‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 103 sur 188 · T. II, p · texte numérisé non relu

T. II, p

c'est-à-dire sans grades, se disant maîtres de tous les secrets de ralchimie et de la pierre philosophale, ils ont mis les naïfs en coupe réglée. Très bien renseignés sur les dupes qu'ils ont choisies, ils savent varier leurs procédés selon les cas. Ils étourdissent les ignorants sous le poids des termes de i*art : coagulation, corrosion, calcination, suyimation ; ils les étonnent par leur appareil de fioles et de boîtes, par leurs fourneaux qu'attisent des ouvriers noirs comme des forgerons. Aux plus instruits ils proposent de leur révéler les grands arcanes de la science : les introduisant avec précaution dans un réduit assez obscur, ils leur montrent un vaisseau de verre où la lueur d'une lampe fait étinceler mille feux diversement colorés; ils leur apprennent que c'est là « l'Œuf philosophique, dans lequel repose le germe de la vie et la Médecine Suprême, capable de purger les défauts de tous les corps».

Lorsqu'ils estiment qu'à Paris leur crédit est épuisé, ils courent chercher des clients dans les provinces, surtout dans les villes d'eaux, où abondent les malades. Ils vont relancer au fond de son château un riche seigneur qui y vit fort retiré; ils réussissent à gagner sa confiance et le déterminent par des démonstrations décisives à essayer d'un moyen sûr de réaliser le Grand Œuvre. Après l'avoir dépouillé, ils passent à d'autres exercices : ils font ici les chiromanciens, là les magiciens et les astrologues, ils vendent des talismans, des élixirs, dé la poudre et de l'onguent de sympathie ; pour les dames, ils ont les teintures, les fards et une certaine huile de talc ou crème d'argent qui fait disparaître les rides et rend aux seins leur fermeté.

On ne peut entrer dans le détail de leurs super-

21 i LE ROMAN RÉALISTE AU XVII^ SIÈCLE.

chéries. Le récit en est amusant, gâté parfois par quelques facéties du genre burlesque, mais vraisemblable le plus souvent. Il n'est guère de tour dont la réussite ne semble naturelle, tant ils sont bien appropriés au caractère et à l'intelligence de ceux qui doivent y être pris.

Les plus ingénieux ne sont pas les plus nouveaux : lorsque Héliodore et Artephius font retrouver par une dupe, au fond du creuset, l'or qu'ils avaient caché d'avance dans un charbon, ils usent d'un moyen très ancien dont Érasme avait déjà parlé dans ses Colloques, Sorel a encore mis à profit très certainement quelques anecdotes contemporaines : ce n'est pas un personnage inventé que ce Péralde qui résiste avec tant de fermeté aux propositions alléchantes de l'un des charlatans, ce « docte Péralde, qui, dans une vieillesse assez avancée, a le don de gaieté et d'afîabihté », qui « reçoit l'honneur d'être visité de plusieurs gens de condition et d'esprit, à quoi la belle vue de son logement ne nuit pas, et l'endroit où il est situé qui est le plus passant de Paris ^ ». Il est plus que probable que deux alchimistes ou cabalistes avaient récemment traversé la capitale et escroqué beaucoup d'argent : il est fait allusion dans le roman ^ aux poèmes et aux discours en prose qu'avaient composés sur ce sujet les beaux esprits de la Cour. Sorel a donc été soutenu par un certain nombre de faits réels. Mais il a eu le mérite de les grouper et de les compléter, de façon à constituer toute une histoire à ces fourbes de passage. Il a précisé la mise en scène, signalé les travaux d'approche, marqué les péripéties des luttes où parfois la victime regimbe

1. C'est en eftet, paraît-il, l'historien Chantereau-Lefèvre.

Page 1