‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SÉNANCODR

Si nous allons droit à lui, c'est que les Rêveries et Oberinann se sont continués, et que chronologiquement les Rêvenes sont antérieures à Delphine et à René. Aussi len toutes ces œuvres sont-elles entièrement indépendantes les unes des autres. Appeler Obermann un roman, si nous le comparons aux œuvres qui portaient jusquelà ce nom, c'est vraiment abuser des mots. Ce n'en est ni plus ni moins un que les Rêveries d'un promeneur solitaire^ ou que les Rêveries de Sénancour lui-même. Test un journal philosophique. Il n'y a pas lieu d'étudier ■

i la: déformation des événements réels par l'imagination littéraire. Nous reconnaîtrons, rarement, au passage, une allusion à des faits exacts : mais c'est l'histoire d'une pensée que nous avons à suivre; toute la vie de Sénan- •our n'a guère été, à partir de 1790, où il avait vingt ans, lie celle d'une intelligence, très peu accessible aux îioses du dehors, creusant toujours la même conception, f s'assimilant seulement de temps en temps la substance ;un livre. Sénancour lui-même (i) disait que ses idées 4 étaient formées par la réflexion, et non par l'expé- î lence : c'est à cela qu'il devait, disait-il, de ne pas ! [)rouver d'amertume, et de ressentir seulement la doueur de l'incertitude.

(1) Art. du Mercure du XIX* siècle (1825) : « Sur un objet dont on occupe généralement.

La souffrance de toute sa vie fut de ne pouvoir la con sacrer toute à la pensée pure; il fit, pour vivre, des besognes de librairie ou de journalisme. De très bonne heure il renonça à remplir une fonction précise, il voulut agir de loin, par ses idées, et sans que rien trahît jamais sa personne. Une rancune, seulement, lui resta toujours contre la destinée qui, dès ses débuts, avait usé par d'obscurs malheurs son énergie ambitieuse, et ne cessa de l'accabler lentement; il l'épanché au moment le plus inattendu, dans le compte rendu d'un ouvrage sans valeur, à propos d'un mot ou d'un fait d'actualité. Il poursuit ceux qui ont su donner de l'éclat à leurs malheurs, ou qui ont supporté en effet de magnifiques duels avec de grands hommes ou des événements illustres ; il ne pardonne pas à Chateaubriand, il s'obstine contre Lamennais.

De bonne heure, son caractère semble fait : simple et fermé. Les premiers événements de sa vie décidèrent de toute la suite; de son passé, il ne s'affranchit jamais, n'étant pas de ceux qui admettent de se renouveler, et il demeura sous l'oppression d'une idée invariable : c'est qu'il avait manqué d'être ce qu'il aurait dû être.

Il avait au cœur un amour sérieux et vif, dont Obermann seul parle; M""^ Del**, la sœur mystérieuse de son ami Fonsalbe, c'est M"^ Féhcité Marcotte, sœur du meilleur et presque seul ami (D de Sénancour, qui devint la baronne de Walckenaër. L'histoire de son mariage, dont il parle à mots couverts et sans cacher son amertume, le montre timide, scrupuleux ; il est de ceux qui sont avides de bonheur sans y croire, et qui « tournent tout contre euxmêmes » : c'était à Fribourg, où il arrivait en janvier 1790, après un séjour de quelques mois à Saint-Maurice, dans le Valais; il fut reçu dans une famille patricienne, celle des de Daguet; la jeune fille était fiancée, elle refusa de se marier ; Sénancour fut prié de s'expHquer : il crut que son devoir était de l'épouser. Ce ne fut pas sans

(1) Ancien directeur général des eaux et forêts, fort connu comme amateur de peinture (d'après le manuscrit de M'" de Sénancour, déposé à la blbliothè(iue de Fribourg, 1850).

quelques difficultés de famille, dont il souffrit peut-ôtre plus que de raison; dans une note perdue à la fin d'un livre ou dans un article de revue, il exprime des regrets, presque des remords. Avec une aversion très nette pour les confidences, il laissait échapper ainsi les sentiments habituels de son âme, très tôt flétrie et repliée. Des épreuves matérielles survinrent : la ruine, et dès lors, jusqu'au bout, la gène. Pendant la Révolution, il avait fait quelques voyages à Paris pour essayer de rétablir ses intérêts; il y rentre avec sa femme la tourmente passée. Son père meurt en 1795, sa mère en 1796; ses enfants étaient restés en Suisse, il les perdit de vue pendant des années; en 1802 il lit un dernier voyage pour les prendre avec lui. En 1806 il est veuf. Depuis longtemps sa vie était confondue avec ses ouvrages, et n'était plus qu'en eux. Il regardera son temps, mais sans s'y mêler.

Il n'a survécu que par Obennann, mais ce livre marque seulement une période de sa pensée : période de trouble el d'énergie; elle précède sa maturité : c'est l'esprit qui se dégage de ses limbes. A peine achevé et publié, Sénancour n'en parle plus ; l'admiration tardive des hommes de 1830 l'a surpris et, d'abord, presque désobligé; il aurait voulu qu'elle s'offrît à des œuvres postérieures. A vrai dire, Obermann n'est que les Rêveries recommencées, et tout ce qui vaut dans les œuvres suivantes est encore Obermann démarqué, vieilli, assagi; il n'a jamais rien produit qui eût l'apparence du définitif; il n'a pas su, malgré l'entêtement qu'il y a mis, faire un livre; il a cru penser, il a accumulé des notes, des faits, il a compulsé et confronté : il a toujours rêvé. Il est mort sans avoir mieux donné que des fragments d'une œuvre géniale, encyclopédique, dont il trace çà et là, à faventure, des formules grandioses.

Il lui déplaisait d'être assimilé à Obermann: en Usant 1 article de Sainte-Beuve, il note avec un zèle inquiet les passages indiscrets, les analogies et les inductions risquées; il ne ressentirait nulle joie à se confesser : il se f'ache derrière son héros qui porte un nom symbolique :

surhomme. Il souhaite qu'on s'intéresse uniquement

à sa personne intellectuelle; Obermann est plus abstrait que les pensées de Maine de Biran; une pensée qui se cherche et se perd, qui laisse tour à tour et reprend les attitudes dont elle se lasse toujours, jusqu'au jour oii à bout de fatigue elle se repose dans une contemplation tristes, c'est tout Obermann. Pour le bien comprendre, et pour nous donner la preuve de son originalité, il faut connaître les Rêveries.

Les Rêveries

C'est son œuvre de jeunesse: publiées en 1799, elles avaient été probablement entreprises dès 1789 (i). Des morceaux d'effet, des notes au jour le jour classées sur un plan vague : la méthode de Sénancour n'a guère changé. Mais cette manière de causerie discursive n'empêche pas la clarté du dessein : il s'agit de prêcher le retour à la nature, en disciple attentif et crédule du Rousseau des premiers discours. L'auteur tient à ne pas donner dans la spéculation, il est pratique, il est philanthrope, sensualiste : la pitié l'engage à la recherche des voies les meilleures pour ramener l'homme en arrière; ce que le maître avait cru impossible, l'élève veut le faire. Chimérique à souhait, il traite en visionnaires les philosophes professionnels eL leur perfectibilité tâtonnante; lui prétend aller droit aux « formes indélébiles » qui doivent se reproduire de « l'épuisement des habitudes sociales ». Il se recueille dans une vue mystique de l'humanité, il espère en l'avènement d'un nouvel âge d'or oii seront restitués en leur pureté essentielle les instincts altérés. Il invoque un miracle, voulu par les lois clémentes de la nature. Sénancour est un mystique naturaliste, et nous avons déjà le trait le plus parlant de sa physionomie : au temps où il a hautement prétendu au matérialisme, il pensait en théosophe. La grande

(1) Narrateur Fribourgeois, 27 janvier 1846.

différence entre Saint-Martin et lui c'est que le premier se résignait à n'être pas compris (i); pour le fond il pense comme lui que nous avons en nous un principe voulant et pensant et que nous pouvons développer librement en nous nos affections; qu'il faut rétablir la loi de relation entre notre être intelligent et la source même de la pensée. Et il souscrirait aussi bien à ce que Maine de Biran dit en 1815 : « Qui sait s'il n'y a pas un nouveau monde intérieur qui pourra être découvert un jour par quelque Colomb métaphysicien ». Le vocabulaire diffère, le but et la méthode sont les mêmes; Sénancour sait qu'il doit mériter le vrai par ses dispositions intérieures, il craint de le saisir du premier coup et il s'en approche comme s'il avait le sentiment de son indignité; il est en garde contre les analogies trompeuses : « Je veux me faciliter ses routes par l'habitude de me promener çà et là ». Ce n'est pas la flânerie de Montaigne, mais c'est le vague du mystique qui penserait méconnaître Dieu en se fiant pour l'atteindre à un effort trop précis.

Les Rêveries soutiennent peu notre attente après un tel début. Sénancour regarde sa vie manquée et se déprend de ses grandes pensées. Il est hanté d'égoïsme : « Triste et indéfinissable opposition du tout permanent et sublime à l'individu souffrant et mortel ! Que m'importe cette beauté que je n'admire qu'un jour, cet ordre dans lequel je ne serai plus rien, cette régénération qui m'efface (2) ». Ce refus passionné des joies intellectuelles où disparaît la conscience des maux personnels, ce n'est plus le lyrisme joyeux de Rousseau, c'est déjà le romantisme byronien : l'homme s'affirme dans la douleur visà-vis d'un univers qui l'accabïe; c'est l'homme de Pascal, que Maine de Biran découvrait en lui, que rien ne peut affranchir de lui-même; l'impassible harmonie des choses ^ui rend plus cruelle sa détresse intime. La pensée de Sénancour n'a pas la candeur de B. de Saint-Pierre; la

(1) n disait qu'il aurait beau Jouer du violon au cimetière Montmartre, les cadavres ne se réveilleraient pas pour danser.

(2) !'• Rêverie.

première rêverie est une méditation, dramatique autant que les Dialogues de Pichte sur la destination de Vhomme, sur les antinomies de la destinée; notre pensée ne participe pas de l'éternité de son objet, elle est promise à la mort; la vérité sévère est désespérante, il est vain de chercher des intentions dans le monde ou un plan d'ensemble : « Tout est indifférent... tout est beau car tout est déterminé... L'individu n'est rien... Le tout existe seul absolument, invinciblement, sans autre fm que lui-même... sans autre produit que sa permanence ». Faut-il donc se faire stoïcien ? Mais les vertus d'orgueil mentent. Il faut donc accepter un pessimisme aussi définitif que celui de Schopenhauer : ni Dieu, ni immortahté sous aucune forme; une humanité perdue au milieu de forces inondantes et qui ne peut se comprendre; la morale sans fondement. Plein des souvenirs de Gondillac et de la philosophie sensualiste, Sénancour tourne en dérision toute ambition du cœur; le juste et l'injuste sont des notions de convention : le grand nombre décide d'appeler moralité l'ensemble des habitudes qui assurent la conservation sociale. L'individu n'est qu'une série d'impulsions, de réactions variables selon qu'il est plus compliqué. Rien de fixe en lui : la conscience n'est pas une lumière divine, c'est le sentiment impérieux du besoin immédiat. Sénancour méconnaît Rousseau. Dans son esprit gonflé d'idées de toutes origines, le conflit est permanent; la négation vient, selon l'humeur présente, après la négation; ses pensées ne correspondent pas en lui à des degrés de plus en plus profonds d'intériorité, elles se heurtent sur le même plan.

De l'âme il parle comme Cabanis : c'est un mécanisme, un automate. S'agit-il d'expliquer l'ennui 'i' ? il ne vient pas d'un instinct d'infmi néghgé, il est le signe d'une volonté mal réglée; la société nous surmène, elle met en nous une « passion d'activité » qui produit l'épuisement si elle est toujours alimentée, l'ennui si elle manque d'objet. Le trop-plein de la force intime déborde sur

(1) a» Rêverie.

rimagination qu'il excite : de là le fanatisme qui agit comme « les boissons spiritueuses », les vertus chimériques, les besoins transcendants. La morale devrait n'être qu'une hygiène, un tact subtil et scrupuleux, que l'expérience affinerait. Il faudrait vouloir comme l'on rêve, se débarrasser des contraintes de la volonté logique; ainsi nous retrouverions le contact de la nature vivace. Les mystiques aussi disent que la tension continuelle de la volonté empêche et rebute l'action divine.

La rêverie, il faut l'exploiter méthodiquement; Sénancour lui demande des recettes de bonheur. Après l'égoïste, le voluptueux : « En nous abandonnant (i) sans choix à l'effet des moyens extérieurs, nous animons notre être sans l'épuiser, nous jouissons sans fatigue... c'est qu'alors modifiés selon la nature entière nous sommes... une corde particulière dont les vibrations concourent h l'harmonie universelle ». Les dernières expressions nous font pressentir le pur contemplatif, abîmé dans son nirvana, qui veut naître en Sénancour; elles n'effacent pas les premiers mots où transparaît l'eudémonisme facile du XVIIP siècle. Il n'y a pas d'extase en cette rêverie apprêtée, Sénancour ne s'y oubUe pas : il dose ses joies, arrange autour de ses pensées un décor persuasif et ménage doucement son retour à la vérité commune. Que le voici loin maintenant de Rousseau et de Saint-Martin, qu'il est bien plus près de Cabanis ! Il a des procédés mécaniques pour se donner le bien-être moral : par exemple c'est « le mouvement facile et lent de la langue qui déplace et presse des parcelles de fruits séchés, ou... ». Et comme on pourrait sourire, il prévient les moqueurs qu'ils ne comprennent pas.

Ce qui le rachète, c'est la vivacité de ses sensations et c'est sa crainte d'être dupe de sentiments faciles : il est vrai. La rêverie est chez lui une défaillance, du moins la rêverie molle qui est une langueur de l'Ame; et s'il la recherche c'est qu'elle apaise en elle une sensibilité douloureuse; avant Chateaubriand il a éprouvé la souf-

(J) 3* Rêverie.

' france des émotions trop violentes on face de la nature. La contemplation est un jeu pour le dilettante qui se 1 plaît à y essayer la souplesse de son esprit, pour l'homme l sensible des Rêveries c'est un effort qui épuise : dans la rêverie pure, sans réflexion, tout se fond. Sénancour est un sensitif, presque un névrosé, et comme tous ceux que le mal a touchés il oscille entre le mal et la guérison; il a de vifs élans vers tout ce qui peut être une source de sensations neuves, et de languissants retours aux douceurs reposantes de la tristesse : « Automne, doux automne, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés. Dans le silence des soirées vaporeuses n'as-tu pas... senti plus d'impassibilité philosophique et pénétré dans une profondeur plus sublime... Douce automne, c'est toi que la nature a destinée... aux délices des victimes sociales (1) ». Mais il passe, selon le mot qui reparaît constamment, de V Emigré, de Sénac de Meilhan, aux poèmes j d'Alfred de Vigny, de « la léthargie à la convulsion » , sans demeurer jamais à mi-chemin; tout d'un coup le regret le prend de la nature flévreuse des tropiques, l'exotisme le séduit et le mirage d'une vie lointaine. Ou bien il développe, sachant bien à quelles souffrances il s'aventure, tout ce que peut évoquer dans un cœur mobile et riche une sensation isolée. La pensée, en lui, est désespérée, mais les sens avides excitent ses douleurs intellectuelles dès qu'elles s'assoupissent; Sénancour éprouve le déchirement intérieur qui naît du nihilisme de l'esprit, en désaccord avec un cœur ardent : « Malheureux, s'écrie-t-il celui qui, refroidi par le néant des choses humaines, est arraché par un sentiment invincible au calme de sa propre mort (2) ». H dit le néant parce que, hors ce que Maine de Biran nomme l'automate intellectuel et l'être physique, il ne reconnaît en l'homme aucune existence ou aspiration à une existence purement spirituelle. Et Saint-Martin disait : « Malheur à celui qui se livre aux goûts sensibles avant d'être assez

(1) 3* Rêverie,

(2) Id,

grand pour les mépriser ! » Sénancour n'a pas acquis encore la puissance du dédain, mais il ne sait pas le reconnaître. Il est jeune et il ne veut pas en convenir. Pour lui le monde ne peut plus être, comme pour les rêveurs, un spectacle rassérénant où s'éparpille la conscience, douloureuse dès qu'elle se recueille; la nature devient pour lui un symbole obsédant, plein d'un sens poignant, c'est l'image parlante des pensées qu'il avait fuies. Quand Rousseau rêve, c'est un ravissement : son esprit se dégage de toutes les formes auxquelles l'asservissait la réflexion. Sénancour reste rhéteur et dialecticien malgré lui; comme Lamennais, que plus tard il aura en grande aversion, il lui arrive d'être hanté par un univers fantastique, peuplé de fantômes qui sont les antinomies persécutrices de sa pensée.

Cette tendance pessimiste, qui ouvre à Sénancour au seuil de toutes les joies des horizons de tristesse, domine son interprétation de l'art, bon seulement à augmenter notre capacité de souffrance, à détruire en nous « l'heureux équilibre des forces motrices (D ». En éveillant le sentiment des rapports infinis qui nous unissent à tous les êtres, il avive comme les sciences notre sensibilité. La lecture des philosophes grecs n'a pas amené Sénancour à traiter l'intelligence comme une faculté impersonnelle; tout lui est occasion de retour sur soi, et plus son esprit s'étend plus il est habile à se tourmenter; il analyse indéfiniment. Aussi n'imagine-t-il qu'un bonheur circonscrit, craintif. Parce qu' « il n'est pas de félicité sans permanence » le voilà parti à raisonner, mettant tous ses soins à dessécher en lui la source prête à jaillir du lyrisme, s'appliquant à réduire à quelques faits menus et positifs ses impressions profondes, s'enveloppant enfln dans un individualisme attentif, de peur de courir les risques de la vie librement explorée. Le prélenrîu retour à la nature débute ainsi par une méfiance continuelle devant l'instinct naturel, qui nous incline à connaître et aimer de plus en plus. La paix de Sénancour

(1) h* Rêverie.

est une béatitude indolente, un quiétisme sans Dieu, le contentement morne des êtres primitifs à qui « le sentiment de leur existence suffit » et qui passent leur vie sans luxe de curiosité. Nous avons perdu par notre faute cet état « neutre, mais heureux en son apparente nullité (1) ». Il imagine une sorte d'atonie ancienne de l'humanité et c'est vraiment le rêve maladif d'un raffmé et d'un surmené. Il n'en serait pas là s'il n'avait conçu des ambitions d'esprit démesurées. Il a trop lu, il a peu discuté, il sent en lui une grande confusion et un besoin profond de ne penser à rien.

Il est de bonne foi quand il appelle la vie simple et limitée; mais de même que les idées en tumulte se contredisent dans son esprit sans vigueur, les impulsions agitent sa volonté fatiguée. Il n'entend pas être confondu avec l'humanité courante, il est homme de génie. Il lui faut de violentes secousses qui suscitent en lui, du néant où il tombait avec ses pareils dégénérés, des résolutions magnifiques; il réclame un destin d'exception : « A qui n'a pas de grandes joies, il faut de profondes douleurs (2) ». Il est incapable de se rendre indépendant de ses chagrins, il est humilié par eux, il voudrait ressentir l'orgueil des grandes épreuves, il s'imagine remportant sur les choses de silencieux triomphes. Mais le sort mesquin refuse le duel où il le convie; il est froidement « vaincu par de lentes douleurs ». Et plein des Nuits d'Young, qu'il admire, il déclame : « Fatalité terrible et profonde d'erreurs innombrables, qui affligent, épuisent, mutilent, tourmentent et dévorent des milliers de victimes, sans que l'imbécile postérité s'instruise à la lumière sinistre qui jaillit de cet univers sépulcral (3) ». Et las du repos, il affine de nouveau et il aiguise sa conscience jusqu'à la susceptibilité maladive. Les motifs alternent : l'état idéal de simplicité lui est nécessaire pour faire contraste avec sa souffrance immédiate, qu'il veut charmer par les lointaines figures d'un temps chimérique. La philosophie

(1) 4' Rêverie.

(2) 5" Rêverie.

(3) 6* Rêverie.

le tromperait sans l'enchanter : elle enseigne le bon usage de la volonté, la modération, le choix, et ses adeptes sont obligés d'avoir égard aux préjugés; il leur arrive de vénérer un système avec un enthousiasme religieux, c'est le fanatisme renouvelé, et d'ailleurs la réflexion édifie en nous une créature factice. Il n'est de valable que les solutions excessives et Sénancour se lance de l'une à l'autre.

Théoricien du calme passif et plein de forces tumultueuses, aimant la nature d'un amour mêlé de réminiscences littéraires, et qui s'harmonise mal avec les souvenirs abstraits de la philosophie matérialiste, il n'a ni la résolution d'esprit, ni le tempérament nettement original qui harmoniserait tant d'éléments contradictoires : il a la superstition des idées : chacune reste intacte, menaçante d'immobilité devant sa pensée. Il rencontre un paysage recueilli, mystique, élyséen, tant les lignes et les teintes y semblent persuasives de tranquille attente, et il s'en éprend (^ : « La prairie inclinée se creuse avec une grâce indéfinissable, élevant ses bords irréguliers dans la profondeur des ombrages, elle y dessine des asiles de paix et d'obscurité que protègent les cimes des hêtres et des pins balancés sur le front des collines. Les bois descendent par intervalles jusque dans la prairie qu'une eau bien tranquille et bien pure traverse en s'égarant dans sa solitude; môme on les voit çà et là, oubliant leur silencieuse vétusté, descendre jusqu'au ruisseau pour redire, de leurs troncs caverneux, le murmure de son eau plaintive ». Cotte description si précise, un peu concertée, trop intentionnelle, porte bien l'accent du connaisseur qui se rend compte des raisons de ses jouissances; ce n'est pas la sensibilité jaillissante d'un poète jeune, mais l'art économe et concis d'un voluptueux. Ce que dit Sénancour au même endroit, de la violette, fait venir les mêmes penséf's; il n'est guère que Baudelaire, et nous le retrouverons en Ohermann^ qui depuis ait eu pareil soin de creuser son impression, de s'isoler en elle. Mais voici

8* Rëyerle.

bien autre chose : dans la dix-septième Rêverie, après avoir contemplé le lac de Bienne, il ne veut plus d'un décor si séduisant pour qui songerait à « circonscrire » sa vie; la » délicieuse quiétude » n'en suffit plus à Tâme « forte et simple » qui voudrait « vivre quelques heures du moins avant le néant; il lui faut les hautes vallées alpestres, le mugissement des torrents fougueux..., la paix des monts en leur silence inexprimable et le fracas des glaciers qui se fendent, des rocs qui s'écroulent et de la vaste ruine des hivers ». Et là-dessus son imagination apocalyptique se donne carrière, il rêve de l'épopée naturelle au delà des temps où la sève native des hommes se sera épuisée dans les erreurs sociales; alors notre monde se dissoudra dans le vaste éther pour la formation de globes nouveaux. On croirait lire un passage de ce « dernier homme » de Grainville, vaste poème en prose, mystique et philosophique, où Charles Nodier trouvait du génie et que Sainte-Beuve n'a pas méconnu. C'est aussi du Ballanche, mais atteint, taré de matérialisme. Celui qui s'élève à ces spéculations, c'est « l'être éphémère que la moisissure du globe a produit pour ramper entre les tubercules de sa surface ». Sensibihté exaspérée, pessimisme emphatique, goût de la critique dénigrante, acharnement à ravaler toute ambition intellectuelle, ce sont déjà les caractères de Sénancour avant Obermann. La saveur de la contemplation lui paraît terne, il a la manie des pensées violentes.

Telles sont les disparates de cette intelligence, telles sont les incertitudes de cette volonté qu'elles échappent dès qu'on les veut saisir; sa maturité prochaine ne sera pas l'âge de son affranchissement. Il reste la victime d'une culture enivrante et sans méthode. Jamais il n'aura l'audace de conquérir son rang dans la société comme elle est; il n'a rien du réaliste qui se veut tel que l'oblige d'être le présent, et, dégoûté de tenter l'impossible, plein de désirs et de mépris, organise la belle aventure et le chef-d'œuvre de sa vie. Aussi peu amateur de chance qu'impuissant à se contenter des joies supérieures de l'âme, il faut qu'il se plaigne, qu'il trouve des respon-

>ai-ir.> de ses maux, qu'il en exige d'impossibles remèdes <i). Créer un système d'éducation qui fasse l'individu pour l'Etat, inventer une constitution qui donne à chacun un sort constant, à tous un sort semblable, charger ainsi la société, en bonne régulatrice (2), de prévenir les altérations des lois naturelles; il a d'immenses programmes. Jusqu'à la fm de sa vie il formulera de vastes idées, sans se soucier des intermédiaires pratiques, de la conception au fait; il tient de Rousseau en ce que, pour lui, une seule question domine et rend négligeable toutes les questions : celle de la régénération universelle; il tient de Montesquieu plus encore par le sens qu'il a de la complexité du problème et parce qu'il en attend la solution moins d'une réforme individuelle de chacun par soi que d'un remaniement social; il combine des doses avec une virtuosité précise et assurée (3) : » Dans un état bien institué la faiblesse vulgaire, l'indifférence philosophique, la vertu des grandes âmes, l'intérêt des âmes viles, la prudence de celui qui raisonne ses actions, le penchant de celui qui ne voit que le moment actuel, la fière raison qui juge les principes eux-mêmes et la servile habitude qui vénère tout ce qu'elle trouve établi, enfin tout ce qui conduit les hommes... en un mot tous les ressorts de la morale et de la politique, composent la perfection de la machine et maintiennent sa durée ». Sénancour est l'ennemi de la perfectibilité; il se rattache à l'école, ennemie des philosophes, des physiocrates : perfection et durée, immobilité définitive des institutions, figées comme celles de la Chine, qui semblait en perspective le plus heureux pays du monde, l'individu réduit à un minimum de conscience dans une société qui ne l'opprime pas, mais qui l'endort. Il ne s'agit pas d'une anar- ^*hie harmonieuse et inoffensive, mais d'une tutelle sociale opre à neutraliser les énergies humaines par les formes, exactement adaptées à leur quantité ou à leur nature, qu'elle offre à leur libre exercice. C'est la difficulté du

1) 9* Rêverie.

(2) 5* Rêverie.

(3) 14* Rêverie.

Contrat social tranchée, Tordre et la liberté conciliés, mais comment ? nous n'en savons rien.

Ce que nous savons, c'est que Sénancour, affectant les précautions d'un esprit hautement pratique, llétrit avec une ardente ironie les ridicules conventions qui prétendent régler les vies individuelles et n'en saisissent que l'infime partie. Il répudie à la fois les gouvernements fondés sur la seule vertu ou sur les intérêts habilement compensés. Il érige la sociologie en métaphysique : il aurait dû écrire trente ans plus tard.

Tel est le Sénancour des Rêveries, athée et pessimiste. De ses lectures de Leibniz, dont témoigne la quatorzième Rêverie, il retient une vague tendance, qui doit triompher, à justifier l'intelligence universelle; il se défend d'ailleurs d'être le sectaire d'aucune école. Des critiques et des négateurs enthousiastes, des fanatiques de l'esprit antireligieux sont ses maîtres pourtant :Bayle, Fréret, Boulanger. La formule où se concilieraient le mieux les contraires de cet esprit indécis et las est peut-être celle-ci : « Ne sois pas avide d'une extension refusée à ta faiblesse éphémère, mais aussi garde-toi de comprimer ton être, nourris en toi ces vastes conceptions pour les opposer au prestige des puérilités sociales W ». Et c'est une formule de culture personnelle : pensons, pour mieux nous rendre compte de la vanité de la pensée et ne jamais vénérer comme l'absolu ce qu'elle a déposé d'erreurs imposantes dans les institutions politiques. La pensée est renoncement et affranchissement; une faveur du hasard manque seule à l'esprit puissant « pour entraîner le monde ». Imagination romanesque, dira le vulgaire ? Soit (2) : « Voulez-vous qu'il se traîne sur vos traces, celui qui marche avec la nature entière; qu'il soit semblable à vous, lui dont Vêtre caractérisé rCest semblable qu'à luimême, ou qu'il reste dans vos limites, lui dont la sphère est Vunivers ». C'est déjà Obermann, le surhomme en lutte avec la vie mesquine, atteint d'une langueur « qui

(1) 8' Rêverie.

(2) Id.

c.t ioitifie par sa propre durée », produit Tinaction et se perpétue par elle, — et s'épuisant dans un enthousiasme verbal qui lui fait brièvement illusion sur son réel découragement.

Obermann

Que cette œuvre ait été conçue en dehors de l'influence • :• Chateaubriand et qu'elle reflète un état d'esprit original, on n'en peut douter après avoir lu les Rêveries. Obcnnami a été fait selon la même méthode, de notes ises au jour le jour, revues quelquefois longtemps près, de développements remaniés et jamais fondus )uv faire un livre, poème ou roman. Mais, Sénancour mi-même l'a établi à plusieurs reprises, ses notes intimes prouvent qu'il y tenait (D : « Non seulement, lorsque j'ai écrit les Rêveries en 1797, à Villemétrie, j'ignorais l'existence même de M. de Chateaubriand, mais lorsqu'en SOI et 1802 j'ai fait les Lettres d'Obermann, je crois que je connaissais Atala et c'est tout». Plus tard, en 1811, il lit René : a René n'était pas connu de l'auteur d'Oberl'uiii; le Génie du Christianisme a paru en Auguste Il 1802. Obermann a été fait en 1801 à Paris et en 1802-3 Il Suisse. Dès mon arrivée à Paris en 1803, il a été ;')nné à l'impression ». Il était en effet peu curieux des uvres à la mode; il n'est jamais entré dans aucun milieu littéraire : les éléments de sa pensée lui viennent de ses lectures de première jeunesse. Il redoutait l'exciition intellectuelle qui vient des systèmes en vogue, »mme dangereuse pour la sincérité; esprit peu enclin sortir de lui-même, un mouvement universel d'admiition fiévreuse n'éveillait chez lui que de la méfiance. Le roman n'est presque rien dans Obermann, et, con- \ iiaii-ement à l'usage des autobiographies, Obermann ne """- f:Hi rif*n connaître de sa vie passée. Ceux qui vou-

1) Voir le livre de Jules Levallols, qui observe Justement que Sénancour trompe sur une date : le Génie du Christianisme est d'avril.

dront savoir par quels événements fut modelé, dans Tâge où la sensibilité malléable reçoit ses plus vives empreintes, le caractère d'Obermann, verront leur curiosité déçue. Il n'en dit rien de plus précis que dans les Rêvenes où il s'était contenté d'une allusion : « Quand une âme forte a connu deux années ce vaste besoin, l'occasion seule lui manque pour entraîner le monde ». Tout ce qui pourrait le marquer d'originalité, les détails familiers, les menus faits pleins de sens, les impressions anciennes qui s'étendent silencieusement jusqu'au jour où l'esprit mûri reconnaît leur toute-puissance et ne peut plus les dominer, enfm tout le charme des souvenirs d'enfance est absent de ce livre. Obermann ne se raconte pas, il se raisonne; il procède en philosophe; une fois qu'il aura trouvé quelques formules abstraites pour y enclore la substance' condensée de sa vie d'autrefois, il se croira quitte d'explications plus claires. Au heu de nous laisser le plaisir de le découvrir nous-mêmes mieux qu'il n'a su ge voir, en telle parole échappée, en tel trait d'humeur spontané, l'intention partout concertée nous découragera de comprendre; il nous déplaît d'être si dociles à le suivre à travers les méandres de son âme, si jamais sa conhdence nonchalante ne nous offre la surprise et l'aventure d'un TChorizon spirituel encore vague. Aussi faut-il étudier en ( Obermann avant tout le tourment intellectuel : c'est un personnage d'allure symbolique, il représente les souffrances de l'esprit en proie à une certaine conception des choses. Il a adopté de bonne foi les théories d'une école philosophique; avec cette tendance pratique de l'intelhgence, qu'on a quelquefois attribué à l'esprit français en général, il la transpose dans la réalité quotidienne, se demande quel prix elle laisse à la vie, lui soumet enfm toutes ses pensées et s'y engage de plus en plus profondément, tant qu'il y perde à force de soins la possibilité du bonheur. Ce qui est sensible partout, c'est le divorce entre l'esprit, qui procède selon la méthode des matérialistes, et le cœur rempli d'aspirations mystiques. Obermann répond à toutes les consolations morales par des raisonnements d'une rigueur prétendue

bciuiiiiiKiue, el Si kl science à son tour lui offre un bonheur ménagé d'après les plus rassurantes vraisemblances, il le refuse au nom d'un sentiment impossible à saisir et à satisfaire. Mais pour le bien comprendre, faut le suivre dans cette recherche intérieure où il .-«obstiné. Ce n'est pas une évolution continue de pensée qu'il va nous offrir, et le livre n'en est que plus intéressant, plus dramatique, malgré l'élimination d'une intrigue continue. Il n'a pas été refait après coup méthodiquement. L'esprit d'Obermann retombe quand il se croit guéri. On ne peut pas dire non plus qu'il décrive dans son désespoir des cercles de plus en plus larges, mais concentriques; sur la ligne sinueuse de cette existence morose et angoissée, on sent seulement un perpétuel et sincère effort pour être vrai, pour se comprendre. Nous essaierons de marquer, non les étapes régulières d'une progression intellectuelle parallèle à des événements extérieurs, mais les divers moments d'une inquiétude qui s'exalte ou s'assoupit, sans qu'il 5oit possible de reconnaître à quelle loi obéit la succession de ses crises^.

Aussi bien la logifiue du caractère, l'unité de conduite "I toutes ces clartés dont la psychologie classique et

irt traditionnel du roman avaient besoin, n'ont plus de sens lorsqu'il s'agit d'une âme romanesque; elle se détermine elle-même d'une manière inexplicable; du dehors,

i vie paraît fragmentaire et désordonnée; elle est, dit

h. Nodier (1), qui s'en était formé l'idée sur Obermann,

mdifféremment avide de troubles et de voluptés, ne se lasse jamais de ces alternatives extrêmes; tout l'émeut el elle exerce sur tout ce qui l'émeut l'inépuisable faculté de jouir et de souffrir ». Ce qui nous déconcerte, c'est sa simplicité; au lieu d'être en fonction des choses, elle

•s ramène toutes à soi. Mais pourquoi ces extrêmes, et

uels sont-ils? cela peut se dire.

Le premier souci d'Obermann est d'établir, avec une 1 larté mathématique, l'indépendance et la permanence

(1) Avertissement aux nouvelles

de son caractère. Rousseau faisait un acte de foi, Sénancour veut démontrer, et l'analyse lui prouve le contraire de ce qu'il souhaitait; son énergie intérieure se résout en une multitude de mobiles obscurs, étrangers; la conscience claire repose sur un fond d'instincts inaccessibles, nourris en elle par l'ancien et lent courant de la vie. C'est ici que nous aimerions des choses concrètes, quelques souvenirs, Obermann nous les refuse. Il demande compte en raisonneur de ce qui est bien à lui seul dans son âme, il tient à s'opposer aux choses; et quand il arrive à cette vérité si courante que nous ne pouvons pas voir notre être métaphysique, et que nous nous connaissons seulement dans notre moi successif et relatif, il se replie sur lui-même; au lieu de se rendre aux choses avec la confiance éperdue de Rousseau, il se remplit de la pensée d'une disproportion écrasante entre elles qui le font et le défont sans cesse, et lui qui ne conserve rien.

Déçu d'atteindre son être initial, de se restituer dans l'état primitif, il peut au moins se placer dans certaines conditions choisies et, de plein gré, accepter leur ascendant (1). Puisqu'il ne peut subsister à l'écart de toute réalité, puisqu'il doit aborder toutes choses chargé d'un arriéré qu'il subit et dont il ne pourrait se dégager sans renoncer à lui-même, au moins pourrait-il vivre conformément à lui-même. Il va donc entreprendre une cure morale, à deux fins : laisser reposer en soi les influences reçues, éviter toute complication; une fois l'ordre intime établi, trouver un milieu qui le protège et l'enrichisse. L'être circonscrit est plus près d'être libre que l'être généreusement ouvert aux impressions de la vie. Et il triomphe de cette conclusion « aussi claire qu'une opération sur les nombres ».

C'est donc d'une poursuite du bonheur individuel qu'il s'agit; théoriquement, sinon par tempérament, Sénancour la regarde comme une chose normale. Mais à peine arrivé dans son milieu d'élection, la Suisse, il s'aperçoit que l'instinct du bonheur en lui est faussé; il aime son

(1) Obermann, I.

111(11 vi co goût se trahit dans sa complaisance à parler (le sa sensibilité « fruit amer et précieux de longs ennuis », de cet état « ardent et paisible » qui suit ou qui devance les grandes crises. Il est hanté de lui-même; il parle d'un paysage, il s'applique moins à en décrire harmonie qu'à peindre l'illusion singulière à travers iquelle il l'a regardé, il s'y détache en relief exagéré : ... Il n'était plus d'autre terre que celle qui me soutenait iir le vide, seul dans l'immensité (i) ». Chez Rousseau, ! contemplation de la nature tournait à l'extase; chez • bermann la spontanéité est absente et l'artificiel triom- 'he. Le système règle tout en lui, bien qu'il avertisse son ')nrident de ne chercher nul dessein dans ses lettres, -omme Schopenhauer, il a horreur de la mobilité, qui Il a d'autre sens à ses yeux que l'universelle et infinie destruction. Voilà pourquoi les montagnes, dans leur beauté sévère et morne, le retiennent plus que les spectacles luxuriants de la plaine. Il croit y saisir ce qu'il nomme encore la vie « permanente » sous sa forme éternelle, arrêtée ». Il s'y élève lui-même à « la vie éelle, dans funité sublime »; bien loin d'y perdre consience, il jouit de dominer impassiblement cette froide armonie. Il a l'idée fixe de vaincre la loi du changement, 'bormann fait penser à Beaudelaire, dans ces rêves esthétiques où il ordonne en merveilleux décors la pierre inanimée, les substances dures et éclatantes soumises à d'inflexibles hgnes, qui évoquent par leur rigueur solide et leurs proportions la pensée de l'absolu. Seulement Reaudelaire cherche surtout le plaisir fantasque de moi(3ler à la ressemblance de la vie ces formes mortes; ' >bermann s'enchante moins d'un spectacle paradoxal qu'il ne savoure son intime bien-être; il ne quitte jamais !•' refuge transcendant de son égoïsme, il produit en son ime ces états précieux et rares qui l'affranchissent des •onditions normales de la pensée. Et par ces procédés ^avants, il arrive à se donner l'illusion du primitif; sa loi unique est d'obéir aux penchants innés, et il semble

que toute sympathie en soit exclue : il vivra pour lui seul, n'ayant d'autre raison d'être que lui-même, se maintenant dans une atonie que nulle vive émotion ne colore, content seulement s'il s'est abstenu de toute action.

Nous savons par Obermann lui-même qu'il avait été jadis un fervent adepte du stoïcisme et qu'il s'en est dépris de bonne heure, comme d'une doctrine fatueuse. Il en garde toujours une allure guindée, une manière de pensée raide et absolue; plus généralement il semble une victime de la culture intense et précoce de l'esprit : elle initie des intelligences sans passé aux déceptions des inteUigences que la vie a longuement éprouvées; ce qui était chez celles-ci tristesse renonçante et apaisée devient chez celles-là désespoir passionné. Obermann a beau proclamer la vanité des systèmes, il a l'esprit de système à fond. On dirait qu'il assiste comme un témoin morose à tous les événements de sa vie : ce sont des épreuves attendues et dont le sens lui est d'avance connu. Il se figure qu'une heure de méditation condensée peut valoir bien des jours d'expérience vraie, laisser les mômes ravages et remplacer de patients enseignements; en une nuit il fait « un pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement », il (( dévore dix années (D » de sa vie. Au moins sa jeunesse, en cette nuit fatale, a-t-elle des retours bien expressifs; il regrette la sécheresse des solutions qu'il accepte, il imagine vivement les joies qu'il a perdues. Nous l'aimons mieux ainsi; il sent qu'il ne peut sevrer son être de toute cette vie qui se puise instinctivement aux choses : qu'il le veuille ou non, leurs influences se coulent en lui et le modèlent intérieurement; l'état de pure attente ne peut se prolonger. Le voilà qui réagit, son activité déborde; après maintes lectures de Bourrit, de Tavernier, il se livre à des sports violents, il accomplit de romantiques ascensions; excessif en tout, pour avoir entendu parler de loups qui rôdent, il s'écrie emphatiquement : « Que l'homme me laisse libre au moins

(1) IV, vu.

— ilÔ —

^.es de leurs antres (2) ». Mais cette vantardise, ce plaisir affecté d'être seul devant les dangers naturels ont un séduisant accent de jeunesse, il avoue simplement ses bizarreries et ses enfantillages; Tallégresse physique lui gagne jusqu'à Tàme et, lasse de calculer, sa pensée plus >n()ntanée jaillit en conceptions enthousiastes.

11 ne met pas son orgueil, ce surhumain, comme plus icird les « monstres » romantiques, à se donner une personnalité piodigieuse et déconcertante (D. Il a même, à plusieurs reprises, le scrupule de douter s'il est parmi ses pareils un égaré; mais il se résout à penser qu'il existe vraiment un exemplaire idéal de l'humanité, qu'il en a seul le sens et qu'il doit se réformer selon lui. Il l'affirme avec la sérénité hautaine du croyant qui dédaigne d'exprimer sa foi dans un langage défaillant. Obermann ne peut rendre la permanence des monts avec les mots des plaines. Son émotion va se traduire non en images, mais en fornmles abstraites, impondérables; tandis que la rêverie de Rousseau s'alanguit en de molles sensations, qu'elle s'épanouit chez Chateaubriand en éclatants symboles, chez Obermann les impressions d'où ehe a pris naissance décroissent insensiblement, et elle s'absorbe dans l'abstraction pure des mystiques (2). Mais aussi, pareil aux mystiques dans leur chimérique désir de saisir et de voir aussi clairement et sûrement qu'avec les mains et les yeux de la chair l'impalpable au delà qu'a pressenti leur pensée, Obermann ne peut s'empêcher d'imaginer encore, dans les régions vides où l'air manque au vol de l'esprit. Finalement, ce matérialiste rêve de l'infmi; tout ce qui détermine la pensée lui semble un signe de servilité, et la logique rect.iligne la marque du dénuement intellectuel. Parvenu au plus profond degré de la vie intérieure, en ce paysage des Hautes-Alpes d'une si impérieuse persuasion, il écrit ces mots : « La pensée n'est pas active et réglée, mais passive ou libre... On est profond sans esprit, grand sans enthousiasme, énergique

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