IX
VV.I élève des encyclopédistes n'a rien gardé de la foi de ses maîtres en la toute-puissance de Tesprit : il le méprise autant que Pascal, il s'abîme dans l'idée que l'inunensité du temps et de l'espace vient s'anéantir en nous ^^K Obermann ne peut être que le témoin sans l'oi'ce de sa vie intérieure; la pensée aura beau se compliquer et s'obstiner, elle ne peut créer un sentiment fixe, et toute la volonté du monde au service du plus perçant esprit s'y avouerait impuissante. Gomment expliquer autrement la dualité qu'il éprouve en lui sans cesse : u J'avais besoin de bonheur, j'étais né pour souffrir » Sa vocation est contraire à sa destinée; il ne peut consentir à n'être qu'une résultante passive, il voudrait être la puissance qui naît de soi et vit pour soi, et se renouvelle par un perpétuel effort. Rousseau arrivait à s'en donner l'illusion parce qu'il savait se défaire de toute volonté, et qu'ainsi la distinction s'évanouissait entre la source intérieure de vie et les objets qui mêlent leur afflux à son cours profond : le rêveur devient semblable à Dieu, il est au centre du monde qu'il régit et qui lui semble s'épancher du trop-plein de son âme. Mais Obermann ne sait plus cesser de vouloir, les choses se posent hors de lui et s'opposent à lui; il sent qu'elles fuient autour de lui sans qu'il en retienne rien et il lui semble qu'elles l'enlèvent à lui-même. Sa volonté prévoit, combine, bien qu'il en saisisse constamment, dans une Iule intuition, l'inutilité définitive.
Faut-il essayer de dire quelle erreur est au fond de ce conflit tenace, qui s'aiguise à tout nouvel effort de franchise. C'est qu'Obermann s'imagine être par lui seul, être d'autant plus qu'il s'isolera dans le désert; \\ veut que toute impression venue du dehors l'atteigne et le dégrade, et en même temps un vif attrait l'engage à sortir de lui-même. Il est au seuil de cette vérité, que notre vie intérieure subsiste par un échange perpétuel d'actions et de
actions entre les choses et nous. Mais pouvait-il accueil-
iir une telle notion de la personne, alors que les idées scientifiques du temps s'accordaient pour l'obscurcir ou la nier. Bichat et Cuvier d) expliquent les phénomènes de la vie par l'efficacité d'un principe interne « entravé plutôt qu'aidé par les forces universelles de la nature ». Seulement Cuvier croyait à un « tourbillon vital » où la forme essentielle subsiste tandis que passe le contenu accidentel : Obermann (12) ne peut s'assurer de cette forme spirituelle, qui subsisterait intacte et pure, spectatrice tranquille, ferme à l'assaut du dehors : ce serait l'âme immortelle, et son matérialisme y répugne. Ainsi nous touchons l'intime contradiction qui gêne l'expansion de sa pensée, la rend douloureuse au moindre mouvement; il voudrait bien se découvrir un moi spirituel, ce moi invisible et sacré dont parle Kant, mais quand il le toucherait il ne saurait pas le reconnaître; il en reste au moi phénoménal qui ne le satisfait point : « Le silence, l'abandon et la stérilité (2) » voilà son lot. C'est le vertige du vide intérieur après le vertige du mouvant abîme qu'est la réalité extérieure.
Ainsi hanté de lui-même, aux prises avec un égoïsme abstrait qui lui fait perdre le goût rafraîchissant des choses, incapable de se laisser ravir ni en lui-même, par une contemplation créatrice des images de la vie, ni hors de lui par une sympathie expansive, sa misère intérieure lui devient toujours plus rude; sa pensée est nouée. Devant les triviahtés de l'existence humaine, il a des dégoûts d'aristocrate (3); il a la sévérité de l'esprit sans la douceur du cœur. Il méconnaît les humbles labeurs de la volonté; certaines beautés morales lui demeurent voilées parce que l'inélégance des formes le décourage d'observer. L'horreur des institutions officielles, qui maintiennent des conceptions dégénérées, l'éloigné des ressources morales qu'elles gardent peutêtre en leur jeunesse pour des intelligences droites et