‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 12 sur 188 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Parmi les traits communs aux romans picaresques, celui qui attire d'abord l'attention, c'est. que la composition en est élémentaire et dispersée. .Les incidents y sont peu liés ; ils se succèdent le plus souvent sans gradation. Le conteur interrompt son récit quand il lui plaît ; il le reprend lorsque l'idée lui en vient et qu'il en trouve le temps ; maintes fois il annonce une suite, qui ne vient pas. Ni Lazarille, ni le Buscon, ni la Narquoise Justine n'ont de

conclusion.

Une autre particularité de ces romans, c'est qu'ils ne s'arrêtent pas uniquement aux périodes critiques, aux faits décisifs des existences qu'ils évoquent. Ils ne les isolent pas des menus événements, des actions insignifiantes qui en sont dans la réalité Taccompagnement nécessaire, qui tiennent tant de place dans n'importe quelle vie humaine. Ainsi, quand les picaros voyagent, ce qui n'est pas rare, nous savons quels sont leurs compagnons de route : muletiers, artisans, soldats, frères quêteurs ; quelles rencontres ils font : gentilshommes en bel équipage,

dames en carrosse ou en litière, étudiants à la soutane poussiéreuse, barbiers portant leur guitare en sautoir. Nous les suivons dans les auberges ; nous n*ignorons pas les menus de leurs repas, que Thôtelier, bon observateur, approprie à leur mine et à leur habit. Les repas ont ici beaucoup d^importance, et il-iest naturel qu*ils en aient pour des gens qui ne sont guère blasés sur les plaisirs de la table et se disent, lorsqu'ils dînent, qu'ils mangent pour la veille et pour le lendemain. La question du logement n'est pas non plus négligée, et l'on est renseigné sur la qualité des gîtes, sur les camarades de lit qu'il a fallu subir, sur la propreté des draps et des couvertures. Pour les vêtements, pour le mobilier, les descriptions ne sont pas moins précises. Le détail accessoire de la vie encadre ainsi les grandes aventures et crée, en quelque sorte, une atmosphère de vérité.

C3 qui favorise encore l'illusion, c'est le soin avec lequel l'action est localisée. Dans Lazarille, dans Guzman d'Alfarache, dans V Illustre Servante^ dans la Fille de la Célesline, on parle de Tolède, de sa cathédrale, du marché du Zocodover, du Jardin du Roi, des petits chemins aHant vers le Tage, où passent sans cesse les ânes des porteurs d'eau. La cité la plus vantée, c'est Séville, l'opulente Séville, « dépositaire de toutes les richesses de l'Occident ^w, « la commune patrie, la mère des orphelins et l'abri des pécheurs ^ », la ville où la claire lumière et l'air léger effacent les soucis, font voler plus vite les heures. — On marque la différence des quartiers. Dans Madrid, don Pablo ne se risque d'abord qu'aux alentours de la porte de Guadalajara :

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