l'optimisme chez les énergiques
les hommes d'action qui sont en môme temps des penseurs. Il vit dans ridylle. Sans la Révolution, qui rendit brusquement aux Français le sentiment de la force, qui leur enleva la foi aux pures idées et leur remit sous les yeux la nécessité de développer en soi une personnalité forte, la notion de l'individu était en train de se noyer dans celle de l'iiumanité, de môme que la revendication du bonheur individuel se fondait dans celle de TégaTîté politique. La plainte des grandes âmes s'est élevée après '-^ déception de la Révolution.
Ou'y a-t-il dans les romans qui sont lus vers 1775 ? On continue d'aimer AP® de La Fayette : Zaïde, La Princesse de Clèves; on loue chez eux le naturel, l'intérêt simple et continu, et on leur sait gré encore d'avoir relégué parmi les vieilles modes que personne n'oserait plus porter le romanesque compliqué de M"* de Scudéri, de M"* de Villedieu et de M"° d'Aulnoy. De M"** de Tencin, on n'a pas cessé de goûter Le Siège de Calais, Le Comte de Comminqcs et Les }[alheurs de V Amour: de M""* de Fontaines: La Comtesse de Savoie, d'où l'on dit que Voltaire semble avoir tiré le sujet de T ancre de; M^^ de Graffigny vient ensuite. M°* Riccoboni et M'"^ de Beaumont ont la grande vogue. Nous savons déjà ce qu'on aimait d'elles et aussi des autres; on appréciait bien l'art avec lequel elles peignaient, après M°® de La Fayette, « l'amour luttant contre les obstacles et la vertu » (D, mais surtout on goûtait les événements agités, l'exaltation continue, sans qu'il y eût obscurité dans l'intrigue ni confusion dans l'analyse. Retenons ces œuvres; ce sont elle? que la critique conservatrice, sous l'Empire, opposera toujours à l'école métaphysique. Les femmes passeront toujours pour avoir le privilf'ge de la connaissance du monde et des passions : les deux choses semblent forcées d'aller ensemble, et ce ne sont jimais. en effet, que des passions éprouvées dans }^ monde qu'elles n^us représentent: elles sont complèent dénuées de métaphysique: à quoi bon vivre, - ♦ PO que l'amour, que vaut le bonheur, ces questions
La Harp«.
ne se posent nulle part. Ni le goût de la nature, ni 1; méditation religieuse, ni l'inquiétude sociale ne s^ mêlent aux sentiments de l'amour; il est traité commi une complication de la vie, et le remède aux danger; qu'il fait courir est dans le savoir-vivre, dans un certaii tact délié, un art très positif de se conduire au miliei des chances du monde; la passion, qui débute en naïveté finit en rouerie qui n'est pas toujours innocente. Mai: tout inquiétantes et même franchement licencieuses qu( ces œuvres nous paraissent souvent, on y parlait si cou raniment de vertu que les contemporains les classaien sans scrupule dans les romans moraux.
Le personnel romanesque, en ce temps-là, est biei monotone. Que ce soit les Mémoires du marquis de So*jt langes (1770), ou, du même, le livre qui porte le titnf expressif de VEducation par VAmour, ou les Confessiona de A/"® de Mainville, duchesse de ***, à la comtessf* de N***, son amie, suivies de réflexions sur l'utilité des romans par le chevalier de ***, tous ces ouvrages qu eurent de gros succès en leur temps, et qui se couvren généralement derrière le môme manifeste de convention répètent avec des variantes la même histoire : partou des personnages vertueux, des enfants abandonnés, re cueillis et élevés par bonté chez des étrangers, souven déclassés; des parents de la vieille école s'opposant d6 toutes leurs forces à des mésalliances dont les menace l6 jeune génération, des êtres très purs et inhabiles à vivre, et des « femmes atroces » qui se mettent avec une infernale ténacité à la traverse de leur bonheur, des situations insolubles, contradictoires, où un être excellent ne peul plus faire le moindre geste sans déterminer une catastrophe et causer la perte d'un autre non moins excellent être, tout cela brusquement dénoué par un événement, souvent malheureux, qui décide d'une retraite générale des personnages, et au bout, le couvent, refuge des âmes dont la vie n'a pas voulu, et ressource des romanciers qui ne savent plus finir. La psychologie est courte, bien que les portraits abondent; les caractères sont excès-
sifs, les jalousies surtout sont tragiques. Voilà pourtant où l'on se complaisait dix ans après la Nouvelle Héloïse. Fâcheuse tournure que celle de la littérature, après FUchardson et Rousseau; on pense d'abord à édifier; la nécessité pour Tart d'être prédicant est l'idée essentielle de l'esthétique de Diderot. Ce qui n'est pas utile, d'une utilité immédiate, soulignée, ne vaut pas la peine d'être écrit, .\ussi tout le monde écrit : les romans se greffent les uns sur les autres. Le dénouement du Comte de Comminges inspire à Dorât une héroïde et à Baculard d'Arnaud un drame(i) qui «a fait coulerdes larmesabondantes sur tous les théâtres des royaumes ». Le larmoiement est à la mode; le temps est loin où les héros de romans mettaient leur générosité à ne pas faillir, et cachaient leurs attendrissements sous de belles paroles éloquentes et fermes. Faut-il se priver de pleurer quand le don des Mies est si doux, et la beauté d'une âme se reconnaît-
jamais mieux qu'à l'attitude où elle se recueille après la chute. Toutes ces âmes sont d'ailleurs étonnamment instables : pour un rien elles s'épanchent tout entières, et l'on est seulement plus étonné de l'aisance avec la-
11e elles se refont à la vie normale. Elles se donnent c une inlassable bonne foi l'illusion d'être profondes, de même qu'elles se donnent celle d'être naturelles. C'est une prétention universelle de demeurer simple, dans une vie où l'extraordinaire se mêle constamment. Parce qu'une « noble simplicité » est le caractère des belles âmes, on passe, sans transition, des manifestations les plus passionnées, de la plus brûlante déclamation, à une affectation de simplicité qui échoue bien souvent dans la platitude; avec un goût indéniable de vérité, on en reste encore à une idée tout à fait théâtrale du grand : nous sommes loin du « tragique familier ». Les grandes autohies l'ont fait sentir, et cela suppose une attention 1*;, une délicatesse de perception et un sens des choses de l'âme que les hommes du XVIII* siècle, emphatiques en tout, n'ont jamais eu.
Etlenn*.
De 1772 à 1781, d'Arnaud publie les Epreuves du set timent. La préface, qui traite de la mission des homme de lettres, nous éclaire sur ses prétentions : « Considéré dans notre véritable destination, nous sommes, en que' que sorte, les gardiens de ce feu sacré qu'éteint l'abu des passions, et de la société; c'est à nous qu'est commi le soin d'entretenir dans le cœur humain cet attendrie sèment, principe et aliment de la morale, et la plus dél: cieuse, peut-être, de nos sensations. » C'est le triompfi de la morale insipide; si le roman était vraiment, comm nous l'attendons toujours, l'étude des âmes, vues du de dans, et déterminant leur vie par certaines exigence morales, par l'attachement à un idéal intime, la moral n'aurait pas besoin pour se dégager d'une bien longu aventure; dans les Epreuves du sentiment, c'est toujour un fait accidentel qui l'amène : les caractères eux-même n'y sont pour rien. L'auteur croit avoir réduit l'intrigu au minimum parce qu'elle est moins touffue que dan les vieux romans; mais elle se prolonge à souhait, ell dure et se renouvelle aussi souvent qu'il est nécessair pour amener la leçon : l'analyse ne fait aucun progrès, ( l'intérêt pathétique ne s'accroît nullement. C'est toujour le jeu de l'amour et du hasard, avec l'esprit en moim mais en plus le pédantisme, qui met l'intention moral en relief. Tous les faits sont parlants, en effet, et nou les comprenons parce que le vocabulaire nous en ei expliqué au fur et à mesure : on met des lisières à notr interprétation. Nous fermons le livre et la cause est ei tendue; de réflexion qui se prolonge et qui creuse e nous, il n'y en a pas; on dirait qu'une histoire morale do s'apprécier par son produit net, et non par Tinquiétud qu'elle jette en nous, ni par la recherche intime où ell nous engage. La personne morale, qui est tout dans 1 roman autobiographique, est et sera toujours absente d roman édifiant.
Il faut convenir que le goût public ne se méprena pas, et que ces pauvretés n'étaient pas confondues avec 1 belle œuvre profonde et méditative de M""' de La Fayette Il faut convenir aussi que si la moyenne des contempc
uns se complaisait en M. d*Arnauld, les gens d*esprit recevaient de temps en temps des « nouveautés » d'un meilleur aloi. En 1771, l'auteur des Lettres de Valcorirt à Zeïla, Dorât, donnait leç Lettres d'une chanoinesse de Lisbonne à Melcourt, officier français », qui devaient être rééditées Tannée suivante. C'est une imitation des lettres portugaises : « Si on était sûr, dit la préface, qu'il existât une fenmie telle que la Marianne des lettres portugaises, il faudrait la chercher..., rompre sans hésiter les derniers liens qui nous rendent si tristement heureux. Dans la société telle qu'elle est, la superficie de Vhomme est occupée. V intérieur ne Vest jamais. Un sexe se défie de
l'autre ; on a des accès de plaisir, point de joie
permanente, des intrigues et point de passions, de l'ivresse et point de bonheur. » Voici enfin qui se ressent de Rousseau; mais Toeuvre ne vaut pas la préface; et ce n'est pas une exception; car si les œuvres, en ce temps-là, sont de médiocres pastiches, gâtés d'épisodes qui en faussent le sens, les préfaces sont presque toujours pleines de promesses intéressantes. Une préciosité nouvelle est née; l'étude des rapports de l'amour et de la vertu tente les esprits raffinés: on pose des cas singuliers, nn imagine des concours d'événements rares : la passion
'^xiste pas, elle n'en a ni le droit ni le temps; mais îl y .1 du piquant à observer les compromis délicatement ménagés, les petits détours permis de la casuistique amoureuse Quand l'amour e«t une distraction, le plus grand malheur qui puisse en résulter c'est l'ennui, et quand il se fait entre gens bien nés. il faut contenir les cœurs, de crainte d'éclat ou de tourment, dans certaines bienséances, les soumettre à quelques réserves. Il n'est pire mal que de souffrir. Voilà tout le sens d'un nouveau roman de Dorât où l'on serait bien déçu, de chercher du platonisme : Les sacrifices de V amour, ou Lettres de la vicomtesse de Senannes au chevalier de Versenay (1772). On y voit comment une femme qui aime peut « remplir tous les devoirs qui contrarient la passion » et n'en être que « plus intéressante »; et comment d'ailleurs il n'est
is de sacrifice qu'elle ne puisse obtenir de son amant
(( s'il est digne d'elle ». Retenons le souvenir de ce livre: le titre en rappelle VAdèle de Senanges, de M""* de Souza, qui paraîtra vingt ans plus tard, à l'étranger, en pleine crise révolutionnaire, et la situation initiale, qui se retrouve d'ailleurs, avec des variantes psychologiques, dans un très grand nombre de romans du temps, est la même: une toute jeune fille, d'à peine quatorze ans, mariée avec un « vieillard » (c'est la langue du XVIIP siècle) de cinquante-cinq ans, jaloux et tyrannique, et qui l'oblige, dans la fleur de sa beauté, à vivre loin du monde, au fond retiré de ses terres. Là-dessus le jeune amant se présente, comme dans VAdèle de Senanges; il y a des épisodes risqués : après Grébillon c'était un assaisonnement nécessaire; il y a aussi une femme intrigante et méchante à souhait : et quand Dorât pense que l'intérêt de la situation s'est épuisé, il fait mourir le vieil époux repentant; les amants se marient, non sans avoir laissé passer les deux années de deuil.
Nous trouvons là, maintenant, plus de galanterie que de passion, mais au moins l'amour y est-il étudié comme une chose sérieuse, et qui peut être grave, où toute la vie peut être engagée : l'idée qu'on découvre partout, c'est qu'on n'aime vraiment qu'une fois, et c'est aussi que ce véritable amour est l'amour honnête, régulier, et, pour dire le mot, conjugal; s'il ne l'est pas, au moins en aura-t-il toutes les vertus. Cela entrait dans les mœurs; ]y/[me (i'Houdetot, qui n'avait pas « l'apparence d'un regret W » sur ses vieux jours, et qui pensait « avoir rempli tous ses devoirs de femme en dévouant sa vie à l'amour », se flattait d'avoir inspiré beaucoup d'amour et d'y avoir toujours résisté, et « se vantait » du sentiment qui l'avait défendue. M"* de Beauvau, que Necker plaignait de ne pas « tenir, au moins par des sentiments vagues », aux idées religieuses », M""^ de Sabran (2), sont des exemples d'un bonheur conjugal avoué, reconnu comme le plus sûr, le plus égal et le plus profond de tous. Et il n'est
fl) Mémoires de Madame de Bimusat, 31 Juillet 1809. (2) Voir sa correspondance avec le chevalier de Bouf fiers.
i^-.osque pas un auteur d'autobiographie, ne l'oublions pas, qui n'en ait fait le rêve. Nous avons indiqué déjà que la curiosité de l'âme, de ses sentiments vrais, hors du faux héroïsme, se développait en même temps que celle de la vie « bourgeoise », de la vie de famille : ce n'est pas assez dire; elle se confond avec elle. La « poésie du foyer », sans vain étalage ni fausse sensiblerie, elle a été ressentie au XVIIP siècle par les âmes les plus délicates, aristocratiques de race et de culture; avant d'être exalté dans des situations paradoxales, scandaleuses, l'amour devait redevenir une chose respectable, sainte; il lui fallait, pour reconquérir son caractère de « passion noble » si fortement compromis au cours du siècle, redevenir un sentiment légitime, uni à tous les autres sentiments qui font une vie belle en y mettant une suite de devoirs et de joies. Seulement, nous l'avons déjà constaté, le bonheur trop aisément acquis ne suffit pas pour être le fond d'une belle œuvre; la tristesse habituelle, l'optimisme un peu désenchanté, et sans cesse reconquis sur les tentations du pessimisme, la sérénité intime où une âme passionnée se recueille après la poursuite agitée du bonheur, voilà les thèmes que nous retrouverons dans nos grands poèmes et nos romans autobiographiques : rarement le désespoir défmitif, mais toujours un bonheur sans transport ni contentement passif, une espérance tranquille, voilée par le souvenir d'une ancienne déception.
Justement, en 1773, paraissait un petit livre par « une Dame de la cour, et qui n'est pas d'une Académie », les Lettres d'Elle à Lui; cela est vraiment exquis de forme, très joli de sentiment; le fait est prétendu vrai : une femme, de son mari, parvient à faire un amant, et de son amant un ami sincère et vertueux. Le mari tire la morale en homme d'esprit : « Vous n'étiez fat que par air, tout comme j'étais mauvais mari par mode. » C'est entendu; voici des gens qui ne suivront plus la mode en ce qui s'appelle les affaires du cœur : et en quittant la mode ils rentrent sous la loi. Ils sont en règle de tous côtés, et
jnt pas de raison de médire de la vie. S'il leur passait
par la tête d'écrire leur histoire, nous aurions des Mémoires charmants, et rien de plus. Mais tout homme qui, tout en gardant par tradition un fort instinct social, n'aura pas acquis, par la réflexion pure ou par une grande souffrance, une conception révolutionnaire du monde, tout homme qui n'aura pas éprouvé avec angoisse que tous les bonheurs offerts sont des joies au rabais, auprès de celles où il aspire de toutes les puissances de son âme, ne fera jamais de sa vie une œuvre d'art saisissante; nous attendons encore celui qui aura rêvé, comme Rousseau et comme Gœthe, de mettre et de sentir l'infmi dans les choses de la terre, qui se sera fait du bonheur humain une religion, un idéal de perfection qui rend misérables, par comparaison, toutes les demi-certitudes du bonheur courant, qui désirera le bonheur avec un espoir tremblant et qui n'osera y croire à force de le désirer, comme le mystique, en ses périodes de sécheresse, se sent dans l'abandon de Dieu. Tout cela est bien loin des hommes du XVIIP siècle : « Méfions-nous, disait M""^ de Ghoiseul, de la métaphysique appliquée aux choses simples. » Tant que l'on tiendra isolés la métaphysique et le cœur, comme on avait isolé la foi religieuse de la vie dans le monde, l'unité profonde du moi ne sera pas réalisée, et le roman autobiographique n'existera pas : il naîtra du mysticisme renouvelé. Le XVIIP siècle finissant est trop matérialiste dans les mœurs et dans l'esprit, pour juger du mysticisme autrement que par ses contrefaçons grossières; les badauds discutent sur le fameux baquet de Mesmer, et les gens d'esprit s'en amusent; on raconte que l'amour n'est qu'un fluide magnétique et que presque toujours, par excitation intellectuelle ou par suggestion d'amour-propre, les hommes en demeurent à l'illusion de l'amour; c'est une matière à plaisanterie ou un sujet d'analyse, mais de métaphysique point. Saint-Martin n'est qu'un original.
Le roman de « spiritualité », comme on disait pourtant, sans doute pour le rapprocher des lettres de direction, est mis par la bibliothèque universelle des romans de 1775, dans la même classe, avec ceux de morale et
de politique. La vogue de Pénelon grandit et renaîtra plus forte que jamais après la Révolution et sous l'Empire : elle prolUera, en dernier lieu, de l'effet produit par les romans autobiographiques, mais pour le moment les fluides analyses de ce lin et ferme directeur suffisent aux besoins de la connaissance intérieure, et l'on demande aux romans des règles de conduite pratique. C'est l'opinion universelle des communs et des grands esprits. Le Mercure de France, en 1776, donne les fragments d'un manuscrit sur la sensibilité, tirés du journal de lecture n° 16. On y voit des choses bien curieuses, et notamment on y distingue ce qu'on entendait dans le public, après Rousseau, par la préparation à la vie; le préjugé Uttéraire a fait d'inmienses progrès; c'est un mélange d'erreurs et de perceptions fmes, qui explique par avance l'état d'esprit qui fera les autobiographies. Elles seront écrites, non par des vieillards, mais par des hommes en pleine jeunesse, souvent d'après des souvenirs de l'adolescence finissante; mais faudra-t-il nous étonner de tant de jugements sur la vie, d'une telle précocité dans la souffrance du cœur ou de l'esprit, quand nous aurons appris que les romans donnent une « pratique artijicielle » (singufière alliance !) de la vie, et qu' « avec un petit nombre de volumes vous avez vécu plusieurs vies, vous entrez dans le monde avec l'expérience des vieillards ». La lecture des romans couronne l'éducation philosophique et historique; les voyages, sans doute, nous « mettent en prévention contre ce qui est local et nous donnent toute confiance en la raison »; l'histoire parle d'événements <nji ne nous arriveront point; la philosophie rend obseriteur, mais indifférent. « Mais la morale ne peut s'apendre que dans les romans; en eux l'esprit se forme à cette existence abstraite, séparée des préjugés, des erreurs et des passions d'autrui ». La conclusion immédiate ne doit-elle pas être que l'homme supérieur se fasse lui-même son milieu propre, qu'au lieu de s'adapter \ ec esprit au monde comme il est, il dégage de la conision immense des idées et des faits, toute discipline reniée, ceux qui seront le plus favorable au développe-
ment de son originalité, et qu'il se place sous leur influence, afin de rentrer par une méthode artificielle dans la réalité de son moi intime ? On s'efforcera à vivre d'une vie condensée, plus vraie que réelle. Et, d'autre part, on pensera qu'il est possible de s'assimiler, par une expérience toute intellectuelle, la vie des hommes supérieurs, des grands passionnés, envisagée dans ses résultats les plus personnels, que l'on s'appropriera en quelques formules; on croira pouvoir débuter dans son existence par les émotions où ils ont atteint en pleine maturité; on prétendra les continuer, et l'on espère, par ce surmenage de la sensibilité, aller encore plus loin qu'eux, percer jusqu'aux mystères les plus profonds de l'âme, inventer de nouveaux sentiments. L'auteur du Manuscrit sur la sensibilité n'en dit pas tant, et aux expressions que je viens de citer, il en mêle d'autres qui réduiraient la portée de sa pensée : il parle de la nécessité de « multiplier ses aspects sur la vie » en sortant « du cercle de ses habitudes »; mais encore faut-il observer qu'il ne s'agit plus de varier la curiosité de l'esprit, ni même de se donner, par l'usage continuel de la critique, une impartiaUté supérieure, voisine de l'indifférence du savant; le reste du passage indique assez la tendance du roman, encore enveloppée, mais très clairement dégagée après la Révolution, à aborder les plus hauts problèmes, devant lesquels toute expérience positive semble égale à rien, et seule l'expérience intime a de la valeur.
En attendant, le roman de mœurs est seul à subsister; les lettres intimes, où l'auteur annonce qu'il a laissé le ton épigrammatique à la mode pour faire parler son âme, ou les prétendues confessions du comte ou de la marquise trompent par le titre : ce sont des galeries de portraits. Les contemporains ne semblent pas s'être aperçus qu'il y eût là un genre à créer. On regrette, dans le Mercure (1777), à propos des Confessions du comte de N*^*, de Duclos, que l'art de « mettre en jeu » les passions se soit perdu depuis Grébillon, qui meurt cette année même. Il est vrai qu'il a des émules un peu plus tard, au moins des continuateurs : en 1789 paraît le
Comte de Saint-Méran, ou les Nouveaux égarements du cœur et de Vesprit. On publie toujours des « Spectateurs », des « Observateurs », des correspondances nouvelles; on traduit des romans anglais, les Nouvelles de Cervantes. Et Ton est si peu à la poésie de la passion, que presque toujours on s'occupe d'en réprimer l'exaltation, comme puérile et ridicule; c'est, entre beaucoup d'autres œuvres, le sens de « \'alinore », anecdote française, par Loaisel de Tréogate, gendarme du roi : ce sont deux jeunes gens du meilleur monde, d€ dix-huit et de seize ans, qui s'aiment et à qui leurs parents défendent de s'épouser; ils s'arrangent une morale selon leur passion, avec le droit supérieur de l'amour pour principe, et ils en sont punis par toutes sortes de malheurs, qui les conduisent aux derniers avilissements : c'était un beau sujet de roman lyrique, et il a tourné en roman de mœurs, de mauvaises mœurs.
Werther avait paru en France l'année précédente (1776) ; il n'entre pas dans mon dessein de faire l'histoire de toutes les imitations de Werther qui se succédèrent, sous formes de romans, d'opérettes, de comédies ou de drames d). G. Sand affirmait que Werther avait été compris des Français pour la première fois dans la traduction de Pierre Leroux. Assurément il ne fut pas compris par le public de 1776, et nous verrons qu'il n'est nullement nécessaire de l'invoquer pour expliquer nos romans autobiographiques. Quand il parut, de quoi fut-il loué ? D'avoir un sujet vrai, et on en prit occasion (2) de faire la leçon à nos romanciers. Mais^ tout en convenant qu'il offrait « du subhme », du même sans doute que celui de .T.-B. Rousseau ou de Le Brun Pindare, on lui reprocha
(I) Voici la liste que donne Rossel : Relations littéraires entre l'Allemagne et la France. (1776), Traduction de Seckendorff et Deyverdun. — Aubr>' et Schmeskow : Les passions du jeune Werther. — Labédoyère, de Sévellnges : Werther.— Gourbillon • StelUno.— La Rivière : Le délire de l'amour, drame. — Perrln : Werthérie (1791). — Ramond de Carbonnlères : Les aventures du jeune d'OWan (1777). — Gorgy : Sainte ^'■ne (1794). — Lettres de Charlotte d Caroline (1797). -'^ Voir Le Mercure de 1776.
« de la frénésie ». Il avait trop d'images, et surtout, des pensées gigantesques. Quant à l'action, elle était nulle, et Charlotte était peu séduisante. Ce qu'on en fit, il n'en faut pour preuve que le drame, en quatre journées et un épilogue, de Ramond de Garbonnières : Les Aventures du jeune dVlban (1777). C'est en somme l'histoire d'un jeune mélancolique, impuissant à vivre, à qui une jeune fille offre son amour : il n'ose le prendre, à cause d'un passé qui le paralyse; première transformation, bien grave; le thème a d'ailleurs été repris par M""^ de Staël dans ses Nouvelles, et il est devenu lieu commun. Mais faire que Werther ait déjà vécu, substituer en lui au tourment intellectuel la tristesse d'un passé qui ne se laisse pas oublier, c'est vraiment ne pas le comprendre. La déformation du personnage d'Albert, son adaptation plutôt à la psychologie française, est moins choquante : il devient un type un peu gros de santé morale, sans délicatesse, mais loyale; auprès de lui, un maître de musique, personnage de comédie. L'intrigue amoureuse est compliquée d'incidents dramatiques : on voit trop bien que les héros ont souffert déjà, que ce sont des âmes défraîchies; et tout cela, pour les conduire à la situation initiale de Werther. La première amante du jeune d'Olban, qui s'est d'ailleurs mariée, arrive quand on ne l'attend pas, et quand ce malheureux passionné s'est enfui, c'est elle qui se donne la mission de consoler sa Charlotte : elles pleurent ensemble, tandis que luimême se tue en priant Dieu de guider son bras et de l'accueilUr dans sa cité après vingt-deux ans d'exil; c'est à peu près tout ce qui subsiste de l'intention mystique de Goethe; tout le reste n'est qu'une bizarre recherche de sentiments faux.
Le romanesque sévit tout autant dans le Sainte-Alme de Gorgy, qui ne parut qu'en 1794 : Sainte-Alme n'a de Werther que le frac bleu; la situation n'est amenée qu'après bien des aventures, où les déguisements sont multipliés. Après beaucoup de réflexions sur la défense opposée par la religion au suicide, le héros n'en essaie pas moins de se tuer, il a le ridicule de se manquer, et
il est soigné par « elle »; le mari ne voit à tout cela rien d'extraordinaire. Sainte-x\hne, guéri, se fait envoyer par lui à Amslerdaiu, sous prétextes d'affaires; et ici apparaît « une idée si brutale (D et si ridicule, qu'on demande pardon aux mânes de Werther de les nommer avec Sainte-Alme dans le même souffle ». Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs, que la nuance de sensualité, de convoitise, et le ton licencieux sont sensibles dans le livre. Le dénouement achève de i^uiner Sainte-Alme dans notre estime : le mari meurt; il l'apprend, épouse sa femme, et comme son correspondant (car c'est un roman par lettres) est pauvre, il le fait venir pour qu'ils vivent paisiblement ensemble de la fortune du défunt. La Werthérie de Perrin (1791) n'était pas moins ridicule, bien qu'elle prétendît à être le pendant de Werther; l'héroïne a dix-sept ans : au lieu d'Ossian c'est Young qu'elle a lu. Elle s'éprend follement d'un homme qu'elle ne sait pas marié; ils font ensemble des promenades idylliques; un beau jour la vérité se révèle, et la souffrance la suit; les incidents de Werther sont suivis de point en point, y compris le suicide. Le Stellino ou le Nouveau Werther, de Gourbillon, paru la même année, intéresse davantage, ne serait-ce que par la préface; l'auteur s'est avisé que Werther n'a pas été encore profondément senti : pure affaire d'engouement, le souvenir en est passé avec la mode du chapeau à la Charlotte : ceci n'est pas mal vu. Il comprend son héros comme un homme qui ne sait ni quoi ni comment vouloir, et cherche toujours de qui s'éprendre, sans s'attacher à rien; il voyage pour échapper à l'ennui. L'exécution est manquée, mais la conception, qui n'est pas poursuivie, est intéressante : il aurait fallu pour la ti-aiter un grand talent et une forte inspiration personnelle; au moins l'indice est-il à retenir. Stellino s'en va donc de Rome ti Sienne, et à Bologne, et à Venise; c'est là qu'il rencontre lady Petersby et qu'il reçoit le coup de foudre; la passion va-t-elle le guérir ? Il ne semble pas 'l'ie l'auteur y ait môme songé : l'essentiel, c'est qu'il y a
: Expressions de Gross.
un mari jaloux, et que lady Petersby supplie Stellino de s'en aller; mais il a une prodigieuse force d'entêtement. Il les suit jusqu'en Angleterre : la traversée n'est pas sans épisodes comiques, sous prétexte de vérité. Là dedans se mêle un traître, qui épie Stellino et le dénonce au lord; l'histoire s'allonge d'un interminable séjour à la campagne, agrémenté de noires intrigues, et le suicide vient en dénouement.
Nous ne pousserons pas plus loin l'énumération des livres dérivés, à quelque degré, de Werther en France; aussi bien les suivants, où se reOètent de vrais talents, des pensées originales et assez fortes pour réagir sur les modèles inspirateurs au point de les transformer, appartiennent-ils à la période de l'autobiographie pure. Ceux-ci sont les produits d'un art très inférieur : ils témoignent de l'incapacité où les esprits étaient encore en France de s'assimiler le sens profond de cette œuvre, qui apparut plus tard comme si pleine de grandes pensées. On en méconnut longtemps toute la métaphysique, on la négligea faute de savoir s'y intéresser : en fait de sentiment, la « métaphysique » ne désignait encore que le marivaudage, le goût de la ténuité, de l'infmiment petit en psychologie, c'est-à-dire de la chose la plus éloignée du grand lyrisme. La souffrance spéculative n'est pas intelligible et n'a pas droit à l'existence. Werther fut traité comme une ordinaire histoire d'amour, les circonstances ne se prêtant pas dans les romans au bonheur des amants; le reste, l'éloquence, la poésie, le sentiment de la nature, l'exaltation du sentiment fut compris à travers Rousseau : cela coïncidait avec une mode; mais personne ne songea que Werther pût être une œuvre d'art plus émouvante et de plus de portée, dans sa concision, que les romans à proportions épiques de Richardson. Et pour le charme de candeur et de simplicité, on eut quelque dix ans plus tard (1787) Paul et Virginie : l'enchantement de l'amour entre deux âmes parfaitement pures fut senti comme une nouvelle révélation plus délicieuse que toutes les autres, par des lecteurs que la fadeur florianesque elle-même n'écœurait point. La passion
tournait à l'idylle innocente, quand Tamour n'était pas la distraction froidement perverse de gens affreusement ennuyés.
Nous savons d'autre part, et nous le rappelons encore sans vouloir y insister, que des âmes romantiques, passionnément éprises ou ennuyées, existaient déjà çà et là. M"* du Deffant, M"« de Lespinasse, M"' Aïssé : de ces vies pour la plupart malheureuses sont sorties non des œuvres, mais des correspondances, dont nous soulignerons l'accueil en 1807 et pendant les années suivantes. Au temps où nous sommes, elles restent privées et n'appartiennent pas à la littérature. Il peut sembler oiseux de se demander encore : pourquoi n'avons-nous pas eu, de la destinée de ces femmes, des récits romanesques ? Elles ont vécu leur roman, et nous l'avons dans leurs lettres. Elles l'y ont mis tout entier, sans y superposer un système, une thèse. Or, la passion toute pure n'a pas déterminé le roman autobiographique : le tourment intellectuel a dû s'y ajouter, et avec lui le dédoublement du moi. Des cœurs tout d'impulsion se répandent au jour le jour dans une passion épuisante : l'homme de lettres, et toujours il y aura de son caractère chez les auteurs d'autobiographies, malgré leur volonté de n'être que des hommes, sans épithète, recueille ce qu'il sent, l'élabore, en extrait l'essence, et fait œuvre d'art. Retenons seulement que le roman est devenu le genre où beaucoup de gens d'esprit s'essaient à mettre ce qu'on mettait jadis, pour peu que l'on eût de « politesse », en maximes et en portraits; il est le genre le plus favorable de tous à l'analyse de la vie intime. Mais ceux qui le cultivent cachent leurs noms, par un reste du préjugé qui interdisait aux gens bien nés de faire métier d'écrivains. Et retenons aussi que la littérature prend de plus en plus d'influence sur la vie privée; les têtes se montent aisément; les dénouements pris dans les livres sont imités dans l'existence réelle. Si l'on feuillette les a Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature » (par M. D. L. D., Bruxelles et Paris, 1785), on y apprend de singuliers suicides, et d'une toute autre sorte que celui
de ce jeune homme qui se tue à Ermenonville W sur un banc de gazon d'où il pouvait découvrir l'île des peupliers et le tombeau de Jean-Jacques : un jour, une jeune femme, désespérée que le père de son amant l'ait enfermé pour l'empêcher de contracter des liens déshonorants, lui écrit pour lui annoncer qu'elle se tue; une autre fois, l'aventure est plus rare : une jeune homme se tue le jour de son mariage, et dans une lettre il explique comment il adorait sa fiancée, mais a craint de la torturer par sa jalousie. De tous temps la réaction des modes littéraires sur la vie est observable; la suggestion romanesque s'impose aisément aux âmes faibles. Mais une sensibilité à la fois violente et débile ne suffit pas à faire les artistes : ceux qui ont créé des types et fait de leur destinée un symbole, ont tous eu à quelque degré la tournure d'esprit ironique dont parle Gœthe, et qui est le don de transformer ses émotions en objets de contemplation.
L'ironie suppose une sorte de détachement supérieur, qui n'était nullement l'état des esprits avant la Révolution. On était léger et enthousiaste; on se préparait à de grandes actions, on rêvait de gloire; on aimait le bruit de la vie; jamais la sensibilité ne fut moins profonde, moins recueillie; jamais elle ne se dissipa en manifestations aussi vaines et excessives, et ne consentit si vite à prendre le change. M""® de Genhs {Mémoires. II, p. 258) a une page bien amusante sur la mode des évanouissements, puis des convulsions. Elle nous donne de cette société un tableau où sa haine, assez plaisante, de la philosophie, a mis du parti pris, mais où bien des traits sont justes; jamais la société n'a été plus tyrannique, ni les mœurs plus opprimantes pour les caractères indépendants qu'en ces temps d'universelle prétention à l'originahté, au génie (2) : l'extraordinaire même s'est soumis à une étiquette, a reçu des conventions; on ne veut plus de (( rinsipide estime », on rêve de gloire, mais l'on ne
(1) Décade philosophique, an III.
(2) n, 199; VU, 193.
se décide pas à quitter la vie de salon; le monde tient perpétuellement ses assises; la vie sociale neutralise, et Kf"* de Genlis lui en sait gré, les individualités trop exigeantes, et elle se charge du châtiment des mauvais procédés, nu des façons singulières ; elle dispose du ridicule, l'arme la plus puissante, qui n'existe plus chez les peuples grossiers. Beaucoup de gens affectent d'être dégoûtés des « représentations sociales », mais on est entiché de vanités; ceux qui vantent la vie champêtre se trouveraient bien malheureux de n'y pas transporter les habitudes mondaines: la prétention à la simplicité des goûts et à la solidité du caractère est partout, l'engouement naît à propos de tout. Mais au fond personne n'est dupe, bien que chacun fasse comme s'il l'était; et M™^ de Genlis, concluant sur cette fausse délicatesse, cette fausse sensibilité, cette fausse bonne compagnie, déclare que cette société (( où l'on ne tenait plus à la vertu que par un reste de bon goût qui en faisait aimer encore le ton et l'apparence )) ne subsistait que par l'habitude survivante, par " ' écorce » des anciennes mœurs.
\Menne l'événement qui les supprimera totalement, qui bon gré mal gré affranchira brutalement les personnalités jusque-là moulées dans les formes de la tradition, attachées toujours, en dépit de leurs illusions, aux façons de sentir d'une caste, étroitement dépendantes de leur milieu : l'impression d'isolement, de détresse, sera poignante: il faudra vraiment mettre à l'épreuve les syst^mes philosophiques, faits de toutes pièces; on ne se ntentera plus des vérités relatives et commodes selon -quelles, au fond, on continuait de vivre tout en les ivant, cJ l'abri desquelles on rentrait toujours par rou- Une. par instinct de conservation, après les aventures risquées. La hardiesse du cœur ou de la pensée n'aura plus l'attrait d'un fruit défendu. Sortis par force du milî^u qui les soutenait, les penseurs vont vraiment se reier sur eux-mêmes, essayer de tirer tout de soi. et iinaître enfin réellement, dans une retraite obligée, le fis et la valeur de ce moi, au nom duquel les vieilles oyances avaient été détruites, et qui commence à se
connaître sérieusement, à se poser gravement la question de ses rapports avec la société, le jour où cette société, réorganisée selon la raison, lui apparaît aussi injuste et oppressive que par le passé.
Ajoutez-y le désœuvrement. Qui peut imaginer de combien d'œuvres spéculatives nous a privés ce débordement d'énergie tumultueuse qu'a été la Révolution; la culture du moi, chez les acteurs de ces grands événements, a été la culture de la volonté. La Théorie de V Ambition (1), d'Hérault de Séchelles, nous en donne l'idée : « Audace froide, résultat des calculs...; opiniâtreté et solitude, deux principes d'originalité...; quand un souci parasite s'empare de votre cœur, défendez-vous, laissezvous aller jusqu'à l'indolence; puis, l'œil sur le but, remontez par une secousse. » Ces notes, jetées souvent sans suite, sont le journal philosophique d'un homme d'action; on y surprend bien les tendances que nous trouverons bientôt chez les auteurs d'autobiographies : le besoin, notamment, de paraître « géant de cœur et d'esi prit »; Hérault dit paraître, parce qu'il se soucie de l'effet, de l'efficacité : ceux qui seront proscrits hors de l'action se soucieront d'être. Un chapitre est intitulé : « Choix des moyens et des circonstances pour exalter les facultés intellectuelles, soit toutes ensemble, soit les unes aux dépens des autres. » Le mécanisme du caractère est étudié, comme nous le verrons en certaines parties d'Ohermann, à l'image de la mécanique sociale : Hérault était d'ailleurs en relations d'esprit très étroites avec cet Antoine Lasalle que fut l'auteur de la Balance naturelle, du Désordre régulier, de la Mécanique morale. Les spéculations sur l'univers et celles sur la volonté suivent la même méthode : il semble qu'il n'y ait là qu'un sujet. « Paire que les autres, dit encore Hérault, veuillent mécaniquement ce que vous voulez, au lieu de les persuader par des discours ))(2). Et encore : « Mettre en sa main les moyens de faire le mal, afin de n'en plus sentir le besoin;
fl) Publiée en 180î».
(2) Cf. Balzac et Barrés, et Stendhal : toute la littérature de l'énergie.
.^ rendre courageux, serein, doux et bienfaisant par le sentiment de sa toute-puissance ». Voilà qui ressemble étonnamment au surhomme; les hommes qui ont vécu violemment sèment ainsi, sans y prendre garde, des pensées sur lesquelles les contemplatifs élèveront toute une métaphysique. Nos faiseurs d'autobiographies seront des contemplatifs : au lieu de mettre leurs expériences réelles en quelques formules intellectuelles qu'ils dédaigneraient de développer, puisqu'elles sont des résultantes et non des programmes, ils essaieront, partis d'une pensée abstraite, de rejoindre la vie, et toute l'histoire de leur souffrance est là. Ils ont imaginé de ramener à la continuité pleine et à la perfection de l'intelligence, le discontinu et l'inachevé qui sont la vie.
Des désœuvrés, des déclassés, des émigrants et des cosmopolites, par obligation ou par naissance : voilà de quelle sorte d'hommes nous allons étudier les œuvres. Le premier, le plus accompli de tous peut-être comme type, c'est YOhermann de Sénancour. Mais nous ne l'aborderons pas encore sans avoir signalé au passage deux œuvres qui par leur fond sont très différentes des autobiographies suivantes, mais qui témoignent d'une manière curieuse de la culture du moi, aux dernières années de l'Ancien Régime : celle de Laclos et celle de Restif de la Bretonne.
Les Liaisons dangereuses, du M'' de Laclos
' :e ne sont pas des tourmentés que nous dépeint Laclos dans ses « Liaisons dangereuses^ lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres »; ce ne sont pas non plus des passionnés ; ils ont des sens, mais pas de cœur ; non seulement ils ne cherchent pas dans l'amour cette candeur, ce naturel, que chantait Rousseau, mais les notions morales sont pour eux complètement abolies, et ils regardent comme e niaiserie d'y croire. Ce sont des âmes blasées et des
intelligences actives, à qui, pour se distraire de l'ennui d'avoir tout éprouvé et d'être revenues de tout, il faut le piment des curiosités psychologiques. Ils aiment à se jouer au milieu d'une situation qu'ils compliquent à plaisir, à la rendre aussi trouble que possible, pour voir ensuite comment leur esprit délié, servi par une expérience abondante et bien ordonnée, pourra bien suivre et ramener à quelques principes clairs les errements des cœurs mal avisés dont ils se rendent secrètement les maîtres et les corrupteurs. C'est assez dire que la sensiblerie leur est étrangère; les théories sur la divinité de la conscience, sur le respect de la souffrance, leur sembleraient de pur galimatias. Ils trouvent un divertissement suffisamment émouvant, et toute la sécurité souhaitable, à exercer leur volonté sur des mécanismes délicats, à en manier tous les ressorts sans les briser, à les tendre à l'extrême pour observer quels phénomènes inattendus peuvent s'y produire. Voilà ce qu'est pour eux devenu le goût du mystère psychologique : cela revient à chercher des combinaisons entre des sentiments qu'ils ont nettement définis, classés selon leurs manifestations habituelles, et qui se résolvent pour eux en un certain nombre d'expressions, de gestes et de mots. La suprême élégance sera d'obtenir avec les moyens les plus simples les développements de passions les plus rapides ; joie subtile et froide, sans sympathie, sans compassion, sans méchanceté non plus : de même que dans les analyses inexorables de La Rochefoucauld il suffit parfois d'une parole oubliée oii la tristesse semble plus personnelle, pour éveiller l'idée d'une déception ancienne qui s'afflige dans des pensées sévères, et pour laisser une impression plus clémente, de même que dans M"^ de Staal de Launay une phrase moins tranchante, une formule moins irrévocalDle d'allure, un ton d'expérience moins sûre dans ses arrêts, quelque chose de moins cruellement lucide dans l'intelligence et de plus hésitant, redonne tout à coup un goût d'illusion et de bonne volonté qui rafraîchit l'âme ; de même ici le sourire peut perdre de sa sécheresse, et l'ironie, un peu amollie, ressemble à de la
charité. Ce n'est pas au hasard que ces noms nous sont rappelés par les personnages de Laclos : i\P* de Siaal de Launay (Lettres de la Bastille) écrit ceci : « J'ai pour premier article de ma croyance qu'on n'aime que soi. Ceux mêmes, s'il en est, qui se tuent pour ce qu'ils croient aimer, n'aiment qu'eux ; et tous les différents allachemenls ne sont que des manières de s'aimer soimême ». — <( L'héroïsme de sentiment est une belle chose, mais je n'y crois point, si ce n'est que je le regarde comme une production de l'imagination que le cœur sans cesse désavoue «. — «Je ne sais d'où cela vient, mais je remarque que je me passe un peu mieux de vous que je ne faisais: je n'avais de joie qu'à vous voir, j'en ai présentement à vous avoir vu. Il me semble que cela n'est pas plus mal. Qu'en dit ma chère âme ?» — « La connaissance d'une vérité paie bien la perte d'un plaisir. » Et enfm : « Rien n'est plus insupportable que des plaintes pour ceux à qui elles s'adressent, et rien de plus avilissant pour ceux qui les font. Je veux donc reprendre un peu courage et me souvenir que, quand on ne peut se venger, il est inutile de se plaindre (1) ». Ceci rappelle certains aspects de généreux et de généreuses dans les dernières œuvres de Clorneille notamment, mais déjà dans Cinna. La prédominance de la volonté et de l'intelligence sur le cœur, comme constituant la véritable dignité, subsiste au XVIIP siècle sous des formes dégénérées, au milieu du triomphe du sentiment. C'est encore la tradition qui mène au « beylisme ». Ces êtres de Laclos ont donc vécu, ils furent jeunes, et ils se disent que les passions n'ont qu'un âge, passé lequel tous arrivent à celte netteté de jugement, à cette indifférence profonde du cœur, heureusement suppléé par l'esprit. Avec cela ils ont fort bien conscience de leur perversité, mais ils l'aiment pour sa rareté; c'est le fruit ' le plus cultivé de l'expérience bien comprise. Ainsi, sans s'attarder à suivre leurs jeux ni leurs intrigues, ne peuton trouver en eux l'étincelle de vie, qui s'émeuve malgré eux? Ils n'en seraient que plus vrais, semble-t-il; tant
ij Cf. la lettre 81 du roman de Laclos, La Marquise à Valmont.
d'esprit qu'on ait mis à créer des personnages artificiels, de cœur absolument aride, c'est un esprit qui lasse, parce qu'il déconcerte continûment. Et d'autre part l'auteur déclare dans sa préface qu'il a, lui aussi, un dessein moral; il faut donc que ses personnages soient quelque peu semblables à nous ; s'ils n'étaient que des héros de vices, leur forfanterie nous donnerait plus d'étonnement que d'amusement, et leur profondeur risquerait de nous ennuyer. Aussi voit-on que, de temps en temps, ils sont pris à leurs manœuvres, qu'ils ne savent pas toujours prévoir à propos leurs propres sentiments; le bon côté de la nature humaine ne se supprime pas systématiquement et sans esprit de retour. Le roué, qui fait le bien par calcul et comme un moyen plus direct d'atteindre ses fins mauvaises, s'étonne d'éprouver une impression de bien-être, il s'en excuse par raffinement d'amourpropre, mais il se décide à n'en avoir pas honte : « J'avouerai ma faiblesse, mes yeux se sont mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mouvement involontaire mais délicieux. » C'est la pure idée du XVIIP siècle, qu'il y ait identité entre le plaisir et la vertu. M""® du Ghâtelet disait dans son Essai sur le bonheur : « Nous n'avons rien à faire en ce monde, qu'à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. » Mais elle est de ceux qui croient à 1' a origine céleste » de nos sensations, et qui mêleraient volontiers, comme le fait M""^ de Genlis, Locke et Fénelon. Aussi bien le véritable et délicat amateur ne néglige rien; ce qu'il observe en lui-même, au hasard de la rencontre, il le catalogue et le met à bonne place dans sa collection, à raison de la rareté, qui fait le prix des choses. Celui-ci n'est pas de son temps pour rien : l'acte bon a réveillé chez lui la bonne intention. Il se ressaisit vite, il ne s'avise pas de réfléchir là dessus, mais nous l'en trouvons plus réel. La présidente aussi se confesse à Valmont (I, lettre 56); elle a remarqué avec quel mépris il parle des femmes qu'il a séduites : « Dès ce moment, elles ont tout perdu, jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe après tout ?
pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? » Ce n'est pas là seulement la révolte de l'orgueil féminin, c'est le trouble d'un souvenir ancien, dans un cœur qui n'est pas encore aussi froid et désintéressé qu'il se vante de Tôtre. A part cela, ce sont des matérialistes absolus en fait de sentiments. Pour les expliquer, ils se passent de tout élément moral : le plaisir rend compte de tout, c'est le fait fondamental, c'est le principe. Ils systématisent sur cette donnée; ce qu'on nomme l'instinct du cœur, c'est la curiosité du plaisir, et toute son histoire, c'est « l'expérience » du plaisir. Ils ne sont pas seulement libertins par l'esprit et les sens, ils le sont du cœur. Valmont écrit (I, 57) : « Si les premières amours paraissent en général plus honnêtes et, comme on a dit, plus pures, si elles sont au moins plus lentes dans leur marche, ce n'est pas,' comme on le pense, délicatesse ou timidité, c'est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s'arrête pour ainsi dire à chaque pas, pour jouir du charme qu'il éprouve, et que ce charme est si puissant sur un cœur neuf qu'il l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. » Ils ne voient d'autres différences entre les sentiments que celle du plus au moins : la quaUté en est toujours la même. Ainsi, ce qu'on appelle d'un mot équivoque, et qui peut favoriser les essors lyriques, la qualité propre, la nuance d'un sentiment, ce n'est que la quantité variable de tel élément qui s'y est trouvé, et la dose modifiée par une main habile altérera la combinaison à volonté. Il ne faut pas chercher la vérité du cœur dans le flottant; pas plus qu'il ne s'agit de faire de la casuistique amoureuse, de raffiner sur les beaux sentiments, en leur offrant de nobles occasions de s'exalter ou de se renoncer. Les idées de mérite et de démérite sont tout artificielles, la connaissance empirique du cœur ne révèle rien de pareil; l'essence du sentiment amoureux n'est nullement contemplative ni platonique; il se nourrit de réel, il est naturellement actif, et si la rêverie est elle aussi une réalité qui tombe sous l'observation, elle n'existe que pour remplir les fins de la nature, experte en pièges. La
préciosité et la sensiblerie sont deux niaiseries quun esprit bien fait méprise.
Ces idées seraient peut-être inoffensives si elles n'étaient que des spéculations de philosophes; on pourrait les tourner aisément en pessimisme austère, les appliquer à se juger, se préserver ou se guérir. Les conseils qui en naissent seraient amers, mais nul nest obligé d'y goûter. Le mal est que la présidente et le marquis, sans scrupule, infligent leur traitement à des âmes jeunes et sans défense; ils les prennent comme des sujets d'expérience; ils se hâtent de les pervertir. A eux deux, ils se piquent au jeu. Valmont a souvent la bonne fortune des découvertes les plus profondes; c'est lui qui pose les maximes, et qui met en formules audacieuses son mépris des hommes « tous également scélérats dans leurs projets. Ce qu'ils mettent de faiblesse dans l'exécution, i^s l'appellent probité » (I, QQ). « Moi qui aime les méthodes nouvelles et difficiles (voici où paraît le luxe dans l'action, lamour-propre de l'artiste), je ne prétends pas l'en tenir quitte à si bon marché, et assurément, je n'aurai pas tant pris de peine auprès d'elle, pour terminer par une séduction ordinaire » (i, 70). Il a son point d'honneur, c'est un volontaire, qui prend sa revanche et compense à force d'énergie bien employée les satisfactions que son cœur blasé lui refuse; par là, il satisfait le besoin qu'il a de sa propre estime ; sa virtuosité serait-elle en défaut, qu'il n'aurait pas le mauvais goût de s'en affliger, mais sa vanité en éprouverait un cruel froissement. Le seul fait de prendre une claire consience de son échec ne lui serait pas une compensation sufflsante ; pour un homme comme lui, c'est se consoler bien pauvrement d'une défaillance, que d'avoir le sentiment de ce qui l'a causée; il lui faut une réparation : « Pouvais-je souffrir qu'une femme fût perdue pour moi sans l'être par moi ? et devaisje, comme le commun des mortels^ me laisser maîtriser par les circonstances ? » Ne dirait-on pas l'héroïsme d'un conspirateur, qui déploierait pour réussir, comme disait le cardinal de Retz, toutes les qualités d'un premier ministre. Il n'est pas de plus profonde politique que celle
de mener à bien une intrigue dont l'amour est le prétexte. Connaître les hommes et les conduire où l'on veut par une inflexible méthode, voilà le chel-d'œuvre auquel ijivent se consacrer les volontés supérieures. Et la marquise est comme V'almont; toute sa vie n'a lé qu'un délicat et solide système d'hypocrisie. Seulement la passion est plus sensible chez elle; elle a souffert de sa condition de femme; elle se croit née avec la mision « de venger son sexe », de « maîtriser » l'autre par >. des moyens inconnus jusqu'à elle ». L'inégalité sociale, en vertu de laquelle la femme est toujours sacrifiée, laisse le chemin libre non pas à de vaines revendications orales, qui sont purement humiliantes, mais à des revanches positives, cruelles, soigneusement calculées, et conduites jusqu'à la conclusion avec une implacable fermeté. Elle a l'orgueil du sort qu'elle s'est fait, elle ne doute pas un moment de son génie. Jamais l'idée de l'hostilité des sexes ne s'était exprimée avec une telle âpreté; jamais les conséquences d'une soumission extérieure maintenue par la force, et d'une supériorité intime en vain contestée par la fatuité masculine, ne s'étaient déduites avec 'une froideur aussi résolue. La marquise a mis en œuvre une patience inlassable et chercheuse, pour se donner la science de la vie; les lectures lui ont suggéré des expériences; elle n'a vu partout que « des faits à recueillir et à méditer ». Elle a ceci de féminin qu'elle est brave devant la souffrance, et elle s'en vante; et elle a ceci de luué, qu'elle entend toujours tirer un profit net des preuves auxquelles elle s'est offerte; elle n'a d'ailleurs iicun goût du plaisir, elle est toute absorbée par la curioité de savoir, d'étudier les expressions que prennent les »mliments. Et avec tout cela, elle a été merveilleusement •visée, elle n'a pas cessé de passer pour une prude. Cet rt dans la dissinmlation serait le talent qui la flatterait e plus, si elle n'était trop profondément orgueilleuse pour être vaine. De même que nous avons vu dans certains romans féminins, 1' « ami des femmes » appliqué à lécouvrir leur secret, nous voyons la marquise maintenant tenir les hommes par le leur. « Nouvelle Dalila, j'ai
toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre » cet inconnu si important d'où dépend la destinée si solide au dehors du sexe le plus fort.
Nous assistons en ce roman à une forme qui n'est pas nouvelle, mais qui ne s'était pas encore si parfaitement expliquée, de la culture du moi : « J'étais bien jeune encore, dit la marquise, et presque sans intérêt, mais je n'avais à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. » La personnalité réfléchie est très forte chez elle et chez Valmont, plus forte encore chez la femme, qui est naturellement, par destination, et aussi en vertu du loisir et de la passivité que sa condition sociale lui impose, plus philosophe que l'homme. Seulement la tendance contemplative ne peut se suffire; la concentration habituelle de l'âme porte son résultat, visible dans la hardiesse des entreprises, le mépris des conventions, l'art de se jouer parmi elles en les faisant servir à ses fms, l'entente profonde et souple de l'universelle comédie, où il ne faut pas rester longtemps avec les dupes, ni se condamner à l'inaction avec les misanthropes, qui sont des naïfs à rebours, mais prendre le parti résolument intelligent de^ dominer les autres, tout en se retirant du jeu commun des affaires et en faisant fi de l'ambition, par la connaissance acquise de tous les sentiments possibles. Ce machiavélisme né de l'ennui, qui se distrait à des besognes inutiles et raffinées, qui fait le mal par passe-temps et se complaît dans une perversité de haut goût, qui nie le sérieux de la souffrance et fait de la curiosité le seul plaisir sûr, celui dans lequel on reste maître de soi et qui ne trompe pas en passionnant, c'est encore le triomphe de la vie intérieure, la prédilection en faveur du moi qui s'observe longuement, médite sur soi, accumule les ressources et les aménage de manière à les rendre aussi . variées et disponibles que l'exigera le caprice des événements; le sentiment de la force intime et presque illimitée d'une intelligence isolée, qui ne craint rien tant que la banalité, se défend contre les jugements vulgaires de la morale ou de l'intérêt, et qui, après avoir risqué pour
.' posséder complètement une patience ingénieuse et iiergique, tient lart de ne s'étonner de rien, c'est autre -iiose et plus encore que le dilettantisme en matière de sentiment : la volonté est ici la faculté suprême, celle qu'il fiut dresser, mais son efficacité et son ascendant . lennent de son recueillement. Dans Tégoïsme froid d'un être supérieur, extérieur à la communauté d'indulgence ou de sympathie qui rassemble les âmes d'essence ordinaire, irrité par l'équivoque sentimentale oii elles s'attardent, et ne voyant d'ailleurs rien de noble ni de respectable parmi les choses réelles, qu'il apprécie seulement comme une matière à laquelle peut se prendre son esprit désœuvré, méprisant trop l'espèce et soi-même pour s'imaginer qu'il existe quelque part une voie de vérité, se faisant enfin une carrière de détromper les autres en se moquant d'eux, de les éclairer sur leur bassesse sans rien leur offrir pour les relever que la connaissance de cette bassesse même et le talent d'édifier le prochain à leur tour, il y a sans doute beaucoup de frivolité en apparence, un ton d'esprit qui aide à l'illusion, mais que d'aigreur au fond, quel dégoût et quel reproche à la société qui peut, en sacrifiant les femmes et en exaltant la fatuité masculine, produire de tels raffinements dans le mal, tant d'élégance avec tant de perversité; et quel nouvel aveu encore que le moi, dans la chute de toutes les conceptions qui donnent un prix à la vie de l'homme en société, reste son suprême et inaccessible refuge, refuge de pitié ou d'ironie, de noblesse ou de vilenie, où il peut jouir en secret et hors d'atteinte d'un bonheur dont il s'est rendu l'unique artisan.
Restif de la Bretonne
Restif de la Bretonne exigerait à lui seul une étude qui pourrait être fort intéressante, mais qui n'appartiendrait peut-être plus à la littérature. Il s'agit seulement de marquer ici, dans une œuvre remplie de souvenirs person-
nels, les tendances qui peuvent offrir des points de comparaison avec les autres confessions du temps. Il ne faut pas oublier d'ailleurs, que le « Rousseau du ruisseau » était lu par Benjamin Constant, et que de grands écrivains, à l'étranger, en firent beaucoup de cas. Guillaume de Humboldt et Gœthe l'admiraient, et Schiller, qui avait connu (( Le cœur humain dévoilé », écrivait à Gœthe : «Je n'ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle. J'ai si rarement l'occasion de puiser quelque chose en dehors de moi, et d'étudier les hommes dans la vie réelle, qu'un pareil livre me paraît inappréciable. » C'est en effet par le réalisme, par le naturalisme vigoureux que ses romans ont de la valeur; nous ne disons rien de celle qu'ils peuvent prendre comme documents sur la vie communale et rurale avant la Révolution. Mais il faut noter que Restif a voulu se replacer dans son milieu original, qu'il a ouvert les yeux autour de lui, que l'individu ne lui a semblé nuUe part aussi curieux à connaître que dans sa famille, et sur la terre où il a pris racine. Il est très attaché aux traditions, il aime leur discipline, qui peut être rude, mais qui est saine et impose à l'individu un effort contre ses instincts d'égoïsme, par lequel il se développe bien loin de se contraindre. Il ne s'attendrit pas sur le peuple, il l'a vu et il en est, du moins du peuple des campagnes, en contact avec le sol depuis des générations, sufhsamment indépendant el obligé à de durs labeurs. Il ne s'agit de lui demander ni une morale élégante, ni une psychologie rafflnée; il en est pour les méthodes simples; c'est un paysan de race, qui a gardé le tempérament riche et débordant, les appétits frustes, une sensibilité brusque ou larmoyante, un goût de bonne humeur un peu bourrue, et une certaine liisance à réagir; la littérature ne l'a pas gâté. La culture jia ni aifmé ni altéré Foriginalité en lui; elle ne semble pas non plus l'avoir renforcée par la réflexion, elle est demeurée superficielle. La Vie de mon père n'est pas, comme on pourrait l'attendre, une histoire arrangée pour donner de la simplicité rustique une impression idéalisée et affadie ou pittoresque, c'est un livre de famille, où les
,AL"iiiples des ascendants sont racontés avec la fierté d'appartenir à si bonne lignée. Il semble que Restif en dégage, à travers une narration pleine d'entrain, un type et comme le portrait composite de sa famille, et qu'il prenne plaisir à en ressentir en lui-même la vigueur intacte. 11 peint son aïeul comme une espèce de tyran craint et adoré, père violent et tendre, avec des colères de justicier, et de véhémentes effusions de cœur à la Diderot : il mène sa maison comme un patriarche, et sa sagesse éclate en ses emportements d). A des caractères incultes et énergiques, il ne convenait pas de prêcher des vertus littéraires, de celles qu'on apprend dans les traités et pour lesquelles il faut une éducation artificielle et lente; la nature humaine est bonne pourvu qu'elle soit matée, et la grande vertu est d'accepter la nécessité de la soumission d'abord : on la comprendra de soi-même ensuite, par l'état de santé où elle maintient qui s'y est plié. Restif néglige de tirer des situations ce qu'elles peuvent offrir de délicat; ses personnages sont tout d'une pièce, ils n'abusent pas des paroles, et ne se complaisent pas dans leurs sentiments. Il aime à reconnaître ce qu'il tient de ses parents, mais il ne pousse pas l'analyse, il ne détaille pas : il se contente d'avoir dit que c'est le meilleur de lui-même. Son père avait une espèce de culture philosophique, il causait beaucoup avec un Père jésuite nonuTié le P. Scribo. Le jeune Restif écoutait : « Je lui dois en particulier le peu de philosophie qu'on trouve dans mes écrits, surtout le nerf et l'enthousiasme que je me propose de mettre dans une production qui m'occupe depuis longtemps, intitulée le Hibou de Paris, entreprise pour démasquer le vice, indiquer les abus, détruire les fausses erreurs et secouer les préjugés. » Les confidences de sa mère lui. ont inspiré une des nouvelles dont il était le plus content : « C'est au récit que '•^'h fait ma mère, de la manière heureuse dont elle avait -•u avec un mari presque sexagénaire, que je dois les
(1) Renseignements puisés dans La Vie de mon père (réimprimée sur la 3* édition, Paris. 1788), Isidore Lisleux, édit. — Mes inscrlpcions. Journal intime, par Cottin, Pion et Nourrit, 1889.
idées neuves que j'ai insérées dans mon petit roman du quadragénaire, sur les mariages tardifs des hommes avec des filles de la première jeunesse ». A son tour, dans des entretiens avec sa deuxième femme, qui n'ont rien de la douceur ironique des Economiques, il s'acquitte de son sacerdoce de père de famille.
Mais que pense-t-il des femmes ? Voici qui montre bien qu'elles n'étaient pas à son gré des êtres célestes : La W « juste sévérité est presque toujours ce qu'il faut à un sexe indomptable, et qui ressemble au plus entêté des animaux; plus on lui souffre, plus il ose... Les femmes ressemblent aux peuples orientaux, dont elles ont à peu près l'imagination vive et facile à épouvanter; elles préfèrent, sans s'en douter, un gouvernement où il faut obéir sans raisonner à un autre où elles auraient le choix d'obéir ou non. » C'est la note gauloise, ou gotJiique, avec un souvenir de Gaton; assurément M. de Villers excluait Restif, quand il relevait dans la littérature du XVIIP siècle finissant la tendance à se féminiser. Pourtant, il lisait, lui aussi, la Princesse de Clèves, M^^ Riccoboni lui plaisait : il paraît même qu'elle avait été son premier modèle. Sans doute il y trouvait cette « morale pure et même un peu sévère (2) », que Métra distinguait dans ses « Contemporaines ». Il a horreur des sentimentaux, parce que, par principe, ils tiennent pour rien les devoirs d'Etat; il estime que Rousseau a fait « un mal horrible (3)» . Il n'est pas d'avis de donner de l'instruction aux femmes; cela ruine en elles l'admiration du mari, qui est le fondement du bonheur conjugal; ce n'est pas à l'honneur des hommes, mais il s'agit de ménager leur autorité, et non leur amour-propre. Au fond il regarde la femme comme un être charmant, tant qu'elle n'a pas la prétention de rivaliser avec l'homme ; il a une méfiance de bourgeois, envers tout ce qui menace de la faire sortir de sa condition, et de lui faire trouver de l'amertume aux
(1) La Vie de mon père; cf. le Discours d'Edmée, les filles révoltées contre leur belle-mère.
(2) Cf. Monsieur Nicolas, t. XIV. p. 6.
(3) Correspondance secrète.
douceurs de son esclavage. S'il a les roués en haine, c est comme impulsif et comme époux; et pour lui, point d'autres amoureux qu'un mari autoritaire, indulgent aux fautes accidentelles, mais n'allant pas jusqu'à faire de sa bonté un système qui l'enchaîne.
Il se pique de christianisme, et il apporte au sentiment religieux le même simplisme et la même verdeur qu'à tous les autres : « Je serais meilleur chrétien que tous les hypocrites de nos jours, si, laissant là tout ce qu'on a intercalé de faux dans l'Evangile, on s'en tenait à la fraternité qu'il établit, le cagotisme écarté. Je serais ... un rude chrétien U) ». Il ne cherche pas là prétexte à culture intérieure : il est naturellement expansif. Mais il entend qu'on respecte ce qui peut servir à fonder un solide gouvernement; il y a du Rousseau en lui, par l'humanitarisme sensible, mais du Voltaire surtout ; il a horreur de la canaille : « Mépriser le roi ou la religion, c'est manquer au bon sens, le roi fût-il méchant et la religion superstitieuse. A^ous en sentez la raison, c'est que Vathéisme et Vanarchie sont les plus grands des maux (2) ». m. de Donald ne parlera pas mieux.
Nous ne voulons pas chercher à mettre de la cohésion entre ses idées, qui n'en avaient peut-être aucune, il suffira qu'après avoir indiqué ce qu'il y avait en lui de conservateur, nous montrions ce qu'il y eut aussi d'individualiste (3)^ et comment son œuvre est un nouveau témoignage de l'attention portée sur le moi à la fin du XVIir siècle. Dans son horreur des villes et ses éloges
(Il La Vie de mon père fut publiée en 1848 dans une collection de romans chrétiens. A la même époque les réformateurs sociaux s'occupaient de lui. P. Leroux (Lettres sur le fouriérisme : Revue sociale de 1850) note les emprunts de Fourier. Cf. article d*E. de Glrardln, La Presse, 28 sept<>mbre 1852).
■2) M. Mcolas, p. 4154. Cf. 4818 un chapitre sur l'Immoralité folle des
'lées.
3) Schiller. « J'ai si rarement occasion de puiser quelque chose en dehors de moi et d'étudier les hommes dans la vie réelle qu'un pareil livre me parait inappréciable. » G. de Humboldt et Goethe avalent lu M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé (1796-1797) avec admiration; mais ce fut plutôt le naturalisme de Restlf qui les intéressa. Son succès fut ~^nnd dans toute la Suisse (Lettre de Séb. Mercier du 31 août 1782). Constant le lisait.
dithyrambiques de la vie champêtre, rinfluence de Quesnay est peut-être plus vraie que celle de Rousseau : « Il est noble, dit^l^ d'exercer l'art duquel dépendent tous les autres «.I^is n'est-ce pas de pur Rousseau, moins le style, que ces lignes des Nuits de Paris (p. 2511) (D : (( Maudit soit celui qui n'ose avouer ses défauts, et qui veut pédantesquement passer pour un être parfait... D'où vient ne parlerais-je pas de moi (2) ? Connais-le quelqu'un aussi bien que je me connais ? Si je veux anatomiser le cœur humain, n'est-ce pas le mien que je dois prendre? » Tout est commandé dans sa vie personnelle par le besoin de la voir en ramassé, de la posséder pleinement, dans son passé et son présent, et par la craine de s'oublier, de se méconnaître, de devenir comme un étranger pour luimôme. Lui aussi, il sent à sa manière qu'il n'a pas de bien plus certain que lui-même, et il s'y tient avec une sorle d"avarice, qui le conduit à la manie de la persécution. Il a de petits soins, des attentions mesquines, des prudences pusillanines pour ce moi dont il ne veut rien laisser perdre; comme Chateaubriand, comme plus tard Dominique, il a ses anniversaires, qui n'ont pas de sens pour les témoins du dehors, et qui désignent pour lui des concordances interprétées avec une superstition minutieuse. Les bizarreries de la destinée, autour du moi qui veut se prouver sa constance et sa permanence, lui sont un motif de spéculations, mais comme il écrit franchement mal, cela tourne en galimatias : « L'avenir est pour moi un gouffre profond, effrayant, que je n'ose sonder. Mais je fais comme les gens qui craignent l'eau, j'y jette une pierre... Je savoure le présent, ensuite je me reporte vers le passé, je jouis de ce qui est comme de ce qui n'est plus, et si mon âme est dans une disposition convenable^ ce qui n'arrive pas toujours, je jette dans l'avenir une nouvelle pierre que le fleuve du temps doit, en s'écoulant, laisser à sec à son tour ». On ne peut metire plus de gaucherie dans l'expression d'une méthode
(1) Depuis La Calprenède, on n'avait pas vu de si longs romans.
(2) Tour familier à M"" Riccoboni.
,. L'preuve et de connaissance spirituelle que les délicats de l'autobiographie surent manier avec une élégance si précise. Sa rêverie n'en est pas moins profonde; c'est « une délicieuse extase qui dure quelques minutes, mais qui abreuve Tàme plusieurs heures d'une ambroisie enivrante et féique ». Enfm il a ses inscripcions comménioratives, gravées sur les pierres du terre-plain de Tîle Saint-Louis, et que les « polissons » du quartier, menés par son gendre « l'infâme Auge », s'amusent à effacer pour lui embrouiller sa vie. C'est son « thermomètre moral » qui enregistre les moments intéressants de ses années, et lui permet d'avancer toujours, sur des données sincèrement recueillies et fixes, dans l'interprétation de son caractère.
Avec celte méthode souvent naïve et d'un matérialisme évident, Restif n'en a pas moins donné ce qu'il voulait à ses contemporains : non seulement un immense recueil d'observations sur les mœurs, sur certaines mœurs, mais un document psychologique de grande valeur; le talent y est nul, mais la franchise crue de r « anatomie » lui donne un intérêt que les virtuoses de l'analyse ne devaient pas négliger.