Ch. VII
LK ftOMAiV RÉALISTE. 3
au niveau des cuisses et s'arrondissait comme un œuf ^ !... »
On reconnaît encore chez Quevedo un don très remarquable d'accommoder son expression aux sujets les plus divers. Pour représenter une scène de sale débauche, par exemple, au chapitre xi, le souper du bourreau de Ségovie, son style se charge de couleurs, atteint au réalisme le plus brutal. C'est au contraire avec une bonne grâce souriante et du ton le plus léger qu'il rapporte (ch. iv) une plaisante aventure d'auberge, le manège de quelques parasites exploitant la vanité et la crédulité d'un jouvenceau.
Enfm, s'il n'est guère psychologue (et quelle psychologie pourrait s'exercer sur des personnages qui passent aussi vite?), du moins réussit-il assez bien à indiquer chez tant d'individus qu'il fait défiler sous nos yeux le trait dominant du caractère ou l'empreinte de la profession.
Pablo fait route, un jour, avec un ermite très barbu et un soldat retraité quj prétend revenir des Flandres : l'ermite leur fait remarquer la beauté des blés et prend texte de' là pour louer la divine Providence ; « Ah ! mon père, s'écrie le soldat, j'ai vu venir sur moi des piques bien plus épaisses que ces épis et je jure le Christ qu'au sac d'Anvers î'ai fait tout ce que peut faire un homme de cœur. Oui, par ma foi, je jure Dieu !... » — « Pourquoi tant jurer?» interrompt l'ermite. — «Il paraît bien, mon père, que vous n'avez jamais porté les armes, puisque vous me reprochez ce qui est de mon état ! » On arrive dans une vallée : Termite récite ses patenôtres sur un chapelet de buis dont les grains étaient
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GUZMAN d'ALFARACHE. 35
si gros qu'on aurait pu s'en servir pour jouer aux boules ; le soldat examine les rochers qui dominent le chemin, les compare aux forteresses qu'il a vues, indique le fort et le faible de la position, l'endroit où il faudrait placer de l'artillerie : « Ah ! dit-il, comme je ferais bien sauter ces roches ! Elles s'envoleraient en poussière ! » Les trois compagnons parvenus au gîte, l'ermite propose de se divertir un peu en attendant le repas : « L'oisiveté, dit-il, est la mère de tous les vices : nous pourrions jouer des Pater Noster et des Ave Maria, »— «Non, mon père, s'écrie le soldat, cette monnaie~là n'est bonne que pour dès religieux comme vous ! » Le saint homme se résigne, non sans peine, à jouer les aumônes qu'on lui a faites pour l'huile de la lampe de sa chapelle; mais il faut qu'on lui explique la règle du jeu, et il commet d'abord faute sur faute. Il ne se décourage pas cependant : les anges et les saints, qu'il invoque à chaque coup,. font revenir la chance, et bientôt il rafle toutes les mises. Pablo se ronge les ongles de dépit ; le soldat lâche des torrents de malédiction et de blasphèmes. Quand ils ont vu disparaître leur dernière réalç, ils proposent de jouer sur gages : « Non, non, répond doucement le Père, tout cela n'a été qu'un passe-temps ; je sais ce que je dois à mon prochain et ne veux pas vous gagner davantage. Voulez-vous maintenant un conseil? quand vous jouerez, ne jurez plus; vous voyez que, moi, je me suis recommandé à Dieu et que cela m'a porté bonheur ! » Ses deux dupes le recommandaient au . diable : « Vive Dieu ! gémissait le sergent, je me suis trouvé au milieu des luthériens et des Maures, et jamais je n'ai été plumé de la sorte ^ I » On voit avec quel art la scène est