‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 106 sur 188 · Ibid.y p · texte numérisé non relu

Ibid.y p

qui « n'a donné naissance qu'à des conseillers et des présidents », dont le mari est mort secrétaire du roi. Elle les illustre de maint détail savoureux ; elle multiplie, pour les accentuer, ces exclamations, ces locutions proverbiales qui n'ont jamais manqué aux « bons becs » de Paris : « Merci de ma vie ! — Maille à maille se fait le haubergeon. — A laver la tête d'un âne Ton n'y perd que la lessive....»

La Mme Femelle ^ du Tartuffe rappelle de si près Mme Ragonde que l'imitation n'est pas contestable : même entrée à côté d'une fille suivante, même façon agressive et impérieuse de dire son fait à chacun et d'interrompre la réplique, même censure des mêmes défauts avec des précisions souvent pareilles ^, même dévotion aigre et intolérante, même facilité à se laisser prendre à la comédie de la piété, mêmes jurons ; même brutalité à réveiller la servante engourdie, même brusque départ dans le feint empressement d'une famille soulagée. On voit bien ce que Molière ajoute de mouvement et de vie ; on sait ce que vaut cette exposition du Tartuffe dont Gœthe disait que, dans ce genre, c'est ce qu'il y a de plus grand : il faut reconnaître à Sorel le mérite d'avoir offert un modèle et pour le cadre et pour le principal acteur.

Pour Tartuffe lui-même, Polyandre a vraisemblablement fourni quelques traits. Son déguisement, noir, austère, avec la calotte, mi-religieux, mi-

1. Le nom même est dans Polyandre, comme aussi dans le Berger exlravaganl, et ce sont deux bourgeoises de Paris qui le portent.

2. Vous êtes dépensière, et cet état me blesse Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.... Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, Et de tant de laquais le bruyant assemblage Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.... Etc.

(Tartuffe, I, i.)

séculier, c'est le premier costume de Tartuffe, que Molière n*a changé dans la suite que par prudence et contre son gré. Les façons cagotes qu'il copie : mine confite, yeux baissés, humbles révérences, ses « sentences et paroles dorées », comme dit Mme Ragonde, toutes baignées d'onction mystique : « fruit savoureux, viande céleste, pâture spirituelle, extase des contemplations», tout cela, allures mortifiées et suaves métaphores, a sans doute fait .voir à Molière quels effets il pouvait tirer d'une transposition comique des manières et du langage d*une certaine dévotion.

Il faut bien se garder d'exagérer ces ressemblances : l'épisode du Polyandre n'est qu'une des très nombreuses sources où Molière a puisé, qui ne comptent guère au prix de sa création personnelle, qui s'absorbent en elle tout à fait. Quel abîme entre le jeu redoutable de Tartuffe et l'innocente parodie à laquelle Polyandre s'amuse, à l'imitation, dit-on \ de Sarasin, dont c'était la spécialité de contrefaire les prédicateurs de «la plus belle manière du monde », de prêcher comme un cordelier ou comme un capucin pour le divertissement des compagnies 2.' Pourtant aux rapports qui ont déjà été signalés soit par Ed. Thierry dans le Moliérisle s, soit par M. Roy, il en faut joindre un autre plus significatif encore' et dont l'importance n'avait pu être jusqu'ici soupçonnée.

Depuis les impressionnantes révélations de M. Allier 4 et de M. Rébelliau sur le rôle et les pratiques de la Compagnie du Saint-Sacrement,

Page 1