LE ROMAN APRÈS LA RÉVOLUTION
Nous avons vu que le XVIIP siècle avait tenu le roman pour le genre moral par excellence. On aimait à l'opposer à l'histoire, comme infiniment plus précieux qu'elle pour la connaissance des hommes et la conduite de la vie. La préface de VExalté, de Picard, en 1823, devait rappeler l'opinion « du célèbre Volney », qu'un roman « qui montre bien ce qu'il faut éviter dans les mœurs du temps vaut mieux que les annales des peuples ». Gondorcet dans sa Vie de Turgot U) rappelait que (( ce grand homme » appréciait beaucoup les romans, « les seuls livres oii il eût vu de la morale ». Il y suivait les ({ recherches faites avec scrupules sur les moyens de réparer les fautes qu'on a faites », partie de la morale très négligée parce que les prêtres ont inventé de « vaines et ridicules expiations ». Retenons ces mots : ils sont un témoignage nouveau de la continuité qui peut s'établir entre les lettres de direction et certains romans de casuistique morale, à commencer par ceux de M™^ de Staël. En 1795, rendant compte de Célestine ou la Victime des préjugés, traduit de l'anglais, de Charlotte Smith, la Décade philosophique mettait encore le roman au-dessus de l'histoire : « L'histoire est le roman de l'espèce humaine, et le roman est l'histoire du cœur humain ». Et l'auteur de l'article louait fort Tom Jones, Clarisse Harlow, don Quichotte et Gil Blas, aux dépens des Lettres de
(1) Parue en 1803.
la marquise de Roselle à la comtesse de Senanges d), des Sacrifices de V Amour, et d'une manière générale, de tous les romans français, qui sont des caricatures ou des miniatures sans vigueur.
Gil Hlas de Santillane avait si peu perdu de sa popularité que volontiers on y voyait le chef-d'œuvre du roman français, et la critique conservatrice aimait à le poser en face de la Nouvelle Héloïse, pour en faire ressortir la vérité et la durable portée. Devançons de quelques années le temps où nous sommes; Fiévée, dans le Mercure du 13 avril 1805, dit que Gil Blas est à la Nouvelle Héloïse ce qu'est une comédie de Molière au plus parfait des drames modernes; Lesage a peint la vérité humaine générale, Rousseau n'a vu « que les mœurs de son siècle ». Fiévée a peut-être tort de prendre à la lettre les paroles de Jean-Jacques ; mais plus loin, il apparaît mieux encore à quel faux point de vue il se plaçait pour en juger : comparant Gil Blas aux Confessions, il trouve que Rousseau n'a pas su donner aux choses « le degré d'importance ou d'intérêt qu'elles comportent », tandis que Gil Blas, dans sa course à travers le monde, n'est jamais dupe. Soit, mais on ne peut méconnaître plus complètement la qualité essentielle du lyrisme, qui est de ne rien estimer objectivement, et de ne décrire que les reflets de la réalité dans la vie du moi. Mais il y a un degré où le parti pris de critiquer, chez un esprit pénétrant, donne de singuliers bonheurs d'observations. En 1805, après Obermann, que sans doute il n'avait pas lu, après René, Valérie, Delphine, et beaucoup d'œuvres antérieures ou contemporaines dont nous allons brièvement donner l'idée, Fiévée, ennemi né des cosmopolites et gardien des traditions françaises, distinguait très bien que l'observation vraie risquait d'être bientôt bannie du roman : la hâte d'interpçéter, la fièvre de maudire, la manie de se poser en victime, le sentiment exalté de soimême enfin gûtent l'intelligence; il oppose la psycholo-
1) Je ne sais quel est ce roman, dont le titre mêle des noms qui apparuennent à des romans différents; peut-être y a-t-11 une confusion dans l'esprit de celui qui écrit.
gie avisée de Gil Blas^ toujours, aux tirades inorales des modernes, « des nouveaux débarqués », qui « s'étonnent de tout ce qu'ils voient, w
Oui sans doute, nos auteurs d'autobiographies surtout auront cet air de nouveaux venus; ils auront le scandale facile, et prompt le paradoxe; ce qui est peu de chose au regard du sens commun, aux yeux d'un homme mûri par la leçon docilement acceptée de l'expérience sociale, suffira souvent à les jeter en d'intermmables rêveries, et donnera de profondes secousses à leurs volontés. Mais quelques années plus tard, un esprit aussi français que Fiévée, déhcat, mais ouvert à toutes les idées, et soumis à cette culture allemande à qui Fiévée ne pardonnait pas d'avoir importé l'ennui avec la métaphysique, ce Nodier qui, dès 1806, avait mis dans ses Tris les des pensées recueihies au Uvre dVbermann, répondait que Gil Blas n'est pas un type : « C'est un personnage de convention, placé avec l'adresse la plus rare (D dans une fable ingénieuse à cent actes divers; ce n'est pas une individualité créée tout d'une pièce au laboratoire de la nature. Crébillon fils et Marivaux, devait-il ajouter, étaient aussi des observateurs, mais dont le tact minutieux s'assortissait à merveille aux mesquines proportions d'une société de pygmées... Le génie tout idéaliste de Rousseau Va jeté dans un extrême contraire. Accoutumé à vivre au milieu du monde conjectural qu'il s'était fait, il planait trop loin de l'autre pour y discerner un seul type distinct ». Et Nodier déclare que ses prétendus types sont faux, que ce sont des « jetons spécieux », et qu'à tout prendre il y a « cent fois moins » de réalité morale dans les Caractères de Saint-Preux, de Julie et de Volmar que « dans ceux de l'Ogre et du petit Poucet ».
Nodier reconnaîtrait donc que Fiévée a raison de vouloir de l'observation, mais il est bien clair que la définition, toute métaphysique, qu'il donne des types en Uttérature, ces êtres sortis tout d'une pièce des laboratoires de la nature, serait, pour le fervent défenseur de
(1) Des types en littérature.
Gil Blas, inintelligible. Pour nous, nous ne la prendrons pas à la lettre, mais nous la retenons : elle est d'autant plus int(^ressante que dans l'esprit de son auteur elle s*accorde avec la nécessité de l'observation réelle. Ces types ne sont pas de pures imaginations : la nature les crée: une réalité, qui ne trouve ailleurs que des expressions diffuses et appauvries, se condense en eux; ils symbolisent, de la manière la plus immédiate, la vie universelle. 11 faudra donc pour les étudier un art tout nouveau, des procédés très différents des artifices bons à pénétrer i^s complications morales que la société produisait. Mieux le des procédés, il faudra une intuition toute personnelle pour reconstruire cette (( psychologie de l'idéal ». La vérité humaine générale ne s'extrait pas d'une masse d'observations diverses, elle peut se découvrir tout entière en une seule âme. L'art d'observer devient tout intérieur; mais il subsiste, indépendamment du lyrisme de Rousseau, qui menait le roman à n'être que le rêve d'un être exceptionnel et rejeté par la vie réelle. Ainsi, selon Nodier, toute métaphysique que soit l'idée du type littérnire, elle ne sort cependant pas du domaine traditionnel la littérature française : symbolique, il représente une vérité claire h tous, — dégagé par divination, il n'en faudra pas moins en refaire la psychologie, en déduire et en expliquer l'état d'âme. Et cela me paraît très justement vu.
C'est assez dire que les types de la nouvelle littérature ressembleront, pas plus qu'fi Gil Blas, h ces originaux, '•es êtres bizarres ou maniaques dont Diderot avait donné des exemplaires dans le Neveu de Rameau ou Jrirq)ies le Fataliste. I^a singularité excessive n'est plus qui convient; c'est une sorte de dégénérescence de I rirne. et la prétention de tous ceux que nous allons étudier, c'est de souffrir d'un effort contredit pour «e régénérer, pour rester aussi près que possible de la source naturelle, pour retenir le plus possible de leur être primitif, comme disait Rousseau, de cet être constamment menacé dans la vie sociale. Les originaux vivent isolés dans leur caractère; l'idéal de ceux que nous allons con-
naître est au contraire de multiplier indéfiniment leurs relations avec le dehors, tout en se recueillant et en se concentrant, de poursuivre dans leur propre régénération celle du monde, et s'ils arrivent au désespoir, c'est pour avoir trop bien senti qu'entre l'intelligence, qui s'ouvre sur la vie un horizon illimité, et la volonté aux prises avec les passions du dedans ou l'inertie des choses, l'accord est fmalement impossible. Ce sont là des choses qui ne sont pas observables du dehors, qu'il faut avoir éprouvé soi-même pour les connaître, et la tendance naturelle est sans doute de regarder sa destinée comme unique, comme incomparable à aucune autre lorsqu'on atteint une certaine intensité de conscience; mais nous verrons aussi que l'examen perpétuel de soi-même, au lieu de développer chez nos auteurs d'autobiographie le pur égoïsme métaphysique, a dépassé ce premier degré nécessaire, et qu'il a singulièrement approfondi leur don de sympathie pour l'humanité, qu'il leur a révélé, chez les autres, la possibilité de souffrances méconnues jusque-là, leur droit à l'estime et à la pitié. La vie intérieure plus profonde est toujours le premier moment et la condition d'une expansion plus large: de même que la contemplation mystique a fait les hommes d'action les plus compatissants et les plus énergiques, la complaisance en ses propres maux, le « ravissement en soi » et l'extase de la douleur ont fait des êtres pleins de tendresse. Cela est vrai des grands romanciers autobiographiques, et plus vrai encore de ceux qui se sont formés à les lire. La noblesse de notre littérature est d'être largement humaine; il est hors de doute, et j'espère le faire sentir, que l'autobiographie a rafraîchi et renouvelé en elle le grand courant d'humanité, tari au siècle passé par la critique des mœurs, l'esprit de satire et d'épigramme. Elle a restauré le droit et le respect de la souffrance.
. Si. nous voulons apprécier Obermann comme il le mérite, il nous faut dire brièvement au milieu de quelle production romanesque il a paru. Je laisse de côté pour le moment M""^ de Souza, qui donne en 1793 Adèle de Se-
.idiujes, en 1799 Emilie et Alphonse, et qui continue à produire sous l'Empire.
Etre simple, prouver quelque chose, voilà ce que les esprits distingués, à qui ne suffisaient pas les traductions d'Anne Radcliff et les livres de Pigault-Lebrun, demandaient au roman (i). La Décade philosophique, le journal des idéologues de la Société d'Auteuil, fait une sélection parmi les œuvres nouvelles, où l'on peut distinguer que, sur les intelligences moyennes, l'effet de la Révolution, de l'émigration, d'une vie toute imprévue à l'étranger, n'avait pas été de changer totalement la conception de la vie. Le roman de mœurs ou d'analyse a sensiblement le même fond que sous l'ancien régime, et il garde les mêmes allures. Cependant, l'intention qu'on y peut découvrir se ressent du moment : chacun éprouve un grand besoin de paix et de conciliation. Ainsi, c'est une philosophie douce, l'horreur des partis extrêmes, qui fut goûtée dans Adélaïde de Clarencé ou les malheurs et les délices du sentiment (2). lettres écrites des rives lémantines. recueillies par Vernes, de Genève, auteur du Voyage sentimental. Il s'agit d'un père qui refuse de donner sa fille à un honnête jeune homme, parce qu'il a des idées politiques contraires aux siennes. Même sujet à peu près dans Claire et Clairaut, paru en 1797, histoire de deux amants émigrés, traduit de l'allemand de Fontaine; encore un père qui ne veut pas laisser sa fille, noble, épouser un honnête plébéien: c'est la forme que les malheurs de l'amour prendront bien des fois dans les romans psychologiques : étude toute positive, on le voit bien, et où la métaphysique n'est pour rien ; les distinctions sociales subsistent dans les mœurs après les épreuves communes qui auraient dû les effacer. Ce roman, très loué, fut mis auprès de Werther. Puis viennent des essais psychologiques, plus ou moins heureux. Germance 0) est une étude de jalousie très adroitement posée, mais mal menée : une femme
1) Cf. Fiévée, Préface de la Dot de Suzette. En 1796.
Par J. Rosy, cf. Décade philosophique, 1798, article signé M.
mariée par amour, et douée d'un caractère méfiant, timide devant le bonheur, n'osant y croire, tourmentée de soupçons. Il aurait fallu que son mari fût amené à la tromper par rinsécurité de son amour; mais s'il la trompe, selon l'auteur, c'est qu'il a un tempérament bouillant; elle avait donc des raisons d'être inquiète. Finalement, c'est une régénération de tous les caractères. Plus délicate est VHistoire de Marie de Sinclair^ par M™^ Ducos : c'est un exemple de roman intime, fort rare à cette époque (1798); une jeune femme, veuve, meurt consumée d'amour, sans avoir osé parler de son amour, et sous les yeux de celui qu'elle aime sans qu'il s'en soit jamais aperçu; voilà qui tranche sur les romans licencieux, débordants d'emphase ou de trivialité, où l'on peint des mœurs de fantaisie, et voilà qui repose aussi des romans anglais, dont la vogue commençait à languir : on se lassait du ténébreux ou des froides imitations de l'humour de Sterne. Ernesta (D est d'un goût semblable : c'est une femme maltraitée par un mari brutal, et méconnue par un amant qui fut longtemps auprès d'elle attentif et délicat, et qui, un beau jour, la croyant coupable sur des indices légers, l'humilie cruellement et la froisse. L'histoire se donne pour prise dans la réalité et destinée à faire aimer l'Allemagne. Le roman de Charles de Rosenfeld, ou VAveugle inconsolahle d'avoir cessé de Vêtre, histoire allemande par l'auteur des Mémoires du comte de Saint-Mérnn, fait penser d'avance à la Galatée de M™® de Genlis, qui a plus de profondeur et de philosophie : c'est un époux aveugle, très épris, heureux; on lui rend la vue ; en regardant pour la première fois sa femme, il ne peut lui cacher un imperceptible mouvement de déception, dont elle meurt; malheureusement pour le goût de l'auteur, l'époux se punit en se crevant les yeux. Voilà par quels intermédiaires entrait chez nous la sensibilité allemande, l'attendrissement facile et la morale des bonnes âmes. Les œuvres vraiment belles nous demeuraient étrangères; Villers avait beau engager
(J) Nouvelle allemande par la citoyenne d'Antraigues.
les émigrés à se considérer comme une colonie de savants envoyés en mission, tout ce que notre goût s'assimilait alors de l'Allemagne, c'était ce qui demeurait dans la note édifiante et tendrement exaltée. En même temps, on commençait à traduire les romans historiques allemands.
Le bon roman de mœurs est représenté par Fiévée, qui avait donné après fructidor la Dot de Suzette, étude de mœurs contemporaines, mélange de pamphlet et de fine analyse morale, et qui donne en 1799 Frédéric, roman de mœurs d'avant la Révolution : le sujet sera repris, quelque vingt ans plus tard, en autobiographie, par Emile de Girardin; mais on dirait que Fiévée, après l'avoir posé, n'a plus songé qu'à l'éviter; un jeune homme sans famille, qui n'a pu malgré bien des recherches retrouver ses parents, « se greffe », au moment de son « établissement » sur une famille dont il prend le nom sans y avoir de droit. Sa situation de déclassé lui a seulement permis de faire maintes observations sur beaucoup de mondes différents. C'est encore un type de convention, à la Gil Blas. Il y a dans l'œuvre du cliquetis d'esprit, dont Fiévée s'excuse en disant qu'avant la Révolution tout le monde voulait se donner l'air d'en avoir.
En 1799 aussi, parut la Claire d'Alhe de M°^* Cottin. Parmi tant de romans originaux ou traduits qui se poussent chaque année, dit la Décade, « comme les glaçons d'un fleuve dans un débordement d'hiver », celuici ne passa pas incognito. Ce n'est pas que la situation fût nouvelle : une jeune fille mariée à un vieux mari — ce qui avait été le cas de l'auteur comme de tant d'autres femmes — devient sensible à l'amour d'un jeune homme. iMais cela se passe loin d'une capitale, devant la nature; l'amant n'est jamais sorti des Gévennes; c'est, comme Werther, une âme candide et extatique. Et trois personnages remplissaient l'action, qui renfermait peu d'incidents et beaucoup de passion. En 1801, Malvina trouvait moins aisément grâce devant le public pensant; la Décade, dans un compte rendu ironique, constate le suc- ^'^«, et donne, d'après Malvina, la formule du roman à
mode : prendre une Française jeune et belle, lui donneh
un nom écossais, la rendre veuve d'un mari quelconque: l'important étant qu'elle ne l'ait pas aimé; on lui fait perdre une amie qui lui lègue sa flUe (jusqu'ici la formule sera presque intégralement conservée dans Delphine)^ elle s'en charge, mais elle vient à aimer un mauvais sujet, selon l'idée fausse, accréditée par Clarisse, que la femme la plus sage qui soit a toujours une arrière-pensée en faveur d'un libertin. Elle donne alors, comme Clarisse, l'image d'une perfection idéale au milieu des gens pervers. Son confident, un prêtre catholique, l'aime, platoniquement, d'un amour qui n'en suffit pas moins à inquiéter l'amant; d'où un duel et des intrigues à la suite desquelles, sans savoir ce qu'il fait, le prêtre marie iMalvina et son rival; à peine marié, celui-ci devient infidèle, et elle n'a plus qu'à mourir de chagrin. Le beau rôle, ici comme dans les romans féminins que nous avons rencontrés au siècle dernier, demeure aux femmes; M'"*' Cottin s'en explique, elle affirme que le caractère de l'amant « existait au XVIIP siècle ». Et elle ajoute : « Chez les hommes, l'amour est dans les sens, dans le cœur chez les femmes; il s'ensuit de là que les uns étant aussi indistinctement émus que l'autre est exclusif, l'homme trouvera dans l'excès même de sa tendresse pour une femme une sorte d'attrait pour toutes les autres, tandis qu'à l'instant que la femme s'est fixée sur un seul, le reste des hommes a cessé d'exister pour elle ». Ce n'est guère bien dit, et la déduction est longue; M^^ Cottin n'a pas le ton ni la finesse de M™® de Souza, elle n'a pas non plus l'accent de fierté, de hauteur et de force de M""^ Riccoboni, ni l'esprit posé de M""^ de Beaumont : c'est une âme faible, résignée et passionnée; c'est une nature ployante. Ce que nous avons de ses lettres nous la représente bien ainsi. Toute démodée, vieillotte et surannée que nous semble sa Malvina, elle nous offre cependant un caractère féminin dont il est toujours resté quelque chose dans les types de notre littérature, dans Delphine et même dans la triomphante Corinne; elle a le charme de la faiblesse. Mais il faut un mélange de vigueur presque surhumaine et de débilité presque puérile pour faire un
i^> pe durable; une vie passive et toute unie ne nous retient pas; c'est toujours la violence des contrastes que nous aimons, et plus l'unité psychologique sera difficile à réaliser ou à concevoir, avec des éléments simples et nettement opposés, plus nous passionnera le problème.
De 1801, Tannée d'Atata^ est encore un roman à thèse, contre Tathéisme, que la Décade tire de la foule : Le Solitaire des Pyrénées. « Une dame de Ghenevières, devenue athée, aimant le mari de son amie, sacrifie à sa passion tous les liens de la société. Une femme, un jeune homme, un enfant au berceau deviennent ses victimes ; et Felcourt, le héros du roman, abandonné de son épouse et trahi par son ami, s'isole de la société, fuit les hommes et vit dans les solitudes, d'où il est enfm retiré par un neveu qui l'aide à retrouver sa fille, enlevée par cette dame de Ghenevières ». Les « Lettres écrites de la Vendée depuis fructidor an 111 jusqu'au mois de nicôse anlV » sont un roman de réconcihation, montrant des âmes sensibles dans tous les partis. Palmira U), c'est une jeune fille de naissance illégitime; elle aime un jeune homme dont s'est éprise aussi une riche héritière, et ramant partagé finit par épouser celle qui convient le mieux à son père : c'est d'avance encore l'histoire d'Emile de Girardin. Mais ici ce n'est que douceur, pureté, honnêteté dans les âmes; rien de furieux, mais langueur et mollesse. La thèse est supprimée : le jeune homme a-t-il tort ou raison? il faut s'abstenir de juger, là où prévaut un fait social constant. Et la Décade conclut (2) que les femmes doivent renoncer à remplir dans un roman un dessein moral : « Il faut un homme pour instruire un homme ». Consentir en souffrant, c'est du moins la leçon qui ressort de tous les romans féminins; c'est, après plus de discussion que d'habitude, celle qui découle de la vie de Delphine et de Gorinne; comme celle des romans masculins est toujours que le malheur naît d'un manque de volonté, d'une défaillance accidentelle ou habituelle du
(1) Par M~ Armande R.
(S) Article signé G. P.
caractère. Ouliana ou VEnfant des hois, par Henri G., c'est une jeune fille sauvage, venue l'on ne sait d'où, rencontrée dans les bois par un jeune homme ennuyé du monde; ils s'aiment, le père survient, rompt une si douce union et ramène son fils dans la société; mais il se laisse si bien endoctriner qu'il la suit, pour toujours, dans les bois où il l'avait retirée : telle est la forme, bizarrement romanesque, que prenaient les plus oiseuses discussions. Le même volume contient l'histoire d'un homme que la jalousie rend frénétique, et qui tue sa femme et son ami. Enfin il faut citer une traduction de l'allemand de Spiess par G.-L. Sevélingues : Voyages dans la caverne du malheur et les Repaires du désespoir, six scènes, pour prouver qu'une faute légère, déduite en ses conséquences indéfiniment aggravées, peut faire de l'honnête homme un brigand, de l'homme sensible un assassin : « Réveillez-vous et voyez, vous qui dormez dans le sein de la sécurité ». C'est un roman piétiste. Cependant les Rêveries de Sénancour étaient publiées, Ohermann d) suivait, sans obtenir la moindre attention.
(1) Delphine est de 1802. Nous le réservons, ainsi que le « Laure d'Estelle » de M"" Sophie Gay; nous réservons aussi Oh. Nodier.