‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 10 sur 188 · Ch. ne · texte numérisé non relu

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filée et comme chacun y soutient son personnage.

Avec toutes ces qualités et malgré ces réussites, Quevedo reste assez loin du pur réalisme. Ce qui lui a le plus manqué, c*est la simplicité et le naturel . Il a beaucoup plus d'esprit que Mateo Aleman, et il est meilleur écrivain que lui : mais il s'est plus soucié de faire valoir cet esprit et les mérites de son style que d'interpréter dans leur vrai sens les êtres et les choses. Il ne s'abandonne pas à la réalité : l'impression franche et directe lui paraît fade et, dans une perpétuelle tension, il s'efforce d'en relever la saveur par l'imprévu des rapprochements, des comparaisons, des images. Il n'est guère de morceau qui ne soit gâté par quelque boutade forcée, par quelque trait d'une imagination un peu folle.

Ainsi, après avoir décrit en grand détail le régime de famine qu'impose à ses pensionnaires le licencié Cabra, il reprend ce thème, d'abord très vraisemblable, de la faim, le charge d'arguments saugrenus, l'amplifie en exagérations bouffonnes qui sont un défi au bon sens : des malades viennent se guérir dans cette maison où l'on jeûne, parce que leurs infirmités, n'étant plus nourries, «y meurent de consomption » ; un écolier y a si bien oublié comment et par où l'on mange que, ayant trouvé une croûte de pain, il la porte deux fois à ses yeux et ne parvient pas, en trois coups, à la mener jusqu'à sa bouche *.

Ajoutons que Quevedo est trop pessimiste pour être un observateur équitable, et même un observateur pénétrant. Il méprise trop les hommes pour avoir envie de les bien connaître. Convaincu qu'il n'y a au fond de leur nature que bassesse, égoïsme et mensonge, il aime mieux les regarder de loin, comme des fantoches qui ne peuvent amuser

l.Ch. III.

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que par des grimaces et des gestes désordonnés. Par là son roman se sépare des autres romans picaresques où régnent la bonne humeur, Tindulgence, où Ton suit avec sérénité le jeu même ,des fripons.

On retrouve les mêmes dispositions dans une autre œuvre de Quevedo, qui a. été composée immédiatement après le Buscon : les Songes K Quoiqu'elle n'appartienne pas proprement au genre romanesque, elle a eu trop de retentissement, particulièrement en France, pour qu'il soit possible de l'écarter.

La fiction que Quevedo a choisie consiste à faire défiler dans les Enfers des représentants de tous les vices et de toutes les faiblesses. Elle est très ancienne, puisqu'elle remonte jusqu'à Lucien, et elle est infiniment commode : il n'est pas d'auteur à qui elle ait mieux convenu. Rien n'y gêne sa fantaisie et rien n'y retient sa malice.

Il flagelle les passions humaines : l'hypocrisie, l'avarice et la prodigahté, la jalousie et l'amour. Il n'épargne pas les maris, et encore moins les femmes, les jeunes et les vieilles, épouses, veuves, courtisanes ; il semble s'acharner avec une animosité particulière contre ce sexe, que la chevaleresque Espagne avait entouré d'un culte si fervent et, pour ne plus laisser de prestige à l'idole, il dévoile brutalement les artifices de cette beauté pour laquelle les hommes se damnent.

Mais c'est surtout sur les classes et les professions que porte ici la satire. Il y a de tout dans la foule dont le flot noir s'engouffre, jour et nuit, dans les portes de l'Enfer ; des courtisans et des ministres ;

1. Les premiers ont été écrits de 1607 à 1612. La première édition est de 1627.

des philosophes et des poètes, ces derniers condamnés au plus rigoureux des châtiments, puisqu'il leur faudra éternellement louer les œuvres de leurs confrères ; des barbiers, des cochers et des maîtres d'escrime, personnages plutôt inoffensifs ; des courtiers de mariage et des entremetteurs ; des larrons et des coupeurs de bourse, des marchands plus voleurs qu'eux, boulangers et cabaretiers qui ont fait fausse mesure, perpétuel objet, en Espagne comme ailleurs, de la rancune populaire ; des banquiers et des faiseurs d'affaires qui ont gardé en ces tristes lieux leur esprit d'intrigue, puisque l'un essaie d'y obtenir le monopole de l'éclairage et l'autre l'entreprise des supplices ; des alchimistes et des astrologues et ces autres charlatans : les médecins avec leurs larges barbes, « tous ridés et froncés à force de se renfrogner en regardant les bassins des malades», et derrière les médecins, les apothicaires, qui sont proprement les gardes de leur arsenal, les principaux instruments de leur métier tenant quelque chose de la guerre et faisant allusion aux armes offensives ^.

Quevedo fait une large place aux gens qui vivent et qui trafiquent de la justice, avocats, procureurs, juges iniques, greffiers qui, au lieu de descendre aux enfers sur leurs pieds, « y volent avec des plumes» et, en troupes, comme les oies sauvages, y arrivent par milliers. Non loin d'eux se tiennent leurs suppôts des bas offices : les recors, les sergents, les alguazils...

Cette longue revue de&j^étiers et des états abonde en renseignements curieux sur les mœurs, sur les abus dont chacun souffrait, sur les ressentiments qu'ils avaient fait naître. Nous retrouvons là,

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