Ch. VI
2. Le Roman salyriqiie, de Jean de Lannel, écuyer..., Paria, T. du Bray, 1624, in-8. En 1625, seconde édition, avec quelques changements, sous ce titre ; le Roman des Indes.
Lannel s'est arrangé pour brouiller un peu les époques. Ici il parle d'événements qui se sont réellement passés tout au début du règne de Louis XIII ; plus loin, le galant « Empereur de Galatie », qui va surprendre des dames dans leur lit et les découvre sans plus de façons, c'est évidemment Henri IV : au cas où il nous resterait quelques doutes, nous sommes informés qu'il. « renonça absolument à la religion des Novatès, en faveur de qui néanmoins il fit un édit pour la liberté de leurs consciences»; ailleurs il est fait allusion à la chute tragique du maréchal d'Ancre, qui eut lieu en 1617 ; ailleurs, comme on va voir, à des incidents qui ne se sont produits que vers la fin de 1623. Rien de plus fantaisiste donc que l'enchaînement des faits. Plus d'une fois ces faits eux-mêmes ont été volontairement modifiés dans leurs circonstances essentielles avec une liberté qui déconcerte. Sous les noms baroques des personnages : Archîpercas, Thémychryse, Sierpenchamp, Gonzanvert ou Conforliche, les contemporains ont reconnu sans doute quelques célébrités du jour ou de la précédente génération. Nous-mêmes, renseignés par des clefs, malheureusement postérieures ^, ou avertis par certaines concordances, nous pouvons soulever quelques masques : la reine de Regnaut-Chanfort, voluptueuse, entêtée sans cesse d'un nouveau caprice, soupçonnée même d'inceste, c'est très vraisemblablement Marguerite de Valois, morte depuis huit années ; le duc de Gonzanvert est presque certainement Charles II de Gonzague, duc de Nevers, dont la rébellion fit grand bruit
1. Nouveaux mémoires d* histoire^ de critique et de littérature, par Tabbé d*Artigny, t. VI ; Bibliothèque universelle des Romans (septembre 1783). '
dans les premières années du règne de Louis XIII ; Ennemidor, héros trop séduisant, trop irave et trop aimé, est peut-être une image embellie de Louis de Lorraine, le puissant protecteur à qui Lannel a dédié son livre. Nous n^avons pas grand profit d'ailleurs à percer ces mystères ; ce qui nous intéresse, c'est de découvrir dans le Roman saiyrique^ sous la confusion d'une intrigue enchevêtrée et coupée, des traits caractéristiques et évocateurs.
De la bourgeoisie Lannel ne s'occupe guère ; il se contente de signaler à l'occasion les «grivelles (c'est le mot qui court) et les subtilités dont usent les iuges pour s'enrichir en moins de six ans ^ », les vols commis journellement dans l'administration des flnafïices ou de l'armée ; il note, comme Sorel et les satiriques, le goût croissant du luxe, le progrès de la vanité et, comme le faisaient à peu près dans le même temps les auteurs des Caquets de Vaccouchée, il en marque l'influence démoralisatrice. Lorsque, dit-il, les femmes des * « questeurs 2 », celles des « aéropagites » ou celles des conseillers d'État voient à une grande dame « deux rangs de perles de cent écus la perle, une chaîne et des boutons de diamants, plusieurs brillants dans les cheveux, dans les oreilles et dans les doigts, une robe chamarrée d'or et d'argent, deux jupes en broderie aussi d'or et d'argent, un collet à la mode, une damoiselle suivante, un meneur, deux ou trois laquais, un carrosse de velours cramoisi, une maison où il y a appartement d'été et appartement d'hiver,... un cuisinier, un maître d'hôtel et un secrétaire, ne doutez pas, s'il vous plaît, qu*elles ne