‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 107 sur 188 · La Cabale des Dévois, 1902, in · texte numérisé non relu

La Cabale des Dévois, 1902, in

la question du Tartuffe s'est trouvée éclairée d'une lumière toute nouvelle. On a su qu'il existait en France, depuis l'année 1627 environ, une association secrète, composée en très grande partie de laïques, se dissimulant avec un soin jaloux, enveloppant lentement le royaume de ses réseaux, travaillant dans le mystère à l'épuration des mœurs et à la glorification de l'Église catholique. Elle avait des affiliés dans tous les rangs de la société, elle voyait tout, elle agissait partout, combattant avec un . zèle inlassable les réformés, les athées, les chrétiens suspects de tiédeur, distribuant des aumônes, visitant les malades, les prisonniers, poursuivant les joueurs, les duellistes, les blasphémateurs, s'insinuant dans les familles et en surprenant les maux cachés, organisant l'espionnage parmi les domestiques, menant une campagne discrète contre 'le luxe de la table et de la parure, contre la liberté des réunions mondaines, contre le bal, contre le théâtre, mêlant à des œuvres charitables la surveillance et la dénonciation, mettant ainsi des procédés au moins douteux au service d'une conviction évidemment très sincère.

Les menées de ce qu'on allait bientôt appeler «la cabale des dévots» avaient offensé de bonne heure un grand nombre de particuliers, inquiété les pouvoirs publics et même beaucoup d'évêques qu'on avait laissés en dehors. Vers 1660, des excès maladroits provoquèrent des scandales, des interventions inopportunes mécontentèrent le jeune roi : on multiplia les informations et les enquêtes, et enfin un arrêt du Parlement condamna la Compagnie à disparaître. Elle ne fit que s'effacer davantage. Elle ne devait jamais se remettre tout à fait de ce coup : mais elle renoua pourtant en secret

bien des fils qu'on avait rompus. Lorsque Molière écrivit le Tartuffe^ si rempli d'allusions peu dissimulées, où sonne si souvent le mot de «cabale», il ne s'attaquait pas à un ennemi abattu : il devait bientôt mesurer ce qui lui restait de puissance.

Lorsqu'on est au courant de cette histoire, le passage du Polyandre doit prendre une signification nouvelle.

Polyandre, on s'en souvient, s'est déguisé en « homme modeste », en « contempteur des vanités du monde »; il se donne comme « le moindre de tous ceux qui cherchent la voie de salut». Il respecte rigoureusement les devoirs de jeûne et d'abstinence : « Je ne mange point trois fois la semaine. C'est aujourd'hui l'un de mes jours..., et je vous prie même de ne me point obliger à regarder les viandes, carje jeûne aussi bien des yeux que delà bouche.» — « Dites-moi, Frère, lui demande Ragonde, de quel ordre vous êtes, au cas que vous soyez de quelqu'un. » — « Mon ordre est tout nouveau, répond-il, et il n^ empêche point que Von ne demeure dans Vélal séculier, parce qu'il faut que, conversant parmi les gens du monde, comme le médecin parmi les malades, faie entrée partout, pour connaître toutes sortes de défauts et de désordres jusques en leur racine, afin d'y mieux remédier ^. » Il expose ensuite le programme de cet « ordre nouveau » : réprimer les superfluités de toute nature, les scandales auxquels peuvent donner lieu les amours des

1. « Les religieux, renfermés par Tobéissance dans leurs cloîtres, quelque zélés qu'ils fussent, ne pouvaient commodément servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété ;... les personnes du monde étaient proprement appelées à ces emplois, et c'était à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes œuvres étaient réservés. » {Annales de la Compagnie du Saint-Sacrement^ par le comte Marc-René de Voyer d'Argenson, p. 4^)

maîtres, des valets, des servantes ; a condamner les vains caquets, les jeux, les congédies, le bal, le Cours et autres divertissements des mondains, qui sont les. subtiles amorces pour les faire tomber dans le péché»; faire rougir les hommes et les femmes des « déguisements ridicules » dont ils ornent « une chair qui doit devenir charogne et être la pâture des vers ».

N'est-ce pas là la tâche que la Compagnie impose à ses membres, ou du moins des articles importants de sa propagande, ceux justement que Sorel pouvait alors connaître, parce qu'on les affirmait plus ouvertement, ceux qu'on pouvait railler avec des chances d'être approuvé, parce qu'ils contrariaient la noblesse et la haute bourgeoisie dans leurs habitudes et dans leurs plaisirs?

Les allusions de Sorel sont assurément moins hardies que celles de Molière. Elles ne paraissaient pas sur la scène ; elles se cachaient presque, au milieu d'un assez long roman, et d'un roman non signé. Quelque effacée qu'elle soit, cette protestation est cependant intéressante. Elle ne nous étonne pas de l'auteur du premier Francion, d'un ami de ce Guy Patin qui devait plus tard s'exprimer si librement sur le compte de la « Cabale », au temps, il est vrai, de son discrédit et dans une lettre particulière ^, Elle ajoute du prix à un épisode qui offre, au surplus, nous l'avons montré, quelques jolis traits de mœurs et l'esquisse d'un caractère.

Il est fâcheux qu'on ne rencontre pas dans le Polyandre quelques autres chapitres de cette valeur. Ils nous auraient fait oublier tant d'insipides facéties, les Orilan et les Gastrimargue. Sorel

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