‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 105 sur 188 · T. II, p · texte numérisé non relu

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revenue, fait semblant de travailler à une tapisserie.

La porte s'ouvre, et la vieille femme paraît, appuyée sur le bras d'une petite servante. Son visage «antique», «digne d'une médaille», est entouré d'une grosse coiffe de taffetas noir un peu déchiré; sa robe de serge noire est usée et rapiécée en plus d'un endroit ; cette mise austère et négligée témoigne assez qu'elle est « du vieux siècle» et dédaigne les élégances du jour.

Elle a déjà constaté que tout allait mal dans la maison : « Voici de bonnes ménagères vraiment, qui laissent tout perdre chez elles I J'ai trouvé la cave ouverte, où les valets pouvaient entrer sans congé. J'ai vu sauter le chat par une fenêtre de la dépense, où il y a un croc si chargé de viande qu'il s'en va rompre. D'un autre côté, les servantes sont dans la cuisine, qui ne pensent qu'à chanter et à rire et à faire des grillades comme si leur repas durait tout le jour. » Ses filles sont bien naïves si elles ont cru la tromper par leurs simagrées et leur feinte application : « Qui ne les connaîtrait, croirait que depuis quatre heures du matinelles n'ont fait autre chose que travailler!... Elles ressemblent à ces mauvais écoliers qui n'étudient que lorsqu'ils voient venir leur maître. Elles emploient la moitié de la journée à s'habiller et le reste à babiller.... Si elles ne vont trotter d'un côté et d'autre, elles ne manquent point d'avoir céans un tas de galoureaux qui leur content des sornettes. Le devant de leur porte est toujours plein de carrosses et de chevaux qui embarrassent la rue, comme si l'on faisait ici quelques jeux de bateleurs. Ce qu'il y a de pis, c'est que l'on y voit une troupfe d'estafîers plus bariolés que la chandelle des Rois, qui scandalisent tout le voisinage. Ils y font un vacarme étrange... »

Elle écarte brusquement quelques timides excuses : « Hé I merci de ma vie ! c'est bien envers moi qu'il faut user de ces défaites !... Me voulez-vous faire paser pour une femme qui ait la vue trouble, ou pour une sœur des Quinze- Vingts? Ne viens-je pas de voir encore sortir de céans ce monsieur à panache que j'y ai déjà trouvé une fois, qui s'est fourré dans son carrosse comme un limaçon dans sa coquille, quand il m'a aperçue? Qu'il s'en aille voir de ces filles de noblesse, qui aient pour tout bien la dixième partie d'un moulin à vent ! Que les courtisans aillent courtiser les courtisanes, et qu'ils laissent les filles de ville aux hommes de ville, puisqu'ils les méprisent tant I Vous n'êtes pas viande pour ces oiseaux.»

Est-il séant encore que d'honnêtes bourgeoises aient toujours leurs pochettes pleines de chansons et autres « poésarderies »? Ne feraient-elles pas mieux de chanter des Noëls ou de beaux cantiques spirituels? Devraient-elles faire leur lecture de ces romans où l'on voit des gens qui ne parlent jamais d'aller à la messe, à vêpres ou à confesse, qui ne songent qu'à suborner les filles et quelquefois les femmes mariées et les assaillent de plus de lettres que n'en sauraient écrire en huit jours les secrétaires de Saint- Innocent? Ne voilà-t-il pas de beaux exemples pour des personnes de bonne maison !

Tout le monde courbe la tête et laisse passer l'orage ; car on sait bien que le seul moyen d'apaiser l'irritable vieille est de ne pas lui répondre : tout à coup on entend des pas discrets, et l'on voit se gUsser dans la chambre un homme « tout extraordinaire », vêtu d'un habit noir sans aucune dentelle, avec un pouce, tout au plus, de collet, les cheveux rentrés sous une calotte de maroquin, la moustache

rabaissée, très semblable par son humble contenance à un frère oblat qui arrive de la campagne ou à un solliciteur de couvent. C'est Polyandre, qui, par une de ses «galanteries» coutumières, a jugé à propos de se déguiser pour s'amuser un peu aux dépens de Mme Ragonde.

Aurélie, entrant dans la plaisanterie, le présente comme le précepteur du jeune Néophile, et voyant son air mortifié, ses révérences « à demi claustrales », la rude grand 'mère aussitôt s'adoucit : « Venez donc, mon bon Monsieur. » — « Ha ! Madame, lui dit Polyandre... je ne suis point Monsieur. Je suis le pauvre frère Polycarpe à votre service et commandem-ent, le moindre de tous ceux qui cherchent la voie de salut. » Le frère Polycarpe hésite à s'avancer : les grandes compagnies lui font peur, il leur préfère la solitude parce qu'elle « est le séjour bienheureux de la méditation » et que « la méditation est le fruit savoureux qui doit repaître notre esprit d'une viande céleste». Mais dame Ragonde le pousse presque de force à la meilleure place, près du feu ; elle lui demande quelles sont ses occupations et les règles qu'il observe pour mener une bonne vie.

Il visite, dit-il, beaucoup de maisons pour y porter des consolations ou de pieux conseils. « Je réforme le trop grand luxe des habits, afin que l'on ne pense désormais qu'à se vêtir de la robe d'innocence pour être un jour revêtu de celle d'immortalité. Je condamne la trop grande dépense de bouche que plusieurs font... et je tâche de leur faire venir le goût et l'appétit d'une pâture spirituelle:...»

Il continue longtemps- sur ce ton, et Mme Ragonde l'écoute avec ravissement. Quelle joie pour elle de le voir dans le salon de ses filles, où de telles leçons viennent à propos ! Les bourgeois et les

bourgeoises de ce temps ont grahd besoin qu*on les ramène dans le droit chemin. C'est pitié de voir à quelles folies la vanité les emporte.. Les fils des bons marchands de la rue Saint-Denis désavouent, en enfants ingrats, ceux qui leur ont laissé de si beaux patrimoines, et ils se font des armoiries avec renseigne de la boutique paternelle. Où est le temps où Ton gardait, toute sa vie, dans son coffre sa robe de noce? Où est le temps où les plus huppées « n'allaient point autrement qu'à pied dans Paris» ? Si elles se rendaient à leur maison des champs, « leur fernciier les venait quérir dans un carrosse à trentesix fenêtres, qui n'avait pour impériale qu'une couverture ou un drap soutenu de trois cerceaux. Alors la natte, les meubles de bois et quelques tableaux enfumés, avec des images de pardons et indulgences, étaient les ornements des maisons bourgeoises; l'on laissait les tapisseries pour les palais des rois. Si l'on faisait une collation dans le voisinage, l'on avait une bonne tarte de paroisse avec des gaufres et des beignets qui lui tenaient compagnie... ». Maintenant on ne saurait se passer de bisques, de « pâtés de béatilles », d' « ambigus » où les confitures, les viandes rôties et bouillies sont si bien mêlées que c'est un vrai cahos. Et le bal encore, au sortir de table ! « Après la panse vient la danse. » Le faux frère Polycarpe approuve à son tour très chaudement. Reprenant la parole, il affirme encore, mais avec plus de véhémence, son zèle dévot : quand il voit briller les lumières d'une maison où se tient quelque assemblée, il brûle d'en forcer la porte, pour aller éteindre tous ces flambeaux ; il voudrait casser les violons sur la tête des ménétriers, monter sur un arbre au milieu du Cours pour faire une prédication aux oisifs qui passent.

Cependant la nuit vient, « il n'y a si l>onne compagnie qui ne se sépare». Mme Ragonde secoue un peu fort sa petite servante, qui, assise à terre derrière la porte, s'y était endormie, la tête sur un tabouret, et, courbée sur son bras, elle descend l'escalier.

Ce morceau se détache tout à fait du reste de l'œuvre par la valeur de Texpression, qui y est sensiblement plus ferme et plus colorée. Pour d'autres raisons encore il s'impose à l'attention.

D'abord la satire des mœurs, émiettée ailleurs, s'y resserre. Mme Ragonde la met, en quelque sorte, en action et lui donne un accent très personnel.

Il est probable que Sorel s'est souvenu de la vieille Mme Pilou, très célèbre alors dans Paris pour son humeur acariâtre comme pour sa laideur. M. Roy, qui a fait le rapprochement ^, remarque que Polyandre reconnaît Mme Ragonde dès qu'elle paraît, parce qu'il « a assez vécu dans Paris pour savoir qui elle était». Il est vrai encore que la bonne dame et sa servante ont l'air de venir tout droit des Caquets de V accouchée ^. On pourrait pousser assez loin le parallèle entre la grand'mère vêtue à l'antique et telle vieille « chaperonnière » des Caquets, si rigoureuse en religion et en morale. Mme Ragonde n'en reste pas moins une figure assez originale et bien composée. Si ses plaintes sur les désordres du siècle ne sont pas très nouvelles, c'est que depuis vingt-cinq ans la société bourgeoise n'avait guère changé. Elle les exprime, en tout cas, d'une manière qui lui est propre, sur un ton d'aïeule despotique devant qui sa famille a toujours tremblé, avec l'autorité d'une personne importante et considérée

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