Traduction du S' de la Genesle
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isolée dans un cadre irréel, cette satire sociale qui est un des éléments essentiels du roman picaresque. Quevedo Ta relevée de l'éclat de sa fantaisie, de sa verve cinglante, de la richesse de ses métaphores. Nulle part ses qualités ordinaires ne se sont produites aussi librement. Même dans les traductions on peut retrouver quelque chose d'une couleur si vive et d'un relief si accusé : cela explique le succès presque universel d'un pamphlet dont la portée étftit d'ailleurs assez générale et qui pouvait satisfaire ailleurs qu'en Espagne des hostilités et des rancunes.
En notre pays, où la seule traduction du S' de la Geneste a été imprimée vingt-deux fois, romanciers et auteurs comiques, jusqu'à Lesage, ont emprunté aux Songes certains traits qui pouvaient servir même pour la satire des mœurs françaises. Mais, dans son ensemble, c'était un dangereux modèle que ce réquisitoire violent et bouffon, où le ridicule était distribué sans proportion et sans mesure : c'est vers le burlesque et non vers le réalisme qu'il devait pousser, et qu'il a poussé.
Les Nouvelles de Cervantes sont, on le sait, de deux espèces. Les nouvelles dites « sérieuses », comme les Deux Jeunes filles^ V Espagnole-Anglaise ou la Force du sang, sont aussi romanesques que possible : les déguisements, les surprises y abondent, et l'intrigue généralement s'y dénoue par le procédé facile des reconnaissances. Les nouvelles «plaisantes» sont plus originales, plus vraies, plus riches de sens ; quelques-unes ont toujours passé pour de petits chefs-d'œuvre d'observation pittoresque : la Jiianilla, sobre esquisse de la vie des bohémiens
nomades, r Illustre Servante, — Binconète et Corladillo surtout, où sont rapportées les premières prouesses de deux apprentis picaros. Faut-il rappeler leur rencontre sur la route qui descend des plateaux vers l'Andalousie, les confidences qu'ils échangent, leur association, leur arrivée sur les quais du Guadalquivir, la bonhomie narquoise avec laquelle Cortadillo encourage et conseille le pauvre sacristain qu'il a volé, et surtout le large et puissant tableau de la Hampa, la cottfrérie des malfaiteurs de Séville, tenant ses assises, réglant ses différends et faisant ses comptes sous la présidence de son prince élu et souverain, le seigneur Monipodio ? Ce qu'on admire dans ces fragments d'une histoire inachevée, c'est, avec l'art si naturel et la gaieté du conteur, leur caractère saisissant de vérité.
Cervantes avait été enfermé, en 1597, dans la prison de Séville, pour avoir déposé en des mains peu sûres les deniers de l'État. Dans cette enceinte immense, où l'on compta jusqu'à dix-huit cents détenus, il avait pu étudier les mœurs et les allures de tant de criminels qui vivaient là dans une liberté relative et dans la plus étrange promiscuité. Il en avait conservé des impressions très fortes qu'on retrouve dans plus d'une de ses comédies et dans cet « intermède », qui est bien de sa main, la Carcel de Sevilla, toute pleine de rires grossiers, de. plaisanteries obscènes, d'appareils de mort, de lugubres litanies et d'héroïques .fanfaronnades. Si l'on songe qu'il a été emprisonné de nouveau vers l'année 1602 et que la nouvelle de Binconète et Cortadillo a été écrite certainement avant septembre 1604, on ne peut douter qu'il n'ait peint aussi d'après nature cette autre image
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de la Hampa andalouse, d'un réalisme plus adouci, mais peut-être plus profond.
La nouvelle intitulée le Dialogue des chiens est, sous une forme assez imprévue, un véritable récit picaresque. Ce conte est charmant. Jamais l'aimable sagesse de Cervantes ne s'est répandue avec plus d'aisance et de bonne grâce.
« Une faveur inouïe du Ciel » a donné pour une nuit la parole humaine aux deux chiens de garde d'un hôpital de Valladolid, Scipion et Berganza. Bien couchés sur un tapis de jonc, ils s'empressent de profiter de ce don miraculeux, et Berganza particulièrement, tirant en hâte de sa mémoire les vieux souvenirs qui y « moisissaient », commence à raconter sa vie.
La vie d'un chien est intimement liée à celle de ses maîtres, et Berganza en a changé souvent. Il a été élevé dans l'abattoir de Séville^ où un valet, « garçon robuste, trapu et d'humeur colérique, comme tous ceux qui exercent la boucherie », l'a dressé à attaquer les taureaux en leur sautant aux oreilles. , Il a été chien de berger. Il est revenu à Séville et y a vécu dans la maison d'un riche marchand, gâté d'abord par les enfants qui l'emmenaient avec eux à l'école, maltraité ensuite et affamé par une négresse dont il a surpris les amours.
Il s'est attaché à un alguazil ; il a suivi une compagnie de soldats : devenu chien savant, il a appris à sauter pour le roi de France, à ne pas sauter pour la mauvaise cabaretière, à tourner en rond comme une mule de manège, à faire des courbettes comme un cheval napolitain. Des bohémiens l'ont emmené, un Morisque l'a recueilli ; il a suivi dans ses voyages une troupe de comédiens.
Au cours de cette existence mouvementée, il
a fait bien des remarques sur la société et sur les individus. Il a souvent constaté que tout ne va pas pour le mieux sur cette terre : sa conscience de chien s'est plus d'une fois révoltée devant Tinjustice et la méchanceté des hommes. Les choses cependant pourraient aller plus mal encore : en fin de compte, l'effort de la vertu et de l'intelligence n'est jamais tout à fait perdu ; « nues ou vêtues, seules ou accompagnées », elles gardent leur prix.
On voit que Berganza, comme n'importe quel héros picaresque, ajoute à sa confession ses observations sur le train du monde et même un grain de philosophie.
En choisissant une histoire de bête pour encadrer des tableaux de la vie humaine, Cervantes n'a fait que reprendre la célèbre fiction d'Apulée : la scène de sorcellerie qui termine la nouvelle nous confirme dans l'idée qu'il a pensé à VAne d'or. L'imitation, d'ailleurs, a été signalée dépuis longtemps et en particulier par Huet dans son Traité de V origine des romans. Il est intéressant de voir le récit picaresque revenir ainsi à sa première forme.
On peut arrêter ici cette revue rapide. Aucune des œuvres dont il vient d'être question n'a eu isolément une action décisive sur notre littérature. C'est dans leur ensemble qu'elles ont agi et par leur courant continu. Ce qui importe donc, si on veut en déterminer l'influence, c'est d'en considérer ks caractères les plus généraux.